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De Beauvoir à Beauvais : belles vues à bicyclette

À quoi sert une bicyclette ? À aller d’un point à un autre, certes. Mais encore ? À découvrir des paysages, à se ravitailler, à exercer son corps, à partir avec d’autres, à tomber, à repartir. À conquérir, aussi, une liberté de mouvement longtemps contestée aux femmes. De Simone de Beauvoir à Clémentine Beauvais, la bicyclette permet ainsi de parcourir, à près d’un siècle de distance, une histoire du corps féminin : corps que les autres regardent, jugent et voudraient parfois assigner, mais qui se révèle capable d’agir, de produire son propre déplacement et de choisir sa route. Je poursuis ici nos recherches de thèse sur Beauvoir et la bicyclette, tout en les élargissant au roman de Beauvais.

Dans Les Petites Reines de Clémentine Beauvais (2015), Mireille Laplanche, Astrid Blomvall et Hakima Idriss ont été élues respectivement Boudin de Bronze, Boudin d’Or et Boudin d’Argent de leur collège-lycée de Bourg-en-Bresse. Le classement, organisé sur Facebook par Malo, ancien ami de Mireille, transforme leurs corps en objets d’évaluation publique. Le commentaire consacré à Mireille la décompose en une série de caractéristiques physiques supposément disgracieuses ; soixante-dix-huit personnes ont déjà manifesté leur approbation. Mireille ajoute la sienne.

Ce « J’aime » constitue déjà une manière de reprendre la main sur le récit de son propre corps. Car Mireille est la narratrice du roman, et l’humour dont elle use constamment ne signifie pas que les insultes ne l’atteignent pas. Elle raconte à Astrid qu’elle possède une « capacité de détachement sur-humaine » (Les Petites Reines, J’ai Lu, 2019, p. 26), avant de reconnaître intérieurement les limites de cette imperméabilité. Plus loin, elle recompose même par l’humour une ancienne humiliation infligée par Malo, avant d’avouer au lecteur qu’elle n’avait nullement trouvé la repartie héroï-comique qu’elle vient de raconter : elle était restée pétrifiée. Le récit permet donc de reprendre après coup la maîtrise d’une scène dans laquelle le regard d’autrui avait momentanément imposé son pouvoir.

Une anecdote racontée par Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge offre un curieux écho à ce dispositif. Après un accident de bicyclette sur les routes du sud-est de la France en 1941, son corps blessé suscite les commentaires des passants. Une femme lui demande avec inquiétude s’il s’agit d’un accident. Beauvoir raconte avoir longtemps regretté de ne pas lui avoir répondu : « Non, c’est de naissance. » (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », p. 568).

Un homme, la voyant attendre Sartre, suppose quant à lui qu’elle a été battue par son compagnon. Là encore, le corps féminin visible devient un corps interprété par autrui ; là encore, l’écriture permet de reprendre possession de la scène, notamment grâce à l’humour.

Cette proximité invite à distinguer le corps regardé du corps vécu. Chez Beauvoir comme chez Beauvais, la bicyclette fait passer au premier plan non ce à quoi ressemble le corps féminin, mais ce qu’il peut faire.

De la femme séduisante à la femme qui pédale

Ce déplacement possède une histoire. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la pratique féminine de la bicyclette suscite de nombreuses résistances. Jean-Paul Laplagne rappelle ainsi, dans « La Femme et la bicyclette à l’affiche » (Jean-Paul Laplagne, « La Femme et la bicyclette à l’affiche », dans Pierre Arnaud et Thierry Terret (dir.), Histoire du sport féminin, t. I, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 83), les discours médicaux qui présentent encore le cyclisme féminin comme susceptible de rendre les femmes stériles. Le développement du sport féminin se heurte plus largement à une conception du corps féminin orientée vers la maternité, mais aussi vers la décence et la séduction.

La chanson « Frou-Frou », en 1898, traduit ces inquiétudes sur un mode léger : la femme y serait plus charmante en jupe qu’en culotte de bicyclette. Derrière la plaisanterie apparaît une opposition essentielle : le corps féminin est volontiers accepté lorsqu’il est disposé pour le regard et la séduction, mais davantage suspect lorsqu’il devient corps actif, capable de faire jouer ses muscles et d’occuper l’espace public.

Simone de Beauvoir naît en 1908, au moment où ces pratiques sont en train de se diffuser. Pourtant, Françoise de Beauvoir n’encourage sa fille ni à nager ni à faire de la bicyclette. Les scrupules de décence de sa mère, liés aussi à son milieu social, maintiennent quelque temps la jeune Simone à l’écart de pratiques corporelles qui deviennent progressivement ordinaires parmi les jeunes filles. Les Années folles libèrent pourtant les silhouettes du corset, raccourcissent les cheveux et diffusent la bicyclette, la natation ou le tennis dans des milieux sociaux de plus en plus divers.

Beauvoir n’est donc nullement une pionnière du cyclisme féminin. Elle s’approprie même cette pratique avec un certain retard. Mais l’usage qu’elle en fait pendant la Seconde Guerre mondiale est remarquable. La bicyclette lui sert à découvrir de nouveaux espaces, à voyager et, dans les conditions difficiles de l’Occupation, à se ravitailler. Avec Bost, elle accomplit notamment plusieurs trajets à Neuilly-sous-Clermont afin d’acheter de la viande. La nécessité biologique rencontre ici la liberté du déplacement : il faut pédaler pour manger, et manger pour continuer à pédaler.

Dans Les Petites Reines, la nourriture carnée et spéciste est tout aussi omniprésente, mais Clémentine Beauvais opère un renversement comique supplémentaire. Bourg-en-Bresse est présentée comme une ville qui nourrit abondamment ses habitants : Mireille déroule avec gourmandise tartes au sucre, grenouilles, escargots, quenelles, fromages, brioches et autres nourritures avant de conclure qu’il n’est guère étonnant qu’elle soit plus dodue que le mannequin d’une vitrine. Le terme même de « boudin », qui réduisait les adolescentes à une apparence jugée indésirable, retrouve son sens alimentaire : les trois « Boudins » vont vendre des boudins au cours de leur voyage.

L’insulte devient nourriture, la nourriture marchandise, la marchandise accompagne le déplacement. À la fin du roman, l’argent récolté est même destiné à des associations d’anciens combattants, de lutte contre le harcèlement scolaire et de promotion du sport féminin. Le mot qui servait à assigner les filles à leur corps devient ainsi l’un des instruments de leur action.

Une « chair viatique »

Tous les moyens de transport ne mobilisent pas le corps de la même manière. Le train, l’automobile ou l’avion transportent un voyageur dont la chair peut demeurer relativement passive. La marche et la bicyclette exigent au contraire qu’il produise lui-même son déplacement. Dans mes recherches sur Beauvoir citées en introduction, j’ai défini ce corps en mouvement comme une « chair viatique ».

La bicyclette possède à cet égard une position singulière. Elle combine certains avantages des autres modes de transport : plus rapide que la marche, elle permet néanmoins de s’arrêter facilement et maintient un contact direct avec les personnes et les paysages. Elle ne sépare pas la voyageuse de l’espace parcouru comme peut le faire l’habitacle automobile. Le corps demeure exposé au froid, à la chaleur, aux odeurs, au relief, aux accidents et aux rencontres.

Clémentine Beauvais donne à cette expérience une formulation presque lyrique. Pour Mireille, le vélo est successivement balai volant, cheval et machine ; il répond « aux doigts, aux pieds, au bassin » (Les Petites Reines, op. cit., p. 66). Puis corps et machine semblent fusionner : la cycliste perçoit simultanément l’air, les irrégularités de la route, les engrenages et son propre sang « pompé à chaque coup de pédale » (Les Petites Reines, op. cit., p. 66).

Nous sommes très loin du corps que Malo découpait en seins, fesses, menton et yeux. Le corps n’est plus décrit selon sa conformité à un modèle esthétique : il est saisi dans son fonctionnement. Et il fonctionne imparfaitement. Après vingt minutes d’entraînement, les trois filles découvrent déjà leurs courbatures et avancent dans le marché en se soutenant les unes les autres, chaque muscle protestant contre l’effort. Lors du véritable voyage, la douleur à l’entrejambe, les jambes fatiguées, la transpiration, la maladie et l’épuisement rappellent constamment la matérialité de l’aventure. Après 36 kilomètres jusqu’à Mâcon, Mireille revendique pourtant leur performance : dix kilomètres à l’heure en tractant leur boutique de boudins, « c’est pas mal » (Les Petites Reines, op. cit., p. 134).

Cette vulnérabilité rapproche encore les cyclistes de Beauvais du corps voyageur de Beauvoir. Celui-ci n’est pas lisse : accidents de bicyclette ou d’automobile, maladies, crevaisons ralentissent les parcours. Ils ne les interrompent généralement que momentanément. La liberté n’est donc pas celle d’un corps invulnérable. Elle consiste plutôt dans la capacité à repartir.

Les Petites Reines en donnent une version spectaculaire. Les vélos sont sabotés à Nevers : cinq pneus sur six sont crevés et tous les câbles de frein coupés. Des réparateurs de cycles permettent néanmoins au groupe de reprendre la route. Plus tard, sous un orage apocalyptique, Mireille connaît si bien le rythme de ses compagnes qu’elle semble ressentir dans son propre corps la courbature d’Hakima, la cheville douloureuse d’Astrid, leurs respirations et leurs toux. Kader, frère d’Hakima, lui, continue de se propulser à la seule force de ses bras. Arrivée à Fontainebleau, Mireille tombe de son vélo, épuisée, mais ses jambes continuent toute la nuit à pédaler imaginairement.

La bicyclette a tellement investi le corps que celui-ci continue le voyage lorsqu’il est immobile.

Partir seule, ou libres ensemble ?

Cette conquête de la mobilité féminine doit cependant être nuancée. Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir souligne l’inégalité qui sépare encore les possibilités d’exploration offertes aux garçons et aux filles : un Lawrence peut partir à dix-huit ans découvrir le monde à bicyclette ; une jeune femme ne dispose pas de la même liberté sans accompagnateur.

Or Beauvoir elle-même voyage rarement seule à bicyclette. Son compagnon Sartre, ses ami·es Jacques-Laurent Bost, Olga Kosakiewicz, Nathalie Sorokine, partagent certains de ses déplacements. Faut-il en conclure que son autonomie serait incomplète ? Ce serait adopter comme unique modèle de liberté celui de l’aventurier masculin solitaire.

Les Petites Reines propose au contraire une autonomie collective. Mireille, Astrid et Hakima partent ensemble. Kader les accompagne en fauteuil roulant. Son mode de déplacement enrichit d’ailleurs la réflexion du roman sur le corps actif : privé de ses jambes après une blessure de guerre, il avance par la puissance de ses bras. Dès la première véritable étape, Mireille observe ceux-ci « comme des pistons » (Les Petites Reines, op. cit., p.133) tandis qu’il ouvre la voie.

L’accompagnement ne signifie donc nullement passivité. La question pertinente devient plutôt : qui entraîne qui ?

Beauvoir raconte ainsi qu’à La Pouèze elle réussit parfois à entraîner Sartre dehors. Ils se promènent à bicyclette ou, mieux encore, à pied, parce que « c’est plus commode pour causer ». De manière étonnamment proche, Les Petites Reines commence par une marche : Philippe propose de conduire Astrid et Mireille en voiture chez Hakima. Elles refusent, préférant marcher dans Bourg-en-Bresse afin de faire connaissance. Le mode de déplacement détermine ainsi une manière d’être ensemble.

Le choix du vélo détermine également une manière de voyager. Lorsque les filles préparent leur itinéraire, la recherche de la route la plus rapide ne suffit bientôt plus : apparaissent les étapes, les villages, les réparateurs, les paysages et les possibilités d’arrêt. Le trajet finalement retenu représente six jours et cinq nuits, avec cinq à sept heures quotidiennes de pédalage, à travers la Bourgogne puis le long de la Loire.

C’est exactement ce que permet la bicyclette : aller assez vite pour partir loin, assez lentement pour que le trajet continue d’exister. Sur les quais de Loire, les filles observent hérons, canards, moineaux, corbeaux, pêcheurs et joggeurs. Les passants ont à peine le temps de sortir leur téléphone qu’elles sont déjà reparties. Elles traversent donc simultanément un paysage physique et un paysage social.

Devenir visibles autrement

Car leur voyage devient progressivement un spectacle. Le paradoxe est remarquable : les adolescentes prennent la route pour échapper à une image qui leur a été imposée, et leur déplacement les expose à un regard infiniment plus vaste.

Facebook avait fabriqué les « Boudins » ; journaux, télévision et réseaux sociaux fabriquent bientôt les « Trois Boudins ». Les insultes ne disparaissent d’ailleurs pas avec la célébrité. Aux commentaires qui les disent fortes et combatives répondent ceux qui continuent à les traiter de « laiderons », de « truies » ou de « grosses connes moches ». Mireille reconnaît alors que, malgré la sagesse qu’elle revendique, certains commentaires parviennent encore à ébranler sa confiance. Le déplacement n’abolit donc pas le regard social sur le corps féminin.

Il permet en revanche d’en déplacer l’objet. C’est ce que formule explicitement la blogueuse féministe Simone de Gouges lorsqu’elle rencontre les voyageuses : elle milite d’une part contre le jugement systématique porté sur le physique des adolescentes, d’autre part pour qu’elles considèrent le sport non comme un moyen de maigrir, mais comme un moyen de se dépasser. Les trois voyageuses, lui semble-t-il, réunissent exactement ces deux combats. Merci en passant à Clémentine Beauvais d’avoir créé ce personnage à partir de deux figures majeures des féminismes français à travers les siècles, Olympe de Gouges (dix-huitième siècle) et Simone de Beauvoir (vingtième siècle).

La réponse du roman au concours initial est donc finalement très simple : ces corps que l’on avait regardés sont devenus des corps qui font. Ils pédalent, transpirent, mangent, souffrent, réparent, dorment, repartent. Ils traversent des villes et des paysages. Ils produisent de l’amitié et du récit.

À la fin du voyage, les trois adolescentes ne cessent d’ailleurs pas de faire du vélo. Dans le TGV du retour, transport qui, cette fois, les ramène passivement et rapidement à Bourg-en-Bresse, elles préparent déjà leur prochain périple, jusqu’à Bordeaux. Mireille continue même à rêver qu’elle pédale. Quelques semaines plus tard, les trois amies gravissent la roche de Solutré avec leurs « mollets surentraînés » (Les Petites Reines, op. cit., p. 313).

De Beauvoir à Beauvais, la bicyclette n’est donc pas simplement un symbole de liberté. Ce serait oublier les crevaisons, les blessures, les fatigues, les contraintes historiques, économiques et sociales, ainsi que le regard d’autrui qui accompagne le corps féminin jusque sur la route. Elle constitue plutôt une pratique matérielle de la liberté : une manière d’engager son corps dans l’espace, de produire soi-même son mouvement, de choisir certains arrêts, de rencontrer les autres et de transformer en expérience vécue ce qui, sur une carte, n’était encore qu’un itinéraire.

À la fin du XIXe siècle, on s’inquiétait de voir les femmes abandonner le frou-frou des jupes pour faire jouer leurs muscles à bicyclette. Chez Beauvoir, la jeune fille tenue à l’écart de cette pratique devient une adulte qui pédale pour voyager et se nourrir. Chez Beauvais, plus personne ne conteste sérieusement aux adolescentes le droit de monter sur un vélo : c’est désormais leur apparence que l’on prétend juger. Mais leurs corps ont autre chose à faire. Ils ont de la route à parcourir.

On les suit !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « De Beauvoir à Beauvais : belles vues à bicyclette », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34716

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes VADMC

Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (III)

Publication en trois parties de notre article « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes ». Aujourd’hui, partie III.

III. Scintillements montagneux

Passons maintenant à notre dernière partie, à savoir les scintillements montagneux qui parsèment l’œuvre beauvoirienne, entre beauté des paysages, des sites touristiques et des refuges de montagne. Ainsi que Beauvoir l’écrit à son cher « crocodile » Algren en octobre 1949, alors qu’elle se trouve à Cagnes, où elle retrouve un vieil ami de Sartre devenue le sien, Pierre Guille :

Samedi ce fut superbe, dans les hautes montagnes de l’arrière-pays, malgré un brouillard qui troublait les points de vue, c’était fameux de se heurter à des sapins et des prairies hivernales si près de la mer bleue. La mer, la baie, la plage, les montagnes qui avancent au cœur de la ville, tout ça d’une admirable beauté. Guille s’est montré très agréable, j’ai bien aimé ses enfants – il avait amené les deux aînés, une fille et un garçon, jolis et plaisants à voir – toujours sidérée quand j’observe combien les enfants sont à la fois puérils et adultes1.

L’écrivaine se plaît à des contrastes de couleurs et de paysages qui rehaussent la magnificence d’un lieu.

Commençons notre exploration des scintillements montagneux par la Provence en septembre 1938, alors que Beauvoir randonne avec son amante Olga Kosakiewizcz :

Je restai quarante-huit heures à Marseille, et nous partîmes sac au dos, d’abord en car, puis à pied à travers les Basses-Alpes. Olga s’irritait parfois, quand nous grimpions sur une montagne, au point de la battre à coups de bâton ; mais elle aimait comme moi les grands paysages de rocaille blanche et de terre rouge, elle aimait, sur les chemins à l’odeur de maquis, cueillir des figues éclatées et escalader les rues en escaliers des vieux villages haut perchés. Le long des sentiers, elle ramassait des herbes aux parfums violents, avec lesquelles, le soir, dans l’auberge où nous avions échoué, elle confectionnait de curieux bouillons2.

Les couleurs font rage dans ce paysage méditerranéen, contrairement aux États-Unis en février 1947 : 

On m’emmène me promener en voiture. C’est la première fois que je baigne dans la campagne américaine. Elle est ici sauvage et belle : collines boisées, champs de tabac, terre rouge, c’est un midi sans violence ; un fleuve coule aux pieds des montagnes3. 

Il n’empêche que les couleurs sont contrastées, tout comme dans le midi de la France.

Le rouge et le blanc se retrouvent également au Maroc, où Beauvoir se rend en 1950, et que sa sœur et son beau-frère lui font visiter :

Depuis le mois de juin, ma sœur et son mari habitaient Casablanca ; j’y passai quelques jours avec eux ; nous fîmes un tour en auto à travers le Moyen Atlas et jusqu’à Marrakech d’où je vis scintiller, par-delà les remparts rouges, la neige des hautes crêtes4.

L’autrice se plaît à ces heurts, qui frappe l’imagination de son lectorat, tout en montrant son talent d’écrivaine, capable de trouvailles descriptives. C’est aussi le cas au début de La Longue Marche, en 1955 :

Six semaines plus tard, je traversai le désert de Gobi en sens inverse. Le soleil le dorait ; à l’entour, des montagnes neigeuses étincelaient. La Chine aussi avait changé. Aucune couleur symbolique ne lui convenait plus, ni noir, ni gris, ni rose : elle était devenue une réalité. La fausse richesse des images traduit leur radicale pauvreté : la vraie Chine avait infiniment débordé les concepts et les mots avec lesquels j’essayai de la prévoir. Elle n’était plus une Idée ; elle s’était incarnée. C’est cette incarnation que je vais raconter. (…) je respire l’aigre odeur végétale qui monte de la terre ; la moiteur de l’air, le rouge violent des parterres de fleurs m’étourdissent; je ne m’attendais pas àretrouver ici cette chaude impression d’exotisme que j’ai connue au Guatemala, en Afrique, et qui était restée liée pour moi à l’esclavage, à l’oppression5.

L’essayiste fait défiler une gamme de couleurs aquarelle avant d’en choisir de franches : jaune du soleil, blanc des montagnes, rouge des fleurs. Et odeurs qui lui en rappellent d’autres, de manière très proustienne et très politique. Beauvoir fait le lien entre les différents voyages où elle s’est sentie très loin de ses repères : Guatemala en 1948, Afrique du Nord avant-guerre, en 1946, 1948, 1949, 1950 et Afrique de l’Ouest en 1950.

De même, Beauvoir apprécie les oppositions entre terre, mer et montagne, comme vu précédemment. C’est aussi le cas au Japon en 1966, où elle se trouve avec Sartre et leur guide Tomiko Asabuki :

(…) par une route de montagne toute neuve qui au départ domine de très haut la mer nous sommes descendus sur Shima, au bord du Pacifique. Nous y sommes arrivés de nuit et ç’a été une surprise, le matin, de découvrir le paysage. Nous étions au fond d’une baie dont la côte déchiquetée était couverte d’une végétation foisonnante et sèche ; sur les étroites bandes d’eau qui coupaient les terrains boisésflottaient des claies de bois qui étaient des parcs à huîtres : une vaste armada toute plate. Par-delà cette espèce de fjord, on devinait au loin l’océan6.

La mémorialiste ménage le suspens de son public en dévoilant le paysage avec le lever du soleil, dans un mouvement de contre-plongée très cinématographique. Elle utilise une technique similaire lors de son récit de voyage à Yalta, en URSS, aujourd’hui en Ukraine, dans les années soixante, toujours en compagnie de Sartre :

Nous avons fait beaucoup d’autres excursions. Nous avons suivi toutes les routes de corniche, visité tous les petits ports. J’aimais beaucoup ces montagnes blanches et nues qui dégringolaient abruptement vers la mer. Sur ses bords, se dressaient, entourés de vastes jardins, des palais, des villas qui avaient appartenu à des nobles ou à de riches marchands : maintenant des ouvriers, des employésvenaient s’y reposer. A chacune de ces maisons était annexée une plage où souvent s’alignaient des rangées de lits : pendant cette saison si douce qu’on l’appelle la saison de velours, les pensionnaires passaient souvent la nuit à la belle étoile7.

Ce n’est pas l’aspect politique que retient la voyageuse, mais le côté social et démocratique, ainsi que la beauté des paysages et la douceur d’y vivre. Cette dolce vita se retrouve en Italie, bien entendu, comme ici à Capri avec Sartre aux étés 1957 et 1958 :

Je le décidai à se faire hisser par télésiège d’Anacapri en haut du Mont Solario ; il fut beaucoup moins sensible que moi aux charmes de cette glorieuse assomption, mais satisfait d’embrasser d’un coup d’œil l’île et ses formes savantes. (…) A Capri, cet été-là, les pierres étaient belles comme des statues, et les mots parfois scintillaient. (…) Peut-être aussi n’y avait-il pas grand-chose à dire sur Capri. Nous avions cette année des chambres ravissantes dans cet hôtel de la Pineta que j’avais repéré l’an dernier, quand je respirais les fumées des cuisines de la Palma. Il y avait une vaste pièce carrelée qui semblait fraîche, bien qu’elle ne le fût pas, une grande terrasse avec des transatlantiques, des chaises, des tables ; on voyait la mer, des pins, le mont Solario et pendant une semaine on a eu le plus beau des clairs de lune. J’aimais le chant des coqs, le matin. L’île avait une bonne odeur de maquis, mais par endroits rôdait un parfum trop sucré de fraises écrasées8.

Beauvoir nous fait voir la montagne d’en haut puis d’en bas, dans un mouvement de plongée puis de contre-plongée, mimant ses allers-retours dans l’île favorite de la jet-set, où sa meilleure amie Zaza était aussi venue au printemps 1922, lors de son tour familial en Italie.

Très loin des stars, des écrivaines et des écrivains venus se reposer sur l’île des chèvres, les montagnes israéliennes sont l’objet de l’attention de Beauvoir en mars 1967 :

Causant, discutant, nous informant, nous découvrions les paysages et les villes d’Israël. La Galilée, le mont Thabor, le Jourdain, la montagne des Béatitudes, le lac Tibériade : ces lieux sacrés dont avait rêvé avec ferveur mon enfance n’étaient plus que des endroits profanes et très différents de ce que j’en avais imaginé. Dans ces campagnes verdoyantes, je ne reconnaissais pas les sèches collines arides où Jésus empoussiérait ses pieds. Le Jourdain m’a paru étriqué. Seul le lac de Tibériade ressemblait à sa légende. Du balcon de notre hôtel, le regard l’embrassait tout entier. En face de nous, s’élevaient les collines de Syrie. Nous avons été voir à une de ses extrémités les ruines bien conservées du temple de Capharnaüm et les mosaïques byzantines de la petite église de Topha : les plus jolies représentaient des canards qui buvaient dans des fleurs. (…) De notre hôtel du lac Tibériade, Ely Ben-Gal nous avait montré, sur l’autre rive, l’étroite bande de terre israélienne qui s’étend au pied des montagnes de Syrie et qu’on appelle, à cause de sa forme, le « nez de De Gaulle »9.

Les mythes de la Bible s’incarnent peu ou prou selon l’humeur de la voyageuse, elle est plus ou moins heureuse de ce qu’elle visite. Son humour, par contre, est toujours vigilant, comme en témoigne sa notation sur la terre israélienne et le profil ô combien reconnaissable du chef de l’État français.

Par contre, elle n’est pas déçue par les Montagnes Rocheuses, qu’elle visite en voiture avec son ex-compagne Nathalie Sorokine, en février-mars 1947 :

En face de notre hôtel se dresse au milieu d’une chaîne neigeuse le mont Whitney qui est le plus haut sommet de l’Amérique ; à 20 miles de distance s’ouvre la « Death Valley », dont le niveau descend au-dessous de celui de la mer, si bien que nous voilà entre la cime la plus élevée et la plus basse dépression du nouveau monde ; il suffirait de quatre heures à dos de mulet pour toucher les glaces des Rocheuses ; en une heure de voiture, nous connaîtrons demain la chaleur salée du désert. Et nous sommes à 200 miles de Los Angeles. (…) Depuis longtemps nous n’avons plus rencontré de maison. Soudain, un écriteau : « 6.000 pieds. » Je regarde, incrédule : la route n’a pas monté depuis Sacramento. 7.000 pieds. On m’avait bien dit que les Montagnes Rocheuses s’élèvent en pente si douce qu’on les escalade sans s’en apercevoir ; mais on dit tant de choses… 8.000 pieds. Il faut se rendre à l’évidence. Le sol s’est peu à peu couvert de neige et le vent qui nous souffle au visage est froid. Nous découvrons de hautes montagnes autour de nous : on se croirait en Suisse. Je pense aussi aux neiges de la Ruée vers l’Or. Nous voilà à un col ; l’écriteau nous avertit : « Route glissante » ; en effet, elle est verglacée. Nous nous rappelons que le garagiste a haussé les épaules en nous regardant démarrer : la voiture tiendra ou ne tiendra pas, a-t-il dit ; et nous avons pensé que, naturellement, elle tiendrait ; cependant si elle tombait en panne, juste ici… Il faudrait au moins une journée de marche pour atteindre une habitation humaine et nous n’avons pas croisé une seule voiture. N. descend lentement. En bas, c’est toujours le froid et la neige10.

Le cinéma est toujours présent chez Beauvoir, ici celui de Chaplin. Si les deux voyageuses ne vivent pas une épopée aussi poignante que celle de Charlot, leur tour montagnard n’est pas exempt de danger ni de suspens. Tout se termine bien heureusement, l’écrivaine sait tenir en haleine son lectorat jusque’à la résolution finale.

Au contraire, ses randonnées de juillet 1938 avec son compagnon Jacques-Laurent Bost, de juillet 1939 seule, et son bel endormissement de décembre 1939 sont fastueux :

(…) mais on a eu une journée formidable, on a fait neuf heures et demie de pleine marche, coupées par une heure et demie seulement de repos et ce faisant on a monté et redescendu en deux temps 2300 mètres—je jouis d’avoir de gros souliers à clous et je n’ai pas senti une seconde de fatigue — on a remonté des gorges, franchi des cols, et vu des panoramas superbes — il y a beaucoup de neige, et du rocher (…) c’est même parfois un peu terrible; mais je suis aux anges, je n’ai jamais rien vu de plus beau. (…) Je suis montée dans la neige et les rochers et j’ai vu un des plus beaux paysages de ma vie, des lacs bleus glacés dans des montagnes déchiquetées aux couleurs de volcan, c’était fameux. Je suis rentrée sans aucune fatigue, j’ai bien dormi et je suis fraîche comme la fleur. Je vous écris du jardin de l’hôtel où quelques villégiaturants en robe de chambre prennent leur petit déjeuner; c’est plaisant, il fait soleil avec un petit vent et ça fait matin de loisir à la campagne. (…) La veillée a été courte, on tombait de fatigue ; j’ai lu encore Le Procès et je l’ai terminé au lit vers 9 h. 3/4 ; ma chambre était chaude comme tout, il y avait une bouillotte dans le lit, et par la fenêtre contre le lit, dont j’avais soulevé le rideau, je voyais toutes les montagnes éclairées comme en plein jour, sous un ciel clair et triste, sans étoiles, c’était beau au possible ce clair de lune sur la neige ; j’étais confortable et béate et dans la paix du cœur11.

Qu’il est bon et doux d’être en montagne, de marcher et de contempler de sublimes paysages ! Les couleurs claquent dans la correspondance et les pics se découpent avec netteté, de jour comme de nuit.

Mais attention à ne pas se mettre en danger, comme cela lui arrive au début de l’année 1957, comme le rapporte Claude Lanzmann :

Le Castor était à bout de forces, son cœur battait la chamade, elle ne réussirait jamais, même si nous ralentissions fortement notre allure, à atteindre le sommet. Nous tînmes tous deux un bref conseil d’urgence, je la fis allonger sur la neige, au plus près d’une roche encore chaude, et partis, moi-même en mauvais état, chercher du secours. Lorsque j’arrivai enfin, épuisé, la dernière benne italienne était déjàen bas et ne reviendrait plus, la nuit tombait et avec elle la froidure, les Suisses semblaient tous frappés de surdité et ce sont les bersaglieri italiens, auxquels je promis de payer tout ce qu’il faudrait, qui montrèrent leur humanité. Il fallait sauver le soldat Castor, je craignais pour son cœur, j’expliquai, en mauvais italien et m’aidant de dessins, à quel endroit je l’avais laissée, trois bersaglieri chaussèrent des skis, s’armèrent de lampes frontales et foncèrent dans l’obscurité, tirant un traîneau équipé de duvets et de couvertures. Ils étaient gais, sérieux, costauds, aguerris. En attendant leur retour, je parlementai et négociai avec leurs camarades et par téléphone avec leur supérieur, lui expliquant quelle lumière du monde était la signorina Simone de Beauvoir. Je dus être convaincant, car il consentit, fait rarissime, à déroger à la routine et à nous envoyer une benne qui parvint au sommet juste au moment où le charmant Castor, ragaillardie par la gentillesse des gaillards transalpins, la chaleur du traîneau et la régularité retrouvée des battements de son cœur, y touchait elle-même. Nous n’étions pourtant pas près de retrouver l’hôtel du Mont Rose12.

La gentillesse italienne prend le pas sur la rigueur administrative helvète, et Beauvoir est saine et sauve, après bien des aventures. La montagne n’est pas que luxe, calme et beauté.

Ce qui est agréable à Beauvoir dans la montagne, c’est aussi le ski, auquel elle se met à partir de 1934. Le passage du temps s’inscrit alors dans le paysage :

Lasse de languir à Paris, j’allai faire du ski à Megève ; je retournai au Chalet Idéal-Sport. Je fus émue lorsqu’en ouvrant les yeux le matin je retrouvai la blancheur des hautes neiges et des souvenirs d’un autre âge. Car ces temps, aujourd’hui tous anciens et que ce recul écrase, comme s’écrasent les reliefs quand on les survole de haut, ma mémoire y discernait d’inégales profondeurs ; le passé encore frais, déjà étranger, l’étonnait. (…) Il m’arrivait, tôt le matin, quand les téléfériques dormaient encore et que la montagne était déserte, de descendre solitairement sur Saint-Gervais, dans le silence et le froid. Mais en général je ne sortais que l’après-midi ; avant le déjeuner, je travaillais à Tous les hommes sont mortels, au cœur d’un vaste paysage étincelant. Jusqu’alors, j’avais été trop excessive pour mélanger labeur et jeu ; je trouvais beaucoup d’agrément à cet alliage13.

Les montagnes enneigées sont vues par en haut, comme depuis l’atlas dans l’enfance. La mémoire dessine sa propre cartographie, dans le même temps que Beauvoir profite du ski tout en travaillant.

Terminons par une large leçon de ski made in Beauvoir, en décembre 1939 :

(…) c’est ma 6e année de sports d’hiver, mon amour, la première sans vous — cinq ans nous avons remonté et descendu ensemble de petites pentes en nous aimant tout fort, et je vous revois avec la petite veste mastic à Montroc, à Chamonix avec votre vilain pull-over rouge, à Megève avec votre belle veste blanche; je suis noyée de tendresse pour vous, mon amour, et de désir de toucher votre petite personne de chair et d’os : dans quinze jours peut-être, ô mon petit je voudrais tant vous retrouver. 

C’est fameux d’être ici vous savez ; de n’avoir pas à redescendre en ville, de penser qu’on va s’endormir et se réveiller en plein dans la neige; j’ai une minuscule charmante petite chambre avec une immense vue sur les montagnes, j’ai déjà fait deux heures de ski : j’ai été jusqu’en haut du Montjoux, vous savez où nous sommes grimpés péniblement un jour où la neige tombait à gros flocons, et on est descendus dans la brume les yeux quasi fermés et un type a dit : « par là c’est penteux », eh bien ! le téléski marche maintenant et m’a grimpée en haut par deux fois, les deux fois j’ai fait une chute à la montée en prenant le départ, et j’ai descendu assez mal, mais enfin j’ai descendu cette grande pente longue et assez raide où la neige était moitié tôlée ; je pense que demain ça marchera bien. (…) On estrepartis à 1h.1/2 et on a travaillé jusqu’à 4h. au monte-pente du Montjoux ; quand la neige est croûteuse comme aujourd’hui, cette penteest drôlement vache. (…) je suis encore montée en téléski en haut de notre pente que j’ai prise au départ des « moyens » et qui m’a semblée enfantine : je la prendrai au départ des « grands », mais là il y aura de la casse. On est remontés à pied à travers prés et en skiant un peu au téléphérique et on est rentrés pour midi 1/4 — il y avait Dalio dans le téléphérique, tout pareil à ce qu’il est au théâtre et flanqué d’une superbe blonde ; ils sont montés à midi et ils sont redescendus en télé également à 4 h. — on se perd en conjectures (…). Les petits carreaux sont tout verglacés, et je sais que dehors il y a une épaisse couche de neige fraîche, en belles paillettes brillantes — c’est plaisant comme tout, on se sent bien au cœur de la montagne, au cœur de l’hiver. Je vis dans l’enchantement, j’ai eu une journée enchantée : il y a le ski, et mon travail qui marche si bien et qui est un plaisir que j’attends avec impatience au cours de la journée (…). Il neigeait à petits flocons serrés et mouillés, je devais être à 9 h. au monte-pente de Rochebrune pour ma leçon et ça m’amusait d’avoir à me servir de mes skis comme d’un vrai moyen de communication. Je suis partie à 8 h. moins 1/4, absolument seule, dans un monde tout feutré, sans personne de vivant, sans bruit, sans lumière; j’ai descendu sur Megève au milieu d’une brume blanche, sur de la neige douce qui fait un petit bruit si plaisant quand les skis la déchirent ; on ne voyait quasi rien, vous savez comme c’est, aussi je n’allais pas très vite et j’avais tout le temps de me réjouir de vivre ; une fois j’ai été soulevée par une énorme bosse invisible, je me suis sentie suspendue en l’air et je suis retombée sur le flanc, mais ç’a été ma seule chute14.

Beauvoir insiste sur la magie de la neige et du ski, tout en rendant compte de son emploi du temps avec sa précision habituelle. Et, ensuite, de décrire ses expériences à ses correspondantes et correspondants avec des odeurs, des bruits, des couleurs et des nuances de couleurs. Un véritable travail d’autrice, qui sait rendre vivant les mille et un détails de son existence de vacancière, avec en toile de fond l’angoisse de mourir d’autant plus présente que le bruit des canons allemands résonne en ces temps de guerre, même dans une station touristique.

Le cancan sur Marcel Dalio n’est pas non plus anodin, puisque l’acteur français est de confession juive. La jeune femme blonde évoquée par Beauvoir est sans doute sa seconde femme, l’actrice Madeleine Lebeau, avec laquelle Dalio fuit les Nazis en 1940, après leur mariage en 193915. Le couple parvient heureusement à trouver des rôles à Hollywood.

Pour Beauvoir, il reste qu’il est bon, doux et agréable de skier et de se régaler de la neige en montagne.

Conclusion

Simone de Beauvoir est une autrice fascinante du vingtième siècle. Elle vit par toutes les pores, mangeant et buvant l’ailleurs. Elle grimpe à (presque) tous les monts, (presque) partout, écrit,  partout, mange, boit, dort, respire… par et pour le voyage. Alors, tous et toutes au sommet avec Beauvoir !

 

 

1 Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 450.

3 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 120.

4 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 308.

6 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 373.

7 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 404-405.

9 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 536, 546.

10 Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, op. cit., p. 162, 203-205.

12 Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Paris, Gallimard, 2008, p. 263-264.

13 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., op. cit., p. 80, 81.

14 Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I., op. cit., p. 376, 382, 386, 391, 392.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, faire scintiller la montagne du Japon aux Alpes (III) », Voyages autour de mon cerveau, mai 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/15223

Exposition Beauvoir médiathèque

Exposition Simone de Beauvoir, médiathèque Olympe de Gouges – Joigny

En novembre 2019, la direction des affaires culturelles ainsi que les bibliothécaires de la médiathèque Olympe de Gouges à Joigny ont accepté mon projet d’exposition sur Simone de Beauvoir, dans le cadre des soixante-dix ans de la parution du Deuxième Sexe.

J’ai alors effectué une conférence intitulée « Simone de Beauvoir, la vie, l’écriture et les voyages » à la médiathèque, afin d’établir un lien entre l’exposition et l’ensemble de l’existence beauvoirienne. Quelques jours avant ma conférence, j’ai été interviewée par Mathieu Doucet pour France Bleu Auxerre : https://www.francebleu.fr/emissions/france-bleu-auxerre-midi/auxerre/simone-de-beauvoir-amour-et-voyages

Suite à ma conférence, j’ai été interviewée par Isabelle Clermont, du journal local L’Yonne républicaine : https://www.lyonne.fr/joigny-89300/actualites/une-conference-avait-lieu-samedi-apres-midi-a-la-mediatheque-olympe-de-gouges_13697686/#refresh

Première partie de mon exposition, ma présentation de Simone de Beauvoir :

Simone de Beauvoir (9 janvier 1908-14 avril 1986) est une écrivaine, journaliste, philosophe, dramaturge, essayiste. Elle est la grande figure du féminisme universaliste français de la seconde moitié du vingtième siècle, avec Le Deuxième Sexe (1949). Beauvoir milite pour que les femmes aient les mêmes droits et les mêmes devoirs que les hommes, quel que soit le pays.

Outre un recueil de nouvelles, elle a écrit plusieurs romans, dont Les Mandarins, prix Goncourt 1954 : quels choix font les intellectuels à la Libération ? comment sortir du cauchemar de la Seconde Guerre mondiale ? comment oser vivre ? Les échappées des personnages hors de la France leur font toucher au Portugal de Salazar, à l’Espagne de Franco et … à l’amour d’un bel Américain de Chicago, avec lequel il est possible de se rendre au Mexique, pour renaître enfin.

Le voyage est la grande passion de Simone de Beauvoir. Elle a rêvé sur les planches de son atlas, puis son grand-père paternel lui a fait découvrir les plantes, les insectes et la petite rivière du parc de Meyrignac, dans sa propriété du Limousin. Petit à petit, la jeune fille se promène seule dans la campagne, avec sa sœur cadette Henriette, loin de leur école catholique parisienne, le Cours Désir. Simone y a rencontré Élisabeth Lacoin, dite Zaza. Leur longue amitié est brisé lorsqu’elles atteignent 21 ans. Zaza décède brutalement, laissant Beauvoir inconsolable. L’écrivaine ne parvient pas à faire entrer son amie dans une fiction. Il lui faut l’écriture de ses Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) pour qu’Élisabeth entre au panthéon des Lettres.

Côté cœur, Beauvoir a rencontré le futur philosophe Jean-Paul Sartre en 1929, lorsqu’ils préparaient l’agrégation de philosophie à la Sorbonne. Outre leur longue histoire, elle a de nombreux compagnonnages avec des femmes et des hommes, dont l’actrice Olga Kosakiewicz, l’écrivain nord-américain Nelson Algren, le réalisateur Claude Lanzmann. Jamais Beauvoir ne relâchera son combat contre l’antisémitisme. En témoignent la production du film de Lanzmann Shoah (1985) et sa préface au Treblinka (1966) de Jean-François Steiner. Simone se mobilise également pour les guerres de décolonisation, tant en Indochine qu’en Afrique du Nord. Elle se rend en 1974 dans le Portugal de la Révolution des Œillets, en 1955 dans la Chine de Mao, en 1960 dans le Cuba de Castro et du Che… mais aussi au Japon en 1966 et dans bien d’autres pays, dont l’Italie, où elle prend régulièrement ses vacances.

Admirée, critiquée, mise à l’Index par le Vatican, Beauvoir est entrée dans la Pléiade en juin 2018. Son amour des livres, mais aussi du cinéma, de la peinture, des alcools divers et des bons petits plats y éclatent. Simone de Beauvoir, cette femme vivante.

Conférence le 30 novembre 2019, 15h : Simone de Beauvoir, la vie, l’écriture et les voyages

Deuxième partie de mon exposition, abécédaire de Beauvoir :

Beauvoir en dix points

Amitié : avec sa meilleure amie Zaza : « Nous nous sommes mises à parler, à raconter, à commenter : les mots se précipitaient sur mes lèvres, et dans ma poitrine tournoyaient mille soleils (…). » 

Mémoires d’une jeune fille rangée, Folio, 1999 (1958), p. 130.

Amour : « Le temps et l’espace sont suspendus, immobiles devant un visage qui contient l’essence de tout ce qu’il y a de précieux au monde. » 

Août 1965, « Une célèbre Française explique ce que l’amour est et ce qu’il n’est pas », McCalls (journal américain), in  Les Écrits de Simone de Beauvoir, Gallimard, 1979, p. 413.

Cinéma : « La plupart des Français aiment alterner les envolées mystiques et la grivoiserie et vice-versa. Avec B.B. c’est peine perdue. Elle les coince et les oblige à être honnêtes avec eux-mêmes. Ils sont forcés d’admettre la grossièreté de leur désir, dont l’objet est très précis : ce corps, ces cuisses, ces fesses, ces seins. » 

Août 1959, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrom », traduction de Claude Francis et de Fernande Gontier, in Les Écrits de Simone de Beauvoir, Gallimard, 1979, p. 370-371.

Écriture : « Il y a un effort de reconstruction du réel avec les mots qui est, à mon avis, plus difficile dans le roman que dans un récit autobiographique qui se base sur la vérité. »

In Josée Dayan, Malka Ribowska, Simone de Beauvoir, Gallimard, 1979, p. 29.

Féminisme : « Et ce serait une erreur de penser que, pour être féministe, il ne faut pas avoir d’enfants : loin de là ! »

In Francis Jeanson, « Entretiens avec Simone de Beauvoir », Simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre, Seuil, 1966, p. 263.

Jeunesse : « Je me plais particulièrement dans la compagnie des jeunes. (…) Changer la vie leur semble urgent, parce que c’est leur propre avenir qui est en question. » 

Tout compte fait, Folio, 1998 (1972), p. 84.

Musique : rencontre avec Boulez, en 1961 : « Il nous expliqua comment on restitue la musique ancienne, comment s’opère un enregistrement : pas en une fois comme je le croyais, mais par petits morceaux ; on colle bout à bout les fragments du ruban enregistreur comme on monte un film. » 

La Force des choses. II., Folio, 1999 (1963), p. 401.

Peinture : « (…) la peinture qui m’offre de si grandes jouissances : Picasso, Derain, Cézanne, Foujita. » 

Janvier 1927, Cahiers de jeunesse, Gallimard, 2008, p. 258.

Théâtre : « J’allai à Porgy and Bess présenté d’une manière ravissante par une troupe américaine, et aux Sorcières de Salem que Rouleau avait très bien monté. » 

La Force des choses. II., Folio, 1999 (1963), p. 66.

Voyages : « Voyager : ç’avait toujours été un de mes désirs les plus brûlants. Avec quelle nostalgie, jadis, j’avais écouté Zaza quand elle était revenue d’Italie ! » 

La Force de l’âge, Folio, 1999 (1960), p. 96.

Troisième partie de mon exposition, « Échantillon des œuvres et des goûts de Simone de Beauvoir », à partir des ouvrages présents dans la médiathèque  :

  1. Livres :

– Œuvres de Beauvoir : 

  • Le Deuxième Sexe : « Écrit en moins de deux ans, publié en 1949, scandale énorme. Lire absolument cette analyse de la condition féminine. Exemple : “Être féminine, c’est se montrer impotente, futile, passive, docile.” »
  • Mémoires d’une jeune fille rangée : « Mes parents, ma sœur, mon cousin Jacques, ce drôle de Sartre, les amitiés, la nature en Limousin, la scolarité, mon évolution, Paris. »
  • Une mort très douce : « La mort de sa mère et la description de l’acharnement thérapeutique. Toujours actuel, toujours fort en sentiments haine/amour envers la figure maternelle. »
  • Lettres à Nelson Algren : « Grenouille Simone écrit à son cher Crocodile Nelson. Mais les amours transatlantiques sont parfois difficiles… »

– Treblinka, Jean-François Steiner :

« (…) dans ma préface, j’essayais de défendre Steiner contre l’accusation d’antisémitisme que certains ne manqueraient pas de porter contre lui. »

Tout compte fait, Folio, 1998 (1972), p. 182.

– Shoah, Claude Lanzmann :

« Le grand art de Claude Lanzmann est de faire parler les lieux, de les ressusciter à travers les voix, et, par-delà les mots, d’exprimer l’indicible par des visages. »

Simone de Beauvoir, « “Shoah”, la mémoire de l’horreur », Le Monde, 29 avril 1985.

– Le Lièvre de Patagonie, Claude Lanzmann, Gallimard, 2008, p. 262. :

« J’exhortai ma chérie, sans peine ni effort, à boire avec moi, et les gouttelettes de sueur qui perlaient sur sa lèvre supérieure m’émouvaient tant que je les aspirai dévotement. »

B. DVD :

– Les Temps modernes, Charlie Chaplin :

« Nous assistâmes à deux séances de suite, nous aurions voulu connaître toutes les images par cœur. »

La Force de l’âge, Folio, 1999 (1960), p. 279.

-Drôle de drame, Marcel Carné (1937) :

« Autrefois L’affaire est dans le sac, plus récemment Drôle de drame, mis en scène par Carné, avec Barrault, Jouvet, Françoise Rosay nous avait charmés. »

La Force de l’âge, Folio, 1999 (1960), p. 399.

-Le Voleur de bicyclette, Vittorio de Sica :

« Je vis quelques films ; sur Le Voleur de bicyclette, je partageai l’avis de Cocteau : c’était Rome et un chef-d’œuvre. »

La Force des choses. I., Folio, 1998 (1963), p. 272.

-Rocco et ses frères, Luchino Visconti : à Moscou, en juin 1962, avec la famille d’un cinéaste soviétique :

« La femme de Kheilfitz et leur fils d’une vingtaine d’années, sont arrivés au café  : ils venaient de voir Rocco et ses frères, elle était remuée et ravie. »

La Force des choses. II., Folio, 1999 (1963), p. 479.

C. Livres d’art :

-De Greco à Picasso : [exposition] Musée du Petit Palais, Paris, 10 octobre 1987-3 janvier 1988 : Giacometti parle à Beauvoir de Picasso : « (…) devant chaque nouvelle œuvre, il est comme un adolescent qui commence à peine à découvrir les ressources de l’art. » La Force des choses. I., Folio, 1998 (1963), p. 124.

-De Cézanne à Matisse : chefs-d’oeuvre de la Fondation Barnes : 1931 : « Je marchai sur des chemins rouges et ocre, à travers la plaine d’Aix où je reconnaissais les toiles de Cézanne. » La Force de l’âge, Folio, 1999 (1960), p. 107.

– Jean Dubuffet, Centre d’art de Tanlay (Yonne) : « Je connaissais assez bien Dubuffet. (…) C’était, en deçà de ce monde, un autre monde, dérisoire et pourtant joyeux. » Tout compte fait, Folio, 1998 (1972), p. 276. 

D. CD :

-Le Sacre du Printemps, Stravinsky, Igor (1882-1971) (Interprétation de Boulez) : 1927 :

« (…) deux fois, Le Sacre du Printemps me transporta. »

Mémoires d’une jeune fille rangée, Folio, 1999 (1958), p. 364.

-La Confiture, Les Frères Jacques : passage des Frères Jacques dans la cave/cabaret La Rose rouge :

« J’y entendis Les Frères Jacques : leur vogue était énorme et méritée. »

La Force des choses. I., Folio, 1998 (1963), p. 247.

-Déshabillez-moi, Juliette Gréco : 1949, avec Nelson Algren : « Dans un grenier d’Antibes où avait émigré le club du Vieux-Colombier, nous écoutâmes Luter ; Gréco chanta (…). »

La Force des choses. I., Folio, 1998 (1963), p. 256.

-Quella Fiamma !, Michelle Robert pour « The Man I Love » George Gershwin :

« (…) la plainte des hommes, leurs joies égarées, les espoirs brisés avaient trouvé pour se dire une voix brutalement jaillie du cœur de leur nuit et secouée de révolte (…). »

La Force de l’âge, Folio, 1999 (1960), p. 161.

Et voici les photos de mon exposition :

                        @Tiphaine Martin

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Exposition Simone de Beauvoir, médiathèque Olympe de Gouges – Joigny », Voyages autour de mon cerveau, mai 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/213