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Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu

Elles sont déchirées, car elles revoient leur ancien amour, mais sans en être vues. Ce qui est étonnant, alors que le lieu de cette rencontre non réciproque, un théâtre et une salle d’opéra, lieux faits de croisements. Et, réciproque, elle l’a été, cette passion. 

Garance (Arletty), la comédienne, et Baptiste (Jean-Louis Barrault), le mime, se sont follement aimés, à la fin des années 1820, à Paris, dans le quartier des artistes, au sein du chef-d’œuvre de Marcel Carné, Les Enfants du Paradis (1945). Six ans après leur séparation involontaire, Garance, devenue une riche femme entretenue, se rend au spectacle de Baptiste aux théâtre des Funambules, chaque soir depuis son retour des Indes.

Cinquante ans auparavant, en 1770, en Bretagne, Marianne (Noémie Merlant), la peintre, et Héloïse (Adèle Haenel), le modèle, noble pauvre destinée à un riche barbon milanais, ont vécu un amour intense, dans Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma (2019). Quelques années après, Marianne revoit Héloïse à l’opéra, par hasard. Marianne, devenue peintre aisée grâce à ses élèves, mais sans plus, se rend à un concert de musique… moderne, celle de de Vivaldi.

Notons que dans les deux films, les voyages sont contraints et synonymes d’enfermement sexiste, tant pour Garance que pour Héloïse. Garance suit son riche amant, Héloïse est allée rejoindre son mari.

Dans les deux films, le lieu de la revoyure est du même genre spatial, un théâtre et un opéra. Lieux types de la sociabilité des différentes classes sociales européennes, ils sont divisés en différentes strates sociales. Chacun·e paye sa place selon ses moyens, donc n’est pas au milieu des autres classes sociales, mais en est séparé·es, tout en étant dans le même lieu

Laissant errer son regard dans la salle, depuis son siège au balcon gauche, Marianne voit son amour s’installer à une place côté droit, au balcon. Comme Garance et Marianne, Héloïse est seule. Nous savons qu’elle est mariée, non veuve, et mère d’une petite fille. Mais non, elle est seule. Elle occupe une place à part, laissant des sièges vides entre elle et les quelques autres spectateurs et spectatrices. Elle se trouve du même côté de la salle que Garance, mais de manière moins socialement aisée. La loge à côté du balcon côté droit est vide : attendrait-elle l’interprète des Enfants du Paradis, dans un filage cinéphile rêvé ?

Héloïse est tout aussi indifférente aux autres spectateurs et spectatrices que Garance, focalisant elle aussi son attention sur la scène. Elle est vue par le regard de Marianne. Garance et Marianne enveloppent leur amour d’un regard intense. Non, la passion n’est pas éteinte chez ces femmes.

Héloïse s’abîme dans la musique. Toujours seule, elle ne se préoccupe pas des musiciens. Elle est enfermée dans son univers, c’est-à-dire dans ses souvenirs amoureux. En effet, les musiciens jouent « L’estate » (« L’Été »), que Marianne a fait découvrir à Héloïse, du temps où elles étaient ensemble. Héloïse devient de plus en plus émue, elle pleure et sanglote, déchirée.

Garance, dans la scène où nous la découvrons dans sa loge, n’est plus seule comme les autres soirs. Elle est rejointe, mais uniquement pour un temps, par un de ses anciens amants, le comédien Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur). Ils parlent, badinent, à mi-voix, tandis qu’au paradis (le haut du théâtre, les places les moins chères), les spectateurs et spectatrices s’esclaffent de bon cœur. Garance et Frédérick ont changé d’époque, mais aussi de place sociale, donc de langage corporel et de tonalité. Ils ne sont plus au paradis, mais plus bas.

Pour Garance, au moins dans un premier temps, sa passion est couronnée de succès, puisque Baptiste apprend sa venue aux Funambules et la rejoint dans leur ancienne pension. Mais cette unique nuit est sans lendemain, à jamais. En effet, Baptiste a cédé à l’amour de sa partenaire Nathalie (Maria Casarès). Ils sont mariés et ont un petit garçon, Baptiste. Notons que Frédérick, soit qu’il préfère continuer à papillonner, soit qu’il soit fidèle à son amour pour Garance, est resté célibataire.  Baptiste échappe temporairement à la famille qu’il a choisie de construire, en courant après Garance, mais celle-ci lui échappe. Garance repart, cette fois définitivement, traîner son cœur empli d’amour de par le monde.

Pour Marianne et d’Héloïse, leur amour, non cicatrisé, est sans espoir et sans retour. Elles restent séparées, chacune de leur côté de scène, à la fin du concert. Le noir de l’écran tombe brutalement sur elles. Couperet définitif ou possibilité de se retrouver ? Sciamma nous laisse sur cette interrogation, mais la violence du noir qui se fait sur l’écran ne laisse pas présager un retour de flamme et des retrouvailles heureuses.

En attendant, n’hésitons pas à sortir nos mouchoirs, de baptiste ou de dentelle vénitienne, et à vibrer à ces deux magnifiques histoires d’amour.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Regarder l’être aimé : Les Enfants du Paradis, Portrait de la jeune fille en feu », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28561

 

Texte E. Desjeux

Emilie Desjeux, peintre et photographe icaunaise laïque – Interview de Delphine Lannaud

J’ai consulté avec grand intérêt quelques éléments des fonds Emilie Desjeux, peintre, qui se trouve à Auxerre (France, Bourgogne, Yonne, 89000). J’ai ensuite interviewé la conservatrice, Delphine Lannaud. Un grand merci à elle pour sa disponibilité.

Les éléments que j’ai consultés se composent d’abord d’un carnet de voyage écrit à l’encre violette, paginé, parfois daté. Il commence à la page 33, par la description d’un voyage à Florence, puis à Bologne, « sous une pluie torrentielle ».

Desjeux concentre ses notes de voyage sur ses visites aux musées, ce qui est logique, au vu de sa profession (p. 39) :

L’après-midi le musée Pitti, quelles merveilles entassées, que de chefs-d’œuvre on est ému là, comme dans une église, je vois les gens qui ôtent leurs chapeaux, les larmes en viennent aux yeux tous ces raphael, oh !il faut renoncer à rien citer c’est un éblouissement et je ne me doutais certes pas de cela (…).

Je n’ai pas modifié l’absence de ponctuation et de majuscules de Desjeux, qui trahit son émotion… et sa modernité. Les adeptes de textos a-grammaticaux et a-ponctués apprécieront. Si la religiosité est explicite, elle n’est pas (seulement) due aux sujets religieux des tableaux de Raphaël. Ce n’est pas non plus celle que la marquise de Blocqueville retrouve en Italie, quelques années plus tôt [voir notre article ici]. C’est celle de la communauté artistique, qui exulte devant tant de savoir-faire et de beauté.

Desjeux varie les plaisirs et se rend quelques pages plus loin à la basilique Santa Croce, au Palais Bargello (musée), puis dans un grand parc, toujours à Florence (p. 48) : « L’après-midi tournée photographique Sta Croce au Bargello ensuite au Cascine où j’ai été dévorée par les moustiques ce qui m’a fait fuir un peu vite ». La peintre photographe ne se prend pas au sérieux et note avec humour la férocité des insectes italiens, indice d’un air peu pollué, pourtant.

Deuxième archive, un carnet écrit à l’encre violette, puis noire, puis écrit au crayon, parfois paginé. Il commence à la page 50 et n’est pas écrit jusqu’à la fin. 

Nous sommes à Sienne (p. 50) : 

(…) arrivée dans la pluie et le vent qui fait rage. Cela manque de charme (…), pension très bien après le déjeuner la pluie s’étant calmée mot illisible de reconnaissance autour de la ville qui est un bijou tout au moins ce qu’il y a de pittoresque, avec du soleil ce doit être très séduisant.

Le terme « pittoresque » est typique des récits de voyage du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle, avec le goût pour les ruines hérité de la période romantique (fin du dix-huitième siècle- début du dix-neuvième). Le pays étranger est vu à travers un prisme déformant d’exotisme. La voyageuse ou le voyageur ne retiennent que le côté amusant, distrayant du lieu visité. Elle et il ne creusent pas la surface de ce qui est vu.

Troisième archive, un carnet écrit à l’encre violette et noire, non paginé. La première date est celle du « 29 Mars 99 » et nous nous trouvons à Londres avec Desjeux :

Les musées anglais tout merveilleusement installés c’est fort clair, les tableaux de maître bien groupés ce qui rend la visite facile (…). La matinale Gallery se trouve sur la plus belle place de Londres Trafalgar Square (…).

Nous sommes loin des entassements de cadres dans les salles du Louvre de cette époque. La muséographie française ne songeait pas au plaisir de la contemplation des visiteurs et visiteuses.

Quatrième archive, un carnet écrit à l’encre violette puis noire, paginé à partir de la page 3.

Cette fois, direction la Hollande de l’automne 1898, avec l’appareil photo en bandoulière et devant les paysages :

« (…) nous regrettons de ne pas pouvoir faire des photographies, mais nous passons un peu vite (…). » (p. 2)

« Et voici les jolis moulins qui font leur apparition (…). » (p. 3)

« Caractère fait des photographies qui du reste ne donneront rien mot illisible étant faites avec le brouillard, ces appareils de photographie tous mot illisible un succès extraordinaire près des gamins qui nous suivent. » (p. 20)

Le pittoresque refait surface, avec son cliché du moulin qui nous fait reconnaître les Pays-Bas entre mille autres destinations touristiques. La description du travail photographique de Desjeux met en avant les contraintes météorologiques, ainsi que la rareté de ce travail artistique, qui attire la curiosité des jeunes générations.

Cinquième archive, un carnet écrit à l’encre noire puis violette, paginé.

Nous sommes au vingtième siècle, départ de l’Yonne, en gare de Laroche-Migennes :

19 août [dans la marge] Nous quittons Laroche à destination de Chambéry à 11h du soir par un bon train, mais des voyageurs ennuyeux avec cela au complet, si bien qu’en arrivant à Chambéry à 7h du matin nous sommes fatiguées repos à l’hôtel de la Poste et l’après-midi excursions aux Charmettes. La maison de J Jacques et de Mme de Warrens vieille petite maison très bien située et laissée dans l’état primitif avec les meubles anciens retour par la colline des Charmettes et la fontaine St Martin, fort jolie vue, mais quelle route ! 

Récit haletant – surtout sans ponctuation – d’une traversée ferroviaire bourguignonne-savoyarde, avec point de chute littéraire ancien d’un siècle et demi, c’est-à-dire assez nouveau. La culture de Desjeux est multiple et ne se résume pas aux beaux-arts.

Sixième archive, un album de cartes postales, d’envois d’ami·es à Desjeux : Londres, Vézelay, Saint-Georges (près de Nyons), Varsovie, Autriche, Allemagne, Angleterre, Italie, Italie, Italie (surtout Venise, Florence et Rome).

Nous suivons les changements d’adresse de Desjeux, de la capitale à la province :

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Emilie Desjeux, peintre et photographe icaunaise laïque », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=875

Interview de Delphine Lannaud

Tiphaine Martin – Qui est Emilie Desjeux ? 

Delphine Lannaud – Remarquable portraitiste, Emilie Desjeux naît en 1861 à Joigny, un bourg près d’Auxerre, dans un petit milieu de commerçants-artisans. La famille déménage à Paris, où la jeune fille suit un cours de dessin à l’Ecole Municipale et Spéciale de Dessin, puis assez rapidement les cours de l’Académie Julian, sans doute à partir de 1880. Elle devient l’élève de William Bouguereau dès son entrée comme professeur, en 1885. Le peintre la soutient et la cite souvent comme l’une de ses élèves les plus talentueuses.

Secrétaire des Artistes Français, elle expose dans leur Salon chaque année jusqu’en 1908. Surtout, elle s’engage très tôt pour réclamer l’entrée des femmes à l’Ecole des Beaux-arts et prend part à la fondation de l’«Union des femmes peintres et sculpteurs », avec Hélène Berthaux, pour soutenir les droits des femmes dans le domaine de l’art. C’est d’ailleurs au titre de son engagement qu’elle est promue officier de l’ordre des Palmes académiques en 1890.

 Célibataire, son talent lui permet de vivre de sa peinture. L’obtention d’une « mention honorable » à l’Exposition universelle de 1900, pour son Autoportrait, assoit sa réputation. Elle dispose d’un atelier puis ouvre à son tour au 108, rue du Bac puis au 21, rue de Visconti, un lieu où elle dispense son enseignement et prépare les jeunes femmes à entrer aux Beaux-Arts, où elles sont enfin admises à partir de 1896.

Emilie Desjeux fait de nombreux voyages, dont un en Hollande en 1898, pour visiter l’Exposition « Rembrandt » à Amsterdam. Ce qui ne l’empêche pas de passer régulièrement ses étés à Bussy (vers Joigny) où son père a racheté la maison familiale.

Elle se retire de la vie publique à 71 ans, en 1932, chez les sœurs de la Providence à Paris et décède à 96 ans.

T.M. – De quoi sont constitués les fonds Desjeux ? 

D.L. – Les carnets de voyage que vous avez pu étudier proviennent d’un fonds privé, exceptionnellement prêté aux Musées d’Auxerre, qu’il faut distinguer de nos propres collections. Il se compose de notes, de carnets de croquis, d’albums de cartes postales, de carnets de voyages, de lettres et de photographies… des témoignages tous rassemblés par un ami proche d’Emilie Desjeux.

T.M. – Des œuvres d’Emilie Desjeux ont-elles déjà été exposées à Auxerre et dans l’Yonne ? 

D.L. – Oui. Récemment à Joigny, en 2014, à l’occasion d’une exposition sur les artistes du Jovinien et à Auxerre, en 2018, pour célébrer l’acquisition de l’Autoportrait présenté à l’Exposition Universelle de 1900 par les Musées d’Auxerre.

Mais en 2005 déjà, une exposition des Musées d’Auxerre voulait faire redécouvrir l’artiste à travers l’une de ses œuvres les plus emblématiques : Le Banquet. Une oeuvre qui mérite d’ailleurs quelques mots… Emilie Desjeux reçoit, en 1906, la commande officielle de ce tableau témoignant, à Auxerre, du discours d’Emile Combes sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1904). Pour l’achever, l’artiste a principalement recours à la photographie et à de nombreuses esquisses, les personnalités et les membres du Conseil municipal d’Auxerre ne mettant guère de bonne volonté pour prendre la pose.

T.M. – Et hors du département ? 

D.L. – A ma connaissance, non. Le chemin est encore long pour faire connaître plus largement le travail des artistes femmes représentées dans les collections publiques de province. Le Musée d’Orsay a envisagé, me semble-t-il, de lancer un programme de recherches et une collecte de données sur cette thématique…

T.M. – Avez-vous des projets concernant la mise en valeur des fonds Desjeux ? 

D.L. – Comme je vous le disais, ce fond reste entre des mains privées. Nous souhaiterions toutefois, avec l’accord des propriétaires, poursuivre son étude. Je suis également attentive à tout ce qui pourrait éclairer certains pans de la vie de l’artiste, ainsi qu’à l’opportunité d’acquérir de nouvelles œuvres pour enrichir les collections auxerroises. Si un parcours dédié aux Beaux-Arts devait venir compléter nos salles d’archéologie, il est évident qu’Emilie Desjeux occuperait une place de choix illustrant la richesse de la production locale.

Delphine Lannaud

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Delphine Lannaud, «Interview de Delphine Lannaud », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/875

Texte Marquise de Blocqueville

La marquise de Blocqueville, diariste, peintre et écrivaine voyageuse – Interview de Stéphanie Guyot-Nourry

J’ai consulté avec grand intérêt quelques éléments du fond de la marquise de Blocqueville, qui se trouve à Auxerre (France, Bourgogne, Yonne, 89000). J’ai ensuite interviewé la conservatrice, Stéphanie Guyot-Nourry. Un grand merci à elle pour sa disponibilité.

Les éléments que j’ai consultés se composent d’abord d’un grand carnet vert, qui contient le journal intime de la marquise, à l’écriture penchée. Des fleurs séchées ont laissé leur marque sur les lignes tracées par la diariste.

Ensuite, un petit carnet bordeaux d’aquarelles (paysages, maisons, plantes, animaux) et de notes.

Puis, un petit carnet noir de notes de voyages, non paginé. 

La citation suivante nous montre le caractère affirmé de la marquise, lors d’un séjour en Normandie avec des proches :

 Rouen. Hôtel d’Angleterre, le mardi 6 8bre 1857. Je me suis levée bien lasse, et Marie ayant voulu aller au bain elles ne sont rentrées, à mon immense ennui, qu’après 1 heure. Mon caractère commençait à bouillonner !

Puis, un second petit carnet noir de notes de voyages, non paginé.

La citation suivante nous montre la ferveur religieuse de la marquise. Cependant, je n’ai pu déterminer, avec une première lecture rapide, s’il s’agit d’une citation de Cris à propos de mot illisible, évoqués par la marquise au début du carnet, ou les propos de la marquise, car il y a une sorte de guillemets tout au long des marges dans tout le carnet. Mais sont-ce vraiment des guillemets ?

La Rome chrétienne et catholique, enfin, domine tout pour mon esprit. Ou vit en commerce intime et familier avec Jésus, avec les apôtres, pour les entendre.

Puis, le manuscrit de Rome, récit de voyage paru en 1865, disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1075961/f4.item.texteImage Le manuscrit n’est pas paginé, mais abondamment raturé.

Enfin, deux petits carnets rouges de voyage enfermés dans un coffret, non paginés.

Extraits des carnets, au hasard :

  1. « Voici le soleil, et le soleil du midi et la route bien aimée, tout comme… ivresse et joie jadis ! … ah ! pourquoi vieillir ! (…) l’amour du midi est comme le prolongement de l’amour de moi-même tant il fait partie de mon essence ! »

  1. « Malade, j’ai traîné le matin, écrit cinq ou six lettres. »

J’ai choisi ces citations pour montrer les changements d’humeur de la marquise, ainsi que sa faculté d’analyse. Nous voyons également que ces alternances sont centrées sur le corps, un corps féminin type du dix-neuvième siècle, en proie à des humeurs mouvantes, tel que l’ont figé les romanciers et les médecins, sans analyses poussées des véritables causes de ces sautes d’humeur, à savoir les corsets du patriarcat.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « La marquise de Blocqueville, diariste, peintre et écrivaine voyageuse », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/836

Interview de Stéphanie Guyot-Nourry

Tiphaine Martin – Qui est la marquise de Blocqueville ?

Stéphanie Guyot-Nourry – Louise Adélaïde Davout voit le jour le 8 juillet 1815, à Paris, rue Saint Dominique, dans le grand hôtel d’Eckmühl.

Dès le 24 juillet, le maréchal Davout se retire, avec sa famille, dans son domaine de Savigny-sur-Orge. La petite Louise Adélaïde passe ses toutes premières années dans ce lieu qui demeurera pour elle un refuge, où l’image du grand homme est omniprésente.

La maréchale entend que ses filles aient la même éducation que les garçons. Aussi, les matières enseignées à Louise Adélaïde sont variées : mathématiques, histoires, langues étrangères, dessin, musique, latin…

Après le décès de son père en 1823, elle relate dans de petits carnets des événements privés (voyages, lectures, événements familiaux…) mais aussi des faits historiques ou des événements nationaux ou internationaux. Habitude qu’elle conservera tout au long de sa vie.

En 1835, elle épouse Edmond François de Couliboeuf, comte de Blocqueville, de 26 ans son aîné. Il semble que la félicité soit de courte durée. Ils se séparent en 1858. Le couple n’aura pas d’enfant.

Ce qui explique, qu’en 1869, elle décide de léguer à la Ville d’Auxerre, un ensemble d’objets et d’ouvrages, afin de créer un salle à la mémoire de son père.

Pourquoi Auxerre ? Le maréchal Davout a étudié au lycée militaire d’Auxerre, a été chef d’un bataille de volontaire de l’Yonne pendant la Révolution. De plus, la marquise de Blocqueville connaissait fort bien Maximilien Quantin, archiviste du département de l’Yonne et Amboise Challes, maire de la ville. Elle assurait, ainsi, à sa donation une caution scientifique et politique.

En 1868, elle emménage dans un hôtel particulier à paris, au 9 quai Malaquais. C’est dans ce lieu, qu’elle donne « Salon » et reçoit lors de somptueuses fêtes.

Elle voyage très fréquemment en Italie, Espagne, Angleterre ou au Moyen-Orient.

Elle écrit quelques romans. Son livre le plus connu demeure la publication d’un ouvrage consacré à son père Le Maréchal Davout raconté par lui même et par les siens.

Elle s’éteint à Paris, le 8 octobre 1892.

T.M. – De quoi est constitué le fond marquise de Blocqueville ?

S.G.N. – Le cœur de la salle d’Eckmühl est constitué d’objets ayant appartenu en propre au maréchal Davout, puis des objets ayant appartenu aux membres de la famille Davout sont venus enrichir la salle.

Les collections couvrent tout le 19ème siècle. Mais on peut noter des œuvres du 17ème et du 18ème siècle, notamment de remarquables tableaux ou pièces de moblier.

Ainsi, cette salle conserve un ensemble riche de 650 objets et 2500 ouvrages et manuscrits.

La collection du Maréchal Davout, prince d’Eckmühl :

Elle constitue le cœur de la collection avec des objets prestigieux : le manteau d’apparat, le glaive et la canne de cérémonie portée lors du sacre de Napoléon Ier en 1804, une console Jacob-Desmalter provenant de l’hôtel d’Eckmühl ou des correspondances de Napoléon au Maréchal, mais aussi des objets plus confidentiels comme un médaillon, renfermant des mèches de cheveux de son épouse et de ses enfants, porté sur les champs de bataille.

La collection de la Maréchale Davout, princesse d’Eckmühl :

Exception faite du costume de cérémonie porté par la princesse d’Eckmühl lors du mariage de Napoléon Ier et de Marie-Louise, les objets de Julie Aimée Davout nous invitent à entrer dans l’intimité de la famille : les lettres envoyées à son époux ou à ses enfants, son coffret de couture ou ses livres de comptes.

La collection de Napoléon-Louis Davout :

Ses portraits, sa correspondance, ses cahiers d’études et sa bibliothèque nous éclairent sur la personnalité du seul fils survivant du Maréchal Davout, resté dans l’ombre de son illustre père.

La collection de Louise Adélaïde de Couliboeuf, marquise de Blocqueville :

Ses pièces de mobilier, ses bijoux, sa correspondance, ses cachets, ses carnets de notes ou ses albums de voyage sont prétextes à un voyage dans le temps, un voyage dans le XIXème siècle.

T.M. – Quelles ont été les expositions consacrées à la marquise de Blocqueville hors Auxerre ?

S.G.N. – Aucune à ma connaissance.

T.M. – Quels sont les ouvrages consacrés à la marquise de Blocqueville ?

S.G.N. – Aucune bibliographie de la marquise de Blocqueville n’a été publiée.

T.M. – Quels sont vos projets de mise en valeur du fonds marquise de Blocqueville ?

S.G.N. – Les collections seront mises à l’honneur dans l’exposition consacrée à Napoléon Ier qui se tiendra à La Villette en 2021.

Prêt de trois objets : le manteau la ceinture, le glaive et la canne de cérémonie que le maréchal Davout a porté lors du Sacre de napoléon en 1804 ainsi qu’un bicorne appartenant au maréchal Davout dit »Bicorne d’Auerstadt ».

Exposition sur le Japonisme (programmée pour 2022). Seront présentés notamment des albums originaux d’Hokusaï et d’Hiroshige.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Stéphanie Guyot-Nourry, « Interview de Stéphanie Guyot-Nourry », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/836