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Femmes multiples : Sous les jupes des filles VADMC

Femmes multiples : Sous les jupes des filles

Onze femmes, onze histoires, onze manières de travailler, d’aimer, de désirer, de souffrir, de rire et de vivre. Dans Sous les jupes des filles (Audrey Dana, 2014), le récit choral permet de passer sans cesse d’une existence à une autre, sans qu’aucune soit chargée de représenter toutes les autres.

Le film propose ainsi une pluralité de façons d’être femme, sans les réduire à un modèle unique. Ses héroïnes n’ont ni le même âge, ni les mêmes aspirations, ni les mêmes difficultés sentimentales ou professionnelles. Certaines sont romantiques, d’autres désabusées ; certaines vivent seules, d’autres en couple ; certaines sont mères, d’autres non. Elles peuvent être heureuses dans leur travail et malheureuses en amour, assurées dans un domaine et vulnérables dans un autre.

Le mot « multiples » ne renvoie donc pas seulement au nombre de personnages réunis par le récit choral, mais au refus d’un modèle féminin unique. Les femmes du film peuvent être contradictoires, courageuses, maladroites, drôles, blessées, amoureuses, désillusionnées, généreuses ou égoïstes. Leurs existences se répondent, parfois se contredisent, sans que l’une d’entre elles soit érigée en héroïne exemplaire. Sous les jupes des filles refuse de faire de « la femme » une catégorie homogène : ce sont bien des femmes, au pluriel, que le film entend montrer.

Cette diversité connaît néanmoins une limite importante : elle est beaucoup plus générationnelle, sentimentale et existentielle que sociale. Les personnages évoluent pour l’essentiel dans une bourgeoisie parisienne favorisée. Le film déploie donc une vaste palette de manières de vivre sa féminité à l’intérieur d’un univers social relativement homogène.

Cette pluralité prend corps dans des trajectoires très différentes. Rose (Vanessa Paradis) a privilégié sa réussite professionnelle au détriment de sa vie personnelle ; Ysis (Géraldine Nakache), mariée et mère de quatre enfants, voit au contraire son existence familiale bouleversée par sa rencontre avec Marie (Alice Taglioni) et la découverte d’un nouveau désir. Sam (Sylvie Testud), quant à elle, apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Le film fait ainsi coexister réussite professionnelle, maternité, découverte amoureuse et maladie, sans qu’une expérience soit appelée à résumer toutes les autres.

Le parcours d’Ysis est particulièrement significatif. Installée dans une vie conjugale et familiale hétérosexuelle, elle tombe amoureuse de Marie. Le désir ouvre soudain une possibilité qu’elle n’avait pas envisagée et vient troubler une identité qui semblait jusque-là fixée. Là encore, être « multiple » peut signifier découvrir en soi quelque chose que l’on ignorait.

Avec Sam, le corps féminin apparaît sous un tout autre jour. Il ne s’agit plus seulement du désir, mais de la maladie. Pourtant, le film parvient là encore à mêler le tragique et le comique de manière inattendue. Sam, qui jusque-là avait peur de tout et de rien, apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein et, paradoxalement, s’en trouve soulagée. Face à une peur devenue réelle, toutes celles qu’elle entretenait quotidiennement lui paraissent soudain dérisoires. La maladie, sans cesser d’être grave, produit ainsi chez elle une forme de libération.

À cette multiplicité des personnages répond celle des relations qu’elles entretiennent entre elles. Sous les jupes des filles ne réduit pas les rapports entre femmes à la rivalité, notamment amoureuse. Elles parlent, s’écoutent, se conseillent, se soutiennent, parfois maladroitement. La sororité n’est pas présentée comme un état idéal et permanent, mais comme une possibilité : celle de trouver auprès d’autres femmes une écoute et une complicité.

Cette diversité se retrouve également dans les tonalités du film. Sous les jupes des filles est une comédie, parfois franchement burlesque, qui n’hésite pourtant pas à faire surgir la gravité. Derrière les situations cocasses apparaissent la maladie, les séparations, la solitude, les difficultés du couple, le désir ou encore la peur de vieillir. Le rire ne fait pas disparaître ces expériences : il coexiste avec elles. C’est peut-être aussi en cela que le monde du film demeure joyeux, même lorsqu’il devient tragique.

Le bonus du DVD apporte un éclairage particulièrement intéressant sur cette construction chorale : les actrices ont participé à l’élaboration du scénario. La pluralité des femmes représentées à l’écran correspond donc, au moins en partie, à une pluralité de voix ayant contribué à leur écriture. Sans faire nécessairement de chaque personnage le reflet de son interprète, cette dimension collective permet de mieux comprendre la diversité des tempéraments et des expériences que rassemble le film.

Cette conception rejoint une idée chère à Simone de Beauvoir : les femmes ne sauraient être enfermées dans une essence féminine qui déterminerait ce qu’elles sont ou doivent être. Chacune construit son existence à partir d’une situation particulière. Ce que célèbre Sous les jupes des filles, ce n’est donc pas « la Femme », au singulier, mais des femmes, au pluriel.

Agathe (Laetitia Casta) en offre un exemple particulièrement réjouissant. Avocate brillante et compétente, elle se trouve aux prises avec un corps beaucoup moins maîtrisable que ses dossiers : elle souffre notamment d’aigreurs et de brûlures d’estomac, sous le coup de l’émotion et après avoir avalé des huîtres alors même qu’elle ne les aime pas. Nous sommes loin de l’héroïne glamour, dont le corps serait toujours impeccable et disponible pour la séduction. Ici, le corps existe aussi dans ses petits désagréments, et le film ne cherche pas à les effacer.

Ils ne font pourtant nullement obstacle au désir. Lorsque Agathe vient demander conseil à son confrère, interprété par Pascal Elbé, celui-ci ne se détourne pas de cette vulnérabilité très quotidienne. Il l’écoute, la rassure, l’accompagne. Leur rapprochement naît moins d’une séduction spectaculaire que d’une attention réciproque, de l’écoute, de l’humour et d’une complicité qui s’installe peu à peu.

Le film s’autorise d’ailleurs à quitter franchement le réalisme pour traduire le bouleversement amoureux d’Agathe. Lors de leur premier dîner, après que son confrère l’a invitée au restaurant, elle lui demande, avec un détachement soigneusement affiché, s’il partage la vie de quelqu’un. Il lui répond qu’il est célibataire. Agathe se dresse alors brusquement de son siège, danse et crie sa joie au milieu du restaurant. La scène est évidemment irréaliste si on la considère comme un comportement véritable : elle fonctionne plutôt comme la matérialisation comique de ce qu’Agathe ressent et ne montre pas à l’homme assis devant elle.

Le contraste est d’autant plus drôle que quelques secondes auparavant elle affectait l’indifférence. Le film donne ainsi à voir simultanément deux Agathe : celle qui maîtrise son attitude et celle qui exulte intérieurement à l’idée que l’homme qui lui plaît est libre. Le burlesque permet de rendre visible une émotion qui, dans une représentation réaliste, serait restée dissimulée derrière un regard, un sourire ou quelques paroles anodines. La fantaisie dit ici quelque chose de très juste : la disproportion entre ce que l’on montre et ce que l’on peut ressentir lorsqu’on découvre que la personne qui nous attire est célibataire.

Il se dégage ainsi de leur histoire une vision particulièrement douce de l’amour : celui-ci ne suppose pas la perfection de l’autre. Une femme peut être brillante dans son métier, fatiguée, embarrassée par son propre corps, drôle malgré elle, et demeurer pleinement désirable. Agathe n’a pas à devenir une autre femme pour être aimée.

Cette intrigue apporte aussi une respiration au milieu d’histoires souvent plus conflictuelles, faites de séparations, de désillusions et de difficultés existentielles. Sans nier les imperfections de la vie quotidienne, elle laisse subsister une possibilité heureuse : deux adultes déjà installés dans leur existence peuvent encore se rencontrer, se plaire et faire progressivement une place à l’autre.

Cette multiplicité permet également au film de ne pas opposer femmes indépendantes et femmes romantiques. Être accomplie professionnellement, autonome, capable de mener sa propre existence n’implique pas de renoncer au désir amoureux. Agathe peut être une avocate brillante et souhaiter faire une place à un homme dans sa vie : l’un n’annule pas l’autre.

En cela, Sous les jupes des filles propose moins un modèle de « femme libérée » qu’une pluralité de manières de vivre son émancipation. Certaines de ses héroïnes désirent l’amour, le couple ou la maternité ; d’autres s’en détachent, les remettent en question ou cherchent à les réinventer. Le féminisme ne consiste alors pas à prescrire une nouvelle manière correcte d’être femme qui viendrait remplacer l’ancienne, mais à rendre possibles différents choix.

Les femmes du film sont ainsi battantes sans devoir être invulnérables, romantiques sans nécessairement être dépendantes, amoureuses sans cesser d’exister par elles-mêmes. Elles peuvent aussi hésiter, se tromper ou se contredire. Leur liberté réside précisément dans cette possibilité de ne pas correspondre à une figure féminine exemplaire.

La transformation des femmes n’est d’ailleurs pas sans conséquence sur les hommes qui les entourent. Pierre (Guillaume Gouix), le mari d’Ysis, en fournit l’un des exemples les plus réjouissants. Lorsque celle-ci cesse d’assurer seule le quotidien familial, il apprend enfin à être père : il prépare les repas, s’occupe de l’école, du réveil et du coucher de leurs quatre enfants. La répartition des rôles au sein du couple peut alors être remise en question : la maternité n’est plus une évidence qui dispenserait le père d’apprendre à prendre soin de ses propres enfants.

Pierre évolue également dans son regard sur le corps de sa femme. Lui qui entretenait le fantasme d’une poitrine plus volumineuse finit par regarder et apprécier véritablement celle d’Ysis. Le changement est significatif : il ne s’agit plus de confronter le corps réel de sa compagne à un corps féminin fantasmé, mais de désirer celle avec laquelle il vit. À l’émancipation d’Ysis répond donc aussi, chez Pierre, un apprentissage du regard, du désir et de l’attention.

C’est encore lui qui prépare pour Ysis le magnifique anniversaire sur lequel s’achève le film. Au Trocadéro, une flash mob et un lancer de ballons réunissent finalement les femmes dont les histoires se sont croisées ou juxtaposées pendant le récit. La musique joyeuse d’Imany, qui a rythmé le film, accompagne cette réunion finale. Le dispositif choral devient alors visible : après avoir suivi séparément ces femmes multiples, le film les rassemble dans un même espace, sans pour autant effacer leurs différences.

Cette dernière séquence donne une forme concrète à la joie qui traverse Sous les jupes des filles, jusque dans ses histoires les plus douloureuses. Après la maladie, les crises conjugales, les peurs, les désirs et les bouleversements, le film ne se termine ni sur la résolution parfaite de toutes les difficultés ni sur le retour à un ordre ancien, mais sur une fête. Femmes et hommes peuvent changer, apprendre à regarder autrement, à prendre soin les uns des autres et à inventer de nouvelles manières de vivre ensemble.

C’est peut-être là que le titre Femmes multiples prend tout son sens : la multiplicité existe entre les personnages, mais également à l’intérieur de chacune d’elles. Une même femme peut être forte et fragile, indépendante et amoureuse, assurée et inquiète, heureuse dans une partie de son existence et insatisfaite dans une autre. Le film ne cherche pas à résoudre ces contradictions : il leur fait une place.

Sous les jupes des filles ne cherche donc pas à définir ce que serait « une femme », encore moins ce qu’elle devrait être. À travers son récit choral, il préfère multiplier les âges, les caractères, les désirs, les réussites, les échecs et les contradictions. Ses héroïnes aiment ou n’aiment plus, travaillent, désirent, souffrent, rient, vieillissent, se trompent et recommencent. Elles sont battantes et vulnérables, indépendantes et romantiques, parfois tout cela à la fois.

La diversité sociale de cette galerie reste certes limitée : le film demeure largement ancré dans une bourgeoisie parisienne favorisée. Mais, à l’intérieur de ce cadre, il refuse de substituer un modèle féminin à un autre. L’émancipation ne signifie pas devenir une certaine sorte de femme ; elle consiste aussi à pouvoir inventer sa propre manière de l’être.

De là vient peut-être la joie singulière qui traverse le film, jusque dans ses moments les plus graves. La maladie, les séparations, la solitude ou les déceptions n’effacent jamais entièrement le désir, l’amitié, l’amour, le rire et la possibilité de recommencer. Sous les jupes des filles dessine ainsi un monde joyeux, même lorsqu’il devient tragique : un monde dans lequel il n’existe pas « la Femme », mais des femmes, différentes les unes des autres, contradictoires parfois, multiples toujours.

Suivons-les.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Femmes multiples : Sous les jupes des filles », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34883

Pas fraternel 5 Les Bernstein VADMC.001

Pas fraternel (5) : Les Bernstein

Ils sont américains. Ils sont compositeurs. Ils s’appellent Bernstein. Ils sont nés à quatre ans d’intervalle. L’un a composé West Side Story (1957), l’autre la musique des Sept Mercenaires (John Sturges, The Magnificent Seven, 1960). Leonard Bernstein (1918-1990) et Elmer Bernstein (1922-2004) avaient donc tout pour être frères. Sauf qu’ils ne l’étaient pas. Aucun lien de parenté entre eux. Voilà qui méritait bien un nouvel épisode de « Pas fraternel ».

D’autant que tous deux ont travaillé pour le cinéma et le spectacle, même si leurs carrières ont emprunté des chemins fort différents. Leonard Bernstein est avant tout chef d’orchestre, pianiste et compositeur de musique symphonique et de théâtre musical. Broadway lui doit notamment On The Town (1944), porté cinq ans plus tard à l’écran par Stanley Donen et Gene Kelly sous le titre français Un Jour à New York (1949), avec Gene Kelly et Frank Sinatra — et un dinosaure dont nous avons déjà déploré le triste sort sur VADMC. Puis viennent Wonderful Town (1953), Candide (1956) et, bien entendu, West Side Story, créé en 1957 avec Stephen Sondheim aux paroles et Arthur Laurents au livret. Hollywood s’en empare en 1961, sous la direction de Robert Wise et Jerome Robbins.

Leonard Bernstein n’est d’ailleurs pas un inconnu dans ces pages. Nous avons déjà croisé sa musique au détour du dinosaure malmené d’Un Jour à New York, puis des Jets de West Side Story, chantant leur peu de considération pour l’« officier Krupke » et, plus largement, pour les différentes autorités chargées de les remettre dans le droit chemin. West Side Story est revenu ensuite par d’autres chemins : à propos des escaliers de secours de Tous en scène (Vincente Minnelli, The Band Wagon, 1953), des violences masculines et de la jalousie dans Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956), ou encore des bandes de jeunes dans West Side Story, Grease (Randal Kleiser, 1978) et Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987). À force, Leonard Bernstein avait fini par avoir ses habitudes sur Voyages autour de mon cerveau.

Elmer Bernstein, lui, n’avait encore rien demandé.

Et c’est justement Les Sept Mercenaires qui nous a conduits jusqu’à lui. Quelques trompettes héroïques, des chevaux lancés au galop, et hop : « Leonard Bernstein ! » Eh bien non. Elmer. Il faut dire que la confusion est tentante : deux Bernstein, deux compositeurs américains du vingtième siècle, deux hommes liés, quoique de manière très différente, au cinéma, et deux œuvres immédiatement reconnaissables dès leurs premières mesures.

Elmer Bernstein est en effet l’un des grands compositeurs de musique de films hollywoodiens. Sa filmographie traverse les genres : le drame avec L’Homme au bras d’or (Otto Preminger, The Man with the Golden Arm, 1955), le western avec Les Sept Mercenaires, le drame judiciaire avec Du silence et des ombres (Robert Mulligan, To Kill a Mockingbird, 1962), le film de guerre avec La Grande Évasion (John Sturges, The Great Escape, 1963), avant une carrière qui se poursuit pendant plusieurs décennies.

Et nous voici repartis en voyage. La musique d’Elmer Bernstein accompagne volontiers des personnages qui partent, reviennent ou tentent de s’échapper. Frankie Machine (Frank Sinatra) revient dans son quartier de Chicago au début de L’Homme au bras d’or, après un séjour en prison et une cure de désintoxication, avec l’espoir de changer d’existence. Le film est adapté du roman homonyme de Nelson Algren. Nelson Algren, compagnon américain de… Simone de Beauvoir. Nous étions partis à cheval avec Les Sept Mercenaires ; quelques mesures d’Elmer Bernstein plus tard, nous voici revenus chez Beauvoir. On ne sort décidément jamais tout à fait de chez soi.

Dans Les Sept Mercenaires, justement, le déplacement est au cœur du récit : des hommes sont recrutés pour aller défendre un village mexicain contre les attaques de bandits. Ils franchissent une frontière, arrivent dans un lieu qui n’est pas le leur et doivent décider, au terme de l’aventure, s’ils repartent, restent ou, pour certains, ne repartiront jamais. Le voyage permet ici la rencontre avec un autre monde, tandis que le western transforme le déplacement des cavaliers en spectacle. Le célèbre thème d’Elmer Bernstein semble presque faire surgir à lui seul les chevaux, la poussière et les grands espaces.

Dans La Grande Évasion, le déplacement devient au contraire un objectif vital. Les prisonniers alliés enfermés dans un camp allemand creusent des tunnels pour sortir de l’espace qui leur est imposé, puis se dispersent, prennent la route, le train, la moto, tentent de franchir des frontières. Voyager signifie alors reconquérir sa liberté.

Quant à Du silence et des ombres, il est beaucoup plus sédentaire : Scout (Mary Badham) et Jem (Phillip Alford) parcourent surtout leur petite ville de Maycomb et découvrent, en se déplaçant d’un lieu à l’autre, les frontières sociales et raciales qui la structurent. Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour changer de monde. Simone de Beauvoir fait une remarque similaire dans L’Amérique au jour le jour 1947 à propos de Harlem : quelques rues new-yorkaises peuvent suffire pour passer d’un univers social à un autre, tant la ségrégation transforme l’espace urbain en territoire compartimenté. Et nous voici donc revenus une seconde fois à Beauvoir.

Chez Leonard, les groupes occupent volontiers la rue en chantant et en dansant ; chez Elmer, des hommes traversent les grands espaces, reviennent chez eux, cherchent à s’évader, tandis que des enfants découvrent les frontières invisibles de leur propre ville. Dans les deux cas, difficile de rester immobile. Ce qui tombe plutôt bien pour Voyages autour de mon cerveau.

Les deux Bernstein n’en sont pas moins très différents. Chez Leonard, West Side Story fait entrer dans Broadway le jazz, les rythmes latino-américains et les tensions de la ville moderne. Chez Elmer, le thème des Sept Mercenaires est devenu presque indissociable de l’imaginaire du western. Même patronyme, même pays, même siècle, même métier de compositeur : tout semblait conspirer pour fabriquer une fraternité là où la généalogie s’obstinait à ne pas en fournir.

Ce qui nous arrange fort bien.

Après les frères et sœurs qui craignent de l’être dans La Colline aux coquelicots et Ôtez-moi d’un doute, les familles très peu recommandables de La Fleur du mal et du Château des Oliviers, puis le docteur Kennedy, frère incestueux et meurtrier de La Dernière Énigme, voici donc deux hommes que l’on pourrait aisément prendre pour des frères et qui ne le sont pas.

Mais il nous reste un Elmer.

Il n’est ni compositeur, ni chef d’orchestre, ni même humain. C’est un éléphant. Elmer, le pachyderme bariolé créé par l’auteur et illustrateur britannique David McKee, fait son apparition dans la littérature jeunesse en 1968. Il n’a, à notre connaissance, aucun lien de parenté avec Leonard ou Elmer Bernstein. Mais puisque la littérature jeunesse a également droit de cité dans ces pages, il aurait été regrettable de l’abandonner au bord du chemin.

Ainsi s’achève notre enquête généalogique : Leonard Bernstein et Elmer Bernstein ne sont pas frères ; Elmer l’éléphant ne l’est ni de l’un ni de l’autre.

Leonard peut retourner à West Side Story. Elmer peut récupérer son cheval.

Et l’autre Elmer sa trompe.

Pas fraternel, donc. Mais sacrément musical. Et un peu pachydermique.

YIIIIHAAAAA !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (5) : Les Bernstein », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33940

Non au mariage : Shakespeare et Guitry

Pendant des siècles, le mariage a constitué un refuge (d’esclave) et un gage de sécurité, financière et morale, pour les femmes occidentales. Il n’en est pas de même pour les hommes, même avec l’idée d’engendrer un ou des héritiers.

Le dramaturge anglais William Shakespeare, dans sa comédie Beaucoup de bruit pour rien (Much Ado About Nothing, 1599) et le dramaturge français Sacha Guitry, dans sa comédie Faisons un rêve (1916), ont tous deux mis en scène des héros répugnant aux épousailles. Ces deux pièces ont fait l’objet d’adaptations filmées, entre autres celle, tout à fait fidèle, du cinéaste d’origine irlandaise Kenneth Branagh en 1995, pour la pièce de Shakespeare, et de Guitry de sa pièce en 1936, en en donnant un sens différent.

Le deux héros, Bénédict et Lui, sont des hommes dont l’âge n’est pas précisé, mais qui ne sont ni de tout jeunes hommes, ni des hommes très âgés, puisque les intrigues les confrontent soit à des hommes plus jeunes – Claudio chez Shakespeare -, soit du même âge ou plus âgé – le mari chez Guitry. La tension dramatique est plus succincte chez Guitry que chez Shakespeare : Elle, femme mariée, viendra-t-elle chez Lui, célibataire parisien qui collectionne les aventures ? Et qu’est-ce cela donnera ?

Shakespeare, quant à lui, a tendu plusieurs filets narratifs, dans le cadre d’une demeure sicilienne, à Messine. L’île est alors sous domination espagnole, comme précisé dans le titre porté par le Prince… d’Aragon, Don Pedro, qui vient rendre visite à son ami Leonato, père de Héro et oncle de Béatrice. Complots matrimoniaux et politiques bouillonnent dans la vaste demeure de Leonato, d’autant que Don Jean, frère non reconnu de Don Pedro, est de la partie, après voir été vaincu à la guerre par Don Pedro, qui lui a pardonné. Mais pas Don Jean, qui en veut à son demi-frère et encore plus à Claudio, brillant stratège qui a précipité sa chute.

Le premier mariage, entre Héro et Claudio, est vite conclu. Mais il faut attendre quelque temps que les festivités soient prêtes. Ce qui donne l’occasion à Don Pedro, Claudio, Leonato et quelques autres, de forcer Bénédict à se parjurer, lui qui refuse amour et mariage, à la scène un de l’acte un :

DON PEDRO.

I shall see thee, ere I die, look pale with love.

BENEDICK.

With anger, with sickness, or with hunger, my lord; not with love: prove that ever I lose more blood with love than I will get again with drinking, pick out mine eyes with a ballad-maker’s pen and hang me up at the door of a brothel-house for the sign of blind Cupid. (…) but if ever the sensible Benedick bear it, pluck off the bull’s horns and set them in my forehead; and let me be vilely painted, and in such great letters as they write, ‘Here is good horse to hire,’ let them signify under my sign ‘Here you may see Benedick the married man.’

C’est-à-dire :

DON PEDRO.

Je te verrai avant ma mort blême d’amour.

BÉNÉDICT.

De colère, de langueur, de faim, monseigneur, non d’amour. Si vous prouvez un jour que l’amour me coûte plus de sang que le vin ne m’en rend (…), arrachez-moi les yeux avec la plume d’un faiseur de ballades (…) et accrochez-moi au-dessus de la porte d’un lupanar comme enseigne de Cupidon aveugle. (…) mais si jamais le raisonnable (…) Bénédict s’y soumet, arrachez les cornes du taureau pour me les planter sur le front, et qu’on me représente grossièrement, et avec d’aussi grosses lettres qu’on en utilise pour annoncer « Ici bon cheval à louer » on inscrive sous mon enseigne « Ici l’on voit Bénédict l’homme marié ».

Les sensations et les images sont fortes, la répulsion matrimoniale sans appel, sous couvert de se moquer de soi-même.

Il en est de même pour Lui, qui monologue à l’acte deux en attendant Elle, qui a promis d’être chez lui à neuf heures du soir, son mari étant en goguette de son côté. Il l’imagine partant de chez elle, avant de soliloquer sur l’état matrimonial :

Lui. – (…) Ah ! Shakespeare, statue de Shakespeare. Elle tourne autour de Shakespeare… Ne soyons pas étonnés demain si Shakespeare a la tête à l’envers ! (…) Être marié !… Ça, ça doit être terrible. Je me suis toujours demandé ce qu’on pouvait faire avec une femme en dehors de l’amour. (…) j’ai l’impression qu’il y a plus de différence entre un homme qui est marié et un homme qui n’est pas marié qu’entre un Chinois et un Portugais ! Si quelqu’un me disait : « Tu étrangleras, un jour, un facteur sur la route du Vésinet… » – je dirais : « Peut-être ! » Si quelqu’un me disait : « Tu seras, un jour, archevêque de Clermont-Ferrand…  » – je dirais : « C’est possible. » Mais si quelqu’un me disait : « Tu seras marié un jour… » – je répondrais : « Non, mon général ! » – à condition, bien entendu, que ce soit un général qui m’ait dit ça !

Lui préfère perdre la tête par un meurtre que par un nœud coulant matrimonial. L’outrance, tant métaphorique que spatiale, montre son angoisse à vivre à deux, tout comme son interrogation, explicite, sur l’utilité des êtres féminins hors le lit. Lui réduit les femmes à des objets de plaisir, ce qui est, au moins, honnête, et conforme à son époque, dont le public bourgeois qui vient assister à la pièce, et le public petit-bourgeois qui se presse au film.

Guitry, entre les représentations de sa pièce et la réalisation de son film, avant et après la Première Guerre mondiale, en change la fin, donc la tonalité. Le long-métrage de 1936 choisit la légèreté sexuelle, Elle étant d’accord avec Lui pour poursuivre leur aventure pendant deux jours et sans plus. La pièce a un ton plus grave, d’abord à la fin de l’acte trois, alors que Lui a réussi à envoyer le mari, qui a lui aussi découché, à Orléans, dans sa famille :

Elle. – Vous êtes marié… ?

Lui. – Moi, non, grâce à Dieu, pas encore. (…) Vous m’avez demandé : « Qu’est-ce que je vais devenir ? » Alors, je vous ai répondu : « Ma femme » – vous allez devenir ma femme ! (…)

Elle. – Vous dites ça… sérieusement ? »

(…)

« Lui. – (…) Nous avons mieux que ça, mieux que toute la vie !…

Elle. – Mieux que toute la vie ?

Lui. – Oui, nous avons deux jours ! (Il a dit cela joyeusement, sans se rendre compte de son horrible muflerie. Elle a eu presque un haut-le-cœur et les larmes lui sont venues aux yeux.) Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qu’il y a ? Oh ! Non… pardon… J’avais cru bien faire… Chérie… Pardon… ça m’a échappé… (…)

Elle. – Nous l’avons fait, le rêve !

La didascalie explicite l’attitude de Lui, montrant que le dramaturge est conscient de la misogynie et de l’égocentrisme de son personnage, à différencier donc de son créateur et principal interprète. La pièce pourrait s’arrêter ici, avec l’amertume de Elle qui clôt une pièce de boulevard pas si drôle et légère que cela. Cependant, Guitry a voulu offrir un presque pendant de son immense monologue de l’acte deux à Elle, dans l’acte quatre. Elle est seule, Lui est sorti. Elle lui écrit, déroulant son attitude à Lui, qui ne veut surtout pas aliéner son indépendance ni sa liberté, et qui serait tout à fait satisfait d’une liaison discrète avec Elle, sans arrière-pensée sentimentale – c’est si gênants les sentiments ! Et Elle décrit ses pensées, Elle qui est amoureuse de Lui, vraiment, et qui ne veut surtout pas de cinq à sept volés ici ou là.

Guitry montre alors, finement, la différence genrée dans les relations sexuelles, les femmes étant éduquées à tomber dans l’amour au moindre échange sexuel, les hommes étant éduqués à garder leur cœur pour eux, et à multiplier les aventures sexuelles. Comme il s’agit cependant d’un vaudeville, la fin est patriarcalement heureuse, Elle ne rompt pas avec Lui, préférant un petit quelque chose à un plus rien, avant de retrouver son mari.

Shakespeare, de son côté, montre comment il est possible de raviver une flamme éteinte, celle de Bénédict pour Béatrice, et réciproquement, et de la transformer en sentiment durable, aboutissant, puisque c’est l’époque, au mariage, et au mariage consenti. C’est ce qui se passe à la scène quatre de l’acte cinq, qui clôt la pièce :

BENEDICK.

(…) But, for my will, my will is your good will

May stand with ours, this day to be conjoin’d

In the state of honourable marriage:

(…)

DON PEDRO.

How dost thou, Benedick, the married man?

BENEDICK.

I’ll tell thee what, Prince; a college of witcrackers cannot flout me out of my humour. (…) In brief, since I do purpose to marry, I will think nothing to any purpose that the world can say against it; and therefore never flout at me for what I have said against it, for man is a giddy thing, and this is my conclusion. (…) Let’s have a dance ere we are married, that we may lighten our own hearts and our wives’ heels.

LEONATO.

We’ll have dancing afterward.

BENEDICK.

First, of my word; therefore play, music! Prince, thou art sad; get thee a wife, get thee a wife (…) Strike up, pipers.

C’est-à-dire :

BÉNÉDICT.

(…) Mon désir ? Mon désir est que votre désir

S’accorde avec le nôtre, d’être aujourd’hui unis,

Entrant dans un état de mariage honorable ;

(…)

DON PEDRO.

Comment te portes-tu, Bénédict l’homme marié (…) ?

BÉNÉDICT.

Je vais te dire, prince : tout un collège de beaux esprits ne sauraient par leurs railleries me faire perdre ma bonne humeur. (…) Bref, puisque j’ai vraiment décidé de me marier, je n’attacherai nul poids à ce que le monde trouve à dire contre le mariage ; inutile donc de me railler pour ce que j’ai dit contre lui. (…) dansons donc avant de nous marier, afin de donner plus de légèreté à nos cœurs et aux pieds de nos épouses.

LEONATO.

On dansera après.

BÉNÉDICT.

D’abord, ma parole. Jouez donc, musiciens. (A don Pedro) Prince, tu es triste, trouve-toi une épouse, oui, une épouse. (…) Attaquez, fifres.

Bénédict, amoureux, revient sans vergogne sur ses anciennes déclarations. Il va jusqu’à demander que ses compagnons ne lui rappellent pas ses propos antérieurs, ce qui serait bien pratique. Il conseille même à Don Pedro de se marier, comme un remède souverain contre la mélancolie. Pour autant, Bénédict retarde le moment officiel de son union avec Béatrice, sous couvert de danse. Se marier, oui, mais sans hâte excessive, festoyons d’abord, lions-nous ensuite.

Le réalisateur Kenneth Branagh a choisi de faire de cette fin une apothéose et non une fuite. Dans les magnifiques jardins de la merveilleuse villa toscane (et non sicilienne) où il a planté sa caméra, la musique lyrique et flamboyante de Patrick Doyle guide les acteurs et les actrices, soit par couple, soit en groupe, dans des rondes et dans une joyeuse farandole qu’on aimerait accompagner.

Si Bénédict n’échappe finalement pas au mariage, c’est plus une question d’époque que de volonté et d’envie. Lui, chez Guitry, y arrive, les mœurs ayant évolué, plus au profit des hommes que d’une véritable liberté sexuelle des femmes, cependant. Et si la solution était de supprimer le mariage, tant civil que religieux ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Non au mariage : Shakespeare et Guitry », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16952

Masculinités aquatiques 2 Effet aquatique VADMC

Masculinités aquatiques (2) : le projet together

Comédie, romantique jusqu’au bout du cratère islandais, L’Effet aquatique (Sólveig Anspach, 2016) multiplie les points d’eau, lieux de rencontres souvent très charnelles.

Ainsi, Corinne (Olivia Côte), maîtresse-nageuse, palpe en riant le corps de Samir (Samir Guesmi, dans un nouveau rôle d’amoureux post-Camille redouble), grutier, qui se douche à la piscine de Montreuil, sous couvert de vérifier qu’il se savonne bien. Samir se dérobe et refuse cet attouchement non consenti. Pour Samir, la personne la plus importante de la piscine reste Agathe (Florence Loiret-Caille), également maîtresse-nageuse, dont il est amoureux. Sauf qu’Agathe n’a pas encore fait le deuil de son mari décédé.

Lorsqu’elle s’abandonne, un soir, sur le haut plongeoir de la piscine alors déserte, leur duo amoureux est interrompu par l’irruption de Reboute (Philippe Rebbot), maître-nageur, ivre, et deux jeunes femmes, ivres également. Samir, qui a fait semblant de ne pas savoir nager pour séduire Agathe, plonge à la rescousse d’une des deux femmes, qui a chuté dans la piscine et se noie, alcool aidant.

Ce sauvetage a des impacts négatifs sur la vie de trois personnages. D’abord, Reboute, honnête père de famille, est mis à pied pour faute professionnelle et sexisme, tandis qu’Agathe s’éloigne de Samir, en refusant de lui parler et en partant pour un congrès international de maîtres et maîtresses-nageuses en Islande, comme le lui apprend le flegmatique Daniel (Estéban), collègue d’Agathe. Derrière Samir, dans l’entrée de la piscine et ce, depuis le début du film, sont suspendus les drapeaux de tous les pays, dont celui d’Israël. Samir perd donc doublement Agathe.

Cependant, cette seconde partie offre l’occasion à Samir de déclarer publiquement son amour à Agathe, qui de blonde est devenue brune, mais sans harcèlement ni pression. Ayant usurpé l’identité du délégué israélien au congrès international, Samir se retrouve à la session d’ouverture. Et, convié malicieusement par Agathe à exposer le projet palestinien, il finit par construire un projet politique fabuleux, qui est aussi une fabuleuse déclaration d’amour à Agathe, le « projet together » : que les Israéliens et Palestiniens construisent une piscine ensemble, la piscine de la paix, où Israélien·nes et Palestinien·nes nageraient ensemble, car nager est une activité paisible. Samir agrippe ses mains l’une à l’autre pour symboliser cette proposition, sous les applaudissements de ses « collègues », dont le délégué palestinien, très ému quoique surpris (Samer Bisharats), de la déléguée brésilienne, yeux brillants et applaudissant frénétiquement (Johanna NIizard), et d’Agathe, muette et yeux ronds. Ou comment l’amour conduit à l’humanisme, donc à la solidarité universelle.

Il faudra pourtant bien d’autres eaux pour qu’Agathe et Samir s’enlacent définitivement, sans être dérangés. D’abord, celle, chlorée, d’une piscine islandaise, où Agathe nage de concert avec Samir, qui a perdu la mémoire suite à une électrocution (Claude François nous voilà). Puis, à la toute fin, Agathe a fait son propre chemin mental et sensuel de son côté. Elle est donc prête à accueillir un nouveau amour, celui que Samir lui porte, depuis qu’il l’a vue dans un café de Montreuil remettre un harceleur à sa place.

C’est dans une source d’eau chaude que tout se conclut. Agathe, ayant reconnu son attachement pour Samir, l’a perdu de vue, lors d’un déplacement en groupe. Elle le retrouve dans une source d’eau chaude, en compagnie de la déléguée brésilienne, qui savonne délicatement le visage de Samir, qui a les yeux fermés. Sur la musique aérienne, délicate, bref sublime, de Martin Wheeler, le couple d’amis islandais (Didda Jónsdóttir, Frosti Jón Runólfsson) d’Agathe et de Samir kidnappent en douceur la déléguée, et Agathe prend sa place. Et c’est…

La grande vie

Le sacre des amants

Qui justifie tous tes chagrins d’avant

Alors là, oui, ça ressemble à quelque chose

Alors là, oui, ça les vaut toutes les roses1

1 Bénabar, « La grande vie », Inspiré de faits réels, Jive Epic, 2014.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Masculinités aquatiques (2) : le projet together », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7840