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« La musique du cœur : Mohabbatein » VADMC

La musique du cœur : Mohabbatein

L’un regarde le soleil en face pour le défier. L’autre se laisse baigner par la chaleur de l’astre. L’un a perdu sa femme, puis sa fille, suicidée. L’autre a perdu sa fiancée, l’unique amour de sa vie, suicidée. Tous deux ont connu le deuil. Mais l’un transforme sa douleur en règle, en interdiction, en contrôle. L’autre transforme la sienne en musique et en transmission.

Dans Mohabbatein (Aditya Chopra, 2000), l’un, Narayan Shankar (Amitabh Bachchan), est le sévère directeur de l’université Gurukul. L’autre, Raj Aryan Malhotra (Shahrukh Khan), est le professeur de musique. Ancien étudiant de Gurukul, il en a été chassé pour avoir osé tomber amoureux et vouloir épouser Megha (Aishwarya Rai Bachchan), fille du directeur. Cette dernière, déchirée entre son affection filiale et son amour pour Raj, a préféré se donner la mort plutôt que de désobéir à son père.

Shankar perd ainsi non seulement sa fille, mais aussi celle qui assurait le fonctionnement de son espace domestique. Après la disparition de son épouse, Megha avait pris en charge la maison et les besoins quotidiens de son père, sans que ce travail soit véritablement nommé ni valorisé.

Comme le père de L’Héritière (William Wyler, The Heiress, 1949), Shankar dirige son existence et celles des autres d’une main de fer. Veuf, privé de sa fille, et directeur d’une université non mixte, il refuse que les autres puissent choisir une vie différente de celle qu’il a imposée à lui-même. Sa souffrance ne devient pas une ouverture aux autres, mais une justification du contrôle. Il préfère régner en maître, par la contrainte et la peur, tout en demandant à Megha, de son vivant, de lui dire qu’il est un bon père et quelqu’un de bien. Shankar exige l’amour filial de Megha tout en lui refusant la liberté qui permettrait un véritable amour entre eux. Il veut être aimé comme père, mais refuse qu’elle existe comme femme. Le suicide de Megha ne le fait pas changer de comportement ni d’avis. Son monde intime s’effondre, mais il répond à cette disparition en renforçant encore son besoin de maîtrise sur les autres.

Il accepte difficilement d’engager, pour la première fois dans l’histoire de Gurukul, un enseignant en musique. Car la musique est, dans ce film, envisagée comme le langage du cœur. Raj va bouleverser bien plus qu’une tradition : il va permettre aux étudiants, au moins à trois d’entre eux, d’exprimer leurs sentiments aux jeunes filles qu’ils aiment. Raj va bouleverser bien plus qu’une tradition : il va permettre aux étudiants de vivre ce que lui-même n’a pas pu vivre avec Megha, c’est-à-dire un amour choisi et partagé.

Quant aux autres étudiants, ils vont partager un magnifique moment de fête mixte avec les étudiantes de l’université féminine non mixte, située non loin de Gurukul. Le féminin n’est plus une caste séparée du masculin, mais une composante très agréable de leur univers d’étude. Et qui ne les empêche pas d’étudier. Et réciproquement. On pourrait presque imaginer un Mohabbatein 2, avec comme objectif de rendre Gurukul mixte.

Quant aux trois jeunes hommes, tous en première année et partageant la même chambre, leur trajectoire existentielle est accompagnée de la musique de leur professeur, Raj. Son violon, son accordéon et son tambour les encouragent à aller de l’avant. Vikram (Uday Chopra), très sportif, s’éprend d’Ishika (Shamita Shetty), étudiante qui répète durement pour gagner le concours de danse de son école. Leurs disputes et joutes corps à corps finissent par adoucir la distance d’Ishika vis-à-vis de Vikram. Après la musique de Raj, c’est la danse qui permet à Ishika et Vikram de transformer l’affrontement en rapprochement.

Le romantique Karan (Jimmy Shergill) a le coup de foudre pour Kiran (Preeti Jhangiani), jeune veuve de son âge. Kiran, comme Megha, doit obéir aux ordres d’un homme qui prétend savoir ce qui est bon pour elle : son beau-père, un général plus que rigide (Amrish Puri), qui refuse d’envisager la mort de son fils au combat, sans doute lors du conflit de Kargil, au vu de la date du film. Comme Shankar avec Megha, le général enferme une jeune femme vivante dans le souvenir d’un homme disparu. Son refus du deuil transforme Kiran en gardienne d’une absence. Sa souffrance ne lui donne pourtant pas le droit de décider de la vie d’une autre personne.

Le général réagit violemment quand son autre belle-fille (Shefali Shetty) l’exhorte à cesser d’enfermer Kiran dans une existence étouffante. Comme Shankar avec Megha, le général confond protection et possession. Kiran réussit, grâce à Raj, à s’infiltrer dans la famille du général, en donnant des leçons de piano à Ayush (Parzun Dastur), puis à Karan.

Kiran retrouve ainsi goût à la vie, en se remettant à danser, d’abord chez son beau-père, puis en public, lors de la fête générale hors université de la seconde partie du film. La sororité de sa belle-sœur et l’amour en musique de Kiran payent. Le général, malgré son immense douleur, accepte de commencer à faire le deuil de son fils décédé.

Et, quand Karan avoue son amour à Kiran le jour de la Saint-Valentin, sur une feuille morte, elle ne part pas en excursion organisée avec d’autres femmes. Karan et Kiran s’embrassent alors en pleine rue, au milieu des camions militaires. Les soldats applaudissent ce bel amour qui vient de s’épanouir. Le lieu du baiser devient une sorte de réparation. La mort n’a pas le dernier mot, puisque le souvenir du mari disparu n’interdit pas la vie. Ainsi, aimer à nouveau n’est pas trahir celui qui est mort, et que Karan n’a jamais aimé.

Le sérieux Sameer (Jugal Hansraj) est amoureux depuis leur enfance commune de Sanjana (Kim Sharma). Il la retrouve dans la ville attenante à l’université, mais… elle a un petit ami, Deepak (Raman Lamba). Deepak est riche, qui plus est, alors que Sameer et Sanjana sont d’origine bien plus modeste, sans être pauvres. Sanjana, pépiante jeune personne, est absolument ravie de retrouver son ami Sameer. Mais l’amitié n’est pas l’amour.

Si ce n’est que Deepak se conduit comme un goujat lors d’une fête dans sa somptueuse demeure familiale, en jetant Sanjana dans l’eau de la piscine. Humiliée, elle pleure. Il s’excuse, tout en ordonnant à Sameer, engagé comme serveur à cette fête, de la faire sortir de l’eau. Il n’est pas question que lui, Deepak, se mouille, ni un·e de ses riches ami·es. Sameer s’exécute. Il revêt Sanjana de sa veste, car elle est trempée. Il la protège, sans machisme, en lui restituant sa dignité. Ils partent, laissant Deepak avec ses amis et amies. Une fois remise, Sanjana écoute Sameer lui dire son amour. Elle aussi l’aime. Ils s’enlacent puis dansent, radieux.

Les trois histoires d’amour racontent ainsi trois victoires différentes contre l’enfermement : le rapprochement par le jeu, la renaissance après le deuil, et la restauration de la dignité après l’humiliation.

Mais… tout cela contrevient aux règles de Gurukul. Shankar, ravi, ordonne à Raj de reconnaître publiquement sa mauvaise influence sur les étudiants.

Vaincu, Raj accepte, puis se rebiffe.

Devant l’ensemble des étudiants, il parle d’amour, de tendresse, de musique et de cœur. Il défend l’idée d’un être humain sensible et intelligent, et non d’une machine destinée à obtenir les places les plus prestigieuses dans la société. Il rappelle son vœu fait à Megha : transformer Gurukul en un lieu vivant, et non plus en un endroit sans âme. En introduisant la musique dans cet espace qui en était privé, il tente de rendre à cette institution ce qu’elle avait perdu : la capacité de faire vibrer les êtres humains. Il espère même parvenir à toucher, au plus profond de sa dureté, celui qui rejoint les parages des anti-héros occidentaux Dark Vador et Voldemort.

Et il y arrive, par ce discours. Shankar revient à la vie, c’est-à-dire à la sensibilité, qui n’est pas sensiblerie, mais intelligence du cœur. Il accepte Raj comme gendre, comme si Megha l’avait véritablement épousé. Il lui confie la direction de Gurukul. Tous deux pourront se laisser réchauffer par la soleil matinal. Megha viendra se glisser entre eux, souriante, heureuse enfin.

Place à la musique ensoleillée.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « La musique du cœur : Mohabbatein », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32346

Espions internationaux Lautner Les Frères Jacques Exbrayat VADMC.001

Espions internationaux : Lautner, Les Frères Jacques, Exbrayat

Les années gaulliennes sont celles de la puissance nationale retrouvée, du prestige diplomatique, de la souveraineté, du verrouillage de l’information officielle. C’est aussi l’époque où l’imaginaire collectif se méfie des appareils secrets, dont les membres furent communément surnommés « barbouzes ».

Outre les journalistes et les dessinateurs de presse1, artistes et écrivain·es se sont emparé·es du sujet, sur le mode humoristique pour certain·es. Nous avons choisi un film, une chanson, un roman, le tout produit par des hommes, sur deux ans : Les Barbouzes (Georges Lautner, 1964), « Les Barbouzes » (Les Frères Jacques, 1964) et Mandolines et Barbouzes (Charles Exbrayat, 1965).

Dans l’ensemble de ces œuvres, les barbouzes sont ridiculisées, quelle que soit leur nationalité. Il est vrai que la figure du « barbouze » est parfaite pour la fiction comique. Le « barbouze » agit dans l’ombre. Il prétend maîtriser les événements, mais il est, souvent, grotesquement humain. C’est presque une inversion du mythe de James Bond, malgré les failles que les derniers films, à ce jour, laissent apparaître derrière sa façade marmoréenne.

Qui dit espion dit univers cosmopolite, que l’on soit pendant la Guerre froide, comme ici, ou non. Dans le film de Lautner, les pays suivants sont représentés : France, Suisse, URSS, Chine, Allemagne, États-Unis. Leurs espions se disputent l’honneur de conter fleurette à la Française Amaranthe (Mireille Darc), fraîchement veuve d’un industriel spécialiste en brevets d’armes atomiques.

Les Frères Jacques concentrent leurs lazzis sur les barbouzes françaises. Elles plastronnent, entre autres, par rapport à leurs voyages : « À Munich, à New York, au Caire ». Soit deux pays du bloc occidental (Allemagne de l’Ouest et États-Unis) et un pays non-aligné, l’Égypte, mais qui pouvait être vu comme communiste, à cause de l’accord entre l’Égypte et l’URSS au niveau de l’armement.

Chez Exbrayat, la France et l’URSS se chamaillent à coup de grenades, de pistolet et de poignard pour mettre la main sur les formules d’une micro-bombe atomique inventée par le professeur italien Marco Arena, à Modène. Dans toutes ces œuvres, le rire n’est pas dirigé contre un seul pays, il vise le fantasme même de l’espion tout-puissant.

Lautner accumule le nombre de puissances mondiales pour créer un effet de vertige comique. Toutes les grandes nations veulent leur morceau du gâteau, mais elles sont représentées par des individus qui passent leur temps à se tromper, à mentir, à se manipuler, à qui mettra une bombe dans la douche de l’un, à qui dynamitera, par erreur, la quasi intégralité des fenêtres du château d’Amaranthe, à qui aura l’honneur de mettre dehors la barbouze nord-américaine (Jess Hahn), etc.

Exbrayat réduit l’échelle géopolitique, mais il conserve le principe de Lautner de l’espion ridicule. Dans son roman, les grands espions internationaux sont vaincus non par une puissance supérieure, mais par des Modénais·es âgé·es, appartenant à la meilleure société appauvrie. Entre deux accords de leurs chères mandolines, elles et ils envoient les espions français et soviétiques dans la tombe, ainsi que leurs complices italiens, sans hésiter à manier le poignard lorsque cela s’avère nécessaire. Ces Modénais·es ne veulent pas de l’arme atomique, elles et ils se substituent alors, tout comme les barbouzes, aux pouvoirs officiels.

Elles et ils sont aidé·es par un Italien plus jeune, Ercole, musicien des rues, qui ne veut pas que les espions salissent son beau pays, et encore moins sa ville. En outre, la jeune Agnèse, modeste salariée, préfère voler le carnet du professeur Arena à son amoureux, l’espion français Robert/Bob (Morane ?), plutôt que mettre en péril la vie de millions de personnes. Non seulement Exbrayat ne fait pas preuve d’âgisme, mais il évite également l’autre écueil, en favorisant la solidarité trans-générationnelle. Il préserve également de la mort Bob, qui forme finalement couple avec Agnèse, et un espion soviétique, Anton, parce que celui-ci regrette le temps d’avant Lénine. L’anticommunisme sert la cause de la vie.

Les Frères Jacques alignent les clichés de la virilité triomphante de leurs espions, qui sont au-dessus des gendarmes, policiers et autres enquêteurs. Leurs barbouzes cognent dur, mangent carné, boivent alcoolisé, et ne sont pas de grands intellectuels. Il en est de même, avec plus ou moins de finesse dans la caricature, chez Lautner et chez Exbrayat.

Les Frères Jacques sont dans le détournement du sérieux. Le terme « barbouzes » porte une connotation masculine, virile, clandestine, dangereuse, alors que le changement final de sexe de leurs barbouzes fissure cette image. Chez Lautner et chez Exbrayat, les hommes censés être des maîtres de la manipulation deviennent des figures de spectacle. Soit des pantins entre les mains d’Amaranthe, parfaitement consciente, sous ses airs de biche innocente, des enjeux géo-politiques dont elle est l’objet. Les barbouzes se transforment en marionnettes destinées à mourir brutalement entre les mains musiciennes des Modénais·es âgé·es, pour le bien de la vie de tous et de toutes. La virilité des barbouzes est constamment mise en défaut. Les conclusions des œuvres ont des tonalités diverses : grand éclat de rire chez Lautner et Les Frères Jacques, douceur amusée chez Exbrayat. Le rire ne détruit pas seulement l’espionnage, il détruit aussi la posture masculine de l’espion.

Trinquons alors à la solidarité, à la vie, à l’amour et à la musique.

1 Cf. Jacques Lamalle (dir.), Le Canard enchaîné. La Ve République en 2000 dessins, Paris, Les Arènes, 2012, p. 116-117.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Espions internationaux : Lautner, Les Frères Jacques, Exbrayat », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31790

Bagarres en musique Les Enfants du Paradis French Cancan VADMC.001

 Bagarres en musique : Les Enfants du Paradis, French-Cancan 

Peut-on se battre en musique ? Carné et Renoir transforment une scène de violence en véritable chorégraphie, dans la première époque des Enfants du Paradis (Marcel Carné, 1945), donc au début du dix-neuvième siècle, et dans French-Cancan (Jean Renoir, 1955), donc au début du vingtième siècle. La scène est courte chez Carné, très développée chez Renoir, mais l’humour, de geste et de parole, est présent dans les deux films.

Dans les deux films, un homme traverse la bagarre avant d’en ressortir transformé. Baptiste le mime (Jean-Louis Barrault), chez Carné, retrouve aussitôt sa maîtrise de lui-même. Paulo le boulanger (Franco Pastorino), chez Renoir, estentraîné dans une spirale de violence dont il ne sort qu’en étant arrêté par les sergents de ville.

Baptiste l’intermittent du spectacle fait preuve de sang-froid dans toute la scène, contrairement à sa bonne amie Garance (Arletty), qui s’énerve contre Avril (Fabien Loris) le voyou et tente de le séparer de Baptiste. Le mime commence par repousser le malfrat, calmement. Puis, Avril pousse Baptiste à travers les vitres. Baptiste revient par la porte du cabaret, après être passé à travers les vitres, suite aux coups d’Avril. Garance et Baptiste partent, sous le regard admiratif de son nouvel ami Fil-de-Soie (Gaston Modot), le faux aveugle. Remarquons que Gaston Modot a le rôle de l’homme de confiance de Danglard (Jean Gabin), dans French-Cancan.

Chez Renoir, il s’agit d’une mêlée féminine et jalouse, lors de l’inauguration des fondations du Moulin rouge. En effet, le crêpage de chignons, avec vue sur des chevelures dégoulinantes, sur des morceaux de seins, de bras, de jambes, est là pour émoustiller le lecteur ou le spectateur, tout en démontrant l’impossible sororité. Le pugilat est initié par la danseuse Lola (Maria Felix), jalouse de la jeune danseuse Nini (Françoise Arnoul). Nous sommes dans un regard masculin type, dans les deux cas. Quand Paulo arrive sur les lieux, il s’en prend à Danglard et finit par le pousser dans un trou. Il est arrêté.

Entre-temps, Madame Olympe (Valentine Tessier), mère de Nini, est entrée en scène. Elle ordonne d’un geste souverain aux danseuses et amies de Nini : « Allez vous, occupez-vous de lui ! », telle Aglaonice (Juliette Gréco), la cheffe des Ménades ordonnant la mise à mort d’Orphée (Jean Marais), dans l’Orphée de Jean Cocteau (1950), alors que le texte ovidien du mythe grec est plus imprécis1Paulo est assailli par une nuée féminine piaillante, qui le tire, le pousse et le met à terre. Là aussi, le sexisme est présent, dans une représentation de l’hystérie typique, forcément féminine. Et c’est à une femme, Lola, que Paulo doit d’être arrêté par les sergents de ville. Lola le désigne comme responsable de ce qu’il a fait à Danglard. Nini tente de le défendre, en vain. Paulo est arrêté.

Puis, Danglard et Nini, vingt-sept ans de différence d’âge, remis de leurs blessures, visitent les fondations du Moulin rouge, restées en l’état. Nini soutenant Danglard, et au vu de leur différence d’âge, ils sont semblables à Œdipe soutenu par sa fille Antigone sur la route de Colone2. Si ce n’est que l’amour, de Nini pour Danglard, séparé de Lola, va s’en mêler. Rappelons que le duo Gabin-Arnoul se retrouve un an après French-Cancan, en couple adultère dans Des gens sans importance (Henri Verneuil, 1956). Notons également que Jean Renoir, dans ses souvenirs, écrit que la scène de bagarre entre Lola/Félix et Nini/Arnoul est réelle3.

Les deux apaches qui assistent à la bagarre, quant à eux, présentent de fortes ressemblances avec le duo Avril et Lacenaire son chef (Marcel Herrand). Un des apaches (Jean-Marc Tennberg) est soumis à son chef (Jacques Jouanneau), comme Avril est soumis à Lacenaire dans Les Enfants du Paradis. Il porte le même genre de casquette qu’Avril, et une fleur à la boutonnière, comme Avril. Son chef mâchonne régulièrement une fleur, une marguerite, ou la porte à la main, comme Avril porte une rose à l’oreille, à la bouche, à la main, ou, donc, à la boutonnière. Les deux apaches renoiriens sont embarqués par les sergents à la fin de la scène, tout comme Paulo. Rappelons, pour l’anecdote, que Jean-Marc Tennberg et Marcel Herrand jouent ensemble dans Fanfan la tulipe (Christian-Jaque, 1952), le personnage de Tennberg étant soumis à celui d’Herrand.

La musique révèle pourtant une différence essentielle entre les deux cinéastes. Chez Carné, le petit orchestre du cabaret s’interrompt lorsque la bagarre éclate. Le silence isole les coups, avant que la musique ne reprenne lorsque Baptiste a retrouvé son calme et que les danseurs reforment leurs couples. Chez Renoir, au contraire, l’orchestre continue de jouer. Oscar demande même à ses musiciens d’interpréter « Papillons et violettes », morceau léger qui accompagne ironiquement la violence. Là où Carné suspend le spectacle, Renoir l’intègre à la bagarre elle-même.

Cette transformation de la violence en spectacle musical traverse aussi le cinéma américain. Dans Nickelodeon (Peter Bogdanovich, 1976), une bagarre masculine de western est accompagnée par un musicien à l’harmonica : les coups semblent alors suivre un rythme, comme une danse improvisée. La violence n’est plus seulement subie ou donnée à voir ; elle devient une chorégraphie, un numéro parmi les autres, rappelant que le cinéma muet a souvent transformé les gestes les plus brutaux en figures comiques et musicales.

Après la violence, uniquement masculine chez Carné, mixte chez Renoir, l’amour arrive. De manière charnelle pour Danglard et Nini, de manière uniquement sentimentale pour Baptiste et Garance, du moins sur le moment4. Garance se console un temps avec l’acteur Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur), mais celui-ci finit par lui souffler qu’elle murmure tout haut le prénom de son aimé, Baptiste, en dormant…

Mais le principal, dans les deux films, est que le spectacle continue : comédie sociale à destination de l’homme riche qui l’entretient pour Garance, mime pour Baptiste, pièce de Shakespeare (Othello), pour Frédérick, numéro de danse russo-orientale pour Lola, French cancan pour Nini, et gestion du tout pour Danglard.

Et spectacle du film pour nous, public, avant que le rideau du théâtre des Funambules ne tombe sur l’écran (Les Enfants du Paradis), et que la caméra ne sorte du Moulin rouge, à la nuit, avant de s’arrêter sur la place devant la salle de spectacle, où un homme titube, avant de s’arrêter face caméra et de nous saluer (French Cancan). Chez Carné comme chez Renoir, la violence n’interrompt jamais le spectacle ; elle en devient un numéro supplémentaire. La musique, le rire et le théâtre ne nient pas les coups : ils les transforment en représentation.

L’illusion, comique ou tragique, plutôt que la violence, oui, bien sûr.

 

1 https://bcs.fltr.ucl.ac.be/METAM/Met11/Met11-001-193.htm

2 Sophocle, Œdipe à Colone, 401 avant Jésus-Christ.

3 Jean Renoir, Ma vie et mes films, Paris, Flammarion, « Champs arts », 2008, p. 251.

4 Cf. notre article Tiphaine Martin, « Regarder l’être aimé : Les Enfants du ParadisPortrait de la jeune fille en feu », Voyages autour de mon cerveau, 23 février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28561

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bagarres en musique : Les Enfants du ParadisFrench-Cancan », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL  https://vadmc.hypotheses.org/29501

Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine

Nous remercions chaleureusement Claire Marin d’avoir répondu à nos questions. 

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La photographie de couverture est de ©Linda Aldeano.

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Tiphaine Martin – Comment en es-tu venue à te spécialiser en calligraphie ?

Claire Marin – C’est une belle histoire, qui s’est tissée très lentement.

Quand j’étais enfant, j’écrivais sur mes tableaux. Mais je ne savais même pas que la calligraphie existait et j’ai pratiqué d’autres métiers sans lien avec la création pendant longtemps. Même si, dès le début, je voulais peindre et écrire.

Puis à la trentaine, j’ai décidé de me consacrer à ces passions. Toujours sans rien connaître de la calligraphie… que j’ai découverte lors d’un voyage au Japon en 2018.

À ce moment, ce ne furent pas tant les formes qui m’ont parlé. Ce fut l’encre noire et toute la spiritualité qu’elle véhiculait. Jusqu’alors, je ne parvenais jamais à mettre de noir dans mes tableaux. Cela générait de la lourdeur et de la tristesse en moi. C’est le Japon qui m’a offert de voir la lumière du noir. Et c’est ce noir qui m’a ouvert aux lettres hébraïques que j’allais rencontrer quelques mois plus tard.

Dès le début, il s’est passé quelque chose de très fort avec ces lettres. Comme si je les avais déjà dans ma main. Et ma main aimait cet outil qui n’était pas un pinceau comme en Asie, mais un calame. C’est à dire une plume carrée. Immédiatement, j’ai eu la sensation de faire corps avec cette plume.

Je ne voulais pas forcément devenir calligraphe, mais j’ai contacté Frank Lalou car je m’amusais avec ses cahiers d’exercices. Et lui, il ne voulait plus enseigner.

Mais avec sa femme, ils animaient un stage sur la danse des lettres (La Tehima) et j’y suis donc allée. Pour le plaisir de mieux connaître cet univers.

Et là, il y a eu ce que l’on peut appeler une rencontre : Frank a eu à nouveau le désir de transmettre et moi, celui de recevoir.

C’était en 2021. Et c’est à cette même période que j’ai lu Passagère du silence de Fabienne Verdier. J’ai su alors que je voulais devenir calligraphe… ou plutôt, que je l’étais déjà sans le savoir!

À partir de là, tout est allé très vite. Je calligraphiais tous les jours, au minimum quatre ou cinq heures. J’avais soif d’apprendre. Y compris la langue hébraïque que je ne connaissais pas. J’ai donc commencé des cours d’hébreu biblique à l’Institut Universitaire Européen Rachi de Troyes, qui était le lieu d’étude le plus proche de chez moi puisque j’habitais dans l’Yonne à cette époque.

Puis j’ai commencé à exposer mes tableaux de calligraphie en différents lieux. Et en 2022, il y a eu la sortie de mon premier livre sur ce sujet Tu seras une lettre… publié aux Éditions l’Andriague.

Je suis retournée au Japon et aussi en Corée en 2024 pour y présenter deux expositions. Ce fut une expérience extraordinaire. D’autant que je venais de recevoir mon diplôme de calligraphe. Jamais aucun diplôme n’avait eu autant de valeur à mes yeux.

Et très vite ensuite, moi qui me croyais trop jeune pour transmettre à mon tour, le fait d’enseigner s’est imposé naturellement. Je me souviens avoir dit alors à mon maître de calligraphie que je n’étais pas prête pour ça. Sa réponse est gravée dans ma mémoire :

 Ce n’est pas toi qui décides si tu es prête.

Peut-être est-ce à cet instant que j’ai ressenti l’âme de cet art : se laisser traverser par le Souffle.

T.M.Pourquoi utilises-tu de la couleur dans tes calligraphies ?

C.M. – En calligraphie, l’usage de la couleur est un cheminement. Car la tradition, c’est « Feu noir sur Feu blanc ». C’est à dire le noir de l’encre sur le blanc du papier.

Auquel le rouge vient s’ajouter quand l’œuvre est achevée. Le rouge, c’est la signature, l’identité.

Tant et si bien que c’est plutôt la couleur qui semble s’inviter au moment qu’elle choisit.

Et son apparition, je l’ai vécu comme une naissance. L’incarnation d’un esprit dans une matière.

Peut-être parce que j’ai été d’abord peintre avec un goût très fort pour les couleurs, dans lesquelles je sentais une véritable puissance alchimique. Et aussi probablement parce que même quand j’écrivais des textes, j’associais toujours des couleurs aux personnages, aux événements, aux situations.

Il est d’ailleurs intéressant de savoir que scientifiquement, nos yeux voient uniquement le noir et blanc. C’est notre cerveau qui perçoit les couleurs. Cela rejoint l’idée maîtresse de la calligraphie qui exprime cette différence entre le Réel et la réalité : le réel, c’est le vide ; et la réalité, notre perception.

Or, effectivement, chacun a sa propre vision des couleurs. Et sur ce sujet, je pense toujours à ma mère. Avec laquelle on ne voit jamais les mêmes couleurs. Et pourtant, ni elle ni moi ne sommes daltoniennes ! Elle voit bleu quand je vois vert, je vois rose quand elle voit rouge etc. Au début, par excès de jeunesse, je pensais bien sûr qu’elle avait tort et que j’avais raison. Puis avec l’expérience artistique, l’apprentissage – parfois douloureux – des expositions où ce que l’on présente est rarement vu comme on l’a créé, je me suis ouverte à l’altérité.

Une altérité parfaitement à l’image de la multitude de couleurs qui éclairent nos vies. Comme si quelque part, le chemin vers la couleur était un chemin d’humanité.

T.M. – Qu’est-ce que le fait de mêler de la musique, entendue ou non, dans tes œuvres, ajoute à celles-ci ?

C.M. – C’est une joie profonde de faire vivre la musique à travers la calligraphie. Il y a plein de métiers que j’aurais aimé explorer plus profondément, et notamment celui de chanteuse. Je chante mais ce n’est pas mon métier principal. Et je ne suis pas compositrice, je ne joue d’aucun instrument. En revanche, je suis un vrai juke box ! Je connais des milliers de chansons par cœur.

C’est certainement cet amour du chant qui a orienté ma démarche. Elle porte sur une calligraphie picturale fondée sur le son et la musicalité des lettres. Et ce sont les racines des lettres hébraïques qui m’ont permis de le faire.

C.M. – Historiquement, ces lettres qui se trouvent être à l’origine des nôtres, sont issues des hiéroglyphes égyptiens. Car le monde, tout comme nous, pour pouvoir communiquer par écrit, a d’abord dessiné. Puis au fil des siècles, des progrès techniques et des besoins, ces dessins se sont simplifiés. Jusqu’à devenir des signes. Puis des lettres. Puis nos alphabets.

Le premier fut créé par les Phéniciens, puis réinterprétés par les Hébreux, qui avec 22 lettres, ont écrit La Bible. La Bible qui était faite pour être chantée. Mais comme il n’y avait aucune indication écrite sur ce chant et que cet alphabet était consonantique, des scribes juifs du Moyen Âge, les Massorètes ont inventé des signes autour des lettres pour matérialiser les sons : les « cantillations » pour les intonations du chant et les « nikoud » pour la prononciation des voyelles.

C’est ainsi que, dans mes explorations, est née l’idée d’associer le son des voyelles à des couleurs et d’intégrer celui des cantillations à la calligraphie. Ce qui génère progressivement un paysage tissé de lettres. Des lettres qui sont un corps au-delà des mots. Des lettres en tant que vibrations. Des lettres dont le son fait œuvre de création.

T.M. – Tu te lèves le matin : en chantant, en dessinant, en dansant… liste non exhaustive ?

C.M. – En calligraphiant ! Avec un mug de café et un carré de chocolat… noirs pour les deux bien entendu !

Le matin est mon plus grand bonheur depuis toujours. C’est un moment sacré qui m’appartient pleinement. Et depuis toujours, je me lève naturellement très tôt. Cela m’offre le temps de commencer chaque jour par faire quelque chose que j’aime. C’est comme un capital énergie afin d’accueillir au mieux ce qui se présentera au fil de la journée… dont on ne sait jamais de quoi elle sera faite !

T.M. – Tu peins, tu es musicienne, tu écris : est-ce que tu as d’autres amours artistiques ?

C.M. – Je crois que cela constitue tous mes amours. Je mettrais simplement l’écriture en premier, que ce soit pour calligraphier ou rédiger des textes, c’est ce qui m’anime le plus profondément. Les lettres sont mes compagnes. Et pour le lien à la musique, j’ai plutôt tendance à me voir en conteuse qui chante plutôt qu’en musicienne. Mais ça me touche d’être associée à ce mot car c’est l’un des métiers pour lequel j’ai le plus d’admiration.

T.M. – Dans quel(s) lieu(x) exposes-tu actuellement ?

C.M.J’ai la chance d’avoir rencontré une merveilleuse galeriste, Maïlyn Bruniquel, avec laquelle nous nous sommes immédiatement senties en harmonie. Mon travail est donc toujours exposé, avec celui d’autres artistes, dans sa galerie du même nom qui est située à Sète, la ville où je réside.

Puis du 21 août au 27 septembre prochain, je présenterai une exposition personnelle au Musée-Galerie Carnot à Villeneuve-sur-Yonne. Elle sera consacrée à « La Bible musicale » que je suis en train de calligraphier et dont ce sera la première restitution. D’autres suivront en 2027 à Montpellier et à Troyes notamment.

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Sites

Claire Marin : https://www.clairemarin.net/

Galerie Maïlyn Bruniquel, Sète : https://galeriemailynbruniquel.fr/

Musée-Galerie Carnot, Troyes (via celui de la ville) : https://www.villeneuve-yonne.fr/culture-tourisme/expositions-musees/
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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Claire Marin, « Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30999

Chien et fleurs Un profil perdu VADMC.001

Acheter des fleurs au chien : Un profil perdu

Oui, il lui jappe le prix des tulipes et des roses (deux symboles d’amour), dans cette boutique de fleuriste parisienne, ce qui la rend très heureuse. Elle, la Française bourgeoise, l’est d’ailleurs de toute façon : divorcée d’un mari nord-américain violent ; libérée de la tutelle pesante du vieux milliardaire nord-américain qui, après l’avoir aidée dans son divorce, a réclamé son amour, corps et âme ; vivant dans un charmant appartement parisien ; travaillant dans une minuscule revue avant-gardiste pour un salaire mirobolant ; tout juste tombée en amour du frère français d’un collègue français. Josée peut donc s’amuser à demander combien coûtent les fleurs au chien de ce commerce floral, au milieu d’Un profil perdu (1974. Éditions J’ai Lu, 1976 , p. 98) de Françoise Sagan, coutumière de ces scènes burlesques, où ses personnages font un pas de côté.

Et, bonheur suprême, son amoureux, Louis, passe inopinément devant la boutique, et la voit parler au chien. Ce qui le fait rire, offrir une rose à Josée, et sourire : « J’adore ce quartier, dit-il. C’est un des seuls où l’on voit encore des femmes acheter des fleurs aux chiens. » (Idem, p. 99). Louis est ravi de découvrir que Josée n’est pas une femme « entretenue », ce qu’elle lui avait paru lors de leur première rencontre, explosive (Idem, p. 59-60). En effet, Louis avoue plus tard à Josée qu’il l’a immédiatement désirée, et qu’il a été déçu et jaloux de la savoir au milliardaire Julius (Idem, p. 113), ce qui n’est pas le cas.

Cette manière de considérer les femmes comme des objets échangeables est certes machiste, mais Josée ne s’en offusque pas. Nous avons pu constater dans les deux premiers volumes de cette trilogie, Dans un mois, dans un an (1957), et Les Merveilleux Nuages (1961), ainsi qu’au début d’Un profil perdu, dont le titre est éloquent, le peu d’estime que se porte Josée, ce qui l’a mise à la merci d’un jeune homme brutal, Jacques (Dans un mois, dans un an) ; puis d’un homme violent, Alan (Les Merveilleux Nuages, Un profil perdu), puis d’un autre, Julius (Un profil perdu). Dans Un profil perdu, paru en pleine deuxième vague des féministes français, Josée, jeune bourgeoise, est toujours aussi loin de la lutte pour l’égalité femmes-hommes qu’en 1957, et toujours aussi isolée, sans amie ni proche femme. Dans Un profil perdu, les rares femmes sont des sbires à la solde de Julius, destinées à rendre des services à Josée, et à l’empêcher de rencontrer quiconque l’éloignerait de ce dernier. Sagan décrit un milieu bourgeois fermé sur lui-même, dévoré par le snobisme, la pauvreté intellectuelle, l’envie d’argent et la soumission aux puissants qui en possèdent énormément, comme Julius.

Le fil canin tisse un lien supplémentaire entre eux, ce qui permet à Louis de proposer à Josée d’adopter un chiot. Ce prétexte à responsabiliser (selon ses propres termes, p. 109) la jeune femme, lui donne l’occasion de dîner chez elle, ce qui la ravit, finalement, après un dialogue en forme de ping-pong verbal, comme dans les comédies états-uniennes des années 1930 et 1940 (Idem, p. 110, 112-113, 114) :

– Oui, si vous nous abandonnez ce soir, lui et moi, ici, il va aboyer furieusement et moi je vais vociférer aussi, au lieu de le calmer. Demain, la propriétaire vous jettera à la porte.

– Vous avez une autre idée ?

– Mais oui. Je vais aller faire des courses. Nous ouvrirons la fenêtre puisqu’il fait doux, nous dînerons tous les trois ici, tranquillement, pour que le chien et moi puissions nous habituer à votre nouvelle vie.

(…)

– C’est ça, téléphonez, moi je vais acheter du Canigou pour trois. (…)

Je (…) me précipitai dans la salle de bains, passai un chandail, un pantalon, une tenue pour chien, et me remaquillai un visage pour homme. (…) C’était la première fois depuis longtemps, très longtemps, que j’avais rendez-vous pour passer la soirée avec un homme inconnu qui me plaisait et qui avait mon âge. Depuis que je connaissais Alan, mes rares aventures masculines avaient ressemblé à celle du pianiste de Nassau. Oui, c’était la première fois depuis cinq ans que j’allais à la rencontre de quelqu’un et que cette rencontre me faisait battre le cœur. (…) Et les mille clairons du désir sonnèrent, les mille tam-tams du sang résonnèrent dans nos veines, et les mille violons du plaisir attaquèrent leur valse pour nous. Plus tard dans la nuit (…). Le chien dormait toujours sous la table, aussi innocent que nous l’étions redevenus nous-mêmes.

Josée, après avoir brièvement hésité, car elle a déjà un engagement pour le soir-même, revit physiquement et sentimentalement, dans les bras de Louis, au bout d’un lustre. La métaphore musicale est puissante et évocatrice de l’emportement impétueux du désir qui les saisit. À quand, par ailleurs, la composition de ce morceau clairons-tam-tam-violons ? Le chiot, simili enfant, comme l’indique Josée (Idem, p. 112), est ici le symbole de la pureté du couple en devenir Louis-Josée, puis de la famille qu’ils forment à la fin du roman, avec la naissance de leur fils (humain). La présence d’un enfant est un quasi hapax dans l’œuvre de Sagan, qui décrit plutôt des couples, hétérosexuels et homosexuels, comme celui de Didier, frère de Louis, et de Xavier. Ils forment un couple clandestin en ces temps de féroce répression de l’homosexualité.

Tout finit donc bien pour Josée et Louis, dont le premier repas festif, en compagnie canine, annonce une relation heureuse, comme nous l’avons montré dans notre article de 2016 « Manger l’autre pour se découvrir, chez Simone de Beauvoir et Françoise Sagan » : http://oic.uqam.ca/fr/publications/manger-lautre-pour-se-decouvrir-chez-simone-de-beauvoir-et-francoise-sagan

Fleurs, chien, homme : un trio gagnant pour Josée, enfin débarrassée de son passé pesant. Elle a construit un couple épanouissant.

Un chemin heureux à continuer.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Acheter des fleurs au chien : Un profil perdu », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20857