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La transparence de l’air - Interview de Gwenaëlle Abolivier VADMC

La transparence de l’air – Interview de Gwenaëlle Abolivier

Nous remercions chaleureusement Gwenaëlle Abolivier d’avoir répondu à nos questions.

Tiphaine Martin – Quelles sont les couleurs de votre récit Tu m’avais dit Ouessant (Le Mot et le Reste, 2019) ?

Gwenaëlle Abolivier – Les couleurs sont celles d’une île du Ponant, du bout de la Bretagne, au début de l’hiver ; quand la lande se met au repos, le ciel se gonfle de nuages, la mer devient cette cape gris mastic qui va onduler dès les premiers assauts des tempêtes de noroît. Tout devient plus dramatique. L’île d’Ouessant se prépare à faire le dos rond et à accueillir les mizdu, les mois noirs, où l’on va célébrer la fête des morts (début novembre) en ayant une pensée pour les disparus en mer. Heureusement, le vent toujours présent chasse les mauvaises pluies et offre des trouées de lumière crue tandis que les rayons du grand phare continuent de nous guider et de nous  éclairer de ses bras de lait.   

T.M. – Votre récit mélange la poésie, l’autobiographie, la biographie, les références culturelle au voyage : d’où vous est venue cette envie de brasser les genres en un tout viatique ? 

G.A. – Depuis mon premier récit Vertige du Transsibérien ( Naïve, 2015), je suis à la recherche d’une forme qui pourrait correspondre à la liberté de l’écriture. J’adore Blaise Cendrars et son inventivité, Guillaume Apollinaire et ses Calligrammes. La première écriture, dont je me sens de plus en plus héritière, est la radio et donc du montage qui est un grand jeu de construction. Ce média a une influence certaine sur mon écriture littéraire. J’aime aussi les fragments comme le pratiquait Julien Gracq dans ses Lettrines. J’aime créer des liens entre la poésie, l’autobiographie, les références culturelles car tout est lié et tout se répond. 

T.M. – Quel est votre point de vue dans ce récit ? du haut du phare, à terre dans les maisons, sur la jetée ?

G.A. – Mon point de vue est multiple, il varie en fonction de l’endroit où j’écris : cela peut-être à la chambre de veille du sémaphore, mais aussi sur le port ou en marchant dans la lande car, en effet, je pratique l’écriture d’instantanés sur le motif partout dans le paysage, puis je les enrichis d’une relecture et d’une documentation à mon bureau. Comme Ella Maillart, j’ai besoin de grand air pour écrire !

T.M. – Comme dans tout récit de voyage, il y a beaucoup de noms d’ailleurs : représentent-ils la carte mentale de vos voyages ? Vos envies de voyage ? Vos voyages passés ?

G.A. – En effet, je retiens des noms de pays ou de villes car ils continuent de m’accompagner bien après mon retour ; ils représentent la carte mentale de mes voyages passés et présents. En tant que grand reporter pour la radio, j’ai beaucoup voyagé pendant plus de vingt ans ; ce que je poursuis aujourd’hui car le mouvement est à la source de mon écriture littéraire et poétique. Dans ce récit îlien, je cite les noms de pays et de ports où les marins ont débarqué. Citer ou lire un toponyme est déjà un voyage en soi. 

T.M. – À Ouessant, est-ce que l’espace est vraiment genré, avec la mer = les hommes, versus la terre = les femmes ?

G.A. – L’espace à Ouessant est genré et le fut surtout par le passé. La mer appartenait aux hommes marins de la Royale ou marins au commerce ; et la terre était le domaine des femmes qui étaient les gardiennes et les jardinières de l’île. Depuis la fin de la marine marchande, la vie sur l’île s’en est trouvée très modifiée, même si des traditions demeurent. Les femmes continuent de s’occuper des moutons, par exemple, et de filer la laine. Il y a aussi Ondine, une femme marin pêcheur qui travaille avec son mari. J’ai pu vérifier combien Ouessant continue d’être l’île aux femmes.

T.M. – Quel(s) souvenir(s) de ce séjour breton vous revien·nen·t en mémoire, aujourd’hui ? 

G.A. – Ouessant n’est pas de l’ordre du souvenir tant je continue de vivre avec Ouessant, aujourd’hui et maintenant. J’y retourne au moins une fois par an et je suis en contact régulier avec des habitants qui sont devenus des amis ; des visages et des voix accompagnent ma vie présente. Par ailleurs, j’y ai vécu une expérience fondatrice, celle de l’écriture, qui m’a transformée et m’a apporté un autre rapport au temps. Dans un sens, je ne suis pas revenue de Ouessant et l’écriture quotidienne se poursuit comme un fil continu tendu vers l’île. En novembre 2025, j’ai fait paraître un autre livre sur les îles : Ouessant, Molène, Houat, Bréhat avec des photos de Bernard Plossu, aux éditions Bernard Chauveau. 

Site de Gwenaëlle Abolivier : https://gwenaelleabolivier.wordpress.com

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Gwenaëlle Abolivier, « La transparence de l’air – Interview de Gwenaëlle Abolivier », Voyages autour de mon cerveau, avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29613

Etrange étranger, Peter et Eliott le dragon 1977 VADMC

Étrange étranger, Peter et Elliott le dragon 1977

Que peut-il se passer quand on s’installe dans un nouvel endroit ? Surtout dans une petite ville de province, où tout le monde se connaît depuis toujours et a du mal à accepter des étrangers. Le jeune Peter et son dragon Elliott en font l’expérience dans le film éponyme de Don Chaffey en 1977. Nous nous intéresserons ici à la première version française, avec le premier doublage et les paroles françaises de Pierre Delanoë, différente du film originel et de la seconde version française.

Acheté par la famille des Gogan (le père, la mère et les deux fils adultes), Peter est mal nourri, battu et accablé de corvées. Une créature, fantastique à tous points de vue, lui porte secours. C’est un dragon, Elliott. Géant, massif, le corps vert et la chevelure rose, il est le sauveur et le bon génie du jeune garçon. Elliott a également la particularité de se rendre invisible.

Sauveur d’enfants en détresse, comme la même année les souris Bernard et Bianca, il quittera Peter à la fin du film pour se rendre auprès d’un autre enfant. Entre-temps, le bon dragon aura trouvé une famille aimante pour Peter, aux confins de Passamocoidy.

Cette petite ville de pêcheurs accepte mal l’arrivée de ces deux étrangers. Peter est surnommé « l’enfant au dragon » et moqué, car Elliott, alors invisible, est considéré comme un produit de son imagination. Même Nora, jeune fille habitant avec son père âgé, Lampil, dans un phare, ne croit pas à l’existence d’Elliott. Après voir ramené Peter au phare, à l’abri, elle tente de le raisonner, de manière psychanalytique, en le rassurant sur son avenir, en lui disant qu’il n’a plus besoin d’un ami imaginaire.

Ce n’est pas un hasard si ce trio humain se trouve à vivre ensemble : Peter, parce qu’il vient d’arriver et qu’il doit faire ses preuves d’intégration ; Nora, parce que non mariée, fidèle à son fiancé perdu en mer et se débrouillant fort bien seule ; Lampil, parce qu’alcoolique, ne parvenant pas à persuader les habitants de Passamaquoddy de l’existence d’Elliott. La position surélevée du phare en fait un lieu à part, où le lien social est possible sans heurts, contrairement à la vie en ville. Et le film se clôt sur des vues aériennes du phare qui scintille.

On retrouve une trame similaire dans La Belle et la Bête (Gary Trousdale, Kirk Wise, 1991) : Belle et son père Maurice, un inventeur, habitent à l’écart du village et sont considérés comme anormaux par les villageois ; Belle finit par apprécier la vie retirée au château ; Maurice n’arrive pas à convaincre les villageois qu’une Bête retient sa fille prisonnière. Et Gaston, coq de village et méchant de l’histoire, n’y voit qu’un moyen de pression sur Belle, en faisant passer Maurice pour fou. Gaston sait très bien, aussi, monter les villageois·es contre la Bête, et contre Belle, une fois que cette dernière leur a prouvé l’existence de la Bête, qu’elle décrit comme inoffensif et gentil.

Dans Peter et Elliott, c’est l’infâme Docteur Terminus qui rassemble la colère des pêcheurs contre le dragon, qu’ils accusent de faire fuir le poisson. Terminus, charlatan de haut vol, s’abouche également avec les Gogan, qui veulent récupérer Peter et qui sont en rage contre Nora. La jeune fille, cheveux tirés et vêtue d’un pantalon noir à pattes d’éléphant, plus hippy que début du vingtième siècle, a protégé le garçonnet et leur a dit leur fait, dans la séquence chantée « Un acte de vente ». Nora tient tête aux quatuor d’affreux, sales et méchants, dont la partie masculine (le père et les deux fils) voudrait bien « se charger d’elle », comme ils le disent en se passant la langue sur les lèvres. La famille finit par tomber à l’eau, ce qui n’est pas une nouveauté pour l’actrice jouant madame Gogan, Shelley Winters, qui a déjà finit noyée dans Une place au soleil (A Place in the Sun, George Stevens, 1951). Mais l’acte de vente de Peter existe toujours, la menace Gogan n’est pas écartée. Le Docteur Terminus, lui, veut capturer Elliott pour le dépecer et le transformer en mixtures et autres philtres infâmes.

Que ce soit en 1977 ou en 1991, une figure masculine et malfaisante tente de nuire aux héros et héroïne, aidée par une quasi totalité d’hommes.

L’assistant de Terminus, Hoagy, lui, est terrifié par Elliott. Il l’envisage comme un monstre, à l’instar de Lampil. L’ancien marin entraîne son nouvel ami dans la grotte où vit Elliott. Réveillé en sursaut par l’irruption des deux alcooliques, le dragon est effrayé par la description que fait Lampil :

(…) une chose horrible, un monstre. (…) il est énorme, même qu’il fait quinze mètres de haut, avec des griffes partout, de quoi déchiqueter un homme en lambeaux (…) il a des yeux diaboliques qui voient à travers vous. (…) Un faciès si terrible qu’il y a de quoi en rester pétrifié. (…) Des flammes si puissantes qu’on y rôtirait une dinde. Une mâchoire terrible qui vous déchiquetterait un homme en entier.

Bien sûr, Elliott ne comprend pas qu’on parle de lui, puisque rien ne lui correspond, ni physiquement, ni psychologiquement. Comme tout bon raciste, Lampil exagère son idée de la différence (ici, différence d’espèce) pour se faire peur et faire peur à son alter ego. En outre, Lampil a ainsi du pouvoir sur quelqu’un et peut se sentir, enfin, important, lui l’ivrogne dont on se moque ou dont on a pitié. Dans la grotte, la terreur est à son comble de part et d’autre, puisqu’Elliott, angoissé, se rapproche des deux hommes, qui hurlent de peur en le voyant, à la confusion d’Elliott, qui se découvre horrible et terrifiant. Toujours pris dans leur délire raciste, Lampil a une idée : faire boire à Elliott la flasque de Hoagy. Si ce n’est que l’alcool fait cracher des flammes à Elliott, avant de l’épuiser. Lampil et Hoagy s’enfuient piteusement, ayant réussi à transformer le dragon en entité redoutable, collant à leurs fantasmes.

Il faut chercher du côté d’une femme, Nora, pour que le racisme soit dénoncé. D’un caractère bien trempée, Nora ne cède ni aux intimidations des Gogan (chassés au final de la ville par Elliott, après avoir brûlé l’acte de vente de Peter), ni à celles de Terminus (envolé avec Hoagy sous d’autres cieux), ni aux tentatives de harcèlement dont elle est l’objet de la part de certains hommes de Passamocoidy. Elle fronce les sourcils quand un garçon pousse une de ses camarades de l’école. De même, elle s’obstine à croire que son fiancé Paul est vivant, alors que son père lui conseille de faire son deuil et de passer à une autre histoire d’amour. C’est sa foi en Paul qui paye, puisque celui-ci revient, guidé par la lampe du phare, allumée par Elliott en pleine tempête nocturne. Nora, enfin convaincue de l’existence du dragon, qui s’est rendu visible, lui « fait une bise sur le bout du nez » (du menton). Confus et intimidé, Elliott tremble, balbutie et s’enfuit, à nouveau invisible. Et, le lendemain matin, Nora peut enfin se jeter dans les bras de son fiancé, sous l’œil attendri des pêcheurs, revenus à de meilleurs sentiments depuis qu’Elliott leur a apporté des bancs de poissons. Comme dans Vaiana (Ron Clements, John Musker, 2016), la survie de la communauté dépend de la pêche, sans que soient évoquées de possibles retombées écologiques.

Mais avant toutes ces bonnes actions, Nora, cheveux lâchés et vêtue d’une robe blanche à pois noirs, chante la fraternité et le bon accueil des immigré·es aux enfants de l’école de Passamoicoidy, dont Peter, qu’elle emmène en promenade sur le port :

Y’a du bonheur pour chacun au monde

Avec un semblant d’amour

Nous sommes tous solidaires au monde

Vivons en paix toujours

Car même un dragon a droit aussi d’avoir son chez lui

Mais sans haine, sans chaîne, il faut qu’il puisse vivre !

Laissez-lui sa part de chance !

Que sa maison ne soit jamais une prison ! (….)

Un dragon c’est un étranger qui recherche un ami (…)

Tout homme ici-bas a le droit de dormir sous un toit 

Le texte français instaure un équivalent entre dragon et humain étranger, dont l’hospitalité doit aller de soi. Pas de sans-logis dans cette ville ! C’est aussi un appel à la solidarité, au sein de la cité, autant vers 1900 qu’en 1977. Nora pousse les écolier·es, filles et garçons mêlés, à être plus intelligentes que leurs parents (encore que les mères soient quasiment absentes de la narration), tout en appelant à la paix sociale. Dans le contexte des années soixante-dix, en français, elle invite à la paix tout court, après des années de guerres coloniales, tant sur le continent asiatique qu’africain. Les jeunes générations, juchées sur des manèges, des balançoires et un mât de bateau, chantent en chœur, dans une unité joyeuse qui n’est pas sans rappeler le final de Grease (Randal Kleiser, 1978) un an plus tard :

Oh, comme ce ciel

Est plein d’espoir !

Chacun en a une part (…)

Donne aussi un p’tit peu de ton coeur

Les enfants bannissent le racisme de leur esprit et de leur âme, tout en s’ouvrant à l’autre. Adulte et enfants forment aussi une ronde, où Elliott, invisible, prend place. Symboliquement, elles et ils entourent l’immigré et le protègent de la « haine ». Venir à l’autre, c’est faire la fête avec lui.

Comme toujours chez Disney, au final, c’est le bonheur qui prédomine. Car, oui :

C’est une belle et chaude journée

Toute une vie de joie en quelques instants

Tant de belles et belles années commencent maintenant

Suivons le soleil en chantant !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Étrange étranger, Peter et Elliott le dragon 1977 », Voyages autour de mon cerveau, juin 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9885