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« La musique du cœur : Mohabbatein » VADMC

La musique du cœur : Mohabbatein

L’un regarde le soleil en face pour le défier. L’autre se laisse baigner par la chaleur de l’astre. L’un a perdu sa femme, puis sa fille, suicidée. L’autre a perdu sa fiancée, l’unique amour de sa vie, suicidée. Tous deux ont connu le deuil. Mais l’un transforme sa douleur en règle, en interdiction, en contrôle. L’autre transforme la sienne en musique et en transmission.

Dans Mohabbatein (Aditya Chopra, 2000), l’un, Narayan Shankar (Amitabh Bachchan), est le sévère directeur de l’université Gurukul. L’autre, Raj Aryan Malhotra (Shahrukh Khan), est le professeur de musique. Ancien étudiant de Gurukul, il en a été chassé pour avoir osé tomber amoureux et vouloir épouser Megha (Aishwarya Rai Bachchan), fille du directeur. Cette dernière, déchirée entre son affection filiale et son amour pour Raj, a préféré se donner la mort plutôt que de désobéir à son père.

Shankar perd ainsi non seulement sa fille, mais aussi celle qui assurait le fonctionnement de son espace domestique. Après la disparition de son épouse, Megha avait pris en charge la maison et les besoins quotidiens de son père, sans que ce travail soit véritablement nommé ni valorisé.

Comme le père de L’Héritière (William Wyler, The Heiress, 1949), Shankar dirige son existence et celles des autres d’une main de fer. Veuf, privé de sa fille, et directeur d’une université non mixte, il refuse que les autres puissent choisir une vie différente de celle qu’il a imposée à lui-même. Sa souffrance ne devient pas une ouverture aux autres, mais une justification du contrôle. Il préfère régner en maître, par la contrainte et la peur, tout en demandant à Megha, de son vivant, de lui dire qu’il est un bon père et quelqu’un de bien. Shankar exige l’amour filial de Megha tout en lui refusant la liberté qui permettrait un véritable amour entre eux. Il veut être aimé comme père, mais refuse qu’elle existe comme femme. Le suicide de Megha ne le fait pas changer de comportement ni d’avis. Son monde intime s’effondre, mais il répond à cette disparition en renforçant encore son besoin de maîtrise sur les autres.

Il accepte difficilement d’engager, pour la première fois dans l’histoire de Gurukul, un enseignant en musique. Car la musique est, dans ce film, envisagée comme le langage du cœur. Raj va bouleverser bien plus qu’une tradition : il va permettre aux étudiants, au moins à trois d’entre eux, d’exprimer leurs sentiments aux jeunes filles qu’ils aiment. Raj va bouleverser bien plus qu’une tradition : il va permettre aux étudiants de vivre ce que lui-même n’a pas pu vivre avec Megha, c’est-à-dire un amour choisi et partagé.

Quant aux autres étudiants, ils vont partager un magnifique moment de fête mixte avec les étudiantes de l’université féminine non mixte, située non loin de Gurukul. Le féminin n’est plus une caste séparée du masculin, mais une composante très agréable de leur univers d’étude. Et qui ne les empêche pas d’étudier. Et réciproquement. On pourrait presque imaginer un Mohabbatein 2, avec comme objectif de rendre Gurukul mixte.

Quant aux trois jeunes hommes, tous en première année et partageant la même chambre, leur trajectoire existentielle est accompagnée de la musique de leur professeur, Raj. Son violon, son accordéon et son tambour les encouragent à aller de l’avant. Vikram (Uday Chopra), très sportif, s’éprend d’Ishika (Shamita Shetty), étudiante qui répète durement pour gagner le concours de danse de son école. Leurs disputes et joutes corps à corps finissent par adoucir la distance d’Ishika vis-à-vis de Vikram. Après la musique de Raj, c’est la danse qui permet à Ishika et Vikram de transformer l’affrontement en rapprochement.

Le romantique Karan (Jimmy Shergill) a le coup de foudre pour Kiran (Preeti Jhangiani), jeune veuve de son âge. Kiran, comme Megha, doit obéir aux ordres d’un homme qui prétend savoir ce qui est bon pour elle : son beau-père, un général plus que rigide (Amrish Puri), qui refuse d’envisager la mort de son fils au combat, sans doute lors du conflit de Kargil, au vu de la date du film. Comme Shankar avec Megha, le général enferme une jeune femme vivante dans le souvenir d’un homme disparu. Son refus du deuil transforme Kiran en gardienne d’une absence. Sa souffrance ne lui donne pourtant pas le droit de décider de la vie d’une autre personne.

Le général réagit violemment quand son autre belle-fille (Shefali Shetty) l’exhorte à cesser d’enfermer Kiran dans une existence étouffante. Comme Shankar avec Megha, le général confond protection et possession. Kiran réussit, grâce à Raj, à s’infiltrer dans la famille du général, en donnant des leçons de piano à Ayush (Parzun Dastur), puis à Karan.

Kiran retrouve ainsi goût à la vie, en se remettant à danser, d’abord chez son beau-père, puis en public, lors de la fête générale hors université de la seconde partie du film. La sororité de sa belle-sœur et l’amour en musique de Kiran payent. Le général, malgré son immense douleur, accepte de commencer à faire le deuil de son fils décédé.

Et, quand Karan avoue son amour à Kiran le jour de la Saint-Valentin, sur une feuille morte, elle ne part pas en excursion organisée avec d’autres femmes. Karan et Kiran s’embrassent alors en pleine rue, au milieu des camions militaires. Les soldats applaudissent ce bel amour qui vient de s’épanouir. Le lieu du baiser devient une sorte de réparation. La mort n’a pas le dernier mot, puisque le souvenir du mari disparu n’interdit pas la vie. Ainsi, aimer à nouveau n’est pas trahir celui qui est mort, et que Karan n’a jamais aimé.

Le sérieux Sameer (Jugal Hansraj) est amoureux depuis leur enfance commune de Sanjana (Kim Sharma). Il la retrouve dans la ville attenante à l’université, mais… elle a un petit ami, Deepak (Raman Lamba). Deepak est riche, qui plus est, alors que Sameer et Sanjana sont d’origine bien plus modeste, sans être pauvres. Sanjana, pépiante jeune personne, est absolument ravie de retrouver son ami Sameer. Mais l’amitié n’est pas l’amour.

Si ce n’est que Deepak se conduit comme un goujat lors d’une fête dans sa somptueuse demeure familiale, en jetant Sanjana dans l’eau de la piscine. Humiliée, elle pleure. Il s’excuse, tout en ordonnant à Sameer, engagé comme serveur à cette fête, de la faire sortir de l’eau. Il n’est pas question que lui, Deepak, se mouille, ni un·e de ses riches ami·es. Sameer s’exécute. Il revêt Sanjana de sa veste, car elle est trempée. Il la protège, sans machisme, en lui restituant sa dignité. Ils partent, laissant Deepak avec ses amis et amies. Une fois remise, Sanjana écoute Sameer lui dire son amour. Elle aussi l’aime. Ils s’enlacent puis dansent, radieux.

Les trois histoires d’amour racontent ainsi trois victoires différentes contre l’enfermement : le rapprochement par le jeu, la renaissance après le deuil, et la restauration de la dignité après l’humiliation.

Mais… tout cela contrevient aux règles de Gurukul. Shankar, ravi, ordonne à Raj de reconnaître publiquement sa mauvaise influence sur les étudiants.

Vaincu, Raj accepte, puis se rebiffe.

Devant l’ensemble des étudiants, il parle d’amour, de tendresse, de musique et de cœur. Il défend l’idée d’un être humain sensible et intelligent, et non d’une machine destinée à obtenir les places les plus prestigieuses dans la société. Il rappelle son vœu fait à Megha : transformer Gurukul en un lieu vivant, et non plus en un endroit sans âme. En introduisant la musique dans cet espace qui en était privé, il tente de rendre à cette institution ce qu’elle avait perdu : la capacité de faire vibrer les êtres humains. Il espère même parvenir à toucher, au plus profond de sa dureté, celui qui rejoint les parages des anti-héros occidentaux Dark Vador et Voldemort.

Et il y arrive, par ce discours. Shankar revient à la vie, c’est-à-dire à la sensibilité, qui n’est pas sensiblerie, mais intelligence du cœur. Il accepte Raj comme gendre, comme si Megha l’avait véritablement épousé. Il lui confie la direction de Gurukul. Tous deux pourront se laisser réchauffer par la soleil matinal. Megha viendra se glisser entre eux, souriante, heureuse enfin.

Place à la musique ensoleillée.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « La musique du cœur : Mohabbatein », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32346

La Flûte enchantée VADMC

Retour à la vie : La Flûte enchantée

Elle va pour se poignarder. Rien ne va plus, en effet : toujours séparée de sa mère sur ordre de son tuteur, et son beau prince l’a durement repoussée, sans explications. Elle est seule. Heureusement, les trois jeunes gens, « beaux, doux et sages », l’arrêtent à la dernière seconde.

Il va pour se pendre. Rien ne va plus, en effet : sans ami·es, privé de vin et de nourriture, sa jolie fiancée engloutie d’un coup de tonnerre, il est seul. Heureusement, les trois jeunes gens, « beaux, doux et sages », l’arrêtent à la dernière seconde.

Les deux personnages les plus sympathiques de La Flûte enchantée (Die Zauber Flöte, 1791, musique de Wolfang Amadeus Mozart, livret d’Emmanuel Schikaneder), Papageno l’oiseleur  et Pamina, sont sauvés du suicide in extremis par les aides juvéniles de la Reine de la Nuit.

Le monde soi-disant solaire du grand prêtre Sarastro n’est donc pas si riant, ni le monde nocturne de la Reine de la Nuit si perfide, puisqu’elle a laissé ses aides dans le monde du soleil, sans les rappeler à elle. En outre, sa fille Pamina, enlevée puis retenue de force par Sarastro, qui a ses vues sur elle, a manqué être violée par le second de Sarastro, Monostatos (« celui qui se tient tout seul dans un coin », pourrait-on sur-traduire).

Quant au prince Tamino, qui s’évanouit au premier serpent venu, diligenté par la Reine pour délivrer enfin Pamina, il vire rapidement à l’intégriste religieux, après avoir été flatté par Sarastro au nom de la virile fraternité et de la mise à l’écart des femmes du pouvoir. C’est au nom de cette virilité viriliste que Tamino supporte très bien les premières épreuves imposées par Sarastro, soit la séparation d’avec Pamina, à peine se sont-ils vus et aimés au premier coup d’œil.

De même, Tamino refuse de parler aux Trois Dames de la Reine, qui se sont introduites subrepticement dans le palais de Sarastro. Il a vite oublié qu’elles l’ont sauvé du serpent qui le menaçait au début de l’opéra. Ou, plutôt, ne l’a-t-il pas oublié, et en a-t-il honte, outrant donc son rejet des femmes et du féminin. De même, le cadeau de la Reine, la fameuse flûte enchantée, ne lui sert-elle qu’à vaincre la dernière épreuve de Sarastro, et, auparavant, à rejoindre Papageno et Pamina.

Papageno, lui, suivant Tamino sur ordre de la Reine, a beaucoup de mal à se faire au monde de Sarastro, notamment à cause de cette absence de femmes. Bon vivant, sans misogynie quoique non féministe, il n’a pas honte d’avoir peur de Sarastro, puis de Monostatos, qu’il arrive à éloigner avec ses clochettes enchantées, don de la Reine. Tout ce qui l’intéresse est d’avoir à boire et à manger, ainsi qu’une femme. C’est sur ce dernier point qu’il va être forcé d’évoluer, un peu. En effet, celle qui lui sert à boire et qui lui donne à manger est une femme âgée, qui veut se faire épouser. Papageno, tributaire des clichés sexistes âgistes de son temps, commence par refuser, puis la gourmandise l’emporte. La femme âgée se dévoile : c’est une jeune fille oiselle, Papagena. Mais un coup de tonnerre les sépare, contre leur gré.

Papageno et Pamina ont donc plusieurs points communs, outre leur initiale de prénom. Ils sont tous eux aimants et confiants, mais également prompts à tomber dans un abîme de désespoir. Ils ont du mal avec le rigorisme de Sarastro et n’aiment pas du tout Monostatos. Peut-être est-ce pour ces raisons qu’ils se rencontrent tous deux au palais de Sarastro, puis sont poursuivis par Monostatos, avant que Pamina et Tamino ne se voient pour la première fois. De même, les deux séquences de suicide manqués de la fin de l’acte deux les concernent, et non pas Pamina et Tamino, par exemple.

Tout finit bien, cependant : la Reine de la Nuit est enfin écartée du pouvoir, ainsi que Monostatos qu’elle avait rallié à sa cause. Elle n’aura pas le monde de Sarastro (est-ce un bien, est-ce un mal ?), le masculin solaire peut enfin régner sans contraintes.

La misogynie de ce final n’est pas tempérée par l’union des deux couples. Pamina et Tamino sont réunis par Sarastro, certes. Le couple affronte les éléments de feu et d’eau, domptés grâce à la flûte enchantée de Tamino. Ils font maintenant partis du monde de Saratro, ensemble et en vie. Papagena est appelée près de Papageno grâce à ses clochettes magiques, sur le conseil des trois jeunes gens, qui dénouent la corde fatale. La vie reprend ses droits. Papagena et Papageno ont alors plein de projets familiaux à concrétiser au plus tôt, dans un duo plein d’entrain, de légèreté et de lyrisme. Mais dans les deux cas, rien n’indique qu’il s’agit de couples égalitaires. Mozart et son librettiste sont bien de leur époque.

Reste une musique enchanteresse qui soutient un riche livret plein de rebondissements, nous faisant sentir et réfléchir à l’amour, à l’amitié, au partage ou non du pouvoir entre femmes et hommes, aux relations femmes-hommes. À chacun et chacune de se faire sa propre opinion.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Retour à la vie : La Flûte enchantée », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19277