Archives par étiquette : Pittoresque

Loti VADMC.001

Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte

Article issu de notre introduction, de notre lecture et de notre quatrième de couverture d’un ouvrage réunissant Suleïma et La Mosquée verte, qui aurait dû paraître aux éditions Passage(s), dans notre collection « Vagabondage(s) », en 2016.

Commençons par l’étoffe du livre, la quatrième de couverture :

« “Où se trouve cette mosquée verte ?” se demandent la lectrice et le lecteur. “Et pourquoi donc est-elle verte ? Loti serait-il devenu architecte ?”

“Non pas ! Il livre ses impressions d’un voyage à Brousse.”

“Vous exagérez ! On dit la brousse ! Et depuis quand Loti le marin se prend-t-il pour un Livingstone ?”

“Cher lecteur, chère lectrice, Brousse est une ville turque. Loti la décrit et surtout le quartier de sa mosquée, où il se trouve bien, si bien. Il est aussi allé en Algérie, où il a rencontré successivement une petite fille, Suleïma, puis une tortue. Il a ramené la tortue avec lui, mais n’a pas oublié la fillette, qu’il a revue.

Lisez, cher lecteur, chère lectrice, vous verrez, vous serez vous aussi captivés par cette ville turque et par les aventures de Loti en Algérie. »

Continuons par notre introduction :

Une mosquée verte, une petite Algérienne devenue grande, une tortue : voici les éléments principaux, les héros qui portent les deux récits que vous allez lire. Nous voyageons avec eux dans l’espace et dans le temps, de Brousse (Turquie) à Oran (Algérie), en passant par Rochefort (France), de 1869 à 1894. Nous repartons dans le temps de lenfance de Loti. Bien sûr le marin ne peut sempêcher, aussi, d’évoquer lombre chérie d’Aziyadé, lamante morte sur les rives du Bosphore en 1877.

Suleïma nous plonge même dans l’enfance de l’écrivain, avant de retracer les étapes de son âge mûr, dans un mouvement de va-et-vient assez subtil, dû à la nostalgie qu’éprouve constamment Loti, qu’il soit dans sa maison natale de Rochefort, à Oran, à Alger ou dans le désert. Dans La Mosquée verte, c’est Loti l’amoureux éternel de la belle Azyadé qui se présente à nos yeux, c’est le converti à l’islam, le Français respectueux d’une autre tradition religieuse que la sienne, qui marche dans Brousse, dans le nord-ouest de la Turquie.

Dans Suleïma se dessine également l’image d’un homme à la virilité peu assurée, pas autant triomphante que le veut l’époque. Loin des « surmâles » chers à Barbey d’Aurevilly et à Alfred Jarry et de l’agressivité du colon type, Loti dessine les traits d’un homme qui s’interroge sur son pouvoir auprès des femmes et qui se laisse tenter malgré lui par une nouvelle aventure. Le métropolitain transforme sa visite à une prostituée algérienne en ébauche de roman courtois, voire biblique. Le couple Suleïma Loti se mue pour quelques heures en une Ève et un Adam éloignés du « progrès de la civilisation » et retrouve l’innocence et l’intensité amoureuse des premiers âges, moins leur brutalité. Plus tard, Loti tente de porter secours à sa dame lorsque celle-ci se trouve en situation de détresse. Mais la machine judiciaire est implacable et aveugle aux violences subies par les femmes au sein de leur couple. Loti repart d’Algérie le cœur lourd.

La Mosquée verte est plus apaisée, même s’il s’y trouve également un refus farouche de la modernité. Le voyageur nous fait goûter à un refuge où tout est tranquillité, apaisement et beauté. Dans cet espace reculé, les différents ethniques sont abolies grâce au partage d’une sensibilité religieuse identique, celle de l’islam. Loti s’est posé comme croyant mahométan contre le protestantisme de son enfance et contre le catholicisme de la France de son époque, choquant les Charentais par la mosquée qu’il fait construire dans sa maison à Rochefort.

Le voyageur éprouve à l’égard de cet endroit des sentiments mêlés, dont nous trouvons un écho dans Suleïma. Que la vie est triste et fade loin du soleil algérien ! S’il n’y avait pas la tortue, comment ne pas croire que l’on a rêvé ? Et comment s’accommoder d’une existence retirée, rechignée, sans galops dans le désert, sans terrasses de café où goûter la chaleur du mois de mars ? Pourtant… pourtant, qu’il est doux d’être auprès de sa mère et de sa grand-tante Berthe, de remuer de paisibles souvenirs d’enfance, de se souvenir de ses terreurs dans les escaliers noirs, si noirs et peuplés de morts goulus, prêts à mordre dans la tendre chair enfantine. Mais non, tout cela est finalement trop triste, trop vieux surtout. La grand-tante Berthe a quatre-vingt-dix ans, elle ne bouge plus de son fauteuil, et ne s’intéresse qu’à son passé.

Il vaut mieux retourner en Orient, pour se couler avec les Anatoliens le long d’un mur chauffé à blanc, pour regarder le paysage. Ce qui retient d’abord l’attention du marin, ce sont les flèches des mosquées. Elles sont multiples à Brousse, surnommée la « Ville aux cinq cents mosquées » par les Turcs1. Ces mâts religieux frappent la vue, qui dérive ensuite sur les différentes strates du décor. Contrastant avec le blanc des mosquées, le vert des plantes s’étend jusqu’aux montagnes, devenant bleues à leur contact mauve, dans un sublime dégradé chromatique. Et que dire de l’air, si ce n’est qu’il enivre de son parfum de cyprès et de roses. La Perse païenne surgit dans ce mélange propre à faire chavirer n’importe qui, et plus encore un Européen qui regrette de n’être pas né Turc. Le « bocage funéraire » d’une mosquée devient savane africaine, mais savane douce, paisible malgré la tristesse du cimetière qu’elle contient. La verdure se mélange aux tombes, aux chants des oiseaux et à l’eau des fontaines.

Dans le monde agité et bruyant où nous vivons aujourd’hui, comment ne pas savourer cette retraite avec Loti ?

Terminons par notre lecture (analyse de l’œuvre) :

Pierre Loti n’a pas fini de nous fasciner. Mais quel Loti ? Loti l’Oriental ou Loti le Rochefortais ? Loti le marin ou Loti le marcheur ? Loti l’arpenteur ou Loti le contemplatif ? Et surtout, Loti le passéiste ou Loti homme de son temps ?

Les manuels de littérature ont figé dans l’inconscient collectif l’image d’Épinal d’un doux rêveur, perdu dans un Orient de pacotille et dans les brumes charentaises. Julien Viaud, dit Pierre Loti, aurait tracé des aquarelles tout justes bonnes à être lues par des bourgeoises et petites-bourgeoises provinciales, dans cette Belle Époque fière d’elle-même et du bien-fondé de la colonisation. De là, cet auteur régionaliste (autre mot infâme) serait tombé dans le domaine de la littérature enfantine, autre groupe honni de ces critiques sérieux qui font la pluie et le beau temps depuis trop longtemps.

Le vingtième, puis le vingt-et-unième siècles, sûrs de rien et habitués à ne voir que les signes d’un texte et à reléguer aux oubliettes toute histoire qui ne rentre pas dans les cases étroites de leur esprit fermé à la richesse de la littérature, se gaussent fort de récits qui plongent leurs racines dans le vécu de l’auteur-narrateur et qui sont, bien entendu, situés dans un temps et une époque bien précises, quand bien même ce vécu est transformé par la magie du sujet et du style.

Laissons-nous prendre avec bonheur aux filets du conteur, qui nous ramène à nous-mêmes, par le biais de deux histoires en terres lointaines.

Les douceurs orientales

Être oriental, pour Pierre Loti, est bien plus qu’une pose à destination de ses contemporains et de la postérité. Nous nous promenons avec lui dans ce désert algérien printanier, égayé de rares fleurs, nous prenons aussi avec lui des « petites carrioles turques2 ». Il goûte véritablement la manière de vivre extra-européenne. Le principal attrait de Loti réside dans les descriptions de paysages : décrire encore et encore la beauté des villes d’Orient, le glouglou des fontaines, l’air embaumé du parfum des roses, la blancheur des villes, des fleurs entre deux rocs, les « flocons gris3 » des nuages, la lumière sur toute chose, l’espace partout. Espace urbain et grandes étendues sont également louées et appréciées, sauf les lieux familiers.

Loti parle rarement avec les autres, français·e, européen·es ou autochtones, il préfère la méditation silencieuse et solitaire. Les rêveries portent autant sur les voyages déeffectués que sur l’envie de repartir. C’est le « souvenir déchirant de ce Stamboul d’où j’ai apporté toutes ces choses4. », c’est que « la Turquie est le vrai pays de l’égalité, galité devant la contemplation et devant le rêve5. » Ce pays que le marin a élu comme terre où il fait bon vivre et aimer est aussi le lieu où apprécier le silence : « (…) tant de lieux de paix et de rêve (…)6 ». Presque rien ne trouble le songe, le décor est à l’unisson de la recherche de tranquillité du voyageur. Il fait bon rêver à l’Ailleurs, goûter et partager la paix religieuse et le paysage :

Quelle conception haute et sage ils ont de la vie, ces gens-là ! Considérer comme transitoires les choses dici-bas ; espérer en Dieu et prier ; se créer très peu de besoins, très peu dagitations, et jouir le moins brièvement possible de ce qui est dune vraie beauté sur terre : les printemps, les matins limpides et les soirs d’or7.

Il fait chaud, il fait bon, il fait doux. Les oiseaux chantent, les fontaines glougloutent, l’herbe est moelleuse, aucun fantôme ne surgit entre les tombes, pas même l’ombre tendre d’Aziyadé, jamais loin du cœur du baladin. Loti en profite d’ailleurs pour rappeler à son public qu’il est l’auteur de cette œuvre de 1879, célébrée par les critiques et acclamée par un lectorat toujours plus vaste. De l’intét de promener sa plume dans des lieux identiques…

Il apprécie plus que tout la politesse et la courtoisie des Orientaux :

Vraiment, ceux qui nont rencontré les Turcs qu’à Constantinople, ou dans dautres ports déjà déflorés par notre contact, ne les connaissent pas ; cest dans les petites villes moins fréquentées de l’intérieur quil faut venir pour apprécier leur hospitalité ouverte, leur courtoisie parfaite, leur délicatesse et leur scrupuleuse honnêteté8.

Comme en Algérie, l’arrivée et/ou la conquête des Européens ont altéré le naturel bienveillant et accueillant des autochtones, surtout dans les endroits de commerce et de guerre que sont les ports. L’innocent autrefois a disparu :

D’ailleurs, on l’a encore gâtée, cette Algérie, depuis seulement dix ans que je la connais (…) Ici, la couleur est déjà frelatée, et il y a des gens en burnous qui entendent l’argot de barrière ; on réussira bientôt à faire de ce pays quelque chose de banal et de pareil au nôtre (…)9.

Le pittoresque, la couleur locale, l’exotisme en un mot, a été effacé. L’autre doit rester étranger et ne pas ressembler à celui qui le contemple.

Il est vrai que l’écrivain n’évite pas quelques écueils propres à la littérature de voyage de son époque. Cette fin de siècle est fière de son empire et n’a aucune gêne à proclamer qu’elle a une « mission civilisatrice » auprès des « peuples inférieurs ». Les métaphores animalières fleurissent sans complexes sous la plume de nombreux écrivains, dont Gobineau, l’auteur de l’infecte Essai sur l’inégalité des races humaines (paru entre 1853 et 1855), mettant en branle tout un florilège raciste qui perdure jusqu’à nos jours. Loti n’hésite pas à comparer la petite fille Suleïma à un « singe », lorsqu’elle « croque » les morceaux de sucre généreusement offerts par le voyageur à cette fille de vendeur de babouches10. Mais le romancier en reste là, heureusement, et succombe dix ans plus tard au charme d’un sourire « doux et bon11 », loin des artifices dus à sa condition de prostituée, parle avec elle et a une aventure avec elle.

Loti ne se pose pas en défenseur des droits des femmes à ne plus être esclaves sexuelles, mais souligne la dégradation morale où conduit la misère – et peut-être le système colonial. Il se plaît à croire (comme beaucoup de clients de prostituées), que l’ultime baiser que Suleïma lui donne est un baiser d’amour :

Que me voulait-elle, la pauvre petite perdue ?Elle savait bien que je n’avais plus d’argent et que d’ailleurs je ne reviendrais plusLe baiser d’adieu qu’elle vint me donner là, et que je lui rendis avec un peu de mon âme, je ne l’avais pas acheté. D’ailleurs il n’y a pas de louis d’or qui puisse payer un baiser spontané qu’une petite fille charmante de seize ans vous donne. Tous deux, sans le vouloir, nous avions un peu joué Rolla12

La référence au poème de Musset (publié en 1857) idéalise la rencontre entre l’adolescente mineure et le plus si jeune Français. Alfred de Musset, qui décrit les débauches d’un jeune homme, Rolla, qui se suicide auprès de sa très jeune maîtresse Marie car il est ruiné, sert de caution culturelle. Loti n’est pas un simple marin en goguette qui se paye une fille dans chaque port, c’est un homme gracieux et mélancolique, victime de son siècle désenchanté. L’appel à Musset efface aussi la différence ethnique. Ce ne sont plus seulement une colonisée et un colon qui passent plusieurs heures sexuelles ensemble, avec la prostitution qui renforce la prise de pouvoir du mâle européen vis-à-vis de la jeune femme algérienne, c’est aussi et surtout pour l’auteur une histoire d’amour ébauchée et abandonnée, comme il a déjà dû, par le passé, abandonner une autre belle éplorée, sur d’autres rives lointaines…

Dans cet épisode sexuel somme toute banal pour n’importe quel touriste d’hier et d’aujourd’hui, l’écrivain est aussi bien de son époque. L’essayiste Simone de Beauvoir analyse avec son acuité habituelle le rapport des écrivains qui voyagent avec les colonies et les terres étrangères en général, par le biais des femmes :

(…) les baisers dune bouche exotique livreront à l’amant un pays avec sa flore, sa faune, ses traditions, sa culture. La femme nen résume pas les institutions politiques ni les richesses économiques ; mais elle en incarne à la fois la pulpe charnelle et le mana mystique. De Graziella de Lamartine aux romans de Loti et aux nouvelles de Morand, cest à travers les femmes quon voit l’étranger tenter de s’approprier l’âme dune région13.

Nous retrouvons l’assimilation antique entre LA Femme et la Terre. La femme colonisée prostituée devient la preuve de la défaite d’un peuple et de la victoire d’un autre. Le colon n’a pas en face de lui un être indépendant quoique assujetti par la défaite des siens -, mais un être doublement humilié et humble. Et plus tard, l’histoire amoureuse de Loti et de Suleïma se diluera dans un drame juridique à la Simenon. Autre scène de couleur locale que nous devons interroger, celui d’un mariage entre colons :

(…) une noce de colons qui passait, avec une belle mariée en blanc et un violon en tête. Tout cela nous avait même paru un bizarre assemblage de choses : un village d’Algérie, une soirée d’hiver très froide, et une pauvre noce campagnarde défilant gaiement en musique, au crépuscule, devant des Bédouins et des chameaux14.

L’écrivain assemble les différents éléments du décor comme un artiste cubiste qui aurait lu Maupassant. Cependant, il ne fait aucun commentaire, sauf pour indiquer sa surprise de voir une scène typiquement française dans un cadre étranger. Est-ce pour indiquer que les colons sont parfois aussi pauvres que les colonisé·e? Ou que les us et coutumes françaises perdurent et ne s’altèrent pas au contact des Algérien·ne? Au vu du manque de racisme revendiqué chez Loti, nous trancherons par le souci de croquer une scène inhabituelle.

Quitter son pays natal est s’arracher à la vieillesse des siens, redonner un coup vif de pinceau à ses souvenirs :

Comme ici mon imagination s’obscurcit et s’éteint !Mes souvenirs des pays du soleil s’éloignent, s’embrument, prennent les teintes vagues des choses passées. (…) C’est donc vrai, qu’il y a encore au monde de l’espace et du soleil15.

Se retirer en permission chez soi est fermer la porte au vécu à l’étranger. Loti se métamorphose en Capitaine Fracasse  revenu de Paris et rêvant à ses aventures extraordinaires au coin de son maigre foyer (1863). Et qui sera l’Isabelle qui tirera l’ex-marin de son ennui provincial ? C’est aussi que le goût de l’aventure et de l’Ailleurs est plus fort que tout :

Mais qu’y faire ? Il y a toujours ce vent d’inconnu et d’aventures qui nous talonne tous, et sans lequel notre métier ne serait pas possible ; quand une fois on a respiré ce vent-là, on étouffe après, en air calme ; toutes les choses douces et aimées, après lesquelles on a soupiré ́quand on était au loin, deviennent peu à peu monotones, incolores ; et, sourdement, on rêve de repartir16.

Il faut à Loti le changement constant des voyages, le piment des (re)découvertes et l’amplitude des grands espaces. Il ne respire bien qu’Ailleurs.

L’Orient est aussi le pays de la lumière, du soleil :

Étrange rajeunissement que le grand matin apporte toujours aux sens dans les pays du soleil, et qui n’est peut-être rien, après tout, rien qu’une sensation fausse et un mirage de vie(…) ce matin, nos fenêtres ouvertes au clair soleil, nous nous étions dabord émerveillés de voir tout apparaître (…)17.

La lumière orientale fait l’effet d’un philtre de jeunesse, comme dans un conte. Les mots « lumière, lumineux, soleil » reviennent comme un leitmotiv de l’enivrement de Loti à se trouver dans ses pays d’adoption. C’est aussi que l’étranger ramène l’écrivain à sa jeunesse :

Et, là, auprès de ma vieille tante, je me perds dans des rêves bizarres de vieillesse et de mort (…) Peut-être est-ce parce que je m’y sens encore étonnamment jeune que j’aime tant ce pays18.

Le retour aux racines familiales est plus une plongée vers l’obscurité du dernier sommeil qu’une étape apaisante. De ce côté-ci des mers, dans la mère-patrie, le retour vers le passé est mortifère.

Le refus du Progrès

Ces deux histoires constituent un témoignage passionnant et contrasté des mutations de la fin du dix-neuvième siècle, de cette fameuse « révolution industrielle » qui a bouleversé les rapports entre les peuples autour du monde.

Pierre Loti exprime à maintes reprises son chagrin du progrè: progrès de la « civilisation française/occidentale » dansSuleïma, qui détruit les particularités de l’Afrique du Nord, progrès des transports qui fait retentir dans le ciel de Brousse les sifflements perçants des trains :

(…) je me mis à sourire aussi de sa moquerie discrète. Le chemin de fer ! le petit chemin de fer à voie étroite qui, depuis une année, relie Brousse à l’un des ports de la mer de Marmara19.

Oui, Pierre Loti le Français connaît bien cette avancée technique, contrairement au Turc qui lui est supérieur car ignorant du modernisme et heureux de cette lacune. Il prône la lenteur contre la rapidité et inverse l’échelle des valeurs en vogue à son époque. Pour lui, l’Orient est supérieur à l’Occident.

Le voyageur se lamente, comme beaucoup d’écrivains-voyageurs de son époque, sur la destruction du monde ancien à l’étranger :

À Oran, on ne trouve pas, comme à Alger, de ces belles habitations mauresques d’autrefois, qui gardent dans leur décrépitude le charme de leur splendeur morte. Cette maison de Suleïma est sordide et misérable20.

Il se plaint de la disparition du pittoresque, c’est-à-dire de ce qu’il voit de manière superficielle lorsqu’il passe. Ou est-ce une manière indirecte de souligner la présence négative des colons et l’appauvrissement consécutive des colonisé?

À l’inverse, il apprécie la permanence de l’Antiquité dans l’espace urbain :

Au crépuscule rose, nous redescendons, le long des murailles byzantines qui entourent la Brousse dautrefois, débris encore imposants, de carrure presque cyclopéenne21.

La démesure des ruines participent du dépaysement et de la dimension respectable car ancienne et immuable de la ville.

Comme Théophile Gautier en Espagne, Pierre Loti souffre de la progressive indifférenciation des endroits :

D’ailleurs, on l’a encore gâtée, cette Algérie, depuis seulement dix ans que je la connais, et c’est plus loin dans le Sud qu’il faudrait à présent aller la chercher. Ici, la couleur est déjà frelatée, et il y a des gens en burnous qui entendent l’argot de barrière ; on réussira bientôt à faire de ce pays quelque chose de banal et de pareil au nôtre, où il n’y aura plus de vrai que le soleil22.

Ce lamento est celui d’un passéiste. Ce goût pour les cartes postales léchées, qui permet d’ignorer la souffrance des pauvres et des colonisés, est politique. Il n’est pas anodin que l’écrivain pointe d’une plume acide ce qu’il nomme « belles théories égalitaires » :

Et nous ignorons complètement la fraternité quils pratiquent, nous, les promoteurs des belles théories égalitaires qui aboutissent à la marmite explosible, après nous avoir fait passer par la duperie honteuse et bête d’une aristocratie dargent23.

Le pittoresque aboutit à une pensée réactionnaire et à une condamnation de la République et du capitalisme, sur fond d’attentats anarchistes.

Ce que Loti condamne également est la rapidité du monde moderne, son agitation. Ce que goûte Loti, en revanche, est la permanence des traditions :

(…) un vieil Iman comme il en apparaît dans les contes orientaux, si vieux, si vieux, que lorsquil était immobile, il semblait à peine vivre. Longue barbe blanche et longue robe blanche. Sur le tapis rouge, personnage tout blanc, il était assis à té des autres, continuant un rêve commencé depuis près dun siècle24.

L’écrivain en appelle à l’imaginaire oriental du lecteur, aux Mille et une nuits traduits par Antoine Galland au début du dix-huitième siècle, tradition qui sera plus tard reprise par Claude Farrère dans Shahrâ sultane et la mer (1931). La pérennité dans l’attitude de l’imam et son âge avancé indique la stabilité et la respectabilité de la civilisation qu’il représente. Et toujours l’invitation au rêve de la part des Orientaux…

Il sourit à la permanence et à l’immuabilité de la joie des bambins :

(…) quatre petites filles de six à huit ans, délicieusement jolies, entrèrent dans le préau. Leurs robes longues avaient des couleurs éclatantes de fleurs ; des petits voiles de mousseline blanche peinturlurée, posés sur leurs cheveux teints au henneh, les coiffaient drôlement. (…) à té des Imans graves, elles se déchaussèrent, firent un tas de leurs socques et de leurs babouches ; puis se mirent à sauter par-dessus, à cloche-pied, en chantant une chanson lente. (…) des enfants () jouent, des enfants qui ont de beaux yeux pleins de la joie dexister25.

Le monde religieux et profane cohabitent sans heurts et sans interdits du jeu de la part des religieux.

Loti n’est pas féministe et il ne prend pas ici parti clairement contre le voile intégral de couleur noire (contrairement aux Désenchantées). Il se réjouit de manière sensuelle de la clarté et de la joliesse des courts carrés que les Turques se mettent coquettement sur la tête, ni plus ni moins qu’il noterait la forme et la couleur d’un chapeau féminin français. À cette époque, Françaises et Turques sont soumises aux mêmes codes de bonne tenue : le cheveu doit être couvert lorsque les femmes se trouvent dehors, sous peine de passer pour une femme de mauvaise vie (prostituée ou femme du peuple, c’est tout un à cette époque).

Pour un public du vingt-et-unième siècle, cette petite fille qui joyeusement saute à la corde fait irrésistiblement songer à l’héroïne de Djinn la malice de Jacqueline Cervon (publié en 1972), bientôt contrainte à un mariage avec un homme bien plus âgé qu’elle et qui doit porter un long voile dans les rues d’Ispahan26. Nous nous interrogeons sur le sort du personnage de Loti : sera-t-elle cloîtrée dans le harem ou aussi « libre » que ses consœurs européennes, qui ne sont pas des citoyennes et qui font en grande majorité des mariages d’argent ? Ou deviendra-t-elle une prostituée, offerte à ses compatriotes et aux touristes étrangers contre monnaie sonnante et trébuchante ? D’autant que le passant européen hypersexualise les fillettes, dans lesquelles il voit « (…) détout le mystère et tout le charme des femmes orientales27. » L’auteur se concentre sur le regard de ces petites filles, mais il y plaque aussitôt le cliché bien connu du caché oriental, faisant perdre toute individualité aux enfants, qui ne sont plus que des représentations, des simulacres.

Refuser le monde d’aujourd’hui et se réfugier dans le monde d’hier est aussi une façon de se mirer avec complaisance dans la lunette du passé. Au-delà de la stratégie commerciale visant à fidéliser son public en rappelant des œuvres ultérieures (Azyiadé, encore et toujours), l’auteur construit un univers centré sur sa jeunesse, sur son agilité à parcourir monts et vallées, sur sa virilité qui fait tourner bien des têtes.

L’univers mélancolique de Loti ne lui offre que des sentiments teints de tristesse. Cependant, ce vague à l’âme n’est pas sans charme :

Rien de triste lugubrement, mais plutôt une mélancolie apaisée et douce, dans cette scène de mort (…) Cette vallée (…) avait une mélancolie tranquille et suave avec ses grands arbres dépouillés et ses orangers en fleur. (…) Je regardais toutes ces choses familières à mon enfance avec une mélancolie douce (…) dans certaines contrées de l’Orient (…) sa présence continuelle [du soleil] me cause une mélancolie inexprimable, plus intime et plus profonde que la tristesse des brumes du Nord28.

L’humeur du voyageur teinte ce qu’il voit d’un voile suave, propre à enclencher la méditation et la rêverie du lecteur. Le public se met volontiers à la place du « moi » lotien, qui emprunte à Nerval son « soleil noir de la mélancolie ». Il s’interroge avec l’auteur sur ce besoin foncier de considérer le monde avec distance, tout en se laissant aller au spleen, humeur si à la mode à la fin du dix-neuvième siècle, remous de l’âme inquiète devant les changements et vapeur apolitique.

Partir ou rester

Loti nous fait réfléchir sur l’envie et le besoin d’être ailleurs, mais aussi sur la tristesse que peut renfermer le foyer. Entre Balzac et Gide, il nous montre la sensation d’étouffement que peut provoquer des êtres pourtant chéris, mais ô combien tristes et terre-à-terre. Sans compter que le climat pluvieux de la Charente renforce par contraste la luminosité des grands espaces algériens et turcs . Le gris des nuages rochefortais accroche les souvenirs de là-bas, là où se trouve l’aimée, là où il y a des coupoles et non des clochers, des petites filles qui jouent devant des imams, en somme la douceur de vivre loin du bruit et de l’agitation. L’auteur marque ainsi son ennui du foyer maternel : « C’est là l’impression la plus décevante de toutes : sentir qu’on s’ennuie au foyer de famille !… (…) comme il me paraît terne et pâle, vu d’ici, ce temps que je viens de passer au foyer de famille29 »

Cependant, il éprouve la nostalgie de son enfance et de sa naïveté, monstres compris.

Il regrette son innocence enfuie, dans un autre retour sur lui-même, que d’aucuns pourraient qualifier de nombrilisme. Rien ne parvient à le retenir dans sa carrée rochefortaise, pas même la reconstitution des lieux qu’il a jadis traversés :

Pourtant ce n’est pas l’Orient, tout cela ; j’ai eu beau faire, le charme n’y est pas venu ; il y manque la lumière, et un je ne sais quoi du dehors qui ne s’apporte pas. Ce n’est pas l’Orient, et ce n’est pas davantage le foyer ; ce n’est plus rien30.

Composer un tableau avec des objets rapportés et entrer dans le tableau ne permet pas de retrouver les sensations vécues là-bas. Ce ne sont que des représentations, pas un vécu retrouvé dans son intégralité, les tentures et des objets restent un décor. Il faut être dans le pays même pour rentrer dans son ancienne vie, odeurs comprises :

Et je retrouve ici tous ces souvenirs oubliés ; ils sortent des feuilles des chamœrops et des aloès, ils me reviennent dans toutes ces senteurs de plantes31.

Il faut que le voyageur se rende sur place pour que les effluves lui remettent son passé en mémoire.

Ce qui manque au décor pour qu’il devienne vivant, c’est une femme. Pas seulement l’aimée, la toujours désirée, l’image de la perfection-même puisque à jamais intacte par la mort. Mais une femme, « un idéal féminin en toute simplicité », pour parler comme un autre habitant, temporaire, de Rochefort, le marin Maxence des Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967), égayerait son existence et le rajeunirait :

Ce qui me manque au foyer, c’est l’élément jeune, c’est quelque chose qui réponde à ma jeunesse à moi32.

Le philtre de l’amour est assez puissant pour faire d’un homme mûr un jeune homme. Le portrait du mélancolique ne serait pas complet sans désir d’amour ou amour insatisfait. L’acteur égyptien Omar Sharif, qui avoue à Jacques Chancel, le six octobre 1976 avoir meublé une maison et attendre la femme qui l’habitera33, imite-t-il sans le savoir l’écrivain du siècle précédent ?

Plutôt que de ruminer, tel les vaches de son pays, Loti repart, pour notre plus grand plaisir. Une pause trop longue ennuierait le lecteur en lassant son attention. Il est préférable de l’emmener au loin, dans un décor plus ou moins enchanteur, plus ou moins teinté de féerie, où il verra son héros méditer moins à vide et dans des paysages exotiques.

Ce qui frappe chez Loti est son respect de l’Autre. Sans exclure un inconscient raciste, il va à la rencontre des étrangers et ne reste pas dans un groupe franco-français. Au contraire, nous le voyons se fâcher avec un ami et ne pas frayer avec les colons, qui sont un élément parmi d’autres du pittoresque. Il s’est assimilé à la culture turque à tel point qu’il en garde les us et coutumes lorsqu’il se trouve en France :

(Je déteste les chaises. Plumkett dit même que c’est là un des indices de ma nature et de mes mauvaises fréquentations : ne savoir plus m’asseoir comme tout le monde, et toujours m’étendre ou m’accroupir comme font les sauvages34.)

Le réflexe raciste de trouver les manières de l’autre étranges, car non coutumières, vient d’un ami et non pas de l’écrivain. Il invite son lecteur à réfléchir à ses propres comportements. L’auteur n’est plus uniquement dans du narcissisme et dans une posture mondaine. Il revendique une manière de vivre spécifique, qu’il présente comme une ouverture sur une existence au quotidien plus confortable que celle de son pays. Un de ses buts est d’être au cœur d’un changement, d’une globalisation commençante.

Un pas supplémentaire est franchi vers l’Autre par Loti lorsqu’il parle sa langue : « (…) je causais en turc avec les Imans (…)35 » Entrer dans une langue inconnue est faire l’effort de comprendre les nuances de l’altérité et de faire résonner dans sa bouche les mots qui décrivent ce que l’on voit et ce que l’on ressent. On devient semblable sinon totalement identique à la culture qu’on a choisie, on s’y installe. En outre, la méfiance de celui qui est visité par un étranger tombe plus aisément :

Et dé, entre nous, une sympathie sest nouée ; ils ont compris sans doute que nous sommes presque des Orientaux, nous dont les côtés tourmentés leur échappent36

Immédiatement, un rapport de confiance entre l’habitant et le touriste s’instaure, grâce à l’effort du voyageur. L’écrivain se présente en liberté, dans le respect total de l’Autre.

Il n’est pas anodin que Loti fasse intervenir des religieux dans sa progression vers l’Autre. Le temps des prostituées semble révolu, place à la pure contemplation de la beauté terrestre et l’envol vers la méditation. Après le changement du langage du corps, l’adéquation spirituelle avec l’autre. Dans La Mosquée verte, le recueillement est le terrain d’entente qui permet d’être accepté comme même et non plus comme touriste violeur de terres. La religion est-elle un refuge pour Loti, des années après son échec sentimental ? Ou est-ce une preuve de fidélité supplémentaire envers la morte ? Cette méditation passe d’abord par le partage silencieux avec les imams de la mosquée. Les âmes se rejoignent, le partage d’un même idéal s’instaure. Cette haute spiritualité est également due à l’adéquation qu’il trouve entre sa méditation et le paysage qui l’entoure. En cela, Loti est très proche des Romantiques, qui voient dans le spectacle de la nature un reflet de leur état d’esprit. La paix des lieux invite son âme et celle du lecteur à se dilater. La tranquillité intérieure se reflète dans la beauté du paysage, où prédominent les édifices religieux.

Être en Turquie, c’est être dans le pays d’islam, selon Loti. Sa vision de cette religion est à la fois lisse et vague. Il ne parle pas du tout du texte coranique et de ses préceptes, il préfère se concentrer sur les rites et sur le mode de vie qui découle de l’attachement à ce monothéisme :

(…) on apportait les narguilés, le café, les petits sorbets. () Et comme nous voulions en cueillir, de ces roses : “Attendez !” dit l’Iman. Il disparaît derrière les branches, puis revient bientôt nous en rapportant dautres, dabsolument embaumées, de celles qui servent à composer lexquise essence orientale37.

Le religieux fait un geste d’hospitalité envers les visiteurs. Ce geste est la quintessence de la tradition antique d’accueil, puisque la rose a été défini par le voyageur comme le symbole de la Turquie. L’écrivain est fasciné par les signes plus que par la lettre. Il nous présente un islam de l’apaisement et apaisé. L’écrivain se range du côté des Orientaux plutôt qu’avec les Occidentaux. Il n’est pas, il n’est jamais, un chevalier français portant le saint Graal du progrès et de la « civilisation chrétienne » dans des contrées exotiques.

Ce qu’il décrit est un monde de l’exil, plus ou moins volontaire :

Le nègre nous apprit quil était du Soudan occidental, mais quil ne se rappelait plus sa patrie, ayant été amené tout petit à la Brousse. LAlgérien nous conta quil était venu ici à la suite dun pèlerinage à la Mecque, sans trop savoir pourquoi, par fantaisie de nomade, peut-être : mais à présent il regrettait son pays, quitté depuis deux années, et souhaitait dy revenir. Il se trouva que mon compagnon de voyage, H. de V…., qui jadis fut aussi mon compagnon au Maroc, avait habité son village, connaissait sa tribu, son caïd, ce dont l’exilé fut touché jusquaux larmes. Alors une conversation en arabe sengagea entre eux deux (…)38.

L’écrivain fait éclater ici la surface lisse de la Belle Époque, telle qu’elle est vue par la bourgeoisie triomphante et peut-être encore aujourd’hui par nous-mêmes. Le monde n’est pas stable, des hommes sont emmenés très loin de leur contrée natale contre leur gré. Le déracinement forcé a provoqué une amnésie partielle. Loti oppose deux manières de vivre à l’étranger. Le Soudanais n’a pas demandé à partir. Au contraire, le pèlerin, comme l’auteur, a fait le choix de partir, pour un temps déterminé et sans but précis. C’est encore une fois la barrière des langues que fait éclater le voyageur. Il délègue l’avancée vers l’Autre à son ami, miroir positif de Plumkett dans Suleïma. C’est aussi, comme lorsque Loti parle le turc, montrer la supériorité et la grandeur d’esprit de certains Français, qui parlent des langues non romanes. Il s’agit de deux configurations différentes, dans un monde qui s’agrandit, vu d’Occident.

Conclusion

Pierre Loti accorde sa préférence à l’Ailleurs, à ce qui n’est pas la France, Rochefort, sa maison familiale. La vie est si douce sur la couche d’une adolescente algérienne, dans un cimetière rempli d’arbres et de silence, dans un désert ou auprès d’un iman. Là seulement on peut se détendre, respirer et étreindre l’immensité du monde.

Voyager lui permet de se sentir jeune à jamais, tout en rêvant à ce qui fut, en retrouvant les senteurs et les coutumes africaines ou turques. Il est ravi de se trouver loin des progrès techniques de son siècle, loin du bruit et de l’agitation.Cependant, la violence le rattrape, sous deux formes tragiques. Le Soudanais rencontré à Brousse est prisonnier, survivant de l’esclavage, l’Algérienne Suleïma est condamnée à la prison pour avoir tué. Loti préfère détourner son regard et goûter parfums et mets locaux, dont le souvenir est difficile à rattraper une fois revenu en France.

Finalement, ce qui importe à Loti est la contemplation. Contemplation spirituelle auprès des imans, contemplation du paysage partout. Le destin d’une jeune criminelle ne pèse rien face à l’immensité du désert. Loti pratique l’égotisme à un degré élevé, pour ne pas dire la muflerie machiste. Seul compte à ses yeux ses regrets de ne pas avoir une existence paisible, fixée en un seul point du globe. La pose est agréable et désaltérante, mais est-elle vraiment sincère ? Plus sobre et plus frappante est la fin de La Mosquée verte, où le marin prévoit les transformations et les déformations que va apporter à la civilisation turque le nouveau contact brutal avec les Occidentaux.

Ce monde de roses dont l’Occident respire avec envie le parfum depuis des siècles enivre le voyageur pour un temps encore, et nous avec lui.

🌹

1 Pierre Loti, La Mosquée verte, in Œuvres complètes. Tome VII, Paris, Calmann Lévy éditeur, s. d., p. 548. Abrégée en MV.

2 MV, 539.

3 Pierre Loti, Suleïma, in Œuvres complètes. Tome II, Paris, Calmann Lévy éditeur, s.d., p. 495. Abrégé en S.

4 S, 499.

5 MV, 547.

6 MV, 550.

7 MV, 549.

8 MV, 552.

9 S, 520.

10 S, 494.

11 S, 514.

12 S, 521.

13 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe I, Paris, Gallimard, 2000, p. 284.

14 S, 510.

15 S, 498.

16 S, 498.

17 S, 518.

18 S, 504, 506.

19 MV, 561.

20 S, 513.

21 MV, 556.

22 S, 520.

23 MV, 547.

24 MV, 557.

25 MV, 553-554, 555.

26 Voir notre article : Tiphaine Martin, « De Colette à Jacqueline Cervon, école, femmes et émancipation », in Frédérique Toudoire-Surlapierre, Alessandra Ballotti, Inkar Kuramayeva (dir.), A Room of Ones Own : lapprentissage au féminin, Reims : Éditions et presses universitaires de Reims, 2018, p. 107-121.

27 MV, 554.

28 S, 527.

29 S, 498, 505.

30 S, 499.

31 S, 506.

32 S, 504.

33 Jacques Chancel, Radioscopie. Omar Charif, 06/10/1976.

34 S, 501-502.

35 MV, 558.

36 MV, 549-550.

37 MV, 558, 564-565.

38MV, 558.

🌹

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte », juin 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28682

 

España ou Italia ? : le choix viatique de Simone de Beauvoir

Cet article est issu de notre communication au Congreso Internacional Interdisciplinar Historias de viajes II, 4 juin 2012, Université de Cadix, Campus de Jerez, Espagne.

 

Depuis les années trente jusqu’aux années cinquante et soixante, Simone de Beauvoir a voyagé à la fois en Espagne, républicaine puis franquiste, et en Italie, fasciste puis démocratique. Le destin politique inverse de ces deux pays a encadré les périples beauvoiriens, leur donnant aujourd’hui une orientation politique qui n’était pas celle qui était désirée au départ par Beauvoir. Son engagement dans la vie politique de son temps, qui a eu des répercussions importantes sur sa vie privée mais aussi dans sa manière de regarder le monde autour d’elle, a-t-il profondément modifié la façon dont elle se déplace ?

Dans un premier temps, nous nous interrogerons sur l’imaginaire beauvoirien à propos de l’Italie et de l’Espagne, afin de cerner ses attentes par rapport aux deux pays. Dans un deuxième temps, nous étudierons sa manière de narrer, a posteriori, ses pérégrinations en terre espagnole et italienne, afin de discerner si une orientation politique est donnée par l’autrice à ses comptes-rendus viatiques, et si oui, comment. Dans un troisième temps, nous nous interrogerons sur le choix des destinations de Simone de Beauvoir : à quel désir profond correspond-il ? L’Italie a-t-elle vraiment pris la place de l’Espagne dans son cœur ? Ou – même si la guerre civile n’avait pas éclaté en Espagne – la relation de Beauvoir à ces deux pays serait-elle restée profondément tributaire de son imaginaire ?

I. L’imaginaire beauvoirien

Les représentations que Simone de Beauvoir a de chaque pays proviennent de ses lectures enfantines, adolescentes et adultes, puis de ses expériences artistiques d’adulte. L’Espagne est vue à travers les œuvres de Cervantès1, le Cid de Corneille2, les drames romantiques de Victor Hugo, Hernani et Ruy Blas3, puis, plus tard, à travers Le Soulier de satin de Paul Claudel4. Ils représentent l’Espagne du Siècle d’Or, avec ses traditions d’honneur et d’amour fou (mais généralement impossible). Son père lui a peut-être fait lire Le Barbier de Séville et Le Mariage de Figaro, dont l’action se déroule dans une Espagne de convenance5. À l’adolescence, Simone lit en cachette La Femme et le Pantin de Pierre Louÿs6, dont l’intrigue est une réécriture de la Carmen de Prosper Mérimée, et peut-être aussi La Petite Infante de Castille d’Henry de Montherlant7.

Cette image de l’Espagne est encore très codée, elle a ses racines dans les récits des voyageurs romantiques, comme Chateaubriand et Théophile Gautier. Cette évocation est réactivée au début du vingtième siècle par des écrivains voyageurs tels que Maurice Barrès, André Gide, et Valery Larbaud, dans des fictions et des récits de voyage8. Pour Beauvoir, écouter L’Enlèvement au sérail de Mozart9, regarder La Reine Christine de Rouben Mamoulian10, applaudir L’Âge d’or de Luis Buñuel11, participe au dépaysement de l’avant-voyage, au même titre que les lectures. Signalons que la petite Simone a joué le rôle d’une Espagnole dans un spectacle enfantin.

Toutes ces références montrent une vision classique, entre exotisme hispanique et aventures en terres maures, turques et américaines. Nous noterons que les références de Beauvoir sur l’Espagne sont majoritairement françaises. C’est toujours le passé de l’Espagne avec une « reproduction de l’Assomption de Murillo », c’est l’ouverture sur le présent avec la découverte, à Paris, des tableaux du catalan Salvador Dali (qu’elle préfère au milanais Giorgio de Chirico)12, de l’andalou Pablo Picasso, et de ceux de son ami espagnol Fernando Gérassi, compagnon de son amie polonaise Stépha Avdicovitch13. Il est le guide de Beauvoir en Espagne, lorsqu’elle y vient pour la première fois avec Jean-Paul Sartre à l’été 1931.

Dans son approche livresque et artistique de l’Italie, nous trouvons le passé, l’Antiquité, le Moyen Age, la Renaissance, le dix-neuvième siècle, et un peu du vingtième siècle. Petite, elle a lu La Légende dorée de Jacques de Voragine, auteur italien du treizième siècle14. Beauvoir aborde les auteurs latins pendant ses études de lettres et de philosophie : Catulle15, Juvénal16, Lucrèce17, les Stoïciens18. Parallèlement, elle dévore L’Heptaméron de Marguerite de Navarre19, le théâtre d’Alfred de Musset20, dont Les Caprices de Marianne se déroulent à Naples. Et Stendhal, amoureux éperdu de l’Italie. Et le Cosmopolis de Paul Bourget, qui décrit la Rome de la Belle Époque21, et le roman catholique Daniel Cortis, de l’Italien Antonio Fogazzaro22. Au début de son âge adulte, elle est initiée à la peinture de la Renaissance par ses amis : Sainte Anne de Léonard de Vinci23, Anne, Vénus de Milo de Botticelli24, Sibylles de Michel-Ange25, peintures du Greco26. Elle se délecte des récits de voyage, romancés ou non, de Stendhal, mais aussi de Valery Larbaud et d’André Gide. Inspiration païenne et hédoniste d’un côté avec les poètes latins, Marguerite de Navarre, Musset, Stendhal, Gide et Larbaud. Inspiration catholique avec Jacques de Voragine, Antonio Fogazzaro, et les peintres de la Renaissance. Autre aspect non négligeable dans la future attache de Simone de Beauvoir à l’Italie : elle apprend l’italien, mais pas l’espagnol27.

Beauvoir apprend à connaître l’Italie et l’Espagne par les récits que lui en font ses amis. Sa meilleure amie d’adolescence, Élisabeth Lacoin, dite Zaza, voyage en Italie en 192228, ce qui rend Simone un peu jalouse, mais déterminée à suivre les traces de son amie. Au retour, Zaza lui raconte ses voyages :

(…) elle me parla des monuments, des statues, des tableaux qu’elle avait aimés ; j’enviai les joies qu’elle avait goûtées dans un pays légendaire, et je regardai avec respect la tête noire qui enfermait de si belles images29.

Dans La Force de l’âge, Beauvoir reconnaît l’ascendant de Zaza, décédée à l’automne 1929 :

Voyager : ç’avait toujours été un de mes désirs les plus brûlants. Avec quelle nostalgie, jadis, j’avais écouté Zaza quand elle était revenue d’Italie 30 !

Fernand a lui aussi parlé de son pays à Simone, et il l’y invite pour les vacances d’été 1931. Ces pays sont porteurs de désirs avant le départ.

Deux terres du soleil, où il fait bon vivre, où les sentiments sont exacerbés, où le passé artistique est très présent, mais où se dessine légèrement la modernité. Les attentes de Beauvoir se fondent sur le pittoresque, vision superficielle et picturale d’un pays.

II. Les voyages

La première approche de l’Espagne se fait donc par l’invitation de Fernand. Le couple Beauvoir-Sartre est « jeté en plein exotisme » lorsqu’il franchit la frontière et qu’il arrive à Barcelone31. Tout enchante les voyageurs, tout leur plaît. La chaleur du climat et des habitants, les paysages, les musées, les rues, le quartier où se trouvent les maisons closes (le Barrio Chino), tout est plaisant… sauf la nourriture. Dans cette arrivée en Espagne, nous trouvons de nombreuses réécritures : d’Hemingway et de son Soleil se lève aussi au passage de la frontière, de Genet et de son Journal du voleur32, de Louÿs et de Montherlant pour la visite au Barrio Chino33, de Gide et de ses Prétextes pour la nourriture34. Beauvoir se place dans les pas d’auteurs qu’elle a lu avant de partir – sauf Genet, puisque le Journal du voleur date de 1949. Le voyage est avant tout vérification de ce qu’ont dit ses prédécesseurs. Comme écrivaine, elle souligne ce qu’elle doit à ses confrères, en même temps qu’elle fait un clin d’œil à son ami Jean Genet, rapportant être allée là où il a vécu, précisément dans les années trente. Après Barcelone, Beauvoir et Sartre se rendent à Madrid, via Saragosse35, puis à « L’Escurial, Ségovie, Avila, Tolède »36, et à Santillane, Altamira, Burgos, Pampelune, Saint-Sébastien »37. De tous ces lieux, la touriste retient des monuments et des paysages, les corridas, et quelques discussions politiques, dont Fernand a dû leur donner la teneur, puisque ni Beauvoir ni Sartre ne parlent espagnol. Le récit de voyage est construit de tableautins exotiques, saupoudrés d’un peu de politique. En laissant de côté ce qu’on ignore (la politique), et ce qui gâcherait les scènes lisses d’un pays chaleureux et accueillant, le bilan de cette première excursion ne peut être que positif.

Deux étés plus tard, en 1933, le couple se rend à Rome, via Pise et Florence38. L’opinion de Simone est sans ambiguïté, la positivité règne dès le premier abord, c’est un jugement sans appel sur les deux contrées, avec d’un côté un avis mitigé, de l’autre une acceptation totale, mais uniquement d’un point de vue architectural. Ce qui choque profondément Beauvoir, ce n’est pas de se heurter sans cesse aux Fascistes, mais de devoir renoncer à ses longues nuits blanches39, et à visiter les superbes paysages des Lacs du Nord de l’Italie40.

Surprise de l’arrivée dans un pays étranger pour l’Espagne, coup de foudre pour l’Italie, les attentes de Beauvoir sont comblées.

Les autres séjours avant la Seconde Guerre Mondiale conservent ces caractéristiques. Ce sont des voyages agréables, sous un ciel bleu éclatant, partagés entre visites de musées, flâneries dans les rues, et pauses dans les cafés. Dès cette époque, Beauvoir et Sartre se rendent plus en Italie qu’en Espagne. S’ils retournent en Espagne dès l’été 1932, c’est encore une fois sur invitation, cette fois d’amis de Sartre, Guille et Mme Morel41. Après un bref aperçu du Maroc espagnol et des Baléares, Beauvoir et Sartre retrouvent leurs amis à Séville42, et ils partent ensemble à la découverte de l’Andalousie43. Ils n’attendent pas de connaître des Italiens pour se rendre aux Lacs aux vacances de Pâques 193544, après avoir découvert la Toscane, Rome et Venise pendant l’été 193345. Ils se rendent à nouveau en Italie pendant l’été 193646, à Venise, à Rome, à Naples et en Campanie, et en Sicile.

Ce n’est pas un mouvement spontané qui les pousse vers l’Espagne, même s’ils apprécient de se trouver au milieu de l’effervescence de la jeune République. L’Italie, même sous Mussolini, émet une plus forte attractivité que l’Espagne du Frente Popular. Le plaisir de se retrouver sur les Ramblas est réel, comme la tristesse de contempler les tableaux du Prado à Genève en juin 1938. L’inquiétude de Beauvoir par rapport au sort de l’Espagne est forte, non seulement parce que Fernand rejoint les forces républicaines, mais aussi parce qu’elle comprend peu à peu que l’Espagne va, comme l’Allemagne, comme l’Italie, tomber sous la coupe d’un dictateur. Sa conscience politique s’éveille avec le drame espagnol, et elle piétine d’impatience devant l’inertie du gouvernement Blum. Elle a honte quand Fernand, en permission à Paris en 1937, mâchonne « Salauds de Français ». L’Espagne tombe définitivement aux mains des Franquistes le premier avril 193947, puis Hitler envahit la Tchécoslovaquie le quinze mars de la même année, puis la Pologne le premier septembre. Le second conflit mondial commence.

Début 1945, Beauvoir est invitée au Portugal par son beau-frère diplomate afin de faire des conférences sur l’Occupation à l’Alliance française de Lisbonne. Elle s’arrête à Madrid48. La gorge serrée, elle contemple les ruines de la Cité Universitaire. Le lieu de culture et d’échange entre les nationalités est devenu le terrain de jeu des enfants pauvres, tandis que les processions religieuses défilent dans les rues. Elle s’indigne de voir des affiches à la gloire de l’Allemagne nazie, elle écoute le récit des anti-franquistes, mais elle ne peut prendre ouvertement position. Une fois encore, c’est par l’Espagne qu’elle commence sa série de voyages à l’étranger. Mais quelque chose a changé. Elle s’implique directement dans la politique du pays où elle se trouve. De spectatrice, elle devient actrice, elle écrit des articles virulents sur ses « Quatre jours à Madrid »49. Elle agit de même au Portugal, mais sous un pseudonyme, afin de ne pas gêner son beau-frère50. Au printemps puis à l’automne 1946, elle retourne en Italie. Elle est très contente de retrouver de beaux paysages propres à l’exploration et à la randonnée. C’est aussi l’occasion d’entendre les Partisans narrer leurs combats contre le fascisme51. Beauvoir se trouve dans une atmosphère de solidarité et de joie, bien différente de la peur qui rôde en Espagne.

Ses autres séjours en Espagne en juillet 1954 et juillet 1955 avec son nouveau compagnon Claude Lanzmann sont brefs et peu développés52. Ces excursions sont centrées sur la misère, la joie de voir des corridas et de revoir les tableaux du Prado. Elle atterrit à Madrid, en allant à Cuba en février 1960, et à Barcelone au retour, en octobre53. Depuis son premier voyage en Espagne, elle n’a cessé de se documenter sur ce pays et le franquisme, à travers livres et films. Elle lit Le Testament espagnol d’Arthur Kœstler54 dans les années trente, et Tanguy, de Michel del Castillo55, au début des années soixante. Elle va voir les films de Luis Buñuel (Un chien andalou, Viridiana, Tristana)56, et de Fernando Arrabal (Viva la muerte)57. Dans les années 1970, elle s’intéresse au procès de Burgos58.

À partir de 1949, elle va en Italie presque chaque année : deux fois en 1952, trois fois en 1956, une fois en 1953, 1954, 1957, 1958, 1959, 1961, 1963, et tous les ans entre 1963 et 1971. Elle flâne dans les rues, elle mange des glaces, elle s’assied à la terrasse des cafés. Et elle lit énormément de littérature italienne moderne, des romans (Levi, Morante, Moravia, Pavese, Silone, Vittorini)59, des romans policiers (gialli divers), du théâtre (Pirandello)60, des essais (Basaglia, L’Institution en négation, sur les instituts psychiatriques)61. Elle va voir de nombreux films italiens, depuis Quatre pas dans les nuages, d’Alessandro Blasetti, film de 194262, jusqu’au western de 1966 Le Bon, la Brute et le Truand, de Sergio Leone63, en passant par Le Voleur de bicyclette, de Vittorio de Sica64, Les Vitelloni, de Federico Fellini65, et Médée, de Pier Paolo Pasolini66. Et surtout, elle parle, parle, parle, avec ses confrères italiens, de littérature et de politique, il y a un véritable échange entre la France et l’Italie.

III. Le choix beauvoirien, entre culture latine et pittoresque taurique

D’après ce que note la mémorialiste dans ses mémoires, il y a un net décalage qui s’installe entre sa manière d’aborder les cultures italienne et espagnole, et ce, dès son adolescence. Quels enseignements pouvons-nous tirer de ce décalage ? Est-il simplement dû à un effet de mode, à une situation politique ? De quoi dépendent les choix beauvoiriens ?

Si Franco n’avait pas imposé son pouvoir, Beauvoir aurait-elle préféré l’Espagne ? Nous pouvons en douter, car l’éducation classique et l’apprentissage de l’italien67 de l’écrivaine ont sans aucun doute joué un rôle non négligeable dans sa préférence pour l’Italie et la Grèce. Elle a apprécié le latin et la culture antique, avant d’aimer les auteurs italiens de sa génération, plus franchement engagés que les auteurs espagnols, qui étaient sous la coupe du franquisme, et que Beauvoir ne cite pas, à l’exception de Michel del Castillo. Ses premières approches de chaque pays se fondent sur des stéréotypes culturels, qu’elle n’abandonne que peu, finalement.

L’Espagne est presque réduite à ses deux villes principales, Madrid et Barcelone, par les commentaires de Beauvoir qui y sont développés. Ce qui l’attire d’abord chez les Espagnols, c’est qu’ils habitent un pays où il fait beau et chaud, et où elle peut voir et revoir les collections du Prado, unique musée espagnol à avoir le droit d’être cité et cité encore et encore, à l’exception du Musée d’Art catalan à Barcelone68. Les Espagnols de 1930 sont les descendants de Rodrigue, ils ne badinent pas avec l’honneur et Simone doit retirer un de ses foulards, dont les motifs reprennent, vus de loin, les fleurs de lys rouges et jaunes de la royauté espagnole69. Les foules qu’ils côtoient sont celles qui ont été décrites par Louÿs et Montherlant : gesticulantes, parlant haut et fort, désordonnées, exotiques en un mot. Et, surtout, l’Espagne se résume à la corrida, quelles que soient les époques – à l’exception du voyage de 1945, où les blessures de la guerre civile sont encore trop béantes pour que Beauvoir goûte ce plaisir. Ou est-ce que son séjour est trop court pour qu’elle assiste à une corrida ? Dans les autres voyages de l’après-guerre, elle insiste sur sa passion pour ce genre de spectacle, dans la lignée des écrivains voyageurs comme Mérimée, Hugo, Hemingway70, mais aussi d’un peintre espagnol comme Picasso, qui peint et dessine des séries sur la tauromachie.

L’Italie, au contraire, reste vivante. La culture de la latinité est très présente, par les livres lus, par les nombreuses visites aux sites antiques, mais c’est surtout un pays qui est très vite connoté par des aspects modernes. Lorsque Simone lit Daniel Cortis ou Cosmopolis, elle est confrontée aux aspects de la société italienne contemporaine, alors qu’elle a affaire à une série de clichés passéistes en ce qui concerne l’Espagne. Alors qu’elle ne cesse de découvrir des côtés différents de la vie italienne du quotidien, ce qui n’empêche pas des visites assidues aux sites de l’Antiquité et dans les églises baroques, elle semble s’être réfugiée dans quelques points de repère facilement cernables dans ses visites en Espagne.

Conclusion

Simone de Beauvoir profite d’opportunités pour découvrir ces deux pays, les invitations de Fernand puis de Guille et de Mme Morel d’un côté, des Relations Culturelles de l’autre. En ce qui concerne l’Italie, la mémorialiste souligne également le moindre coût de sa première visite à Rome71, ce qui est important, mais rappelons qu’elle met en avant une raison similaire à sa première sortie vers l’Espagne72. De même, pourquoi ces séjours réguliers, après le second conflit mondial, à Rome, Venise, Naples et Capri73 ? Simone apprécie vraiment l’Espagne, puisqu’elle y retourne deux fois en deux ans, en profitant il est vrai des opportunités qui s’offrent à elle. Dans son œuvre autobiographique, elle se montre très préoccupée de la situation politique de l’Espagne, surtout pendant la Guerre d’Espagne, plus que de celle de l’Italie, même après ses séjours en Italie74. Après 1945, elle arrive à avoir du plaisir à retourner en Espagne malgré le franquisme, mais, avec le temps, les voyages sont de nouveau centrés sur le pittoresque et la couleur locale, notamment les corridas.

Pour Beauvoir, l’Espagne est un pays vivant et exotique qui devient silencieux et pauvre, sous le franquisme. Ne reste de joyeux et glorieux que les corridas. Il n’y a pas de tentatives de garder le contact avec des anti-franquistes après 1945. Elle a été vivement touchée par l’horreur de la Guerre d’Espagne, non seulement à un niveau individuel, à cause de son ami Fernand, mais aussi parce qu’elle sent que le sort de l’Espagne, tombée sous la dictature, peut être bientôt le sien.

L’Italie est un pays vivant, malgré le fascisme, et qui fourmille de beautés et de gens sympathiques, avec lesquels on peut parler. C’est une contrée qui a une longue histoire, qui est toujours présente pour le voyageur à travers ses monuments et ses romans. Beauvoir est intéressée par tous les aspects de la vie italienne, alors qu’elle n’en retient que quelques-uns, toujours les mêmes, pour l’Espagne. L’Italie l’emporte de tous temps sur l’Espagne, nonobstant leurs évolutions politiques respectives. Mais que l’Espagne est belle sous le soleil ardent…

 

 

 

Bibliographie

BARRÈS, Maurice, Romans et voyages, Paris, Robert Laffont, 1994.

BEAUVOIR, Simone de, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

BEAUVOIR, Simone de, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

BEAUVOIR, Simone de, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

BEAUVOIR, Simone de, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

BEAUVOIR, Simone de, Tout compte fait , Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

BEAUVOIR, Simone de, « Quatre jours à Madrid », Combat Magazine du Dimanche, 14-15 avril 1945, p. 1-2.

COALE, Robert S. Coale, « L’évolution de la situation militaire en Espagne et l’arrivée des réfugiés en France », inADIAMOS 89, L’Yonne et la Guerre d’Espagne, (2011), p. 117-128.

GENET, Jean, Journal du voleur. Querelle de Brest. Pompes funèbres, Paris, Gallimard, 1993.

GIDE, André, Romans, récits et soties, œuvres lyriques, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 2006.

GIDE, André, Nouveaux prétextes : réflexions sur quelques points de littérature et de morale , Paris, Mercure de France, 1951.

HARDOUIN-FUGIER, Élisabeth, Histoire de la corrida en Europe du XVIIIe au XXIe siècle, Paris, Connaissances et Savoirs, 2005.

HEMINGWAY, Ernest, Le Soleil se lève aussi, Paris, Le Grand Livre du mois, 1999.

LACOIN, Élisabeth, Zaza, 1907-1929 : amie de Simone de Beauvoir, Paris, L’Harmattan, 2004.

LARBAUD, Valery, Œuvres, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1977.

MONTHERLANT, Henry de, Romans, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1982-1989.

SECRETAN, Daniel (Simone de Beauvoir), « Sur sept millions de Portugais, il y en a 70.000 qui mangent », Combat, lundi 23 avril 1945, N°273, p. 1, 2.

SECRETAN, Daniel (Simone de Beauvoir), « Les riches Portugais redoutent les Portugais qui ont faim », Combat, mardi 24 avril 1945, N°274, p. 1, 2.

 

1 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 426.

2 Elle ne le cite pas, mais elle a lu Corneille en classe, au Cours Désir : Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangéeop. cit., p. 156, 211.

3 Idem., p. 52.

4 Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio», 1999, p. 57, 448.

5 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 170.

6 Idem., p. 153. Beauvoir verra sans doute l’adaptation du roman par Joseph Von Sternberg avec Marlène Dietrich, sous le titre The Devil is a woman : Simone de Beauvoir, La Force de l’âgeop. cit., p. 162. Peut-être aussi Cet obscur objet du désir de Luis Buñuel, qui s’en inspire.

7 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 257.

8 Maurice Barrès, Les Jets alternés d’Espagne ; André Gide, La Porte étroite ; Valery Larbaud, Femina Marquez.

9 Simone de Beauvoir, La Force de l’âgeop. cit., p. 224.

10 Idem., p. 162.

11 Idem., p. 117.

12 Idem., p. 59 ; Idem., p. 216-217. Signalons que Giorgio de Chirico est né en Grèce.

13 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 398.

14 Idem., p. 75.

15 Idem., p. 242.

16 Idem., p. 238.

17 Idem., p. 237.

18 Idem., p. 426, 449.

19 Idem., p. 238.

20 Idem., p. 152.

21 Roman de 1892. Idem., p. 114.

22 Idem., p. 198-199.

23 Idem., p. 167.

24 Idem., p. 469.

25 Idem., p. 471.

26 Idem., p. 397.

27 Idem., p. 209.

28 Idem., p. 155. Cf. aussi Élisabeth Lacoin, Zaza, 1907-1929 : amie de Simone de Beauvoir, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 37-38, 50, 108 (mais la destinataire n’est pas Beauvoir).

29 Idem., p. 155. Cf. aussi Élisabeth Lacoin, Zaza, 1907-1929 : amie de Simone de Beauvoir, op. cit., p. 37, 50, 108 (mais la destinataire n’est pas Beauvoir).

30 Simone de Beauvoir, La Force de l’âgeop. cit., p. 96.

31 Ibid.

32 Ernest Hemingway, Le Soleil se lève aussi, Paris, Le Grand Livre du mois, 1999, p. 109 : «  (…) des carabiniers espagnols avec des chapeaux Bonaparte en cuir verni et de petits fusils sur le dos (…). » ; Jean Genet, Journal du voleur ; Querelle de Brest ; Pompes funèbres , Paris, Gallimard, 1993, p. 18-19.

33 Henry de Montherlant, La Petite Infante de Castille, in Henry de Montherlant, Romans,  Paris, Gallimard, 1982-1989, p. 601-608, 652-667. Cf. aussi Les Bestiaires, du même auteur, sur la corrida.

34 André Gide, Nouveaux prétextes : réflexions sur quelques points de littérature et de morale, Paris, Mercure de France, 1951, p. 199.

35 Simone de Beauvoir, La Force de l’âgeop. cit., p. 100.

36 Idem., p. 102.

37 Idem., p. 104.

38 Idem., p. 178.

39 Idem., p. 179.

40 Idem., p. 180.

41 Idem., p. 132.

42 Ibid.

43 Idem., p. 132-136.

44 Idem., p. 242.

45 Idem., p. 178-180.

46 Idem., p. 305-313.

47 Robert S. Coale, « L’évolution de la situation militaire en Espagne et l’arrivée des réfugiés en France », in ADIAMOS 89, L’Yonne et la Guerre d’Espagne, Auxerre, 2011, p. 128.

48 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p39-43.

49 Simone de Beauvoir, « Quatre jours à Madrid », Combat Magazine du Dimanche, 14-15 avril 1945, p. 1-2.

50 Daniel Secretan (Simone de Beauvoir), « Sur sept millions de Portugais, il y en a 70.000 qui mangent », Combat, lundi 23 avril 1945, N°273, p. 1, 2. Daniel Secretan (Simone de Beauvoir), « Les riches Portugais redoutent les Portugais qui ont faim », Combat, mardi 24 avril 1945, N°274, p. 1, 2.

51 Simone de Beauvoir, La Force des choses.I., op. cit., p. 144-145.

52 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio», 1998, p. 48-50, 73-78.

53 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II.op. cit., p. 281, 394-396.

54 Simone de Beauvoir, La Force de l’âgeop. cit., p. 470 ; Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., op. cit., p. 34.

55 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio», 1999, p. 304.

56 Simone de Beauvoir, La Force de l’âgeop. cit., p. 60 ; Simone de Beauvoir, La Force des choses. II.op. cit., p. 415 ; Simone de Beauvoir, Tout compte faitop. cit., p. 258, 262.

57 Idem., p. 248.

58 Idem., p. 573.

59 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., op. cit., p. 140, 141 ; Simone de Beauvoir, La Force des choses IIop. cit., p. 211 ; Idem.., p. 210 ; Idem., p. 13, 66 ; Simone de Beauvoir, La Force de l’âgeop. cit., p. 158 ; Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., op. cit., p. 142-143 ; Idem., p. 137.

60 Simone de Beauvoir, Tout compte faitop. cit., p. 201.

61 Idem., p. 201.

62 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., op. cit., p. 209.

63 Simone de Beauvoir, Tout compte faitop. cit., p. 247.

64 Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., op. cit., p. 272.

65 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II.op. cit., p. 65, 134.

66 Simone de Beauvoir, Tout compte faitop. cit., p. 248.

67 Cf. par exemple Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 209.

68 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II.op. cit., p. 396.

69 Simone de Beauvoir, La Force de l’âgeop. cit., p. 133-134.

70 Élisabeth Hardouin-Fugier, Histoire de la corrida en Europe du XVIIIe au XXIe siècle, Paris, Connaissances et Savoirs, 2005, p. 111, 114, 115, 121, 156.

71 Simone de Beauvoir, La Force de l’âgeop. cit., p. 178.

72 Idem., p. 96.

73 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II.op. cit., p. 104.

74 Cf. par exemple Simone de Beauvoir, La Force de l’âgeop. cit., p. 315-319, 320, 321, 322, 325, 336, 368.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « España ou Italia ? : le choix viatique de Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/12933

 

Quoi mon âge VADMC

Quoi mon âge ?

Les tabous sexuels du patriarcat occidental ont la vie dure, mais des brèches sont toujours possibles, qui, goutte à goutte, font finalement avancer la société. Nous avons déjà vu comment Douglas Sirk offre à son héroïne quadragénaire un jeune amour dans Tout ce que le Ciel permet, bravant sa classe et la soumission à un homme plus âgé, que ses enfants la verraient bien épouser. Ce film se termine bien pour les deux héros, mais en est-il toujours autant ?

Dans Les Dames de Cornouailles (Ladies in Lavander, Charles Dance, 2004), il n’est pas envisageable – par le réalisateur, également scénariste – que le jeune Andrea (Daniel Brühl) soit sensible aux charmes d’Ursula (Judi Dench), qui se déchire en silence. Il en est de même pour Youssef Chahine, si nous sortons du cadre français pour aller vers le francophone – dans Silence… on tourne (co-production franco-égyptienne, 2001). Malak (Latifa), star de la chanson pop en plein divorce, refuse l’amour patient et fidèle du scénariste Alphi (Ahmed Bedir), pour se jeter dans les bras de l’apprenti acteur – mais gigolo consommé – Lamei (Ahmed Wafik). Tout finit bien, et, peut-être Malak finira-t-elle par répondre à l’affection d’Alphi, homme un peu plus âgé qu’elle.

Nous avons vu que dans la version de Divine (Dominique Delouche, 1975) avec Danielle Darrieux, la comédienne âgée repousse l’amour du jeune homme, qui revient alors à sa petite amie. Sur le mode comique, Tanya (Christine Baranski) commence par se moquer de la drague de Pepper (Philipp Michael) dans le morceau « Does your mother know ? », avant de succomber à ses charmes pour une nuit, dans la comédie musicale Mamma Mia (Phyllida Lloyd, 2008). Notons que ce rôle masculin est joué par un acteur à la peau noire, et que le nom de son personnage est « Pepper », soit « Poivre », ce qui laisse songeur·se sur l’arrière-plan raciste de ce protagoniste. Sans oublier que la brièveté de la liaison entre Tanya et Pepper, le tout dans un cadre exotique, rappelle de fâcheuses habitudes occidentales de tourisme sexuel (cf. par exemple Vers le Sud, Laurent Cantet, 2005).

Dans Duo d’escrocs (The Love Punch, Joel Hopkins, 2013), le pittoresque de Paris et de la Provence sert de cadre aux folles aventures des Anglais, âgés, Kate (Emma Thompson) et Richard (Pierce Brosnan), lancés aux trousses d’un voleur de pensions, Vincent (Laurent Laffite, qui se rôde sans le savoir pour l’adaptation d’Au revoir là-haut). Cette comédie de remariage est d’autant plus intéressante que si Richard reste de marbre devant les charmes de Manon (Louise Bourgoin), fiancée de Vincent, Kate a pris rendez-vous, via un site de rencontres, avec un charmant jeune Français, Jean-Baptiste (Olivier Chantreau). Outre son statut prestigieux de deus ex machina, celui-ci est irrésistible en tous points, puisque Kate et lui passent la nuit ensemble. Le réalisateur et scénariste a choisi un faux parallèle, mais finalement à l’avantage du personnage féminin, qui quitte son amant d’un jour et d’une nuit. La relation tourne court, ce qui est explicable par le reste du film, l’amour ayant resurgi entre Richard et Kate. Tout cela n’empêche nullement la spectatrice et le spectateur de goûter les retrouvailles finales de Kate et de Richard, au soleil couchant, dos à Notre-Dame, sur les quais parisiens. Parfois, les clichés sont sublimes.

Parfois, ils durent, comme dans Vingt ans d’écart (David Moreau, 2013), où Balthazar (Pierre Niney) tombe amoureux d’Alice (Virginie Ephira) et se balade avec elle à moto. Il est vrai qu’il s’y était psychologiquement préparé, en lisant l’Éloge des femmes mûres de Stephen Vizinczey (In Praise Of Older Women, 1966), qui décrit avec complaisance les apprentissages sexuels de l’auteur, sous un vague masque fictionnel. Chez Moreau, Balthazar a plus d’élégance morale que Vizinczey, encore que l’affiche du film puisse faire penser le contraire, puisque Alice y subit le baiser de Balthazar. Mais après tout, cinq ans avant #MeToo, qui aurait pu penser au consentement féminin, et ne pas afficher la violence masculine ? Au cours du film, Balthazar accepte d’entrer dans le monde superficiel et snob d’Alice, rédactrice de mode en passe d’être licenciée, car trop âgée, à quarante ans, pour représenter le magazine. Si l’on ne peut qu’agacé·e par la récurrence et le nombre pléthorique de films occidentaux qui, au vingt-et-unième siècle, n’envisagent pour les femmes qu’un métier dans la mode, il est vrai que ce long-métrage souligne le rejet violent de femmes assignées à une barre de limite d’âge. Il semble que depuis La Femme de trente ans de Balzac (1842), les femmes n’aient gagné que dix ans de séduction, avant d’être jetées dans les poubelles de la collectivité. Ce que refuse le réalisateur et son scénariste Amro Hamzawi.

Quelquefois, le réalisateur ou la réalisatrice est logique dans la non progression de l’amour entre un homme jeune et une femme âgée. C’est le cas, hélas, pour l’adaptation de Harold et Maude de Colin Higgins, par lui-même, pour le réalisateur Hal Asby, en 1971. Maude (Ruth Gordon)  finit par se suicider le jour de ses quatre-vingts ans, préférant choisir sa mort plutôt que de la subir. Quant à son jeune compagnon et amant Harold (Bud Cort), il aura appris à vivre et à gérer son rapport compliqué à sa mère.

Plus commune est l’aventure du jeune Zeffirelli (Timothée Chalamet, clin d’œil au réalisateur italien ?) avec Lucinda (Frances McDormand) dans The French Dispatch (Wes Anderson, 2021). Leur amour commun du papier imprimé les rapproche, la révolution étudiante les séparera.

Plus décevante, mais pour qui ? est la passion de Fabrizio (Francesco Barilli) et sa tante Gina (Adriana Asti) dans Prima della Rivoluzione (Bernardo Bertolucci, 1964). Fabrizio exprime ainsi, aussi, sa révolte contre son milieu bourgeois du nord de l’Italie. Gina, elle, s’ouvre enfin à l’amour, alors qu’elle est séparée de son mari plus âgé qu’elle – pas de divorce avant 1975 pour nos cousin·es transalpin·es. Si ce n’est que ces moments de bonheur, avec l’acmé déjà nostalgique d’une scène de course(s) sur fond de la chanson pop « Ricordati » de Gino Paoli, ne durent pas. Fabrizio, après avoir erré dans les méandres de la politique des gauches italiennes, se range gentiment et épouse gentiment la blonde, douce, bourgeoise et posée Clélia (Cristina Pariset), tandis que Gina retourne, mort dans l’âme, auprès de son époux. Si l’on frémit en imaginant l’existence de Gina, on ne peut que se dire qu’elle l’a échappé belle, au vu du retournement de Fabrizio, qui se transforme en bon bourgeois. Et, après tout, même si les personnages de 1964 ne le savent pas, les mouvements de révolte estudiantine ne sont pas si loin, seulement quatre années plus tard, suivis des nouveaux mouvements féministes.

Il arrive aussi que la différence sociale joue dans la durée écourtée des histoires d’amour, comme dans Un pique-nique chez Osiris (Nina Companeez, 2001). À la fin de l’année 1899, le trentenaire Ariel Cohen (Samuel Labarthe), riche bourgeois francophone d’Alexandrie, est quitté par sa maîtresse, la comédienne française Jenny Latour (Annie Duperey), plus âgée que lui. Jenny invoque leur différence d’âge, qui lui pèse. Mais, comme elle le lui dit, la blessure de leur séparation sera vite cicatrisée, puisque ce n’est qu’à l’amour-propre qu’il souffre, non dans son cœur. Ce n’est pas tout à fait vrai, mais pas tout à fait faux non plus. Et Jenny a deviné l’amour qu’Ariel commence à éprouver pour Héloïse Ancelin (Marina Hands), Parisienne voyageant en Égypte avec sa mère (Dominique Reymond) et sa cousine (Dominique Blanc).

Raisons de convenance, raisons d’aller ailleurs chercher l’amour, telle est la trame de Man wanted (William Diertele, 1932). Lois (Kay Francis), directrice d’un magazine prestigieux, mariée à l’oisif Fred (Kenneth Thomson), est aimée de son secrétaire Tommy (David Manners), plus jeune qu’elle, pourtant fiancé à Ruth (Una Merkel), jeune bourgeoise. Il faut la découverte d’une énième tromperie de Fred, amoureux d’une jeune héritière anglaise, pour que Lois s’avoue son amour pour Tommy et son désir, latent, de divorcer. Et Tommy trouve enfin le courage de rompre ses fiançailles avec la piaillante Ruth, qui se rabat sur le colocataire de Tommy, Andy (Andy Devine).

Fred ne supporte pas si bien qu’il le dit d’avoir une femme cheffe d’entreprise, de son âge, qui l’entretient. Tommy s’est laissé fiancé avec Ruth. Andy n’arrive pas à dire non à Ruth, malgré sa non-envie de se marier. Flirter avec la fiancée de son colocataire et ami, oui, mais sans s’engager. Les personnages féminins sont ici plus forts que les caractères masculins, malgré la légère caricature de la jeune fille gâtée qu’est Ruth, dont le seul but dans l’existence est de devenir une femme mariée. Lois est, elle, mieux traitée, malgré les remarques sexistes qui lui échappent sur la poigne masculine de Tommy, dont elle avait besoin pour mener une partie de ses affaires, elle qui n’avait eu alors que des secrétaires femmes. Lois est une femme d’affaire accomplie, pour qui le travail et la réussite est tout, ce qui ne l’empêche pas d’aimer son mari, puis Tommy. Et d’être suprêmement élégante et confortable en toutes circonstances. Féminité de son époque (mince, sportive, ne buvant pas d’alcool, cheveux courts, volontiers en pantalons) dans un film féministe, qui prône le travail et l’engagement féminin.

De même, Margo Channing (Bette Davis) arrive finalement à équilibrer sa vie professionnelle de star de théâtre et sa vie amoureuse, en épousant son compagnon Bill Simpson (Gary Merrill), metteur en scène, plus jeune qu’elle, dans le Ève (All About Eve, 1950) de Joseph L. Mankiewicz. Sachant que ces deux interprètes se sont mariés juste après le tournage, la réalité rejoignant la fiction1.

Dans Les Jeunes Amants (Carine Tardieu, 2021), la différence d’âge est importante entre Shauna (Fanny Ardant) et Pierre (Melvin Poupaud) , mais leur passion a bien lieu et dure. Et l’épouse de Pierre, Jeanne (Cécile de France), n’est pas culpabilisée d’aimer son travail de chercheuse, ni Shauna d’avoir eu une belle vie professionnelle d’architecte. Ce beau film, inspiré du vécu de la mère de Sólveig Anspach2, réalisatrice de L’Effet aquatique, est ancré dans la réalité du vingt-et-unième siècle, où les femmes ont (presque) gagné le droit de travailler, grâce aux nombreux et séculaires combats féministes.

Si Angèle (Nathalie Baye) n’est plus passionnée par son métier d’esthéticienne au Vénus Beauté (Institut) dans le film de Toni Marshall (1999), elle est heureuse d’être indépendante financièrement et d’habiter seule dans une chambre de bonne. Cette liberté totale va être mise à mal par Antoine (Samuel Le Bihan), qui peine à la convaincre qu’un trentenaire comme lui peut aimer durablement une quinquagénaire comme elle. Mais tout peut arriver dans les films, même le meilleur, même un romantisme réaliste, pas stupide ni dégoulinant.

De même dans Le Prénom (Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte, 2012), Claude  (Guillaume de Tonquédec) a convaincu la mère de ses ami·es d’enfance, Françoise (Françoise Fabian), de son amour. Et doit faire face à l’incrédulité de ses ami·es, d’abord quant à son hétérosexualité, puis au sujet de la véracité et de la réalité de son entente avec Françoise. La foire aux clichés éclate également à cette occasion, avec la jubilation qui caractérise le scénario, tiré de la pièce éponyme. Claude doit prouver qu’il n’est pas homosexuel, soupçon qui pesait sur lui depuis des années sans qu’il le sache, au motif qu’il est musicien, qu’il s’habille avec recherche et qu’il n’a jamais présenté de compagne à ses proches.

C’est ce qui se passe dans Thé et sympathie (Tea and Sympathy, Vincente Minelli, 1956) pour Tom (John Kerr), étudiant étatsunien qui n’aime pas le sport mais la culture (littérature, peinture), et qui tombe amoureux de Laura (Deborah Kerr), une femme mal mariée plus âgée que lui. Leur liaison est surtout envisagée du point de vue du jeune homme, mais nous sommes à des années-lumière du machisme du Lauréat (The Graduate, Mike Nichols, 1967), où la femme âgée est, classiquement, l’initiatrice sexuelle de l’homme jeune. Elle est aussi névrosée et alcoolique, n’hésitant pas à accuser le jeune homme de l’avoir violée. Rien n’explique son attitude ni ses angoisses, données comme une essence, et non le résultat du patriarcat et du capitalisme ambiants. Nous ne sommes pas loin de la goule, dévoreuse de chair fraîche, figure mythique qui a épouvanté et nourri l’imagination des Romantiques et des Symbolistes français.

A contrario, le poids étouffant des conventions est explicitement montré dans Les Vies de Pippa Lee (The Private Lives of Pippa Lee, Rebecca Miller, 2009). Pippa (Robin Wright Penn), n’est qu’épouse et mère jusque’à ses cinquante ans, date du retour chez ses parents d’un voisin, Chris (Keanu Reeves), trentenaire. Ils vont s’épauler et guérir leurs nombreuses blessures ensemble, avant de s’en aller de leur petite ville, au grand dam de leurs enfants et parents respectifs, en souriant. Oui, le patriarcat peut perdre la bataille des tabous.

Il peut aussi la perdre dans la réalité, une réalité reconfigurée par la caméra, soit dans des biographies filmées, soit dans des documentaires. Dans l’adaptation télévisuelle de L’Allée du Roi de Françoise Chandernagor par Nina Companeez (1995), Madame de Maintenon (Dominique Blanc) épouse en secondes noces Louis XIV (Didier Sandre), plus jeune qu’elle.

Les deux films de fiction consacrés au compagnonnage amoureux de l’écrivaine Marguerite Duras et de Yann Andréa, Cet amour-là (Josée Dayan, 2001) et Vous ne désirez que moi (Claire Simon, 2022) montrent une passion dévorante entre une autrice âgée et un homme jeune. L’une et l’autre sont engagées dans un processus amoureux et créatif qui dure jusqu’au décès de Duras, auquel les deux cinéastes rendent hommage, sans éluder l’aspect sexuel de ce duo. Rappelons que l’autrice Annie Ernaux a décrit dans Le jeune homme (2022) une semblable relation, quoique plus courte.

Le documentaire de Marianne Ahrne, Promenade au pays de la vieillesse (1974), dresse un état des lieux consternant du sort réservé aux personnes âgées en France à cette époque. Ahrne fait régulièrement intervenir l’écrivaine Simone de Beauvoir, dont l’essai La Vieillesse (1970) avait déjà tiré la sonnette d’alarme. Cependant, il y a des moments de joie et de réflexion calme, notamment quand Ahrne filme une dame âgée en scooter avec un jeune homme, son compagnon. D’autres femmes discutent ensemble de leur liaison avec des hommes plus jeunes, du problème de le dire ou pas à leurs enfants, et comment. C’est-à-dire, de leur dire si elles ont des relations sexuelles avec leur compagnon. Elles concluent à la difficulté du dialogue avec leurs rejetons.

Cependant, amour en avant et, tous et toutes ensemble ! Ensemble sur la montagne face au soleil levant, à dire : « Inter- ! Inter-Générationnalité ! Tous, toutes ensemble ! »

 

1 https://www.washingtonpost.com/archive/local/1990/03/07/actor-gary-merrill-74-dies/46bd48bc-1169-4de8-8161-607a98fd3ca0/?utm_term=.529cd6603c56

2 https://www.telerama.fr/cinema/les-jeunes-amants-le-film-reve-par-solveig-anspach-et-tourne-par-ses-amis-7008561.php

 

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Quoi mon âge ? », Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7904

Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Italie. La beauté des paysages est infinie

Italie : 15 avril – 04 mai 1922

La dactylographie des documents de la partie se trouve ici.

La beauté des paysages est infinie

En avril 1922, la famille Lacoin – Marguerite, Maurice, Marie-Thérèse la fille aînée et Zaza – se rend en Italie. Zaza, quatorze ans et demi, après avoir regretté que ses grands-mères ne puissent l’accompagner[1], leur écrit régulièrement pendant son séjour en terre transalpine. Son « inséparable[2] » Simone de Beauvoir se souvient avec émotion des récits de voyage de Zaza :

Elle fit un voyage en Italie ; au retour, elle me parla des monuments, des statues, des tableaux qu’elle avait aimés ; j’enviai les joies qu’elle avait goûtées dans un pays légendaire, et je regardai avec respect la tête noire qui enfermait de si belles images[3].

La remémoration est forte et montre l’envie de Beauvoir d’assouvir sa curiosité et sa soif d’ailleurs. Le voyage de Zaza la marque durablement. L’autrice fera de l’Italie sa seconde patrie[4] et le théâtre initial de Tous les hommes sont mortels, son roman d’aventures paru en 1946.

En janvier 1923, les deux amies se mettent à l’étude de la langue de Dante, au Cours Désir, école privée catholique, sise 39 rue Jacob, dans le sixième arrondissement parisien : « (…) nous commençâmes, vers janvier, à apprendre l’italien et nous sûmes très vite déchiffrer Cuore et Le mie prigioni[5]. » Les termes en italien font référence à deux grands succès de la littérature transalpine du dix-neuvième siècle, Le Livre-cœur d’Edmondo de Amicis (1886) et Mes prisons de Silvio Pellucio (1832). Si le premier est un pieux ouvrage destiné à l’édification enfantine en leur donnant le goût de l’étude, le second est plus sujet à controverse, car politique. Mes prisons a donc subi un nettoyage lors de sa traduction en français, afin d’être acceptable pour les parents catholiques :

Intégrer Mes prisons dans la « bibliothèque de la jeunesse chrétienne » de l’éditeur tourangeau Mame, dans « l’œuvre des bons livres » de l’éditeur nantais Merson, dans la « bibliothèque chrétienne et morale » des frères Barbou à Limoges, tous fournisseurs de livres de prix depuis la loi Falloux, impliqua quelques travestissements du texte originel, car le pieux martyr n’en était pas moins homme. Ses compagnes de détention, prostituées, filles ou femmes de geôliers ne le laissaient pas indifférent. Ce fut au prix de passages tronqués et de chapitres censurés que l’ouvrage bénéficia d’une distribution dans les écoles chrétiennes, auprès des régents de collèges, dans les couvents et séminaires, chez les libraires catholiques brevetés et dans les bibliothèques de prêt. Silvio Pellico offrait un témoignage bouleversant sur sa conversion, sur sa résignation et sa soumission. Et il incitait ses contemporains à suivre son exemple. Là résidait l’essentiel aux yeux des ecclésiastiques qui patronnaient ces collections. (…) libertés prises par les traducteurs de l’éditeur catholique Mame avec le texte original ; adaptations nécessaires à son intégration dans les séries destinées d’une part aux enfants, d’autre part aux adolescents[6].

Les mémoires de Pellucio servent en France à la lutte contre l’athéisme, tout comme le gentil Livre-cœur est utilisé pour exalter « une pédagogie patriotique[7] ». Le fait que les auteurs soient tous deux des hommes mettant en scène des hommes (Pellucio lui-même, Henri l’écolier et ses camarades chez Amicis) n’a pas gêné les professeures du Cours Désir, qui ont en charge uniquement des filles, puisque l’enseignement, tant privé que publique, n’était pas mixte dans les années 1920. Le bon exemple ne peut être que viril.

La pratique de l’italien oral n’a pas été assez suivie dans son cursus scolaire, semble-t-il, puisque Zaza rate :

(…) de trois points la mention bien à cause de mon italien pour lequel je n’ai eu qu’un 6 sur 20. (…) Finalement on m’a fait passer avec un examinateur d’espagnol qui était de très mauvaise humeur et m’a interrogée comme si c’était ma première langue[8].

La responsabilité de Zaza serait donc réduite, à la lire, puisque l’allemand était sa première langue vivante, et non l’italien.

Il n’en reste pas moins que Zaza apprécie son séjour d’avril 1922 en Italie, sans soupçonner la crise sociale et politique aigüe que traverse le pays, quelques mois avant la Marche sur Rome du 22 octobre 1922 et l’avènement de Mussolini au pouvoir.

1) Lettre à ses grands-mères, 15 avril 1922 :

Cette lettre de Zaza du samedi 15 avril 1922 est la suite de celle, datée du même jour, qui figure dans les Carnets et correspondance déjà publiées[9]. La lettre que nous publions ici est horodatée : « 1 heure 1/4 ». Écrite au crayon, elle est adressée à ses deux grands-mères, Céline Lafabrie née Darracq (Anmé) et Marie Lacoin née Darracq (Bonne-Maman). En haut à gauche de la première page figure un « alleluia » fort allègre et collant parfaitement au pays du catholicisme romain.

©BnF

Après avoir « filé » sur Vallorbe[10], la famille Lacoin « file » sur Venise. Encore que l’envolée ferroviaire de la nichée Lacoin se fasse avec de longues étapes dans une région touristique mise en valeur depuis le Grand Tour des Anglais du dix-huitième siècle, à savoir le Lac Majeur et ses îles.

Le parcours des Lacoin est le suivant :

  • Stresa, hôtel d’Italie[11]
  • Isola Madre, visite
  • Ile des Pêcheurs et Isola Bella (vue).

©BnF

Puis, ils passent par Milan (la ville est entrevue depuis la gare) et Padoue (gare), avec vue depuis le train sur le Lac de Garde, avant d’arriver à Venise.

Zaza admire les paysages de certaines des Iles Borromées (Isola Madre, Isola dei Pescatori et Isola Bella) et leurs habitations, qu’elle compare avec celles de Bayonne : «petites à arcades ». L’adolescente, en bonne écrivaine voyageuse qu’elle est, établit un parallèle avec ce que ses destinataires connaissent, afin de se faire mieux comprendre tout en stimulant leur imagination.

©BnF

Le Lac Majeur est regardé sous tous ses angles de vue. D’abord, au petit matin, à l’arrivée à Stresa, après l’installation à l’hôtel : « C’est superbe. Les montagnes plongent dans l’eau. » Puis, depuis le « canot à pétrole », « les cimes bleues et poudrées de neige s’estompaient dans la brume ». Nous ne sommes pas loin d’un paysage japonisant, d’une estampe d’Hokusaï ou d’Hiroshige, telles celles collectionnées par les peintres impressionnistes[12], sans parler des photographies de Zaza en Ardèche[13]. Le bleu domine, celui de l’eau et celui des montagnes, créant une impression de douceur et de calme beauté, au rythme tranquille de la visite de Zaza et de sa famille.

Cela n’empêche pas les reflets d’être « très nets, très vivants » et la visite de l’Isola Madre semblable à celle d’un parc extraterrestre, avec ses « mimosas (…) qui sont aussi gros que de beaux chênes ». Et le terme pittoresque surgit finalement sous la plume de Zaza, comme dans tout bon récit de voyage romantique du dix-neuvième siècle, ceux de Théophile Gautier en tête. L’étranger est à peindre et il est réduit à quelques signes extérieurs facilement identifiables par la touriste et par ses lectrices. En outre, le pittoresque dépolitise la réalité en masquant les conditions d’existence des habitant·es de tel ou tel lieu, ici les travailleurs de l’Ile des Pêcheurs, plus proche de celle de La Terre tremble (Luchino Visconti, 1948) que d’un tableau de genre. Le but de Zaza n’est pas de s’attarder sur la vie quotidienne des pêcheurs.

©BnF

La description du Lac de Garde par Zaza est plus longue que celle du Lac Majeur, avec, là aussi, une dominante bleue. Bleu gris du ciel, bleu « très vif sans être foncé, pas vert mais plus vif, plus brillant » du lac. Nous retrouvons le ton « estampe japonaise » de son portrait des Iles Borromées, comme si Zaza avait, au fil de la plume et en quelques minutes, réussi à établir un parallèle entre les deux lieux, tout en marquant sa préférence pour le Lac de Garde : « c’était idéal », « couleur » absolument ravissante », «c’était admirable ». L’enthousiasme est de mise, le bleu de la joie envahit la narration. Juste avant l’arrivée à Venise, Zaza note la beauté des vignes.

©BnF

Elle râle[14] un peu, aussi, contre sa mère qui « nous oblige M. T [Marie-Thérèse] et moi à faire notre journal et vous aurez tous les détails au retour. » Les devoirs de vacances ne sont pas toujours agréables.

Elle termine sa lettre en se préoccupant de l’état de ses sœurs et de son frère restés auprès de ses grands-mères, dans le Sud-Ouest. Elle les « embrasse » et ajoute, dans le coin droit du bas de ce dernier feuillet : « excusez l’écriture nous sommes dans un panier à salade ». Ce trait d’humour ferroviaire rend d’autant plus vivant le récit de voyage qui vient de nous être conté.

2) Lettre à ses grand-mères, 19 avril 1922 :

©BnF

Cette lettre de Zaza à ses grands-mères, Céline Lafabrie née Darracq (Anmé) et Marie Lacoin née Darracq (Bonne-Maman), est datée « mardi » à l’encre violette, comme le reste de la missive. En haut à gauche, sont ajoutées deux morceaux de date : « mercredi 19 » au crayon de papier, « avril 1922 » au crayon bleu.

Après le Lac Majeur et Venise, place à Pérouse (lundi 17), Assise (mardi 18) et Rome pour les Lacoin – Marguerite, Maurice, Marie-Thérèse et Élisabeth.

©BnF

Ce que retient Zaza de son arrivée à Rome et qu’elle transmet à ses grands-mères est la contrainte. Malgré l’humour léger et la description élogieuse du « couvent » où elle loge avec sa sœur, elle souligne qu’elles ont été « cloîtrées aussitôt arrivées ». « On nous a obligées à mettre nos manteaux parce que nos manches n’allaient que jusqu’aux coudes. » et « ce qui est terrible, c’est la sévérité de la règle. » L’esprit de sérieux, l’austérité et la sévérité règnent dans ce logement, le corps est impur et doit être caché, surtout s’il est féminin, comme dans un véritable couvent. Le souffle de modernité dans la tenue et l’esprit laïc français n’existent pas encore en Italie, et ce n’est pas Mussolini qui ira dans un sens contraire à ses idées sur la bonne tenue corporelle des femmes.

©BnF

On peut d’ailleurs s’interroger sur les motivations de Marguerite et Maurice Lacoin : pourquoi ont-ils envoyé leurs filles dans une maison si sévère et s’en sont-ils séparés pour le logement ? Ils sont de grands bourgeois, ils ont les moyens financiers d’offrir une chambre de la pension où ils se sont rendus à leurs enfants. Se sont-ils pris trop tard pour la réservation de leur demeure chez « madame Penreux, via Babuino » ? Ou serait-ce pour éviter les tentations de la vie romaine – forcément orgiaque et débridée – à leurs filles de dix-neuf ans (Marie-Thérèse) et quinze ans (Zaza) ? La rue du Babouin est en effet située en plein cœur de Rome, entre la Place du Peuple (Piazza del Popolo) et la Place d’Espagne (Piazza di Spagna), à l’origine lieux de sociabilité italienne. Stendhal, dans ses Promenades dans Rome (1829) se plaint d’ailleurs d’être submergé par les touristes étrangers dans ce quartier[15]. Les hypothèses restent ouvertes, le mystère demeure.

©BnF

Reste l’anecdote d’une maison sans escalier : « L’ancienne propriétaire avait la fantaisie de monter jusqu’au quatrième [étage] en voiture (…). » L’imprévu architectural ne console pas pour autant Zaza d’être séparée de ses parents ni de se trouver en un lieu si rigoriste. Heureusement, elle trouve des nouvelles de France à la pension de ses parents, « que nous attendions avec une grande impatience car nous n’en avions pas eu à Stresa[16]. » Marque touchante d’affection familiale en terre étrangère.

©BnF

Zaza fait ensuite une analepse en revenant sur la visite familiale de Pérouse puis d’Assise. À Pérouse, elle focalise l’attention de ses lectrices sur la pérennité architecturale et sociale de la ville. De même qu’elle juge « peu intéressants » les « quartiers neufs » de Rome, à Pérouse, elle se félicite qu’il n’y ait « pas de beaux magasins, aucune affiche ». La modernité industrielle et qui peut se retrouver n’importe où ne la touche donc pas. Zaza préfère une cité sans publicité et « avec des échappées ravissantes sur l’Ombrie ». L’amour de la nature est toujours fortement présent chez elle.

Il est ainsi logique qu’elle apprécie au plus haut point sa station suivante, à savoir Assise, ville natale de saint François, protecteur des animaux et de l’environnement[17], figure catholique qui a inspiré à la fois Roberto Rossellini et Marcel Aymé[18]. Comme à Pérouse, l’endroit a conservé son cachet ancien. Mais ce n’est plus l’Antiquité qui surgit à l’esprit de Zaza, mais le Moyen-Âge catholique de l’Occident. Outre François d’Assise, l’épistolière mentionne sa visite de la basilique Sainte-Claire, qu’elle appelle « la première chapelle des clarisses », ainsi que celle de la basilique Saint-François, avec les fresques attribuées à Giotto[19].

Mais ce qui l’intéresse le plus est de narrer avec délectation le ridicule d’une procession d’ecclésiastiques vaniteux. Comme plus tard en août 1926 à Lourdes[20], Zaza ne manque pas d’épingler le souci du monde terrestre des religieux, bien peu préoccupés par la spiritualité : « Des hommes affublés de robes rouges et violettes, se disputant pour avoir la plus belle (…) ». Plus intéressés par leur apparence que par la piété, ils annoncent les hommes d’église mis en scène par Federico Fellini dans Fellini Roma (1972), qui participent, pour certains, et qui assistent, pour d’autres, à un défilé de mode. À Assise, Zaza est consciente d’assister à un spectacle plus qu’à une véritable démonstration de piété.

Cependant, elle semble croire à la véracité des reliques vues dans les deux basiliques : corps de Sainte-Claire « très bien conservé » – depuis le douzième siècle, « christ » (crucifix), lettre écrite par Saint-François. Cette visite à Assise la marque profondément, elle y revient dans sa correspondance et dans son agenda[21].

Zaza termine sa lettre en évoquant le paysage, en deux « lignes » : horizontalité de la culture (vignes, prairies, champs), verticalité de l’architecture religieuse (clocher). Le talent d’écrivaine de Zaza lui permet de camper une description très vivante en peu de phrases. En résumé en conclusion, nous assistons au coucher et au lever de la jeune fille, avant qu’elle n’expédie sa missive. Zaza souhaite se faire voir en toutes circonstances à ses grands-mères.

3) Lettre à ses grands-mères, 25 avril 1922 :

©BnF

Cette lettre de Zaza, écrite à l’encre violette, à ses grands-mères, Céline Lafabrie née Darracq (Anmé) et Marie Lacoin née Darracq (Bonne-Maman), est datée du mardi 25 avril 1922[22]. Le mois et l’année ont été ajoutées au crayon bleu. La famille Lacoin est revenue à Rome, après avoir passé deux jours à Florence. Zaza ne tarit pas d’éloges sur la cité toscane : « 10 fois plus beau que Rome » côté artistique, avec « des portes magnifiques et des cours intérieures ravissantes ». Tant le Palais Pitti que la Galerie des Offices charment la visiteuse. Sa sensibilité artistique est profondément touchée, malgré une orthographe et une manière de noter les lieux tout aussi particulières que celle de son amie Simone de Beauvoir. Tout comme Beauvoir dans ses mémoires[23], Zaza mélange allègrement français et langue étrangère, ici l’italien : « galerie des Uffici [sic] » pour la Galleria degli Uffizi/ Galerie des Offices et « galerie Pitti » pour Palazzo Pitti/Palais Pitti.

Zaza enchaîne sur une visite à caractère religieux, celle de la basilique San Miniato al Monte, mais opte pour un regard purement touristique : « une vue idéale sur la ville et les environs. » Ce n’est que plus tard, dans une lettre de 1927 à son amie Geneviève de Neuville, qu’elle se souvient avec émotion d’une autre visite religieuse à Florence (le couvent Saint-Marc[24]). Elle glose alors sur l’existence conventuelle et sa tentation de s’y réfugier[25].

©BnF

Après Florence, retour à Rome, par le biais païen puis religieux. Zaza s’extasie sur le Colisée, halte touristique bien connue datant de l’Antiquité romaine non chrétienne, avant de passer à sa visite des Catacombes Saint-Sébastien, situées près de la Voie Appienne (cf. carte postale ci-dessous), à la messe entendue à l’église Sainte-Calixte, dans le quartier du Trastevere à Rome et à sa visite publique au pape. La Rome catholique envahit le récit de voyage, Zaza fait état de sa piété, tout en soulignant l’aspect presque mondain de la chose. Même si son père a refusé de demander une audience privée au pape Benoît XV, dont le prédécesseur Léon XIII avait envoyé sa bénédiction à Maurice et Marguerite lors de leur mariage[26], le pape se fait voir à certains de ses fidèles et non à tous. Il y a là une sélection.

©BnF

 Zaza termine son épître en remerciant ses grands-mères de lui avoir donné de l’argent, ce qui lui permet de rapporter des cadeaux à sa famille restée en France. Zaza ne pense pas à elle mais aux autres, généreusement. Elle signe « mes plus chaudes tendresses, Chatfoin », l’amour pour les siennes et les siens est toujours vivace.

4) Carte de Capri à Bonne-Maman, 30 avril 1922 :

©Association Élisabeth Lacoin

Cette carte postale de Zaza est adressée à sa grand-mère paternelle Marie Darracq (Bonne-Maman) qui réside à Haubardin, une des maisons de famille, à Saint-Pandelon, près de Dax dans le Sud-Ouest[27]. La carte est datée du dimanche 30 avril 1922, elle est écrite au stylo noir.

Le recto est une photographie en noir et blanc d’un paysage et d’un village, sous-titrée « CAPRI – Villa Tiberio ». Il est oblitéré par deux timbres verts, à l’effigie de Victor Emmanuel III, roi d’Italie de 1900 à 1946. Un chemin de terre bordé de ruines serpente de la gauche au centre de la vue. Un pin parasol se dresse à gauche, surplombant la ligne d’horizon du troisième plan (ruines de la Villa de Tibère ou Villa Jovis). Sur le côté droit, passe un chemin caillouteux bordé de ruines et d’un pan escarpé de la falaise. La photo montre le côté nord de la demeure impériale.

©Association Élisabeth Lacoin

Le verso de la carte comprend le message de Zaza à sa grand-mère, écrit sur le tampon de l’éditeur de la carte postale, et six timbres verts et rouges – deux des trois couleurs du drapeau du royaume d’Italie – à l’effigie de Victor Emmanuel III.

Zaza ne fait aucun commentaire sur la Villa de Tibère pour se concentrer sur le contraste mer et montagnes de l’île, sur le « temps superbe », les « teintes ravissantes » de la mer Tyrrhénienne et… le mal de mer qui a saisi l’ensemble de la famille. Anecdote amusante et descriptions rapides forment un tableau vivant de la visite de Capri.

5) Carte de Rome à Bonne-Maman, 1er ou 2 mai 1922 :

©Association Élisabeth Lacoin

Cette carte postale de Zaza est adressée à sa grand-mère paternelle Marie Darracq (Bonne-Maman) qui réside à Haubardin, une des maisons de famille, à Saint-Pandelon, près de Dax dans le Sud-Ouest. Zaza a ajouté le « F » majuscule du prénom de son grand-père, Félix Lacoin, coutume sexiste du temps où la femme mariée perdait toute identité et se fondait dans celle de son époux.

La carte est datée d’un jour inconnu de mai 1922, le 1er ou le 2, puisque le 3 mai Zaza écrit à Bonne-Maman pour lui annoncer son retour de Naples à Gênes (cf. ci-dessous). Le même jour, Zaza écrit à son autre grand-mère, Céline Darracq (Anmé), une carte postale avec une vue de Sorrente[28]. Les Lacoin sont donc descendus jusqu’en Sicile.

Les deux timbres bleus de la carte romaine sont à l’effigie de Victor-Emmanuel III, avec la Croix de Savoie en haut à gauche du timbre. Le tampon indique « Paris 120 – Bd St Germain », Zaza l’a donc postée à son retour à Paris, après avoir songé à l’envoyer d’Italie, puisqu’elle avait écrit « France » en haut à droite de sa carte postale.

Le recto de la carte est une photographie en noir et blanc, intitulée « Roma-Via Appia », c’est-à-dire une partie de la nouvelle Voie Appienne, construite parallèlement à l’ancienne Voie Appienne au dix-huitième siècle[29]. La photographie est coupée par une ligne oblique (la voie), de la gauche vers la droite.

©Association Élisabeth Lacoin

Cette ligne oblique est redoublée, à gauche par les ruines et la clôture, à droite par les pins parasols et la clôture. Une impression d’immensité se dégage, due à la petitesse du paysan avec sa charrette et à la ligne de fuite.

Le verso de la carte n’a aucun rapport avec la photographie, puisque Zaza décrit son voyage en famille à bord du paquebot Re Vittorio, en insistant sur l’absence de mal de mer, mal de mer qui est récurrent dans ce tour d’Italie à la fois ferroviaire et maritime. La fin du texte de Zaza indique son départ imminent pour Pompéi, nouvelle visite type des touristes depuis la redécouverte de la cité ensevelie au dix-huitième siècle. Le Grand Tour des voyageurs et des voyageuses, d’abord européennes, puis nord-américaines, passe par Naples, Pompéi, Herculanum, après Milan, Venise, Florence et Rome, et avant la Sicile[30].

6) Carte de Gênes à Bonne-Maman, 3 mai 1922 :

©Association Élisabeth Lacoin

Cette carte postale de Zaza est datée du mercredi 3 mai 1922. Écrite au crayon de papier, horizontalement et verticalement, ce qui en rend la lecture malaisée, elle est adressée à sa grand-mère paternelle Marie Darracq (Bonne-Maman) qui réside à Haubardin, une des maisons de famille, à Saint-Pandelon, près de Dax dans le Sud-Ouest.

Le recto de la carte est une photographie intitulée « Genova – Il porto ». Cette vue du port de Gênes est construite en un plan oblique à droite (le paquebot et le bateau) et par un long plan horizontal, au fond (les maisons du port). Des grues et des barques se trouvent sur le devant des maisons ; Gênes est un port industrieux. La mer Ligure occupe le côté gauche et le centre de la photographie.

©Association Élisabeth Lacoin

Les cheminées du paquebot et les monts derrière les maisons vont vers le ciel légèrement nuageux. Le tout forme l’image d’une arrivée dans la ville par bateau touristique, par une belle journée.

Le verso de la carte porte un timbre violet à l’effigie de Victor-Emmanuel III, avec la Croix de Savoie en haut à gauche du timbre. Ce timbre est semblable à ceux de la carte postale de Rome, mais il est différent de ceux de la carte postale de Capri (cf. ci-dessus), quoique représentant également le roi d’Italie-Savoie. Le tampon de la poste italienne indique « Milano – Ferrovia » (Milan-gare), l’heure « 19 20 ». Le mois (5) de la date, « 3 5 1922 », est inscrit à l’envers. La carte de Zaza, postée à la gare, est donc partie par train depuis Milan.

Zaza annonce la fin de son tour d’Italie à sa grand-mère, ainsi que l’arrivée imminente de « vin d’Assise et de Sorrente », cadeau convivial et souvenir à partager. Sa description de Gênes est banale : « très agréable et très pittoresque », sans aucun commentaire véritablement personnel.

À l’inverse, saluons sa description percutante du Sud italien, où elle campe une atmosphère viatique en quelques termes lapidaires : « mer, montagnes, soleil et voiles blanches. » L’image est frappante et complète d’une région méditerranéenne type.

De même, l’anecdote de son martyre physique, de Naples jusqu’à Gênes, est joliment dite : « mal de mer de quoi à ne pas oublier que l’on est en mer. » La phrase hoquète autant que Zaza.

Voir Rome et … ne pas s’en délecter. Être en osmose avec la ville d’Assise, lieu marqué par l’histoire du catholicisme. Dévorer des yeux les collections époustouflantes enfermées dans Florence. Noter l’harmonie entre, ciel, mer et montagnes du nord au sud de l’Italie : Lac Majeur, Capri, Sicile.

Et ne pas oublier son humour en France, mais l’apporter avec soi pour souligner les cahots du voyage (mal de mer, trajets ferroviaires), ainsi que le ridicule de prêtres romains plus intéressés par le paraître que par l’être.

Passer un très bon séjour, malgré l’absence de ses grand-mères. Et se trouver bien aise de revenir chez soi, après tant de merveilles.

 

 

 

 

 

[1] Cf. partie « Vie à Paris ».

[2] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 126.

[3] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangéeop. cit., p.155.

[4] Cf. notre thèse « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir », directrice Professeure Julia Kristeva et co-directeur Docteur Éric Levéel, Université Paris 7-Denis Diderot, 2012. Cf. aussi notre article « Roma per sempre: Le passioni italiane di Simone de Beauvoir », in L’altro inside and out : l’Italia e il Mediterraneo, Echi Oltremare 2012, p.102-109.

[5] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangéeop. cit., p. 209.

[6] Jean-Claude Vimont, « Silvio Pellico, Mes prisons : un “best-seller” de l’édification », Trames, n°2, 1997. URL : https://journals.openedition.org/criminocorpus/1946#authors

[7] Notice de la nouvelle traduction de 2001, deuxième édition de 2004 aux Éditions Rue d’Ulm : https://www.presses.ens.fr/collections_20_versions-francaises_livre-coeur-le-_2-7288-0336-6.html Cf. aussi Odile Roynette, « Edmondo DE AMICIS, Le Livre Cœur, traduction de Piero Caracciolo, Marielle Macé, Lucie Marignac et Gilles Pécout, notes et postface de Gilles Pécout suivi de deux essais d’Umberto Éco », Revue d’histoire du XIXe siècle [En ligne], 25 | 2002, mis en ligne le 19 juin 2004, consulté le 29 décembre 2021. URL : http://journals.openedition.org/rh19/448 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.448

[8] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), Paris, L’Harmattan, 2004, p. 59, 60.

[9] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), Paris, LHarmattan, 2004, p. 49-50.

[10] Ibid., p. 49.

[11] Aujourd’hui Hôtel Italie et Suisse.

[12] Cf. par exemple la collection de Claude Monet dans sa maison de Giverny.

[13] Cf. la partie « Ardèche » de notre exposition.

[14] Comme son amie Simone de Beauvoir, qui utilise fréquemment l’expression « râler » ou « râler comme un pou » dans sa correspondance avec Sartre.

[15] Stendhal, Promenades dans Rome, Paris, Michel Lévy Frères, 1858, p. 158.

[16] Cf. la lettre précédente.

[17] Cf.https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/saint_François_dAssise/120177

[18] Roberto Rossellini, Les Onze Fioretti de François d’Assise (1950) ; Marcel Aymé, Clérambard (1958, adapté au cinéma par Yves Robert en 1969).

[19] Cf. https://www.beauxarts.com/encyclo/giotto-en-2-minutes/

[20] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 80.

[21] Ibid., p. 108, 194, 256.

[22] Le 25 Avril devient en 1946 la date officielle de la Fête de la Libération en Italie, ce dont Zaza est loin de se douter.

[23] Cf. notre thèse :Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir », op. cit.

[24] Qui fait partie d’un complexe comprenant une basilique, un couvent et un musée.

[25] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 108.

[26] La Vérité, n°3011, 08 octobre 1901, p. 4.

[27] Cf. partie « Sud-Ouest ».

[28] Notes privées, Association Élisabeth Lacoin.

[29] Pour l’histoire de cette longue avenue, cf. Jacques de Saint Victor, Via Appia, Paris, Éditions des Équateurs, 2016.

[30] Gilles Bertrand, « La place du voyage dans les sociétés européennes (XVIe-XVIIIe siècle) », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 121-3 | 2014, 7-26. Cf. aussi Jean Lebrun, « Le Grand Tour ou le voyage d’éducation aristocratique en Europe », France Inter, jeudi 22 juin 2017. URL : https://www.franceinter.fr/emissions/la-marche-de-l-histoire/la-marche-de-l-histoire-22-juin-2017

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Italie. La beauté des paysages est infinie», Voyages autour de mon cerveau, mars 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/3126

Texte E. Desjeux

Emilie Desjeux, peintre et photographe icaunaise laïque – Interview de Delphine Lannaud

J’ai consulté avec grand intérêt quelques éléments des fonds Emilie Desjeux, peintre, qui se trouve à Auxerre (France, Bourgogne, Yonne, 89000). J’ai ensuite interviewé la conservatrice, Delphine Lannaud. Un grand merci à elle pour sa disponibilité.

Les éléments que j’ai consultés se composent d’abord d’un carnet de voyage écrit à l’encre violette, paginé, parfois daté. Il commence à la page 33, par la description d’un voyage à Florence, puis à Bologne, « sous une pluie torrentielle ».

Desjeux concentre ses notes de voyage sur ses visites aux musées, ce qui est logique, au vu de sa profession (p. 39) :

L’après-midi le musée Pitti, quelles merveilles entassées, que de chefs-d’œuvre on est ému là, comme dans une église, je vois les gens qui ôtent leurs chapeaux, les larmes en viennent aux yeux tous ces raphael, oh !il faut renoncer à rien citer c’est un éblouissement et je ne me doutais certes pas de cela (…).

Je n’ai pas modifié l’absence de ponctuation et de majuscules de Desjeux, qui trahit son émotion… et sa modernité. Les adeptes de textos a-grammaticaux et a-ponctués apprécieront. Si la religiosité est explicite, elle n’est pas (seulement) due aux sujets religieux des tableaux de Raphaël. Ce n’est pas non plus celle que la marquise de Blocqueville retrouve en Italie, quelques années plus tôt [voir notre article ici]. C’est celle de la communauté artistique, qui exulte devant tant de savoir-faire et de beauté.

Desjeux varie les plaisirs et se rend quelques pages plus loin à la basilique Santa Croce, au Palais Bargello (musée), puis dans un grand parc, toujours à Florence (p. 48) : « L’après-midi tournée photographique Sta Croce au Bargello ensuite au Cascine où j’ai été dévorée par les moustiques ce qui m’a fait fuir un peu vite ». La peintre photographe ne se prend pas au sérieux et note avec humour la férocité des insectes italiens, indice d’un air peu pollué, pourtant.

Deuxième archive, un carnet écrit à l’encre violette, puis noire, puis écrit au crayon, parfois paginé. Il commence à la page 50 et n’est pas écrit jusqu’à la fin. 

Nous sommes à Sienne (p. 50) : 

(…) arrivée dans la pluie et le vent qui fait rage. Cela manque de charme (…), pension très bien après le déjeuner la pluie s’étant calmée mot illisible de reconnaissance autour de la ville qui est un bijou tout au moins ce qu’il y a de pittoresque, avec du soleil ce doit être très séduisant.

Le terme « pittoresque » est typique des récits de voyage du dix-neuvième siècle et du début du vingtième siècle, avec le goût pour les ruines hérité de la période romantique (fin du dix-huitième siècle- début du dix-neuvième). Le pays étranger est vu à travers un prisme déformant d’exotisme. La voyageuse ou le voyageur ne retiennent que le côté amusant, distrayant du lieu visité. Elle et il ne creusent pas la surface de ce qui est vu.

Troisième archive, un carnet écrit à l’encre violette et noire, non paginé. La première date est celle du « 29 Mars 99 » et nous nous trouvons à Londres avec Desjeux :

Les musées anglais tout merveilleusement installés c’est fort clair, les tableaux de maître bien groupés ce qui rend la visite facile (…). La matinale Gallery se trouve sur la plus belle place de Londres Trafalgar Square (…).

Nous sommes loin des entassements de cadres dans les salles du Louvre de cette époque. La muséographie française ne songeait pas au plaisir de la contemplation des visiteurs et visiteuses.

Quatrième archive, un carnet écrit à l’encre violette puis noire, paginé à partir de la page 3.

Cette fois, direction la Hollande de l’automne 1898, avec l’appareil photo en bandoulière et devant les paysages :

« (…) nous regrettons de ne pas pouvoir faire des photographies, mais nous passons un peu vite (…). » (p. 2)

« Et voici les jolis moulins qui font leur apparition (…). » (p. 3)

« Caractère fait des photographies qui du reste ne donneront rien mot illisible étant faites avec le brouillard, ces appareils de photographie tous mot illisible un succès extraordinaire près des gamins qui nous suivent. » (p. 20)

Le pittoresque refait surface, avec son cliché du moulin qui nous fait reconnaître les Pays-Bas entre mille autres destinations touristiques. La description du travail photographique de Desjeux met en avant les contraintes météorologiques, ainsi que la rareté de ce travail artistique, qui attire la curiosité des jeunes générations.

Cinquième archive, un carnet écrit à l’encre noire puis violette, paginé.

Nous sommes au vingtième siècle, départ de l’Yonne, en gare de Laroche-Migennes :

19 août [dans la marge] Nous quittons Laroche à destination de Chambéry à 11h du soir par un bon train, mais des voyageurs ennuyeux avec cela au complet, si bien qu’en arrivant à Chambéry à 7h du matin nous sommes fatiguées repos à l’hôtel de la Poste et l’après-midi excursions aux Charmettes. La maison de J Jacques et de Mme de Warrens vieille petite maison très bien située et laissée dans l’état primitif avec les meubles anciens retour par la colline des Charmettes et la fontaine St Martin, fort jolie vue, mais quelle route ! 

Récit haletant – surtout sans ponctuation – d’une traversée ferroviaire bourguignonne-savoyarde, avec point de chute littéraire ancien d’un siècle et demi, c’est-à-dire assez nouveau. La culture de Desjeux est multiple et ne se résume pas aux beaux-arts.

Sixième archive, un album de cartes postales, d’envois d’ami·es à Desjeux : Londres, Vézelay, Saint-Georges (près de Nyons), Varsovie, Autriche, Allemagne, Angleterre, Italie, Italie, Italie (surtout Venise, Florence et Rome).

Nous suivons les changements d’adresse de Desjeux, de la capitale à la province :

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Emilie Desjeux, peintre et photographe icaunaise laïque », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=875

Interview de Delphine Lannaud

Tiphaine Martin – Qui est Emilie Desjeux ? 

Delphine Lannaud – Remarquable portraitiste, Emilie Desjeux naît en 1861 à Joigny, un bourg près d’Auxerre, dans un petit milieu de commerçants-artisans. La famille déménage à Paris, où la jeune fille suit un cours de dessin à l’Ecole Municipale et Spéciale de Dessin, puis assez rapidement les cours de l’Académie Julian, sans doute à partir de 1880. Elle devient l’élève de William Bouguereau dès son entrée comme professeur, en 1885. Le peintre la soutient et la cite souvent comme l’une de ses élèves les plus talentueuses.

Secrétaire des Artistes Français, elle expose dans leur Salon chaque année jusqu’en 1908. Surtout, elle s’engage très tôt pour réclamer l’entrée des femmes à l’Ecole des Beaux-arts et prend part à la fondation de l’«Union des femmes peintres et sculpteurs », avec Hélène Berthaux, pour soutenir les droits des femmes dans le domaine de l’art. C’est d’ailleurs au titre de son engagement qu’elle est promue officier de l’ordre des Palmes académiques en 1890.

 Célibataire, son talent lui permet de vivre de sa peinture. L’obtention d’une « mention honorable » à l’Exposition universelle de 1900, pour son Autoportrait, assoit sa réputation. Elle dispose d’un atelier puis ouvre à son tour au 108, rue du Bac puis au 21, rue de Visconti, un lieu où elle dispense son enseignement et prépare les jeunes femmes à entrer aux Beaux-Arts, où elles sont enfin admises à partir de 1896.

Emilie Desjeux fait de nombreux voyages, dont un en Hollande en 1898, pour visiter l’Exposition « Rembrandt » à Amsterdam. Ce qui ne l’empêche pas de passer régulièrement ses étés à Bussy (vers Joigny) où son père a racheté la maison familiale.

Elle se retire de la vie publique à 71 ans, en 1932, chez les sœurs de la Providence à Paris et décède à 96 ans.

T.M. – De quoi sont constitués les fonds Desjeux ? 

D.L. – Les carnets de voyage que vous avez pu étudier proviennent d’un fonds privé, exceptionnellement prêté aux Musées d’Auxerre, qu’il faut distinguer de nos propres collections. Il se compose de notes, de carnets de croquis, d’albums de cartes postales, de carnets de voyages, de lettres et de photographies… des témoignages tous rassemblés par un ami proche d’Emilie Desjeux.

T.M. – Des œuvres d’Emilie Desjeux ont-elles déjà été exposées à Auxerre et dans l’Yonne ? 

D.L. – Oui. Récemment à Joigny, en 2014, à l’occasion d’une exposition sur les artistes du Jovinien et à Auxerre, en 2018, pour célébrer l’acquisition de l’Autoportrait présenté à l’Exposition Universelle de 1900 par les Musées d’Auxerre.

Mais en 2005 déjà, une exposition des Musées d’Auxerre voulait faire redécouvrir l’artiste à travers l’une de ses œuvres les plus emblématiques : Le Banquet. Une oeuvre qui mérite d’ailleurs quelques mots… Emilie Desjeux reçoit, en 1906, la commande officielle de ce tableau témoignant, à Auxerre, du discours d’Emile Combes sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat (1904). Pour l’achever, l’artiste a principalement recours à la photographie et à de nombreuses esquisses, les personnalités et les membres du Conseil municipal d’Auxerre ne mettant guère de bonne volonté pour prendre la pose.

T.M. – Et hors du département ? 

D.L. – A ma connaissance, non. Le chemin est encore long pour faire connaître plus largement le travail des artistes femmes représentées dans les collections publiques de province. Le Musée d’Orsay a envisagé, me semble-t-il, de lancer un programme de recherches et une collecte de données sur cette thématique…

T.M. – Avez-vous des projets concernant la mise en valeur des fonds Desjeux ? 

D.L. – Comme je vous le disais, ce fond reste entre des mains privées. Nous souhaiterions toutefois, avec l’accord des propriétaires, poursuivre son étude. Je suis également attentive à tout ce qui pourrait éclairer certains pans de la vie de l’artiste, ainsi qu’à l’opportunité d’acquérir de nouvelles œuvres pour enrichir les collections auxerroises. Si un parcours dédié aux Beaux-Arts devait venir compléter nos salles d’archéologie, il est évident qu’Emilie Desjeux occuperait une place de choix illustrant la richesse de la production locale.

Delphine Lannaud

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Delphine Lannaud, «Interview de Delphine Lannaud », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/875