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Antimilitarisme (1) : Maxime Le Forestier, Jean Ferrat

La libération des pays européens du joug nazi n’a pas signé la fin de la guerre, au moins en France. Les gouvernements socialistes français ont exporté les conflits en Indochine/Vietnam (1946-1954), puis en Afrique : Algérie (1945/1954-1962) ; Tunisie (1952-1956) ; Maroc (1953-1956) ; AEF et AOF (indépendances en 1950). N’oublions pas les massacres à Madagascar en 1947, les trois Martiniquais tués en 1959 lors des « Trois Glorieuses »1, et tant d’autres combats pour l’indépendance des peuples, réprimés dans le sang par l’État français.

Rappelons, pour mémoire, les propos de l’écrivain Paul Léautaud à son jeune confrère Jules Roy, à l’époque de la Libération2 :

“Pour moi, claironna-t-il, les militaires sont des imbéciles et des massacreurs…”

C’est cette opinion qui ressort des deux chansons que nous avons choisies ici.

Quelques années après la Guerre d’Algérie, deux chanteurs français, Maxime Le Forestier et Jean Ferrat, parlent de ce traumatisme, côté algérien, et côté français, celui qui a résisté auprès des Algérien·nes. Maxime Le Forestier, dans « Parachutiste » (Mon frère, 1972), s’adresse à un jeune parachutiste, au passé :

Tu avais juste dix-huit ans

Quand on t’a mis un béret rouge

Quand on t’a dit : “rentre dedans tout ce qui bouge”

C’est pas exprès que t’étais fasciste

Parachutiste

(…)

Puis on t’a donné des galons

Héros de toutes les défaites

Pour toutes les bonnes actions que tu as faites

Tu torturais en spécialiste

Parachutiste

Alors sont venus les honneurs

Les décorations, les médailles

Pour chaque balle au fond d’un cœur pour chaque entaille

Pour chaque croix noire sur ta liste

Le Forestier fait rimer avec humour et conviction « parachutiste » avec « fasciste », « spécialiste », « artiste », « police », « terroristes », « liste », « yeux tristes » et « antimilitariste ». L’auteur-compositeur-interprète rappelle ainsi que les violences ont eu lieu tant en Algérie, du fait des militaires français, qu’en France, du fait des policiers français. Pensons, par exemple, côté Algérie, à la « bataille d’Alger », en 19573. Côté France, dans la capitale, pensons, par exemple, au 17 Octobre 19614 et au 08 Février 19625.

Le Forestier souligne également que les soldats qui ont torturé « en spécialiste » n’ont pas tous la conscience tranquille, d’où, peut-être, leurs « yeux tristes ». Songeons aux témoignages des anciens appelés en Algérie, récoltés par l’historien et réalisateur Patrick Rotman et par le réalisateur Bertrand Tavernier dans La Guerre sans nom (1991).

L’ironie de Le Forestier fait ressortir toute l’horreur de la « pacification », des « évènements » en Algérie, qui ont abouti à l’indépendance de ce pays, tout comme les horreurs commises par les soldats et leurs supérieurs en Indochine ont abouti à l’indépendance du Vietnam. Il en est de même pour la Tunisie, le Maroc et les pays constituant l’AEF et l’AOF. Partout, malgré ses violences, l’État français doit céder leur pays aux autochtones et arrêter la colonisation et ses violences policières. Du moins jusqu’en Mai 68.

Quant à Jean Ferrat, il chante la résistance à lesdites violences, dans deux couplets distincts de sa chanson « En groupe en ligue en procession » (1967) :

Le plus complet des défaitistes

L’empêcheur de tuer en rond

Perdant avec satisfaction

Vingt ans de guerres colonialistes

La petite voix qui dit non

Dès qu’on lui pose une question

Quand elle vient d’un parachutiste

(…)

Je n’ai fait que penser aux autres

Pareil à tous ces compagnons

Qui de Charonne à la Nation

En ont vu défiler, parole,

Des pèlerines et des bâtons

Sans jamais rater l’occasion

De se faire casser la gueule

En groupe, en ligue, en procession

Ferrat revendique son soutien aux résistant·es des pays colonisés par la France. Il se place du côté des intellectuel·es, race honnie par les gens de droite et d’extrême-droite au moins depuis l’affaire Dreyfus, où ce terme apparaît pour fustiger celles et ceux qui prennent parti pour Dreyfus, donc pour la justice et contre l’antisémitisme. Comme ses pairs des années 1960, dont les écrivain·es Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Ferrat refuse les violences coloniales et se réjouit de l’indépendance des peuples opprimés par les colons français. Il se place aux côtés des résistants français, comme Maurice Audin et Henri Alleg, pour résister à la torture pratiquée par les parachutistes. Il ne craint pas les coups, ceux des parachutistes et ceux des policiers, ici désignés par la synecdoque « des pèlerines et des bâtons ». Il rappelle à cette occasion le massacre commis par des policiers sur des manifestant·es, tous et toutes membres de la CGT6, à la station de métro parisienne Charonne, le 08 février 1962. Ferrat plaide pour des résistances collectives, tout en se montrant actif au singulier. En outre, tout comme Le Forestier cinq années après avec le terme « terroristes » (les résistant·es algériens·es), Ferrat reprend, pour s’en moquer, le terme de « défaitiste » (les anticolonialistes). Les deux auteurs-compositeurs-interprètes ridiculisent ainsi le langage utilisé par les colonialistes. Ils prennent aussi le pouvoir par ce biais. Dire non est être du bon côté de l’Histoire, dans leur cas.

Alors, on écoute, on réfléchit, on réécoute, on se fait une opinion ?

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Quelques ressources autres sur la Guerre d’Algérie :

Yasmina Adi, Ici, on noie des Algériens, 2011.

Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire, Paris, Le passager clandestin, 2025.

Simone de Beauvoir, La Force des choses, Paris, Gallimard, 1963.

Charlotte Delbo, Les Belles Lettres, Paris, Éditions de Minuit, 1961.

Emmanuel Laurentin, « Armée et politique », série Guerre d’Algérie 1958, 22 février 2018, France Culture. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-fabrique-de-l-histoire/armee-et-politique-6340861

François Malye, Benjamin Stora, François Mitterand et la guerre d’Algérie, Paris, Pluriel, 2012.

Fabrice Riceputi, Le Pen et la torture, Paris, Le passager clandestin, 2024.

Jean-Marc Tennberg, Le Sang des hommes, Production Jean-Marc Tennberg – Distibution CBS, 1968.

Les Temps Modernes, n°119, novembre 1955.

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2 Jules Roy, Mémoires barbares, Paris, Le Livre de Poche, 1991, p. 408.

3 Gilles Pontecorvo, La Bataille d’Alger, 1966.

4 Jean-Luc Einaudi, Élie Kagan, 17 octobre 1961, Arles/Paris, Actes Sud/Solin/BDIC, 2001.

5 Alain Dewerpe, Charonne. 8 février 1962, Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2006.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Antimilitarisme (1) : Maxime Le Forestier, Jean Ferrat », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30141

Halte au béton VADMC

Halte au béton en chanson, années 1960-1970

Les Trente Glorieuses ont été l’époque, entre autres, de la construction à tout crin et presque sans frein, en tout cas sans souci d’offrir un véritable confort pérenne aux classes populaires. Les artistes s’en sont insurgé·es, du moins certain·es. Pensons par exemple au roman de Christiane Rochefort, Les Petits Enfants du siècle (1961) et à sa triste banlieue pleine de HLM, à l’adaptation du Chat de Simenon (1967) par Pierre Granier-Deferre (1971), avec ses démolitions de vieux quartiers (certes en mauvais état, mais possiblement réfectibles) pour les remplacer par des tours d’immeubles sans âme.

Les chanteurs, leurs musiciens et leurs paroliers (parfois ce sont les mêmes) se sont également emparés du sujet. Ainsi, Henri Gougaud, avec « Béton armé » (Béton armé, 1967), Maxime Le Forestier, « Comme un arbre » (Mon frère, 1972), Jacques Dutronc, « Le petit jardin » (Le Petit Jardin, 1972) et Yves Simon, « Les promoteurs » (Au pays des merveilles de Juliet, 1973). L’ensemble de ces chansons fait état d’une industrialisation à outrance, bruyante, polluante, donc très agressive :

Du ciment à l’horizontale, du ciment à la verticale, et puis le vacarme têtu (…)

Dieu faites-moi changer d’adresse, et faites que le vent caresse encore une fois mes mains nues

Du vent, du vrai, pas cette crasse qui nous fait le cœur dégueulasse en ramonant les avenues

🎶

Entre béton et bitume

Pour pousser je me débats

Mais mes branches volent bas

Si près des autos qui fument

(…)

J’ai la fumée des usines

Pour prison (…)

On m’arrachera des rues

Pour bâtir où j’ai vécu

Des parkings d’honneur posthume

🎶

A la place du joli petit jardin

Il y a l’entrée d’un souterrain

Où sont rangées comme des parpaings

Les automobiles du centre urbain

🎶

Ils arrivent loin derrière

Leurs armées de buldozers

Depuis leurs grues miradors

Ils veillent si le peuple dort

C’est Yves Simon qui va le plus loin dans la politisation, en assimilant les promoteurs aux Nazis des camps de la mort, qui surveillaient les déporté·es du haut de leurs miradors. Chez Simon, c’est le peuple français tout entier, cinq ans après Mai 68, qu’il s’agit de contrôler. Surtout que les Français·es ne se révoltent plus ! Les séparer en les mettant dans des cases de béton, type immeubles/tours, comme montré, par exemple, dans le Play Time de Jacques Tati (1967), y aiderait-il ? Sans oublier, qu’elles et ils consomment consomment consomment.

Jacques Dutronc passe, quant à lui, par la nostalgie d’une banlieue parisienne paisible, avec son bout de nature humanisée tranquille, le fameux petit jardin, pour montrer le contraste avec l’implacable ordre de la consommation capitaliste : les voitures bien alignées dans le parking souterrain d’un centre commercial, et, en creux, les client·es compacté·es dans le centre, puis les voiture prêtes à vrombir pour en repartir. Rappelons que, dans le même ordre d’idées, l’écrivain René Fallet grince des dents dans son roman Paris au mois d’août (1964) contre le tout-voiture qui envahit également la capitale.

Maxime Le Forestier se met dans le bois d’un arbre d’une rue, sans distinction particulière, un arbre « coincé entre deux maisons », né hors de la forêt, loin de son milieu naturel et des autres arbres. Le chanteur-arbre décrit son quotidien, pris entre le béton des constructions et le goudron du trottoir où, solitaire, il est d’autant plus prisonnier que « mes racines/On les recouvre de grilles ». La nature urbaine n’est tolérée que parcimonieusement, et encagée. Et provisoire, puisque l’arbre et ses rares autres confrères seront bientôt remplacés, comme le petit jardin de Dutronc, par des parkings, que Le Forestier décrit ironiquement comme une marque d’hommage aux arbres.

Pourtant, l’arbre dans la ville est un poète : « J’ai des chansons sur mes feuilles ». Mais, lesdites paroles « s’envoleront sous l’œil/De vos fenêtres serviles ». Comme chez Yves Simon, le peuple dort, ou, du moins, est indifférent à la poésie, tout en étant un bon serviteur du système en place.

Henri Gougaud décrit avec rapidité et netteté les violences des nouveaux habitats, à savoir le coupant des architectures des bâtiments, associé au bruit assourdissant et aux malpropretés dans l’air. L’auteur-compositeur souligne que la pollution est tout autant sonore qu’atmosphérique. Les Trente Glorieuses ne se déroulent donc pas si bien que l’Histoire l’a écrit a posteriori.

Contre l’étouffement, que faire ? Dutronc ne propose rien, il conclue sa chanson sur le refrain, rappel du bon vieux temps des « petits jardins ». Par contre, voici, toujours dans l’ordre Gougaud-Le Forestier-Simon, des propositions d’action :

Avant de payer l’échéance

Je voudrais encore la chance d’une chanson sans hystérie

Et s’il n’y a plus rien à faire, mettez-moi sous un peu de terre

Si vous en trouvez à Paris…

🎶

Ami, fais après ma mort

Barricade de mon corps

Et du feu de mes brindilles

🎶

Tous les arbres de Paris

Viennent de prendre un fusil

Pour percer des trous au cœur

Aux armées de promoteurs

(…)

Deux cents arbres de rasés

Deux cents promoteurs tués

Plus question de sentiment

Arbre pour arbre, dent pour dent

Gougaud profite de sa chanson pour se moquer des chansons de la vague yé-yé, dont la musique, importée/imitée plus ou moins légalement des États-Unis, est effectivement bien plus vive que celle des chansons à texte de la Rive Gauche. Sans oublier les paroles, dont le niveau intellectuel est peu élevé, voire inexistant, comme, à toutes les époques, les chansons à but purement commerciales. Mais il y a aussi sa volonté, en écrivant « Béton armé » d’écrire cette fameuse « chanson sans hystérie ». Sera-ce suffisant ? Le dernier couplet laisse planer le doute, dans son pessimisme. La mort semble être la solution à l’horreur moderne, mais même elle peut être problématique, puisque soumise aux diktats de l’absence de nature à Paris,  même dans les cimetières.

Le Forestier, qui porte d’autant mieux son nom de famille dans cette chanson, demande, au nom de l’arbre, de le transformer post-mortem en arme, c’est-à-dire en barricade et en feu. Mai 68 pas mort ! Larzac vaincra !

Il en est de même chez Simon, mais en encore plus offensivement joyeux, comme le soulignent la musique et le ton allègre du chanteur. Dès le début de sa chanson, Yves Simon imagine une réaction des arbres en colère, en armes contre les promoteurs qui les tuent. Plus loin, il chante une nouvelle version de l’expression devenue proverbiale, « œil pour œil, dent pour dent ». Les arbres répliquent sans concession (immobilière) à leurs ennemis. Simon clôt sa chanson par la répétition des arbres en armes. Vaincront-ils, comme les paysan·nes  au Larzac ? Le mouvement écologiste est en route, rien ne l’arrêtera, semble-t-il.

Quatre chansons, quatre protestations contre la bétonnisation massive de la France des Trente Glorieuses. À chanter encore en notre début de vingt-et-unième siècle ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Halte au béton en chanson, années 1960-1970 », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19798

 

Feux follets fées elfes M. Le Forestier, J. Higelin VADMC

 Feux follets, fées et elfes : M. Le Forestier, J. Higelin

Les créatures imaginaires sont de bonne compagnie tant qu’on ne les ennuie pas. C’est le cas  dans au moins deux chansons françaises : « Mourir pour une nuit », de Maxime Le Forestier (Mon frère, 1972, paroles de Jean-Pierre Kernoa) et « Tom Bombadilom », de Jacques Higelin (Tombé du ciel, 1988). La première est une chanson d’amour, la seconde une chanson joyeusement délirante, dans la droite ligne de celles de Charles Trenet, avec une pointe de Ray Ventura et ses Collégiens et de leur chanson « Tout va très bien madame la Marquise » (1935).

En effet, comment ne pas penser, tout d’abord, pour la chanson d’Higelin, à la descente progressive dans la destruction, chantée par Ventura et ses Collégiens :

Eh bien ! Voila, Madame la Marquise,

Apprenant qu’il était ruiné,

À peine fut-il rev’nu de sa surprise

Que M’sieur l’Marquis s’est suicidé,

Et c’est en ramassant la pelle

Qu’il renversa toutes les chandelles,

Mettant le feu à tout l’château

Qui s’consuma de bas en haut ;

Le vent soufflant sur l’incendie,

Le propagea sur l’écurie,

Et c’est ainsi qu’en un moment

On vit périr votre jument !

Mais, à part ça, Madame la Marquise,

Tout va très bien, tout va très bien.

Le rythme et le ton entraînants feraient passer la cascade de catastrophes, annoncées progressivement tout au long de la chanson, pour une plaisanterie. Cette chanson, il est vrai, n’est pas à prendre au sérieux, le but de Ray Ventura et ses Collégiens n’étant pas d’asséner une leçon de courage à leur public, mais de le faire rire. Higelin reprend de manière courte cette énumération :

Le drôle d’homme que l’on nomme Tom Bombadilum

N’a pas fini d’entendre les passants lui crier

Le loup a croqué ta femme

Y a ton château qu’est en flammes

Bombadilom ne fait que hausser les épaules à ces apostrophes moqueuses. Lui, préfère s’adresser ainsi à ses voisins, au narrateur, donc également à nous, public :

Tant que le soleil et la pluie

Enfanteront des arcs-en-ciel

Tant que les elfes sauteront sur mes genoux

(…)

Tant que le diable chaque soir

Jouera du luth dans mon placard

Tant que les fées viendront rêver sous mon chapeau

(…)

Moi je retourne chez les lutins et les fous

Chez les fous

Tom Bonbadilom m’a dit « venez-vous ? »

Venez-vous ?

Comment ne pas penser, ici, à « Y’a d’la joie » (1937), à « Boum » (1938), à « La route enchantée » (1939) et au « Jardin extraordinaire » (1957), entre autres tubes trenetiens ? La même drôlerie, la même énergie, le même envol surréaliste se retrouvent chez Higelin, qui n’a jamais caché son admiration pour Trenet (cf. par exemple https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/jacques-jacques-higelin/j-ai-vraiment-rencontre-charles-trenet-7247964).

Higelin ajoute une conclusion politique à sa chanson, ce qui n’est pas le cas pour Trenet dans les chansons citées ci-dessus. Chez Higelin, Tom Bombadilom refuse le monde humain et sa véritable folie destructrice :

S’ils n’en font jamais qu’à leur tête

Ils feront sauter la planète (…)

Il préfère son univers imaginaire et sa richesse, et, peut-être, si nous prenons ses propos au sens littéral, un asile à la vie en société. Ce que confirment les bruits assourdissants à la fin de la chanson : sonneries de téléphone fixe, klaxons de voiture, sirène de police et sirène d’ambulance. Oui, une cellule capitonnée semble reposante face à cette cacophonie.

Higelin pose la question de la folie, tel un nouveau Chat de Cheshire : qui est véritablement fou ? Et est-ce que tout le monde ne serait pas fou ? Et, dans ce cas, comment définir la folie ? Celle de Bombadilom semble attirante, avec arc-en-ciel, elfes, fées, diable musicien et rêves. À chacun·e de décider de suivre ou non l’imagination de Bombadilom/Higelin.

Le Forestier, quand à lui, chante les plaisirs érotiques :

Mourir pour un regard au fond d’un mausolée

Pour discuter ce soir avec les feux follets.

Mourir pour un baiser, mourir pour cette main

Qui viendra caresser mon corps demain matin.

Mourir, mourir, mourir pour une nuit, pour un après-midi.

Mourir, mourir comme on s’endort, faire la nique à la mort.

L’intensité des paroles est renforcée par la douce langueur de la musique. Le chanteur se place dans la lignée des poètes prêts à mourir pour leur dame, puisque le chanteur s’adresse à une femme, mais de « mort lente », comme chez Brassens (« Mourir pour des idées », Fernande, 1972), quoique dans un contexte différent. Et une mort qui serait délectable, faisant suite à un acte d’amour. Pensons, outre Brassens, à l’adaptation chantée par Jean Ferrat du poème de Louis Aragon (Le Fou d’Elsa, 1963) « Nous dormirons ensemble » (1963) :

Que ce soit dimanche ou lundi

Soir ou matin minuit midi

Dans l’enfer ou le paradis

Les amours aux amours ressemblent

C’était hier que je t’ai dit

Nous dormirons ensemble

(…)

Aussi longtemps que tu voudras

Nous dormirons ensemble.

Tant Aragon/Ferrat, avant Mai 68, que Le Forestier, après Mai 68, chantent le plaisir partagé et une masculinité non agressive. Côté Le Forestier, cette chanson peut être considérée comme un ajout à son « Éducation sentimentale », figurant sur le même disque, qui propose un contrat de silence masculin suite à une nuit d’amour partagée.

La présence des « feux follets » peuvent nous rappeler le court roman (pour une fois) de George Sand, La Petite Fadette (1848), son atmosphère berrichonne de cours d’eau embrumés, son héroïne villageoise qui s’amuse à mystifier le naïf paysan Landry en se faisant passer pour un être magique, d’un autre monde (George Sand, La Petite Fadette, Paris, Le Livre de Poche, 1996, p. 68-69) :

Vous savez tous que le fadet ou le farfadet, qu’en d’autres endroits on appelle aussi le follet, est un lutin fort gentil, mais un peu malicieux. On appelle aussi fades les fées auxquelles, du côté de chez nous, on ne croit plus guère. Mais que cela voulût dire une petite fée, ou la femelle du lutin, chacun en la voyant s’imaginait voir le follet, tant elle était petite, maigre, ébouriffée et hardie. C’était un enfant très causeur et très moqueur, vif comme un papillon, curieux comme un rouge-gorge et noir comme un grelet.

Sand plante un personnage haut en couleurs et malicieux, que nous découvrons progressivement comme une jeune fille pleine de qualités, ce que Landry mettra un certain temps à découvrir, ce qui est logique, puisque le but de la narration est de le défaire de son esprit étroit, plein de préjugées, et par trop cartésien. Sa transformation l’emmènera à tomber fou amoureux de la Fadette. Magie et amour se combinent ici aussi, comme chez Le Forestier, au fil de la narration.

Le but de la chanson de Le Forestier n’est pas de conclure sur de la tristesse, bien au contraire :

Mourir comme on s’endort, mourir comme on s’enivre

Pour changer de décor et puis renaître et vivre.

La musique augmente en intensité lyrique, pour appuyer et soutenir l’envolée vers la vie du couple. La mort débouche sur la vie. Le sexe partagé dans un double consentement et compréhension sensuelle aboutit à une très belle acmé existentielle. À tester, éventuellement, en tout consentement.

Dans ces deux chansons, l’évocation de créatures imaginaires créée une atmosphère magique propre au rêve : rêve d’un monde plus doux, rêve d’un plaisir partagé. À dispenser sans modération.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Feux follets, fées et elfes : M. Le Forestier, J. Higelin », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18346

 

Silence masculin en chanson C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar VADMC

Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar

La masculinité hétérosexuelle française traditionnelle du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième siècle fait la part belle à la vantardise. Dans le domaine amoureux et sexuel notamment, le corps féminin de leur partenaire est un sujet de commentaires infinis, comme le rappelle sans ménagement le chanteur Bénabar dans « Je suis de celles » (Les Risques du métier, 2003), prenant la parole d’une femme, Nathalie, qui a eu des aventures nombreuses au lycée :

Et gonflé de l’avoir fait

Vous donniez conférence

Une souris qu’on dissèque

Mon corps pour la science

Je nourrissais

Vos blagues de casernes

Que vous pensiez viriles

Petits hommes de cavernes

Face à un de ses anciens petits amis, Nathalie lui renvoie son dégoût et son écœurement. Lui et ses amis sont sans dignité, de vrais petits machos pour lesquels les femmes ne sont que des objets. La comparaison avec la souris, référence aux victimes des expérimentations « scientifiques » spécistes, dont celles en cours de sciences naturelles dans les établissements scolaires, souligne la posture de cible sans défense de Nathalie.

Cette attitude misogyne rappelle celle de la bande de lycéens du Péril jeune, film de Cédric Klapisch (1994), qui bavent sur une de leurs camarades de classe, Christine (Hélène de Fougerolles). Ils prétendent qu’elle est « facile », c’est-à-dire que ce n’est pas une « maman », mais une « putain », selon l’habituelle dichotomie sexiste.

De même, dans la comédie musicale Grease (Randal Kleiser, 1978), la deuxième chanson du film, « Summer Night » est un récit ultra-genré d’amours de vacances. D’un côté, la lycéenne Sandy Olson (Olivia Newton-John) raconte à ses nouvelles amies un été passé main dans la main avec son petit ami. De l’autre, Danny Zuko (John Travolta) rapporte à ses amis un été passé en exploits sexuels,  gestes du bassin et des mains explicites à l’appui : « Well, she got friendly down in the sand (…). Well, she was good, you know what I mean. » (« Eh bien, elle s’est laissée aller amicalement sur le sable (…). Eh bien, elle était bonne, vous voyez ce que je veux dire. » Traduction personnelle). À la hâblerie s’ajoute le mépris pour la jeune fille qu’il a courtisée, renforcé par l’effet de groupe.

Dans cette chanson qui fait partie des féministes de Bénabar, le chanteur insiste également sur, a contrario mais de manière complémentaire, le plaisir masculin éprouvé quand ils ont embrassé Nathalie, mais discrètement, et quand ils sont passés à l’acte. Car, surtout :

D’avoir pour moi

Un seul mot de tendresse

Vous apparaissez

Comme la pire des faiblesses

Vous, les fier-à-bras

Vous parliez en experts

Oubliant qu’dans mes bras

Vous faisiez moins les fiers

(…)

Vous veniez chez moi

Mais dès le lendemain

Vous r’fusiez en public

De me tenir la main

Se vanter auprès des copains oui, sortir en public avec une camarade, non. Ce n’est pas tant la peur de la différence de classe et de situation au sein du lycée comme dans Normal People (Sally Rooney, 2018), que le mépris pour une jeune femme qui a une sexualité.

Bénabar n’oublie pas, hélas, que ce mépris est également partagé par certaines lycéennes :

Et les autres filles

Perfides petites saintes

M’auraient tondu les ch’veux

À une autre époque

Celles qui ont l’habitude

Qu’on les cajole

Ignorent la solitude

Que rien ne console

L’absence de sororité est certes un effet du patriarcat, comme l’a aussi décrit Annie Ernaux dans Mémoire de fille (2016), mais n’empêche pas la responsabilité individuelle, comme pour les garçons. La référence historique aux femmes tondues à la Libération met l’accent sur la férocité des jeunes filles entre elles, ainsi que sur leur absence d’empathie. Manques d’autant plus douloureux que Nathalie a intégré les stéréotypes sexistes plaqués sur son manque d’amour et son envie de sexe : « Et j’aimais les garçons/Peut-être un peu trop ». Malgré le modalisateur, la honte est bien présente. La sexualité féminine est totalement fantasmée par les garçons. Elle est exagérée par les filles (pas d’envies sexuelles et on est dans la norme) comme par les garçons (trop d’envies sexuelles chez une fille en fait une proie).

Heureusement, d’autres chanteurs-compositeurs ont écrit sur une autre forme de masculinité hétérosexuelle, qui prend en compte la discrétion par rapport aux histoires d’amour. Ainsi, Charles Trenet, dans « Giovanni » (1959), imagine un adolescent qui invente une histoire d’amour avec une belle inconnue. Il raconte cette histoire à des « marins naïfs » pendant des années. Jusqu’à ce que, à ses vingt ans, son fantasme prenne corps :

Il voit soudain, dans la clarté,

Une femme aux yeux de ciel éblouis,

Une femme si nue, si belle, tout près de lui,

Qui lui murmure tout bas :

“J’attendais ton bel âge

Pour devenir ta réalité…”

Que s’est-il passé ce jour-là ?

Trenet met au goût du jour le mythe de Pygmalion, si ce n’est que Galatée a sa propre volonté. Ce n’est plus Aphrodite/Vénus qui lui insuffle vie, c’est Galatée qui va au-devant de Giovanni. Bien entendu, l’apparition est exceptionnelle, et déjà dévêtue, les fantasmes masculins n’étant pas originaux. Il n’en reste pas moins que le chanteur, qui s’interroge sur le déroulement de l’entrevue, déçoit notre attente : « Que s’est-il passé, je n’sais pas (…). » Il en est de même pour le public habituel de Giovanni :

“Giovanni, qu’as-tu vu tout à l’heure”,

Demandaient le soir marins et pêcheurs

Mais lui, ne songeant plus à la belle du rivage,

Répond : “Amis, ce jour fut perdu.

Aucun visage d’amour n’est venu.

La plage était déserte, j’n’ai rien vu,

Rien vu…”

Le jeune homme choisit la discrétion, tout en se faisant plaindre. Une bonne combinaison gagnante, et pleine d’humour – celle du personnage et celle du chanteur.

En 1972, dans l’album Mon frère, Maxime Le Forestier chante et joue une « Éducation sentimentale », sur des paroles de Jean-Pierre Kernoa, heureusement à mille lieues de celle à héros machiste écrite par Gustave Flaubert en 1869. Le Forestier chantonne une ballade amoureuse. Au début de la chanson, au premier couplet, il invite son aimée à le suivre dans les collines :

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

Cette fleur sauvage qui fait des ravages dans les cœurs d’enfants

Pour toi, ma princesse, j’en ferai des tresses et dans tes cheveux

Ces serments, ma belle, te rendront cruelle pour tes amoureux

Le narrateur lui offre fleurs et serments mêlés, tout en s’adjoignant la préférence de sa belle. Il n’entre en compétition avec ses autres amoureux qu’indirectement, et dans l’ombre, laissant la manœuvre à sa douce. La chanson mime l’évolution des rapports amoureux, selon l’évolution du soleil :

Demain, à l’aurore, nous irons encore glaner dans les champs

Cueillir des promesses, des fleurs de tendresse et de sentiments

(…)

Dans mes bras, ma brune, éclairée de lune, tu te donneras

C’est au crépuscule, quand la libellule s’endort au marais

Qu’il faudra, voisine, quitter la colline et vite rentrer

(…)

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

(…)

La progression amoureuse est tranquille, la sexualité n’intervient qu’après du temps passé ensemble dans une atmosphère d’affection et de rêve, sans besoin de « Doudou d’métal » (Tiphaine Martin, 2022). 

Et le rêve reste présent après l’amour. Et le couple reste ensemble après le retour loin des collines enchantées. Les serments restent également. Le Forestier proposerait-il une nouvelle galanterie post-Mai 68, pendant les années de luttes des mouvements féministes de la deuxième vague du vingtième siècle ? Songeons à ce que la chercheuse Jennifer Tamas analyse dans son manifeste Peut-on encore être galant ? (Seuil, 2024, p. 54) :

Au XVIIe siècle s’est jouée une lutte de pouvoir que les précieuses ont perdue mais qui demeure actuelle : un droit au sexe, l’égalité et la fin des violences, la recherche de rapports fluides et non d’emprise. (…) Au lieu de sexualiser la galanterie, il faut galantiser le sexe pour le rendre plus ludique, plus respectueux et plus joyeux en se fondant sur un régime d’égards et de plaisir que les précieuses établirent.

Le respect est bien ce que le narrateur d’« Éducation sentimentale » prodigue à sa compagne, en plus des sentiments et du sexe :

Ne dis rien, ma brune, pas même à la lune et moi dans mon coin

J’irai solitaire, je saurai me taire, je ne dirai rien (…)

Le silence est double voire triple, mais le chanteur insiste sur la discrétion masculine, puisqu’elle ne va pas de soi. Tout concorde donc à un plaisir partagé, et, peut-être, à la formation d’un couple réussi.

Oui Messieurs, silence sur vos ébats !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17917