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Voyager dans le métro en photo - Janol Apin, Métropolisson » VADMC

Voyager dans le métro en photo – Janol Apin, Métropolisson

Nous remercions chaleureusement Janol Apin pour ses réponses. 

Tiphaine Martin – Comment est né Métropolisson ? Vous souvenez-vous de la première station qui vous a donné envie de transformer son nom en image — et du moment où vous avez compris qu’une photographie pouvait devenir une série ?

Janol Apin – Un jour, je voyage en métro. La rame arrive à la station « RICHARD LENOIR ». Mon regard s’arrête sur un Africain qui pose sur le quai juste sous le panneau de la station. Je trouve ça rigolo. Je pense tout de suite à Marius, un copain antillais. L’idée fait son chemin. Je demande à Didier, un graphiste, de réaliser un tee-shirt blanc imprimé RICHARD. Le lendemain un appareil photo à la main je me retrouve avec Marius sur le quai de la station. Je lui demande de s’installer, je file sur le quai d’en face et cadre la scène. D’abord horizontal, puis vertical, puis horizontal . C’est forcément horizontal ! Je regarde de suite le plan du métro et m’aperçois qu’il y a du boulot !

T.M. – Dans Métropolisson, le nom d’une station cesse presque d’être un nom propre : vous le prenez au pied de la lettre, le découpez, le détournez, jouez avec ses sonorités et ses significations. Qu’est-ce qui vient en premier : le mot, l’image mentale qu’il provoque ou la possibilité concrète de mettre cette image en scène ?

J.A. – Tout d’abord c’est le nom de la station qui fait le déclic. Le métro parisien est une véritable leçon d’histoire. Après il y a le déroulement du calembour évident, exemple « Monceau ».

T.M. – Certaines correspondances paraissent presque évidentes une fois qu’on les a vues — alors qu’il fallait précisément être le premier à les voir. Y avait-il des stations qui vous ont résisté pendant des années ? Et, à l’inverse, des images qui se sont imposées immédiatement ?

J.A. – Je pense de suite à la station « Jasmin » qui à une connotation olfactive qui est difficile à illustrer et à l’inverse la station « rue de la pompe » était évidente.

T.M. – Vos photographies supposent tout un travail de mise en scène : personnages, accessoires, costumes, position des corps, choix du moment… Comment fabriquiez-vous concrètement une photographie de Métropolisson ? Faisiez-vous des croquis ou des repérages ? Et comment choisissiez-vous vos modèles ?

J.A. – Le premier travail est l’étude historique de la station. Ensuite je fais un repérage sur place pour connaître les accès et découvrir les publicités qui ornent la station et qui peuvent s’insérer dans la photo. Le choix du modèle est primordial. À « Pyramides » la modèle est égyptienne. À « République » la modèle se nomme Marianne. À « Jourdain » le modèle ressemble à Jésus Christ.

T.M. – Il y a dans la série quelque chose du rébus, du calembour et du jeu enfantin, mais aussi une véritable composition photographique. Quelle place accordez-vous à l’humour dans votre travail ? Le rire peut-il être, pour vous, une manière de regarder autrement un espace devenu tellement familier qu’on ne le voit plus ?

J.A. -Mes principales influences viennent des photographe réalistes qui travaillaient en noir et blanc et avec beaucoup d’humour et de poésie tels que Robert Doisneau, Willy Ronnis, Elliot Erwitt et Duane Michals .

T.M. – Le métro est normalement un lieu que l’on traverse pour aller ailleurs. Dans Métropolisson, au contraire, la station devient elle-même une destination : on s’arrête, on regarde son nom, on imagine ce qu’il pourrait contenir. Était-ce une manière de rendre au métro sa capacité à nous surprendre ?

J.A. – Lors d’une séance de dédicace un inconnu qui me dit simplement : « Depuis que j’ai vu vos photos, je ne vois plus le métro de la même façon ! »

T.M. – Et c’est là que j’aimerais faire entrer explicitement le voyage : Métropolisson fait voyager sans quitter le réseau parisien. Un nom de station peut nous transporter dans une époque, un paysage, une histoire ou un univers imaginaire. Est-ce que vous concevez cette série comme une forme de voyage ? Et qu’est-ce que « voyager » signifie pour vous ?

J.A. – « Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. » – Joseph Kessel.

T.M. – Le titre lui-même, Métropolisson, associe le métro à quelque chose de joueur, d’insolent, presque indiscipliné. Comment l’avez-vous trouvé ? Et le « polisson » désigne-t-il seulement votre manière de traiter le métro, ou aussi une certaine conception de la photographie ?

J.A. – Un polisson est un entant turbulent désobéissant mais souvent sans méchanceté, je pense que cette définition s’applique très bien à mon caractère de grand gamin. Les sujets photo que j’ai traité : « Les bonbecs », « Les pt’tis vélos », « Comicalo » et « Un dernier pour la route » atteste de mon rapport avec l’enfance !

T.M. – La série a désormais elle-même une histoire : Paris a changé, le métro aussi, et notre manière de photographier quotidiennement la ville a été bouleversée par les téléphones et les réseaux sociaux. Regardez-vous aujourd’hui Métropolisson comme le portrait d’un Paris disparu ou transformé ? Serait-il possible de réaliser la même série aujourd’hui ?

J.A. – Métropolisson est bien un portrait de Paris transformé mais pas disparu. Quand j’ai réalisé la série, je photographiais des stations « à l’ancienne ». Depuis une vingtaine d’années d’importants travaux de rénovation ont bouleversé l’âme du métro. Les portes palières qui sécurisent l’accès à la rame de métro interdisent à tout jamais de refaire la série. J’en suis navré !

T.M. – Par déformation professionnelle viatique, j’avais mentalement transformé votre nom de famille en « Alpin » : un mot de votre propre rapport à la montagne ? Ou préférez-vous grimper uniquement les escaliers du métro parisien ?

J.A. – D’origine bretonne, mon nom est JEHANNO. A l’école tous les enfants ont un surnom relatif a leur nom de famille. JEHANNO c’est Jeannot Lapin ! une fois devenu photographe, quand je contactais les agences et les médias, je me présentais : Jéhanno, photographe. J’étais noyé dans la masse des photographes anonymes. Je retéléphonais une semaine après, il ne se souvenait pas de moi. Une fois mon pseudo acquis, la différence est nette.Je me présente : Janol Apin photographe. Tout d’abord un sourire : « est-ce une blague ? » Je retéléphonais six mois plus tard : « bonjour Janol Apin, comment allez-vous ! » Les gens se souviennent, ça marche !!

T.M. – Enfin, si vous deviez aujourd’hui reprendre votre appareil et choisir une station qui n’existait pas encore lorsque vous avez commencé Métropolisson, ou une station que vous aimeriez revisiter, laquelle choisiriez-vous ? Et, sans nécessairement nous révéler la photographie… où son nom vous ferait-il voyager ?

J.A. – Au paradis !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Janol Apin, « Voyager dans le métro en photo – Janol Apin, Métropolisson », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35949

 

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Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu

Elles sont déchirées, car elles revoient leur ancien amour, mais sans en être vues. Ce qui est étonnant, alors que le lieu de cette rencontre non réciproque, un théâtre et une salle d’opéra, lieux faits de croisements. Et, réciproque, elle l’a été, cette passion. 

Garance (Arletty), la comédienne, et Baptiste (Jean-Louis Barrault), le mime, se sont follement aimés, à la fin des années 1820, à Paris, dans le quartier des artistes, au sein du chef-d’œuvre de Marcel Carné, Les Enfants du Paradis (1945). Six ans après leur séparation involontaire, Garance, devenue une riche femme entretenue, se rend au spectacle de Baptiste aux théâtre des Funambules, chaque soir depuis son retour des Indes.

Cinquante ans auparavant, en 1770, en Bretagne, Marianne (Noémie Merlant), la peintre, et Héloïse (Adèle Haenel), le modèle, noble pauvre destinée à un riche barbon milanais, ont vécu un amour intense, dans Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma (2019). Quelques années après, Marianne revoit Héloïse à l’opéra, par hasard. Marianne, devenue peintre aisée grâce à ses élèves, mais sans plus, se rend à un concert de musique… moderne, celle de de Vivaldi.

Notons que dans les deux films, les voyages sont contraints et synonymes d’enfermement sexiste, tant pour Garance que pour Héloïse. Garance suit son riche amant, Héloïse est allée rejoindre son mari.

Dans les deux films, le lieu de la revoyure est du même genre spatial, un théâtre et un opéra. Lieux types de la sociabilité des différentes classes sociales européennes, ils sont divisés en différentes strates sociales. Chacun·e paye sa place selon ses moyens, donc n’est pas au milieu des autres classes sociales, mais en est séparé·es, tout en étant dans le même lieu

Laissant errer son regard dans la salle, depuis son siège au balcon gauche, Marianne voit son amour s’installer à une place côté droit, au balcon. Comme Garance et Marianne, Héloïse est seule. Nous savons qu’elle est mariée, non veuve, et mère d’une petite fille. Mais non, elle est seule. Elle occupe une place à part, laissant des sièges vides entre elle et les quelques autres spectateurs et spectatrices. Elle se trouve du même côté de la salle que Garance, mais de manière moins socialement aisée. La loge à côté du balcon côté droit est vide : attendrait-elle l’interprète des Enfants du Paradis, dans un filage cinéphile rêvé ?

Héloïse est tout aussi indifférente aux autres spectateurs et spectatrices que Garance, focalisant elle aussi son attention sur la scène. Elle est vue par le regard de Marianne. Garance et Marianne enveloppent leur amour d’un regard intense. Non, la passion n’est pas éteinte chez ces femmes.

Héloïse s’abîme dans la musique. Toujours seule, elle ne se préoccupe pas des musiciens. Elle est enfermée dans son univers, c’est-à-dire dans ses souvenirs amoureux. En effet, les musiciens jouent « L’estate » (« L’Été »), que Marianne a fait découvrir à Héloïse, du temps où elles étaient ensemble. Héloïse devient de plus en plus émue, elle pleure et sanglote, déchirée.

Garance, dans la scène où nous la découvrons dans sa loge, n’est plus seule comme les autres soirs. Elle est rejointe, mais uniquement pour un temps, par un de ses anciens amants, le comédien Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur). Ils parlent, badinent, à mi-voix, tandis qu’au paradis (le haut du théâtre, les places les moins chères), les spectateurs et spectatrices s’esclaffent de bon cœur. Garance et Frédérick ont changé d’époque, mais aussi de place sociale, donc de langage corporel et de tonalité. Ils ne sont plus au paradis, mais plus bas.

Pour Garance, au moins dans un premier temps, sa passion est couronnée de succès, puisque Baptiste apprend sa venue aux Funambules et la rejoint dans leur ancienne pension. Mais cette unique nuit est sans lendemain, à jamais. En effet, Baptiste a cédé à l’amour de sa partenaire Nathalie (Maria Casarès). Ils sont mariés et ont un petit garçon, Baptiste. Notons que Frédérick, soit qu’il préfère continuer à papillonner, soit qu’il soit fidèle à son amour pour Garance, est resté célibataire.  Baptiste échappe temporairement à la famille qu’il a choisie de construire, en courant après Garance, mais celle-ci lui échappe. Garance repart, cette fois définitivement, traîner son cœur empli d’amour de par le monde.

Pour Marianne et d’Héloïse, leur amour, non cicatrisé, est sans espoir et sans retour. Elles restent séparées, chacune de leur côté de scène, à la fin du concert. Le noir de l’écran tombe brutalement sur elles. Couperet définitif ou possibilité de se retrouver ? Sciamma nous laisse sur cette interrogation, mais la violence du noir qui se fait sur l’écran ne laisse pas présager un retour de flamme et des retrouvailles heureuses.

En attendant, n’hésitons pas à sortir nos mouchoirs, de baptiste ou de dentelle vénitienne, et à vibrer à ces deux magnifiques histoires d’amour.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28561