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Brigitte Bardot par Simone de Beauvoir : la mal aimée VADMC

Brigitte Bardot par Simone de Beauvoir : la mal aimée

Icône du cinéma français, mannequin, star mondiale, chanteuse, écrivaine, militante antispéciste, pionnière des droits des animaux, condamnée pour propos racistes (https://sos-racisme.org/actualites/de-lincarnation-de-la-liberte-aux-condamnations-pour-racisme-les-deux-vies-de-brigitte-bardot/), Brigitte Bardot s’est éteinte le vingt-huit décembre 2025. Autre grande figure mondiale, l’écrivaine, philosophe, dramaturge, journaliste, scénariste, militante féministe, Simone de Beauvoir a été une des premières, voire la première, des critiques français·es à analyser le mythe B.B., dans son article « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome1 ».

Rappelons que cet article n’a jamais été repris, et qu’il a fallu attendre 1979 pour qu’il soit traduit (ou re-traduit ?) en français par Claude Francis et Fernande Gontier, pour le volume Les Écrits de Simone de Beauvoir2, ce qui rend sa diffusion française hors études de genre, dans les études cinématographiques et dans les articles filmiques de journaux, très difficile, car plus que confidentielle. En outre, la traduction/re-traduction de Francis et Gontier est étonnante, parce que les traductrices n’ont pas repris le titre français des films… français de Bardot, mais ont traduit littéralement les titres anglais des films français de Bardot. Une traduction/retraduction de l’article de Beauvoir, correcte, revue, reste à publier.

Pionnière des études de genre en France, alors même que ce terme et ce genre d’analyse n’existaient pas/très peu, ni aux États-Unis ni en France, Beauvoir applique ses raisonnements du Deuxième Sexe (1949) à la fabrication du personnage public B.B., tant dans ses apparitions télévisuelles que dans les interviews qu’elle subit, sans oublier les héroïnes que Bardot interprète.

Dans son article sur Bardot, Beauvoir souligne le sexisme, voire la misogynie, des réactions des spectateurs, des spectatrices et des journalistes. Afin de ne pas surcharger notre texte, le texte original des citations figure à la fin de notre article, suivi de la liste de nos articles sur Bardot. Beauvoir, en bonne journaliste, commence son article de manière fracassante et imagée, après avoir placé le cadre de l’entrée de Bardot en scène, à la télévision3 :

Ce n’est pas bien difficile”, dirent les femmes, “je pourrais en faire autant. Elle n’est même pas jolie. Elle a l’air d’une femme de chambre.” Les hommes ne pouvaient s’empêcher de la dévorer des yeux, mais eux aussi ricanaient. Sur une trentaine de spectateurs, deux ou trois seulement la trouvaient charmante. Elle fit une excellente démonstration de ballet classique. “Elle sait danser” durent admettre les autres à regret. Une fois de plus je pus constater que Brigitte Bardot n’était pas aimée dans son propre pays. (…) la plupart de ces articles et de ces cancans sont malveillants. (…) tous les jours, des mères indignées écrivent aux éditeurs des journaux, au maire et au curé pour protester contre son existence.

Beauvoir place son sujet en position d’objet, dès les premières lignes de son article. Tant les femmes, ici fidèles alliées du patriarcat, que les hommes, ici partisans de la soumission féminine à leur bon vouloir, ne supportent pas la liberté, sexuelle, physique et morale, de Bardot. Notons que les spectatrices dont parle Beauvoir sont visiblement des bourgeoises, qui allient sexisme et classisme, en réduisant la singularité physique de Bardot à une apparence banale, celle d’une domestique. Rappelons que l’actrice a joué une serveuse d’hôtel, dans Un acte d’amour (Anatole Litvak, Act of Love, 1953). Il pourrait s’agit d’une remarque s’y référant inconsciemment. Cependant, le classisme féminin est d’autant plus frappant que les spectatrices n’ignorent pas l’origine bourgeoise de Bardot. Quant aux mères indignées, l’ironie beauvoirienne souligne la violence de leur frustration, qui les conduit à déverser leur bile contre Bardot, plutôt que de la soutenir contre les attaques sexistes dont elle est l’objet. Celle-ci se traduit également par des violences physiques envers l’actrice, dont l’attaque à la fourchette d’une soi-disant fille de salle, dans une clinique, en direction de son visage4.

Le manque de sororité est patent chez toutes ces femmes, celles qui sont désignées par Beauvoir (spectatrices et mères) et par Bardot. À moins de les considérer également comme des victimes d’un patriarcat tout-puissant, apte à diviser les femmes entre elles. Quoique juste, cette analyse n’en demeure pas moins réductrice, puisque faisant fi de la liberté de pensée individuelle et réduisant les femmes à un groupe uniforme de victimes. En outre, la division féminine n’est pas analysée dans l’article de Beauvoir sur Bardot, tandis que le « regard masculin », préhenseur et sexiste, l’est. Selon Beauvoir, les spectateurs déshabillent l’actrice du regard, donc dans leur tête, tout en étant gênés de leur désir.

Beauvoir souligne ensuite à quel point la persona de Bardot est complexe5 :

Ses admirateurs et ses détracteurs ont affaire à une créature imaginaire qu’ils voient sur l’écran à travers une énorme publicité. Sa légendeest nourrie de sa vie privée autant que de ses rôles. Cette légende reprend un ancien mythe que Vadim essaye de rajeunir. Il a inventé une version résolument moderne de “l’éternel féminin” et, ce faisant, a lancé un nouveau type d’érotisme. C’est cette nouveauté qui séduit les uns et choque les autres. (…) Tout compte fait, une étrange créature, et cette image ne s’écarte pas du mythe traditionnel de la féminité. Les rôles que les scénaristes lui ont écrits ont aussi leur côté conventionnel. Elle se présente comme une force de la nature, dangereuse tant qu’elle demeure indomptée, mais il appartient à l’homme de la domestiquer. Elle est douce, elle a bon cœur. Dans tous ses films, elle aime les animaux. Si jamais elle fait souffrir quelqu’un, ce n’est jamais volontairement. Sa légèreté et sa mauvaise conduite sont excusables à cause de sa jeunesse et à cause des circonstances.

L’essayiste loue la volonté du Pygmalion de Bardot de vouloir briser l’ancien érotisme cinématographique, fait de corset, de robes longues, de maîtrise de soi versus d’hystérie, d’artifices divers et variés. Roger Vadim a pris à son épouse, devenue son actrice et l’héroïne de ses films, sa jeunesse, sa liberté de ton, ses vêtements sans apprêt, sa nudité sans honte, sa malice. Pensons, par exemple, à une de ses réparties moqueuses dans Et Dieu…créa la femme (1956) :

Je savais pas que l’amour c’était une maladie. En tout cas, vous vous risquez rien, vous vous êtes fait vacciner.

Stupéfaction et horreur de la vieille fille, pieusement catholique, boutonnée jusqu’au menton par le temps chaud et ensoleillé de cette scène. Aigrie jusqu’au dernier degré, elle fait une enquête de moralité sur cette « mauvaise fille » (nous empruntons ce terme à Véronique Blanchard et David Niget, qui l’utilisent de manière ironique dans leur essai éponyme de 2016).

Cependant, Beauvoir montre également les limites de cette nouvelle fabrication. D’après elle, la portée novatrice de Bardot est limité par des attributs traditionnels de la féminité mythique, tels que Beauvoir les définit dans Le Deuxième Sexe : assimilation femme-nature-animaux, sauvagerie naturelle que seul un mâle peut asservir, asservissement avec ravissement à l’homme, infantilisation par dé-responsabilisation de ses actes.

Dans le même temps, Beauvoir analyse l’érotisme de Bardot comme nouveauté et comme rétablissant l’égalité entre les femmes et les hommes6 :

Cependant, de façon paradoxale, elle est intimidante. Elle n’est pas protégée par de riches vêtements ou par le prestige social, mais il y a quelque chose de hautain dans son visage boudeur, dans son corps musclé. “Vous devez comprendre, m’a dit un jour un Français moyen, que lorsqu’un homme trouve qu’une femme est attirante, il veut pouvoir lui pincer le derrière. Un geste obscène réduit une femme àl’état d’objet dont un homme peut faire ce qu’il veut sans se soucier de ce qui se passe dans son esprit, dans son cœur et dans son corps. (…)

Elle dérange d’autant plus qu’elle décourage les familiarités et ne se prête pas aux sublimations. (…) Ils sont forcés d’admettre lagrossièreté de leur désir, dont l’objet est très précis : ce corps, ces cuisses, ces fesses, ces seins. La plupart des gens n’ont pas le courge de limiter la sexualité à ce qu’elle est et d’en admettre le pouvoir. Ceux qui mettent leur hypocrisie au défi sont accusés de cynisme.

Point de fausse poésie ni de possibilité de harcèlement divers et varié avec B.B./Brigitte Bardot. D’où la haine des hommes envers elle, personne et personnage. En 1959, en France, la culture du viol est bien ancrée. Pour mémoire, rappelons cet extrait du roman de Claude Anet, Ariane, jeune fille russe (1920), qui se passe dans une Russie pré-soviétique d’opérette, qui a tout à voir avec la France des années post-guerre7 :

La civilisation a appris aux femmes à n’opposer, en telles circonstances, quun simulacre de résistance à l’attaque de lhomme, juste assez pour quil puisse faire le geste de lantique conquête. Cest une comédie charmante dont les scènes sont dès longtemps réglées.

Ah, la mignonnerie des agressions sexuelles… que c’est gracieux, plaisant, émoustillant… pour l’agresseur. Et comme Anet décrit bien, aussi, l’hypocrisie des violeurs lettrés, qui ont étudié en cours de latin l’épisode légendaire de l’enlèvement des Sabines par les envahisseurs romains, et qui se cachent derrière la mythologie patriarcale pour assouvir leur violence.

L’écrivain, lui, justifie les agressions sexuelles par le consentement éducatif des femmes, ce qui constitue malgré tout un progrès par rapport à tant de textes et d’œuvres autres, où ce sont les gènes féminins qui poussent les femmes à faire semblant de résister à une agression sexuelle qu’elles appellent de tous leurs vœux et de toute leur conduite. Le tout dans l’optique des hommes, bien entendu, qui parlent, dessinent, sculptent, filment… à leur place.

Beauvoir redonne la parole et leur corps aux femmes, dont Bardot. L’essayiste analyse la vérité du viol et du harcèlement. Ils n’ont rien de glorieux ni de charmant, c’est une chasse impitoyable qui transforme le sujet, la femme, en objet à briser.

D’où, aussi, la stupéfaction, suivie de la hargne et de la haine, des spectateurs envers Bardot. Son corps n’est, finalement, pas préhensile. Il est à elle, pas à eux. Et c’est elle qui choisit son partenaire. Et qui, parfois, choisit de montrer ou non son corps.

Avec sa malice habituelle et la complicité de la scénariste, Nina Companeez, et du réalisateur, Michel Deville, dans L’Ours et la Poupée (1967), Brigitte Bardot sort toute habillée d’un bain moussant dans la maison normande où son personnage s’est rendu, tout en clamant :

Bisque bisque rage, ils verront rien !

Pied-de-nez moqueur de l’actrice aux spectateurs qui attendent, le « cerveau » en ébullition, une autre scène de nudité de B.B. – il y en a une au début du film, quand Félicia (Bardot) prend un bain dans son appartement parisien.

C’est également dans ce film que Bardot fait un discours militant – et, ne lui en déplaise ainsi qu’à Companeez8, un discours militant féministe – sur les inégalités linguistiques, qui cantonnent les femmes dans des rôles de sexualité dévalorisée et dévoreuse, alors que les hommes, eux, sont valorisés, grâce au langage, dans des rôles dominateurs et puissants.

Bardot/Félicia enchaîne par une démonstration physique. Elle renverse les rôles féminin-masculin, en faisant semblant d’être un homme qui agresse, pardon Claude Anet et consort, qui conquiert, une femme. Son partenaire Jean-Pierre Cassel (Gaspard) lui donne la réplique, jouant une femme, effarouchée par cet homme qui l’agresse, pardon, qui la courtise. La démonstration, courte, drôle, est éloquente : non, il n’y a rien de plaisant à être agressée.

Beauvoir termine son article par un appel à Bardot9 :

Un regard sincère, même s’il n’embrase qu’un champ limité, est un feu qui peut prendre et réduire en cendres les pauvres déguisements qui camouflent la réalité. (…) J’espère quelle ne se résignera pas à l’insignifiance pour gagner en popularité. J’espère quelle mûrira, mais quelle ne changera pas.

L’essayiste dessine une belle métaphore visuelle, que n’aurait pas renié ses pairs surréalistes, écrivain·es, peintres et cinéastes. Beauvoir exprime ainsi le pouvoir d’une personne qui s’emploie à faire éclater l’hypocrisie et les tabous. Appliquée à Brigitte Bardot et aux personnages qu’elle interprète, cette métaphore décrit la sincérité que Beauvoir décèle chez l’actrice. D’où le souhait final de Beauvoir, de voir Bardot interpréter des personnages plus consistants, mais toujours sans hypocrisie.

Notons que Beauvoir cite le nom de Brigitte Bardot à une seule autre occasion, dans son troisième volume de mémoires, La Force des choses (1963), à l’occasion de sorties amoureuses au restaurant, en pleine Guerre d’Algérie10 :

On mavait traitée, parmi quelques autres, danti-française : je le devins. Je ne tolérais plus mes concitoyens. Quand je dînais au restaurant avec Lanzmann ou Sartre, nous nous terrions dans un coin ; même ainsi, le bruit des voix nous atteignait ; entre des considérations, malveillantes, sur Margaret, Coccinelle, Brigitte Bardot, Sagan, Grâce de Monaco, une phrase, soudain, nous donnait envie de déguerpir.

Beauvoir décrit la veulerie française, mélange ici de bruit, de racisme et misogynie. Le reste du paragraphe est consacré aux spectacles de pieds-noirs qu’elle doit subir, tant sur la rive gauche (cabaret des Trois Baudets, avant des chansons de son ami Boris Vian) que sur la rive droite (cabaret L’Olympia, avant le tour de chant de Juliette Gréco). Le racisme est autant sur scène que dans la salle, puisque tous les publics rient de bon cœur aux saillies anti-algériennes des humoristes. Comme sur le plan politique, la métropole écoute volontiers les coloniaux.

La longue liste de célébrités, citées par les Français, sont toutes des femmes : la princesse anglaise Margaret, alors célèbre pour ses amours plus ou moins heureuses, l’artiste transgenre Coccinelle, l’actrice Brigitte Bardot, l’écrivaine Françoise Sagan (déjà citée dans l’article de Beauvoir sur Bardot), la princesse monégasque Grace, ex-actrice hollywoodienne, sous son nom de naissance Grace Kelly. Toutes sont traquées par les journalistes, qui étalent leur vie privée, sous couvert d’informer librement les lecteurs et les lectrices, du moins celles et ceux qui se repaissent de ce genre de broutilles. La misogynie des citoyens est relayée par celle des journalistes, et vice-versa. Les journalistes focalisent leur objectif et leur papier sur les célébrités féminines, alimentant la rancœur des Français·es contre celles qui osent avoir une vie non convenue et/ou plus brillante que la leur.

Nous ajouterons à ces femmes célèbres le personnage d’Anna Scott (Julia Roberts) dans la comédie romantique Coup de foudre à Notting Hill (Roger Michell, Notting Hill, 1999). Elle aussi (elles aussi…) est victime de propos sexisto-vulgaires par un groupe de dîneurs, alors qu’elle mange tranquillement au restaurant avec son petit ami William Thacker (Hugh Grant). Ils s’étalent, à très haute voix, sur sa supposée vie privée débridée, commentaires graveleux à l’appui. Les temps ne changent pas, la misogynie est éternelle et internationale.

Peut-être serait-il enfin temps de changer notre regard sur les femmes célèbres et de dénoncer sans relâche la misogynie dont elles ont été et sont victimes ?

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Citations de Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », London, The New English Library, 196011:

‘That’s not hard,said the women. ‘I could do just as well. She’s not even pretty. She has the face of a housemaid The men couldn’t keep from devouring her with their eyes, but they too snickered. Only two or three of us, among thirty or so spectators, thought her charming. Then she did an excellent classical dance number. ‘She can dance’, the others admitted grudgingly. Once again I could observe that Brigitte Bardot was disliked in her own country. (…) half of these articles and gossip items seethe with spite. (…) every day indignant mothers write to newspaper editors and religious and civil authorities to protest against her existence.

Her admirers and detractors are concerned with the imaginary creature they see on the screen through a tremendous cloud of ballyhoo. In so far as she is exposed to the public gaze, her legend has been fed by her private life no less than by her film roles. This legend conforms to a very old myth that Vadim tried to rejuvenate. He invented a resolutely modern version of ‘the eternal female’ and thereby launched a new type of eroticism. It is this novelty that entices some people and shocks others. (…) A strange little creature, all in all; and this image does not depart from the traditional myth of femininity. The roles that her script-writers have offered her also have a conventional side. She appears as a force of nature, dangerous so long as she remains untamed, but it is up to the male to domesticate her. She is kind, she is good-hearted. In all her films she loves animals. If she ever makes anyone suffer, it is never deliberately. Her flightiness and slips of behaviour are excusable because she is so young and because of circumstances.

And yet, paradoxically, she is intimidating. She is not defended by rich apparel or social prestige, but there is something stubborn in her sulky face, in her sturdy body. You realize, an average Frenchman once said to me, ‘that when a man finds a woman attractive, he wants to be able to pinch her behind.’ A ribald gesture reduces a woman to a thing that a man can do with as he pleases without worrying about what goes on in her mind and heart and body. (…) Their men prefer the servility of these adults to the haughty shamelessness of BB. She disturbs them all the more in that, though discouraging their jollity, she nevertheless does not lend herself to idealistic sublimation. (…) They are obliged to recognize the crudity of their desire, the object of which is very precise -that body, those thighs, that bottom, those breasts. Most people are not bold enough to limit sexuality to itself and to recognize its power. Anyone who challenges their hypocrisy is accused of being cynical.

A sincere gaze, however limited its range, is a fire that may spread and reduce to ashes all the shoddy disguises that camouflage reality.(…) I hope that she will not resign herself to insignificance in order to gain popularity. I hope she will mature, but not change.

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Bibliographie

L’article de Simone de Beauvoir peut être consulté en version originale ici : https://classic.esquire.com/article/1959/8/1/brigitte-bardot-and-the-lolita-syndrome

Nos articles consacrés à Brigitte Bardot et à certains de ses films :

Tiphaine Martin, « De la laisse féminine : Colette, A. Christie, P. Gaspard-Huit, C. Klapisch », Voyages autour de mon cerveau, juin 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16392

Tiphaine Martin, « Doux exil espagnol : La Femme et le Pantin, 1959 », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13511

Tiphaine Martin, « Déjouer les mythes ? », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/12856

Tiphaine Martin, « Mon épouse favorite et L’Ours et la Poupée : danger pour les exploratrices », Voyages autour de mon cerveau, avril 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9464

Tiphaine Martin, « Pas de mariage pour les directrices de mode », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6539

Tiphaine Martin, « Y a-t-il des héritières Beauvoir ? Pour une arborescence féministe », Voyages autour de mon cerveau,avril 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1471

Tiphaine Martin, « Exposition Simone de Beauvoir, médiathèque Olympe de Gouges – Joigny », Voyages autour de mon cerveau, mai 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/213

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1 Esquire, August 1, 1959, s.p., « translated by Bernard Fretchman », repris en volume en 1960, aux éditions The New English Library.

2 Paris, Gallimard, 1979, p. 363-376.

3 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », in Claude Francis et Fernande Gontier, Les Écrits de Simone de Beauvoir, Paris, Gallimard, 1979, p. 363, 364.

4 Brigitte Bardot, Initiales B.B., Paris, Grasset, 1996, p. 220. Cf. aussi Idem, p. 299.

5 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », op. cit., p. 364, 366.

6 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », op. cit., p. 370-371.

7 Claude Anet, Ariane, jeune fille russe, Paris, Grasset, 1933, p. 91. Voir notre article : Tiphaine Martin, « Intellectuelle ou amoureuse ? Ariane, jeune fille russe de Claude Anet », Séminaire Littéraire des Armes de la Critique (S.L.A.C.) – 2014-2015, Département de Philosophie et de Sciences Sociales de l’Ecole Normale Supérieure. URL : https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/851/files/2014/10/Intellectuelle-ou-amoureuse.pdf

8 Toutes deux refusant de se définir comme militantes féministes.

9 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », op. cit., p. 375-376.

10 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 124-125.

11 Références : p. 5, 6 ; 8, 20 . 32, 34 ; 58-60.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Brigitte Bardot par Simone de Beauvoir : la mal aimée », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30169

Hommage à Charlot Trenet Kaurismäki VADMC - 2.001

Hommage à Charlot : Ch. Trenet, A. Kaurismäki

Le couple humain s’en va, nous tournant le dos. Leur chien aussi nous tourne le dos. Le couple s’en va, nous tournant le dos. Le couple est errant, mais elle et il sont ensemble. Tant le chanteur-compositeur-interprète français Charles Trenet que le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki rendent hommage aux films de Charlie Chaplin, dans la chanson « J’ai ta main » (1937) et dans le moyen-métrage Les Feuilles mortes (Kuolleet lehdet, 2023).

Charles Trenet compose et interprète ici une chanson d’amour, où le couple est composé d’un « mauvais garçon » qui n’a « plus de maison » et d’une « fille des bois » : « Nous ne sommes que deux vagabonds ». C’est le cas dans deux films de Charlie Chaplin, Une vie de chien (A Dog’s Life, 1918) et Les Temps modernes (Modern Times, 1936) : le héros, joué par Chaplin, est un inadapté social, un vagabond dormant dans la rue, qui refuse d’être enfermé dans l’ordre mortifère du rendement et de l’urbanisme polluant. Dans les deux films de Charlot, la fin est campagnarde. Quant à l’héroïne, jouée par Edna Purviance (1918) et par Paulette Goddard (1936), elle est bien habillée en 1918, mais sa « robe est déchirée » en 1936, comme le décrit Trenet en 1937 dans sa chanson. 

Rappelons que Trenet fait allusion aux « premiers films de Charlot » dans sa chanson de 1938 « Le grand café ». Trenet pense peut-être à Charlot garçon de café (Charlie Chaplin, Caught in a Cabaret, 1914). Les deux films de Charlot que nous citons ne font pas partie de cette période. Cependant, l’atmosphère de la chanson de Trenet de 1937, et la description de ses deux personnages, renvoient à Charlot. Plus spécifiquement, songeons aux Temps modernes, film de 1936, où le vagabond et la chanteuse de music-hall s’enfuient et dorment à la belle étoile, avant de reprendre la route le lendemain, sur un long chemin hors de la ville, main dans la main. L’autoroute est déserte, seuls les buissons et les plantes qui la bordent ondulent dans l’air matinal.  Comme le chante Trenet : 

Et dis-moi qu’il n’est pas de plus charmant bonheur

Que ces yeux dans le ciel, que ce ciel dans tes yeux

Que ta main qui joue avec ma main

Être deux est le plus important, comme chez Chaplin. Voire trois, comme à la fin des Feuilles mortes. Dans ce film finlandais comme dans Une vie de chien, un chien s’adjoint au deux humains, pour former une famille. À l’instar d’Une vie de chien, l’héroïne, une ouvrière, Ansa (Alma Pöysti) attend que le héros, un ouvrier, Holappa (Jussi Vatanen), sorte de l’hôpital pour partir avec lui dans le soleil couchant, à demi caché par des nuages. Rappelons que Charlot est, lui, en prison, et que sa bien-aimée l’attend à sa sortie, avec le chien. Qui, dans l’épilogue, se révèle être une chienne. Dans cette scène et dans la dernière scène de son moyen-métrage, Aki Kaurismäki rend donc hommage à Chaplin. Ansa attend Holappa et part avec lui et leur chien, comme dans Une vie de chien. Ils partent tous trois sur l’esplanade devant l’hôpital, dos à nous, comme à la fin des Temps modernes. Ce qui donne ceci :

Temps modernes Feuilles mortes fin VADMC.001

Pour finir, notons que, une fois de plus , l’affiche française est sexiste, alors que l’affiche originelle ne l’est pas (voir la couverture de notre article). Sur l’affiche finlandaise, les deux personnages humains sont assis, à égalité. Mais les regards de Holappa et du chien convergent vers Ansa, la mettant en valeur. Au contraire, sur l’affiche française, le personnage féminin lève la tête vers le personnage masculin, mettant ainsi Ansa en position d’inégalité par rapport à Holappa, ce qui n’est absolument pas le cas dans le film. Il s’agit donc bien d’un sexisme français. Quant au chien, il a été supprimé sur l’affiche française, alors qu’il figure sur l’affiche finlandaise. Au sexisme s’ajoute donc le spécisme, côté français.

Ainsi, le chanteur français et le réalisateur finlandais payent leur tribut d’admiration à Charlie Chaplin et à son personnage iconique de Charlot, dans certaines de leurs œuvres.

On regarde, on écoute, on savoure. 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Hommage à Charlot : Ch. Trenet, A. Kaurismäki », Voyages autour de mon cerveau, avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29393

Amour de vacances (2) : “Le bain de minuit” VADMC

Amour de vacances (2) : “Le bain de minuit” 

Comment faire mieux connaissance avec son nouvel amour qu’en allant se baigner à deux ? Le chanteur-auteur-compositeur Gilbert Bécaud décrit une belle nuit marine dans sa chanson « Le bain de minuit » (Gilbert Bécaud, Maurice Vidalin, 1970). La mer de la chanson n’est pas identifiée, ni l’identité du duo, ce qui permet l’universalité du texte. Cette rencontre à deux pourrait avoir lieu dans n’importe quelle mer, à presque n’importe quelle époque, avec n’importe quel tandem (femme-homme, femme-femme, homme-homme). Pour le temps, seul le dernier couplet nous indique que les deux protagonistes sont de Paris, donc sont actuellement en vacances au bord de la mer. Sachant que Bécaud, qui parle à la première personne dans cette chanson, chante habituellement l’amour hétérosexuel, les premiers destinataires sont donc plutôt des couples hétérosexuels. Quant à la mer, Bécaud étant toulonnais d’origine, il a sans doute pensé à la mer Méditerranée, côté Var.

Le narrateur du « Bain de minuit » entraîne sa nouvelle conquête à la mer, après un face-à-face qui s’est éternisé :

Quand on aura beaucoup dansé,

Beaucoup trop dansé,

Quand on aura beaucoup fumé,

Beaucoup trop fumé,

On s’en ira de ce zinzin

Et je te prendrai par la main

Jusqu’à la mer où tout finit

Au bain de minuit.

Le titre de la chanson apparaît donc dès le premier couplet. La rencontre a lieu dans un espace festif, soirée ou boîte de nuit, comme dans « Candy » de Stone (1983). Mais, contrairement à cette chanson-ci, le couple chez Bécaud ne reste pas avec les autres danseurs et danseuses. Le lieu de la rencontre est déprécié (« zinzin »), remplacé par un endroit naturel, dégagé de la drogue et de la foule, à savoir la mer. Toute la chanson est baignée, outre la musique, lyrique, par le doux bruit des vagues, ajoutant au romantisme de la musique et du texte.

À l’instigation du narrateur, le couple en formation se cherche à travers diverses actions, toutes contées avec finesse, en anaphore :

Quand on aura beaucoup marché (…)

Quand on aura beaucoup flirté (…)

Quand on aura tourné viré (…)

Et qu’on aura pomme croquée (…)

Et qu’on aura déshabillé

Ces inconnus que l’on était (…)

Quand on sera bien fatigués (…)

Alors tu me diras ton nom

Et moi je te dirai mon nom.

Les différentes étapes du flirt conduisent à l’amour, qui a besoin de nomination, entre autres, pour exister. Il ne s’agit pas de se construire un beau souvenir, mais de commencer une histoire. Celle-ci pourrait se poursuivre dans la capitale française :

Et à bientôt, et à Paris,

On reprendra, dis,

Nos bains de minuit.

Pour la première fois de la chanson, le narrateur sollicite l’avis de sa compagne, établissant une relation égalitaire entre eux. Nous sommes loin de la forfanterie du narrateur d’« Alors, raconte » (Gilbert Bécaud, Jean Broussolle, 1956), qui décrit avec complaisance son dernier rendez-vous amoureux, ou d’autres hommes peu galants, qui ne gardent pas forcément le silence sur leurs conquêtes.

À la fin du « Bain de minuit », la vie amoureuse appartient au couple, quittons-le sur la pointe des pieds.

Et, imitons-les ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour de vacances (2) : “Le bain de minuit” », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27052

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes VADMC

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (III)

Publication en trois parties de notre article « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes ». Aujourd’hui, partie III.

III. Scintillements montagneux

Passons maintenant à notre dernière partie, à savoir les scintillements montagneux qui parsèment l’œuvre beauvoirienne, entre beauté des paysages, des sites touristiques et des refuges de montagne. Ainsi que Beauvoir l’écrit à son cher « crocodile » Algren en octobre 1949, alors qu’elle se trouve à Cagnes, où elle retrouve un vieil ami de Sartre devenue le sien, Pierre Guille :

Samedi ce fut superbe, dans les hautes montagnes de l’arrière-pays, malgré un brouillard qui troublait les points de vue, c’était fameux de se heurter à des sapins et des prairies hivernales si près de la mer bleue. La mer, la baie, la plage, les montagnes qui avancent au cœur de la ville, tout ça d’une admirable beauté. Guille s’est montré très agréable, j’ai bien aimé ses enfants – il avait amené les deux aînés, une fille et un garçon, jolis et plaisants à voir – toujours sidérée quand j’observe combien les enfants sont à la fois puérils et adultes1.

L’écrivaine se plaît à des contrastes de couleurs et de paysages qui rehaussent la magnificence d’un lieu.

Commençons notre exploration des scintillements montagneux par la Provence en septembre 1938, alors que Beauvoir randonne avec son amante Olga Kosakiewizcz :

Je restai quarante-huit heures à Marseille, et nous partîmes sac au dos, d’abord en car, puis à pied à travers les Basses-Alpes. Olga s’irritait parfois, quand nous grimpions sur une montagne, au point de la battre à coups de bâton ; mais elle aimait comme moi les grands paysages de rocaille blanche et de terre rouge, elle aimait, sur les chemins à l’odeur de maquis, cueillir des figues éclatées et escalader les rues en escaliers des vieux villages haut perchés. Le long des sentiers, elle ramassait des herbes aux parfums violents, avec lesquelles, le soir, dans l’auberge où nous avions échoué, elle confectionnait de curieux bouillons2.

Les couleurs font rage dans ce paysage méditerranéen, contrairement aux États-Unis en février 1947 : 

On m’emmène me promener en voiture. C’est la première fois que je baigne dans la campagne américaine. Elle est ici sauvage et belle : collines boisées, champs de tabac, terre rouge, c’est un midi sans violence ; un fleuve coule aux pieds des montagnes3

Il n’empêche que les couleurs sont contrastées, tout comme dans le midi de la France.

Le rouge et le blanc se retrouvent également au Maroc, où Beauvoir se rend en 1950, et que sa sœur et son beau-frère lui font visiter :

Depuis le mois de juin, ma sœur et son mari habitaient Casablanca ; j’y passai quelques jours avec eux ; nous fîmes un tour en auto à travers le Moyen Atlas et jusqu’à Marrakech d’où je vis scintiller, par-delà les remparts rouges, la neige des hautes crêtes4.

L’autrice se plaît à ces heurts, qui frappe l’imagination de son lectorat, tout en montrant son talent d’écrivaine, capable de trouvailles descriptives. C’est aussi le cas au début de La Longue Marche, en 1955 :

Six semaines plus tard, je traversai le désert de Gobi en sens inverse. Le soleil le dorait ; à l’entour, des montagnes neigeuses étincelaient. La Chine aussi avait changé. Aucune couleur symbolique ne lui convenait plus, ni noir, ni gris, ni rose : elle était devenue une réalité. La fausse richesse des images traduit leur radicale pauvreté : la vraie Chine avait infiniment débordé les concepts et les mots avec lesquels j’essayai de la prévoir. Elle n’était plus une Idée ; elle s’était incarnée. C’est cette incarnation que je vais raconter. (…) je respire l’aigre odeur végétale qui monte de la terre ; la moiteur de l’air, le rouge violent des parterres de fleurs m’étourdissent; je ne m’attendais pas àretrouver ici cette chaude impression d’exotisme que j’ai connue au Guatemala, en Afrique, et qui était restée liée pour moi à l’esclavage, à l’oppression5.

L’essayiste fait défiler une gamme de couleurs aquarelle avant d’en choisir de franches : jaune du soleil, blanc des montagnes, rouge des fleurs. Et odeurs qui lui en rappellent d’autres, de manière très proustienne et très politique. Beauvoir fait le lien entre les différents voyages où elle s’est sentie très loin de ses repères : Guatemala en 1948, Afrique du Nord avant-guerre, en 1946, 1948, 1949, 1950 et Afrique de l’Ouest en 1950.

De même, Beauvoir apprécie les oppositions entre terre, mer et montagne, comme vu précédemment. C’est aussi le cas au Japon en 1966, où elle se trouve avec Sartre et leur guide Tomiko Asabuki :

(…) par une route de montagne toute neuve qui au départ domine de très haut la mer nous sommes descendus sur Shima, au bord du Pacifique. Nous y sommes arrivés de nuit et ç’a été une surprise, le matin, de découvrir le paysage. Nous étions au fond d’une baie dont la côte déchiquetée était couverte d’une végétation foisonnante et sèche ; sur les étroites bandes d’eau qui coupaient les terrains boisésflottaient des claies de bois qui étaient des parcs à huîtres : une vaste armada toute plate. Par-delà cette espèce de fjord, on devinait au loin l’océan6.

La mémorialiste ménage le suspens de son public en dévoilant le paysage avec le lever du soleil, dans un mouvement de contre-plongée très cinématographique. Elle utilise une technique similaire lors de son récit de voyage à Yalta, en URSS, aujourd’hui en Ukraine, dans les années soixante, toujours en compagnie de Sartre :

Nous avons fait beaucoup d’autres excursions. Nous avons suivi toutes les routes de corniche, visité tous les petits ports. J’aimais beaucoup ces montagnes blanches et nues qui dégringolaient abruptement vers la mer. Sur ses bords, se dressaient, entourés de vastes jardins, des palais, des villas qui avaient appartenu à des nobles ou à de riches marchands : maintenant des ouvriers, des employésvenaient s’y reposer. A chacune de ces maisons était annexée une plage où souvent s’alignaient des rangées de lits : pendant cette saison si douce qu’on l’appelle la saison de velours, les pensionnaires passaient souvent la nuit à la belle étoile7.

Ce n’est pas l’aspect politique que retient la voyageuse, mais le côté social et démocratique, ainsi que la beauté des paysages et la douceur d’y vivre. Cette dolce vita se retrouve en Italie, bien entendu, comme ici à Capri avec Sartre aux étés 1957 et 1958 :

Je le décidai à se faire hisser par télésiège d’Anacapri en haut du Mont Solario ; il fut beaucoup moins sensible que moi aux charmes de cette glorieuse assomption, mais satisfait d’embrasser d’un coup d’œil l’île et ses formes savantes. (…) A Capri, cet été-là, les pierres étaient belles comme des statues, et les mots parfois scintillaient. (…) Peut-être aussi n’y avait-il pas grand-chose à dire sur Capri. Nous avions cette année des chambres ravissantes dans cet hôtel de la Pineta que j’avais repéré l’an dernier, quand je respirais les fumées des cuisines de la Palma. Il y avait une vaste pièce carrelée qui semblait fraîche, bien qu’elle ne le fût pas, une grande terrasse avec des transatlantiques, des chaises, des tables ; on voyait la mer, des pins, le mont Solario et pendant une semaine on a eu le plus beau des clairs de lune. J’aimais le chant des coqs, le matin. L’île avait une bonne odeur de maquis, mais par endroits rôdait un parfum trop sucré de fraises écrasées8.

Beauvoir nous fait voir la montagne d’en haut puis d’en bas, dans un mouvement de plongée puis de contre-plongée, mimant ses allers-retours dans l’île favorite de la jet-set, où sa meilleure amie Zaza était aussi venue au printemps 1922, lors de son tour familial en Italie.

Très loin des stars, des écrivaines et des écrivains venus se reposer sur l’île des chèvres, les montagnes israéliennes sont l’objet de l’attention de Beauvoir en mars 1967 :

Causant, discutant, nous informant, nous découvrions les paysages et les villes d’Israël. La Galilée, le mont Thabor, le Jourdain, la montagne des Béatitudes, le lac Tibériade : ces lieux sacrés dont avait rêvé avec ferveur mon enfance n’étaient plus que des endroits profanes et très différents de ce que j’en avais imaginé. Dans ces campagnes verdoyantes, je ne reconnaissais pas les sèches collines arides où Jésus empoussiérait ses pieds. Le Jourdain m’a paru étriqué. Seul le lac de Tibériade ressemblait à sa légende. Du balcon de notre hôtel, le regard l’embrassait tout entier. En face de nous, s’élevaient les collines de Syrie. Nous avons été voir à une de ses extrémités les ruines bien conservées du temple de Capharnaüm et les mosaïques byzantines de la petite église de Topha : les plus jolies représentaient des canards qui buvaient dans des fleurs. (…) De notre hôtel du lac Tibériade, Ely Ben-Gal nous avait montré, sur l’autre rive, l’étroite bande de terre israélienne qui s’étend au pied des montagnes de Syrie et qu’on appelle, à cause de sa forme, le « nez de De Gaulle »9.

Les mythes de la Bible s’incarnent peu ou prou selon l’humeur de la voyageuse, elle est plus ou moins heureuse de ce qu’elle visite. Son humour, par contre, est toujours vigilant, comme en témoigne sa notation sur la terre israélienne et le profil ô combien reconnaissable du chef de l’État français.

Par contre, elle n’est pas déçue par les Montagnes Rocheuses, qu’elle visite en voiture avec son ex-compagne Nathalie Sorokine, en février-mars 1947 :

En face de notre hôtel se dresse au milieu d’une chaîne neigeuse le mont Whitney qui est le plus haut sommet de l’Amérique ; à 20 miles de distance s’ouvre la « Death Valley », dont le niveau descend au-dessous de celui de la mer, si bien que nous voilà entre la cime la plus élevée et la plus basse dépression du nouveau monde ; il suffirait de quatre heures à dos de mulet pour toucher les glaces des Rocheuses ; en une heure de voiture, nous connaîtrons demain la chaleur salée du désert. Et nous sommes à 200 miles de Los Angeles. (…) Depuis longtemps nous n’avons plus rencontré de maison. Soudain, un écriteau : « 6.000 pieds. » Je regarde, incrédule : la route n’a pas monté depuis Sacramento. 7.000 pieds. On m’avait bien dit que les Montagnes Rocheuses s’élèvent en pente si douce qu’on les escalade sans s’en apercevoir ; mais on dit tant de choses… 8.000 pieds. Il faut se rendre à l’évidence. Le sol s’est peu à peu couvert de neige et le vent qui nous souffle au visage est froid. Nous découvrons de hautes montagnes autour de nous : on se croirait en Suisse. Je pense aussi aux neiges de la Ruée vers l’Or. Nous voilà à un col ; l’écriteau nous avertit : « Route glissante » ; en effet, elle est verglacée. Nous nous rappelons que le garagiste a haussé les épaules en nous regardant démarrer : la voiture tiendra ou ne tiendra pas, a-t-il dit ; et nous avons pensé que, naturellement, elle tiendrait ; cependant si elle tombait en panne, juste ici… Il faudrait au moins une journée de marche pour atteindre une habitation humaine et nous n’avons pas croisé une seule voiture. N. descend lentement. En bas, c’est toujours le froid et la neige10.

Le cinéma est toujours présent chez Beauvoir, ici celui de Chaplin. Si les deux voyageuses ne vivent pas une épopée aussi poignante que celle de Charlot, leur tour montagnard n’est pas exempt de danger ni de suspens. Tout se termine bien heureusement, l’écrivaine sait tenir en haleine son lectorat jusque’à la résolution finale.

Au contraire, ses randonnées de juillet 1938 avec son compagnon Jacques-Laurent Bost, de juillet 1939 seule, et son bel endormissement de décembre 1939 sont fastueux :

(…) mais on a eu une journée formidable, on a fait neuf heures et demie de pleine marche, coupées par une heure et demie seulement de repos et ce faisant on a monté et redescendu en deux temps 2300 mètres—je jouis d’avoir de gros souliers à clous et je n’ai pas senti une seconde de fatigue — on a remonté des gorges, franchi des cols, et vu des panoramas superbes — il y a beaucoup de neige, et du rocher (…) c’est même parfois un peu terrible; mais je suis aux anges, je n’ai jamais rien vu de plus beau. (…) Je suis montée dans la neige et les rochers et j’ai vu un des plus beaux paysages de ma vie, des lacs bleus glacés dans des montagnes déchiquetées aux couleurs de volcan, c’était fameux. Je suis rentrée sans aucune fatigue, j’ai bien dormi et je suis fraîche comme la fleur. Je vous écris du jardin de l’hôtel où quelques villégiaturants en robe de chambre prennent leur petit déjeuner; c’est plaisant, il fait soleil avec un petit vent et ça fait matin de loisir à la campagne. (…) La veillée a été courte, on tombait de fatigue ; j’ai lu encore Le Procès et je l’ai terminé au lit vers 9 h. 3/4 ; ma chambre était chaude comme tout, il y avait une bouillotte dans le lit, et par la fenêtre contre le lit, dont j’avais soulevé le rideau, je voyais toutes les montagnes éclairées comme en plein jour, sous un ciel clair et triste, sans étoiles, c’était beau au possible ce clair de lune sur la neige ; j’étais confortable et béate et dans la paix du cœur11.

Qu’il est bon et doux d’être en montagne, de marcher et de contempler de sublimes paysages ! Les couleurs claquent dans la correspondance et les pics se découpent avec netteté, de jour comme de nuit.

Mais attention à ne pas se mettre en danger, comme cela lui arrive au début de l’année 1957, comme le rapporte Claude Lanzmann :

Le Castor était à bout de forces, son cœur battait la chamade, elle ne réussirait jamais, même si nous ralentissions fortement notre allure, à atteindre le sommet. Nous tînmes tous deux un bref conseil d’urgence, je la fis allonger sur la neige, au plus près d’une roche encore chaude, et partis, moi-même en mauvais état, chercher du secours. Lorsque j’arrivai enfin, épuisé, la dernière benne italienne était déjàen bas et ne reviendrait plus, la nuit tombait et avec elle la froidure, les Suisses semblaient tous frappés de surdité et ce sont les bersaglieri italiens, auxquels je promis de payer tout ce qu’il faudrait, qui montrèrent leur humanité. Il fallait sauver le soldat Castor, je craignais pour son cœur, j’expliquai, en mauvais italien et m’aidant de dessins, à quel endroit je l’avais laissée, trois bersaglieri chaussèrent des skis, s’armèrent de lampes frontales et foncèrent dans l’obscurité, tirant un traîneau équipé de duvets et de couvertures. Ils étaient gais, sérieux, costauds, aguerris. En attendant leur retour, je parlementai et négociai avec leurs camarades et par téléphone avec leur supérieur, lui expliquant quelle lumière du monde était la signorina Simone de Beauvoir. Je dus être convaincant, car il consentit, fait rarissime, à déroger à la routine et à nous envoyer une benne qui parvint au sommet juste au moment où le charmant Castor, ragaillardie par la gentillesse des gaillards transalpins, la chaleur du traîneau et la régularité retrouvée des battements de son cœur, y touchait elle-même. Nous n’étions pourtant pas près de retrouver l’hôtel du Mont Rose12.

La gentillesse italienne prend le pas sur la rigueur administrative helvète, et Beauvoir est saine et sauve, après bien des aventures. La montagne n’est pas que luxe, calme et beauté.

Ce qui est agréable à Beauvoir dans la montagne, c’est aussi le ski, auquel elle se met à partir de 1934. Le passage du temps s’inscrit alors dans le paysage :

Lasse de languir à Paris, j’allai faire du ski à Megève ; je retournai au Chalet Idéal-Sport. Je fus émue lorsqu’en ouvrant les yeux le matin je retrouvai la blancheur des hautes neiges et des souvenirs d’un autre âge. Car ces temps, aujourd’hui tous anciens et que ce recul écrase, comme s’écrasent les reliefs quand on les survole de haut, ma mémoire y discernait d’inégales profondeurs ; le passé encore frais, déjà étranger, l’étonnait. (…) Il m’arrivait, tôt le matin, quand les téléfériques dormaient encore et que la montagne était déserte, de descendre solitairement sur Saint-Gervais, dans le silence et le froid. Mais en général je ne sortais que l’après-midi ; avant le déjeuner, je travaillais à Tous les hommes sont mortels, au cœur d’un vaste paysage étincelant. Jusqu’alors, j’avais été trop excessive pour mélanger labeur et jeu ; je trouvais beaucoup d’agrément à cet alliage13.

Les montagnes enneigées sont vues par en haut, comme depuis l’atlas dans l’enfance. La mémoire dessine sa propre cartographie, dans le même temps que Beauvoir profite du ski tout en travaillant.

Terminons par une large leçon de ski made in Beauvoir, en décembre 1939 :

(…) c’est ma 6e année de sports d’hiver, mon amour, la première sans vous — cinq ans nous avons remonté et descendu ensemble de petites pentes en nous aimant tout fort, et je vous revois avec la petite veste mastic à Montroc, à Chamonix avec votre vilain pull-over rouge, à Megève avec votre belle veste blanche; je suis noyée de tendresse pour vous, mon amour, et de désir de toucher votre petite personne de chair et d’os : dans quinze jours peut-être, ô mon petit je voudrais tant vous retrouver. 

C’est fameux d’être ici vous savez ; de n’avoir pas à redescendre en ville, de penser qu’on va s’endormir et se réveiller en plein dans la neige; j’ai une minuscule charmante petite chambre avec une immense vue sur les montagnes, j’ai déjà fait deux heures de ski : j’ai été jusqu’en haut du Montjoux, vous savez où nous sommes grimpés péniblement un jour où la neige tombait à gros flocons, et on est descendus dans la brume les yeux quasi fermés et un type a dit : « par là c’est penteux », eh bien ! le téléski marche maintenant et m’a grimpée en haut par deux fois, les deux fois j’ai fait une chute à la montée en prenant le départ, et j’ai descendu assez mal, mais enfin j’ai descendu cette grande pente longue et assez raide où la neige était moitié tôlée ; je pense que demain ça marchera bien. (…) On estrepartis à 1h.1/2 et on a travaillé jusqu’à 4h. au monte-pente du Montjoux ; quand la neige est croûteuse comme aujourd’hui, cette penteest drôlement vache. (…) je suis encore montée en téléski en haut de notre pente que j’ai prise au départ des « moyens » et qui m’a semblée enfantine : je la prendrai au départ des « grands », mais là il y aura de la casse. On est remontés à pied à travers prés et en skiant un peu au téléphérique et on est rentrés pour midi 1/4 — il y avait Dalio dans le téléphérique, tout pareil à ce qu’il est au théâtre et flanqué d’une superbe blonde ; ils sont montés à midi et ils sont redescendus en télé également à 4 h. — on se perd en conjectures (…). Les petits carreaux sont tout verglacés, et je sais que dehors il y a une épaisse couche de neige fraîche, en belles paillettes brillantes — c’est plaisant comme tout, on se sent bien au cœur de la montagne, au cœur de l’hiver. Je vis dans l’enchantement, j’ai eu une journée enchantée : il y a le ski, et mon travail qui marche si bien et qui est un plaisir que j’attends avec impatience au cours de la journée (…). Il neigeait à petits flocons serrés et mouillés, je devais être à 9 h. au monte-pente de Rochebrune pour ma leçon et ça m’amusait d’avoir à me servir de mes skis comme d’un vrai moyen de communication. Je suis partie à 8 h. moins 1/4, absolument seule, dans un monde tout feutré, sans personne de vivant, sans bruit, sans lumière; j’ai descendu sur Megève au milieu d’une brume blanche, sur de la neige douce qui fait un petit bruit si plaisant quand les skis la déchirent ; on ne voyait quasi rien, vous savez comme c’est, aussi je n’allais pas très vite et j’avais tout le temps de me réjouir de vivre ; une fois j’ai été soulevée par une énorme bosse invisible, je me suis sentie suspendue en l’air et je suis retombée sur le flanc, mais ç’a été ma seule chute14.

Beauvoir insiste sur la magie de la neige et du ski, tout en rendant compte de son emploi du temps avec sa précision habituelle. Et, ensuite, de décrire ses expériences à ses correspondantes et correspondants avec des odeurs, des bruits, des couleurs et des nuances de couleurs. Un véritable travail d’autrice, qui sait rendre vivant les mille et un détails de son existence de vacancière, avec en toile de fond l’angoisse de mourir d’autant plus présente que le bruit des canons allemands résonne en ces temps de guerre, même dans une station touristique.

Le cancan sur Marcel Dalio n’est pas non plus anodin, puisque l’acteur français est de confession juive. La jeune femme blonde évoquée par Beauvoir est sans doute sa seconde femme, l’actrice Madeleine Lebeau, avec laquelle Dalio fuit les Nazis en 1940, après leur mariage en 193915. Le couple parvient heureusement à trouver des rôles à Hollywood.

Pour Beauvoir, il reste qu’il est bon, doux et agréable de skier et de se régaler de la neige en montagne.

Conclusion

Simone de Beauvoir est une autrice fascinante du vingtième siècle. Elle vit par toutes les pores, mangeant et buvant l’ailleurs. Elle grimpe à (presque) tous les monts, (presque) partout, écrit,  partout, mange, boit, dort, respire… par et pour le voyage. Alors, tous et toutes au sommet avec Beauvoir !

 

 

1 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 450.

3 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 120.

4 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 308.

6 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 373.

7 Simone de Beauvoir, Tout compte faitop. cit., p. 404-405.

9 Simone de Beauvoir, Tout compte faitop. cit., p. 536, 546.

10 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jourop. cit., p. 162, 203-205.

12 Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Paris, Gallimard, 2008, p. 263-264.

13 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., op. cit., p. 80, 81.

14 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I.op. cit., p. 376, 382, 386, 391, 392.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (III) », Voyages autour de mon cerveau, mai 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15223

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes VADMC

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (II)

Publication en trois parties de notre article « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes ». Aujourd’hui, partie II.

II. La montagne chez Beauvoir

Passons maintenant à la montagne, espace d’immensité qui ravit Beauvoir, comme elle l’écrit à Nelson Algren :

J’adore grimper sur les montagnes, et vous ? Souvent je prends un sac à dos et pars pour une, deux ou trois semaines, comme en Corse, et j’escalade des montagnes1.

Le plaisir total est de mise. Le pittoresque est souvent présent, comme ici, en septembre 1948, en Algérie :

Dans un hôtel de montagne, hier, des singes et autres animaux vivaient en liberté. Un singe m’a fait grand-peur : rapide et impertinent, il a volé tous les toasts du petit déjeuner. D’autres, minuscules, perchés sur mes épaules, égratignaient ma blouse et s’amusaient entre eux comme des fous2.

L’anecdote est d’autant plus amusante que Beauvoir n’apprécie guère les animaux non humains. Les laisser jouer auprès d’elle et sur elle est méritoire. Elle préfère les êtres humains et leur présence sur cette terre, et ce, depuis l’enfance et ses vagabondages dans son atlas :

Je menchantais aussi des planches de mon atlas. Je m’émouvais de la solitude des îles, de la hardiesse des caps, de la fragilité de cette langue de terre qui rattache les presqu’îles au continent () le monde était un album dimages aux couleurs brillantes que je feuilletais avec ravissement3.

De même, la montagne est d’abord un point sur une carte, avant de devenir, par la seule présence de Beauvoir, un lieu vivant :

Seule, je marchai dans les brouillards sur la crête de Sainte-Victoire, sur la chaîne du Pilon du Roi, contre la violence du vent qui précipita mon béret dans la plaine ; seule je me perdis dans un ravin du Lubéron : ces moments dans leur lumière, leur tendresse, leur fureur nappartenaient qu’à moi. Que jaimais, encore engourdie de sommeil, traverser la ville où s’attardait la nuit et voir naître laube au-dessus dune bourgade inconnue ! Je dormais à midi dans lodeur des genêts et des pins ; je m’accrochais aux flancs des collines, je me faufilais à travers les garrigues, et les choses venaient à ma rencontre, prévues, imprévisibles : jamais je ne me suis blasée sur le plaisir de voir un point, un trait inscrits sur une carte, ou trois lignes imprimées dans un Guide, qui se changeaient en pierres, en arbres, en ciel, en eau4.

Marcher en montagne, c’est parcourir l’atlas de géographie et le transformer en vivant, en mouvant, en émouvant, de par la grâce de la présence humaine. Beauvoir vit par toutes les pores de sa peau, elle s’accroche à la planète et la parcourt sans relâche :

(…) quand je vais à l’étranger je voyage la plupart du temps en avion. Voilà délongtemps que j’y suis montée pour la première fois : en 45 ; et je ne me lasse pas de contempler la terre du haut du ciel. J’aime en découvrir les montagnes, les lacs, les fleuves avec une précision géographique. Mais surtout je suis fascinée par les paysages que les nuages composent sous mes pieds. Ce sont de vastes plaines polaires, creusées de noires crevasses ; ce sont des banquises où moutonnent des congères et où foisonnent de blancs arbustes bourgeonnants. Des fils de la Vierge flottent entre les rochers qui les hérissent : aiguilles, pitons si solides que l’appareil, semble-t-il, va s’y fracasser. Quand il survole de près le plancher neigeux, il me paraît très lent, très lourd, et tout prêt à s’y écraser. Il plonge vers ce sol, il le traverse, des rafales de soleil battent ses ailes. J’aperçois par échappées une plaine dorée et le secret d’un château de bois épais, au bord d’un étang. Ces visions, tant d’autres, je n’aurais pas même été capable, jadis, de les imaginer. J’ai toujours autant de joie à explorercette planète que j’habite, et sur ce plan, le temps m’a apporté autant et plus peut-être qu’il ne m’a pris5.

En bref, le monde est gris, le monde est bleu, le monde est beau, particulièrement quand il est vu depuis un avion. Beauvoir retrouve ainsi sa vision enfantine d’une planète qu’elle contemple en surplomb.

Comme nous l’avons vu précédemment, Beauvoir n’hésite pas à se mettre en danger pour atteindre les sommets… ou leur équivalent, comme en 1947 aux États-Unis :

Il fait un beau soleil et je veux me promener le long de l’East River. Mais la drive, cette large chaussée surélevée qui longe la rivière, est réservée aux autos. J’essaie de tricher, et j’avance, collée au mur. Mais c’est difficile de tricher en Amérique ; les engrenages sont précis, ils servent l’homme à condition que celui-ci s’y emboîte docilement ; les voitures lancées à 60 miles sur cette espèce d’autostrade me frôlent dangereusement. Il y a un square au bord de l’eau, des passants s’y promènent, mais il semble impossible de le rejoindre. Je prends mon élan, j’atteins la ligne qui sépare les deux courants opposés, mais longtemps il me faut rester là, plantée comme un réverbère, attendant qu’une brève éclaircie me permette d’achever ma traversé; je dois encore sauter un grillage avant de me trouver en sécurité. Sous mon manteau d’hiver trop lourd pour ce soleil, je suis plus fatiguée qu’après une ascension en montagne. Quelques instants plus tard, j’apprends qu’il y a sous la drive des passages pour les piétons et que des ponts aussi l’enjambent6.

Le paysage urbain se transforme brièvement en véritable côte escarpée de montagne, comme celle que franchit en juillet 1938 Beauvoir avec son « petit Bost bien aimé », son compagnon du moment. Elle raconte son escalade en duo à Sartre :

(…) un car nous a conduits en haut dune vallée, en un lieu appelé la Chartreuse du Reposoir de là nous sommes montés vers un refuge, à 2 100 m. au pied dune montagne escarpée, et au milieu dun vrai cirque lunaire tout en rochers blancs et en névés. Bost sest foutu le cul parmi des éboulis et a dévalé un grand moment vers un névé en me faisant grand-peur et nous nous sommes aussi un peu perdus, (…) nous sommes quand même montés jusquen haut et nous sommes restés un bon moment à admirer la vue nous sommes redescendus avec aisance, et nous avons encore marché près de 5 h. jusquau village, La Clusaz, où nous nous sommes offert un déjeuner complet, avec risotto et bœuf béarnaise, le premier du voyage nous avons été digérer dans un pré et nous avons marché encore deux heures avant de poser la tente en tout 9 h. 1/2 de dure marche nous étions un peu fatigués, mais allègres et fiers comme des poux d’être grimpés à la Pointe Percée.

Le lendemain, mercredi, nous sommes montés sur une autre montagne, moins vertigineuse mais aussi dure, et nous avons trouvé la montée assez dure on sest un peu reposé, mais ensuite il y a eu une interminable descente sous un soleil de plomb, on a marché en tout 10h.1/2, j’avais un peu d’insolation et de fièvre, le système digestif sens dessus dessous parce que nous buvons trop deau glacée et nous avons cru ne jamais pouvoir atteindre la vallée7.

Marcher en montagne est un plaisir physique à tous points de vue : plaisir de sentir le sentier sous ses pieds, joie de contempler un beau paysage, sensualité d’accomplir cet effort en compagnie de son amant du moment, volupté d’un bon repas, amusement à camper, satisfaction d’avoir fait sienne cette hauteur.

Autre compagnie, celle de Sartre, son compagnon « nécessaire », qui la suit en France, en Grèce et au Japon, des années trente aux années soixante, pour ne citer que quelques-uns de leurs voyages. Commençons notre tour d’horizon par la terre hellène :

J’avais concerté un ingénieux circuit pour gagner Olympie à travers la montagne : par un chemin de fer à crémaillère nous atteignîmes le monastère du Mégas Pileon — célèbre, mais ruiné trois ans plus tôt par un incendie — puis une ville deaux lamentable où nous avons déjeuné ; une auto de louage nous emmena à quarante kilomètres de là et s’arrêta au bord dun torrent qui barrait la route. Nous la poursuivîmes à pied ; elle serpentait parmi les collines dont les couleurs hésitaient entre l’améthyste et le prune, et que veloutait une courte végétation vert sombre ; Sartre portait notre sac à dos, un vaste chapeau de paille, une canne ; moi je tenais sous le bras un carton. Nous ne rencontrâmes pas une âme, seulement de loin en loin des chiens jaunes que Sartre chassait en leur lançant des pierres : il avait peur des chiens. Après quatre heures de marche, je mavisai que, même en Grèce, pour dormir dehors la nuit, à plus de douze cents mètres, il aurait fallu un équipement ; je regardai avec inquiétude noircir le ciel. Soudain, un village brilla, à un tournant, et je lus à un balcon de bois : xenodokeion. Les draps rayonnaient de blancheur et je découvris, le matin, quun autobus descendait sur Olympie. Nous nous laissâmes porter à travers des champs couverts de claies où séchaient des raisins noirs8.

Rendons-nous ensuite au Japon en 1966, pays multi-confessionnel et très moderne :

J’ai vu à Nara d’antiques statues de Bouddha belles comme les Koraï grecques. (…) Nous avons quitté Kyoto. A travers de magnifiques paysages nous sommes montés en auto sur la montagne Koya. Elle est couverte d’une forêt de sapins : à leurs pieds s’étend sur des kilomètres un très ancien cimetière ; il est enveloppé de silence et d’une ombre épaisse où joue de temps en temps un rayon de soleil. Les monuments funéraires sont très simples : des stèles, des colonnes. Souvent ils figurent les cinq éléments : des sphères superposées symbolisent l’eau, la terre, le feu, l’air, le ciel. Ils sont tantôt isolés, tantôt groupés. De loin en loin, on aperçoit le petit dieu rieur qui veille sur l’enfance : il porte un bavoir blanc ou rouge et des fleurs rouges dans les bras ; c’est là la seule touche de couleur parmi les troncs sombres des arbres, et les pierres grises. (…) « Le mont Aso est un volcan à la croûte boursouflée, dont le vaste cratère crache des fumerolles et d’épaisses fumées ; ses parois plissées, crevassées, tourmentées ont des couleurs infernales : vert-de-gris, gris blanchâtre, gris noir. Il lui arrive souvent de vomir de la lave et des pierres. Ses alentours sont un désert de cendres. En descendant on voit naître peu à peu une végétation rabougrie, puis de l’herbe et de beaux chardons roses. (…) Le soir nous sommes arrivés à Nagasaki. (…) Nous sommes remontés vers les temples qui s’alignent au sommet de la colline, dans de beaux jardins. Et nous avons été voir le « parc du souvenir », situé dans un faubourg, à l’endroit où est tombée la bombe atomique. On y a dressé une statue géante et hideuse. A la fin de la journée nous avons pris un petit avion qui pendant vingt-cinq minutes a survolé un beau panorama de montagnes, de rizières et de villages : les vertes cultures recouvraient la plaine et montaient à l’assaut des vallées, se brisant tout au fond contre des rocailles infertiles. Nous avons atterri à Fukuoka, une ville industrielle très laide, mais que transfigurait la nuit le ruissellement du néon9.

Terminons par la Provence des années soixante :

Ces trois dernières années nous avons renoué avec une ancienne tradition : au printemps, nous avons passé une quinzaine de jours en Provence. La première fois ce fut à Antibes, les deux autres à Saint-Paul-de-Vence. De Saint-Tropez à San Remo, de la côte aux neiges de Valberg et du col de Turini, j’ai revu ce pays où se superposent pour moi tant de souvenirs. (…) des remparts d’Antibes et du haut des collines, j’ai retrouvé, semblables à eux-mêmes, les beaux paysages de montagnes descendant doucement vers le bleu de la mer : en cette saison, elles étincelaient de blancheur sous leur capiton de neige. Le chemin de crête qui mène de Gassin à Ramatuelle et que j’ai si souvent parcouru est à présent carrossable : mais il est encore silencieux et solitaire et le dessin de la presqu’île n’a pas bougé. J’ai retrouvé inchangées les gorges du Cians et du Daluis aux belles couleurs rouges, et cette « route aérienne » – selon l’expression du Guide bleu – que j’avais suivie à pied avec Olga : prolongeant la corniche du Var elle court à mille mètres d’altitude, et des deux côtés elle domine de magnifiques panoramas10.

Bien entendu, aucun trajet ne ressemble aux autres. Cependant, ils se répondent les uns aux autres, par la beauté des paysages, leur diversité, les couleurs qui flamboient et le rythme soutenu du récit de voyage, quelle que soit l’époque.

Beauvoir n’hésite pas à voyager seule, bravant les tabous français qui voudraient qu’une femme ne peut se déplacer sans protecteur, d’abord en contexte urbain – d’où les actions féministes des années soixante-dix pour « reprendre la nuit » et celles d’aujourd’hui contre le harcèlement sexuel, mais aussi hors de la ville. Or Beauvoir apprécie également la solitude en voyage, depuis ses longues promenades adolescentes dans les prairies en-dehors de La Grillère, la propriété limousine de son oncle paternel. Si son corps a été construit sur la retenue et le refus de se voir nue, il est aussi, dès l’enfance, libéré de la peur de marcher seule. Et la narration continue, comme en août 1935 en s’adressant à Camille/Simone Jollivet, une ancienne maîtresse de Sartre devenue une amie. Beauvoir est d’abord seule, puis avec Sartre :

(…) pour moi pendant quinze jours jai porté le sac par monts et par vaux, couchant dans des granges et abattant de nombreux kilomètres chaque jour. (…) nous venons de voir les gorges du Tarn et de reconnaître dans les rochers plusieurs figures humaines et animales11.

La voyageuse marche sans relâche, puis le jeune couple fait fonctionner son imagination.

La montagne, c’est aussi rejoindre la politique, que ce soit de manière métaphorique ou réelle. Ainsi, à New-York en 1947, dans Harlem :

Et sur la 125e Rue je retrouvais en effet les cinémas, les drug-stores, les magasins, les bars, les restaurants de la 42e ou de la 14e ; mais l’atmosphère était plus changée que si j’avais traversé une chaîne de montagnes, un bras de mer. C’était soudain un pullulement d’enfants noirs vêtus d’éclatantes chemises à carreaux rouges et verts, d’écolières aux cheveux crépus, aux jambes brunes, jacassant au bord des trottoirs ; des noirs rêvaient sur le pas des portes, et d’autres flânaient les mains dans les poches ; les visages détendus ne semblaient pas fixer un point invisible de l’avenir, mais refléter le monde tel qu’il était donné en cet instant, sous ce ciel12.

La ségrégation est spatiale et donne l’impression à la voyageuse européenne de se trouver, d’une rue à l’autre, dans un autre monde. Si cet extrait est finalement positif car décrivant des Noirs Américains allant bien, c’est que Beauvoir souhaite montrer que ce sont des êtres humains à part entière et égaux aux autres Américains, ce qui n’allait pas de soi à cette époque. Pas de béatitude ni de racisme de la part de la voyageuse, ses descriptions et analyses du racisme nord-américain et européen dans L’Amérique au jour le jour, Le Deuxième Sexe et dans ses mémoires le prouvent.

Plusieurs mois avant son premier séjour aux États-Unis, Simone de Beauvoir s’est rendue en Italie. Nous sommes en août 1946 :

Bolzano, ses coteaux couverts de vigne blonde, Vitipino, ses rues coloriées comme un dessin animé : j’ai découvert cette Italie autrichienne. Et puis de cime en cime, de refuge en refuge, à travers des alpages et des rochers, jai marché. J’ai retrouvé l’odeur de l’herbe, le bruit des cailloux au long des éboulis, leffort haletant de l’escalade, la volupté de la délivrance, quand le sac glisse des épaules qui se collent à la terre, les départs sous le ciel pâle, le plaisir d’épouser de l’aube à la nuit la courbe du jour.

Un soir, au cœur de la montagne, très loin de tous les chemins, dans une auberge-refuge, je demandai une chambre, un dîner ; on me servit, mais sans un mot, sans un sourire. Je remarquai au mur la photo dun jeune homme, endeuillée d’un morceau de crêpe. Comme je me levais de table, la patronne sarracha un mot : « Tedesca ? » Non ! dis-je, j’étais française. Les visages s’illuminèrent. Je parlais litalien, m’expliqua-t-on, avec une sécheresse allemande. Et le fils de la maison avait été tué dans le maquis13.

Beauvoir consigne cet épisode dans son carnet de voyage. Après Vipineto et sa joliesse, place à la montagne. La guerre est finie depuis peu pour l’Italie aussi et les partisans ont œuvré pour libérer leur patrie de l’occupation nazie, comme on le voit, par exemple, dans Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola, film de 1974. Après le second conflit mondial, Beauvoir ne peut plus échapper à la politique, contrairement à l’avant-guerre, où elle refusait de prendre en compte les évènements mondiaux s’ils ne l’arrangeaient pas. En août 1953, elle fait une rencontre inattendue, d’un genre touristique particulier : « Je montai en téléphérique au sommet du Gran Sasso et je vis l’hôtel lugubre où on avait relégué Mussolini14. » Ce mont des Apennins, au centre de l’Italie, a effectivement abrité la prison de Benito Mussolini – prison confortable tout de même, puisque le dictateur était emprisonné dans l’hôtel Campo Imperatore – entre août et septembre 1943, avant qu’il ne soit récupéré par les Nazis et mis à la tête de la république de Salò, dans le Nord de l’Italie. Beauvoir ne fait pas de commentaire supplémentaire, le symbole est assez fort et assez sinistre par lui-même.

1 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 96.

2 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, op. cit., p. 345.

3 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 33.

4 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 107.

5 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 341-342.

6 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 25.

7 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I., Paris, Gallimard, 1990, p. 54, 55.

8 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, op. cit., p. 353-354.

9 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 372-373, 376, 377, 378.

10 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 326, 327.

11 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I., op. cit., p. 27-28.

12 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, op. cit., p. 51.

13 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 148-149.

14 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 11.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (II) », Voyages autour de mon cerveau, avril 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15129