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Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte

Article issu de notre introduction, de notre lecture et de notre quatrième de couverture d’un ouvrage réunissant Suleïma et La Mosquée verte, qui aurait dû paraître aux éditions Passage(s), dans notre collection « Vagabondage(s) », en 2016.

Commençons par l’étoffe du livre, la quatrième de couverture :

« “Où se trouve cette mosquée verte ?” se demandent la lectrice et le lecteur. “Et pourquoi donc est-elle verte ? Loti serait-il devenu architecte ?”

“Non pas ! Il livre ses impressions d’un voyage à Brousse.”

“Vous exagérez ! On dit la brousse ! Et depuis quand Loti le marin se prend-t-il pour un Livingstone ?”

“Cher lecteur, chère lectrice, Brousse est une ville turque. Loti la décrit et surtout le quartier de sa mosquée, où il se trouve bien, si bien. Il est aussi allé en Algérie, où il a rencontré successivement une petite fille, Suleïma, puis une tortue. Il a ramené la tortue avec lui, mais n’a pas oublié la fillette, qu’il a revue.

Lisez, cher lecteur, chère lectrice, vous verrez, vous serez vous aussi captivés par cette ville turque et par les aventures de Loti en Algérie. »

Continuons par notre introduction :

Une mosquée verte, une petite Algérienne devenue grande, une tortue : voici les éléments principaux, les héros qui portent les deux récits que vous allez lire. Nous voyageons avec eux dans l’espace et dans le temps, de Brousse (Turquie) à Oran (Algérie), en passant par Rochefort (France), de 1869 à 1894. Nous repartons dans le temps de lenfance de Loti. Bien sûr le marin ne peut sempêcher, aussi, d’évoquer lombre chérie d’Aziyadé, lamante morte sur les rives du Bosphore en 1877.

Suleïma nous plonge même dans l’enfance de l’écrivain, avant de retracer les étapes de son âge mûr, dans un mouvement de va-et-vient assez subtil, dû à la nostalgie qu’éprouve constamment Loti, qu’il soit dans sa maison natale de Rochefort, à Oran, à Alger ou dans le désert. Dans La Mosquée verte, c’est Loti l’amoureux éternel de la belle Azyadé qui se présente à nos yeux, c’est le converti à l’islam, le Français respectueux d’une autre tradition religieuse que la sienne, qui marche dans Brousse, dans le nord-ouest de la Turquie.

Dans Suleïma se dessine également l’image d’un homme à la virilité peu assurée, pas autant triomphante que le veut l’époque. Loin des « surmâles » chers à Barbey d’Aurevilly et à Alfred Jarry et de l’agressivité du colon type, Loti dessine les traits d’un homme qui s’interroge sur son pouvoir auprès des femmes et qui se laisse tenter malgré lui par une nouvelle aventure. Le métropolitain transforme sa visite à une prostituée algérienne en ébauche de roman courtois, voire biblique. Le couple Suleïma Loti se mue pour quelques heures en une Ève et un Adam éloignés du « progrès de la civilisation » et retrouve l’innocence et l’intensité amoureuse des premiers âges, moins leur brutalité. Plus tard, Loti tente de porter secours à sa dame lorsque celle-ci se trouve en situation de détresse. Mais la machine judiciaire est implacable et aveugle aux violences subies par les femmes au sein de leur couple. Loti repart d’Algérie le cœur lourd.

La Mosquée verte est plus apaisée, même s’il s’y trouve également un refus farouche de la modernité. Le voyageur nous fait goûter à un refuge où tout est tranquillité, apaisement et beauté. Dans cet espace reculé, les différents ethniques sont abolies grâce au partage d’une sensibilité religieuse identique, celle de l’islam. Loti s’est posé comme croyant mahométan contre le protestantisme de son enfance et contre le catholicisme de la France de son époque, choquant les Charentais par la mosquée qu’il fait construire dans sa maison à Rochefort.

Le voyageur éprouve à l’égard de cet endroit des sentiments mêlés, dont nous trouvons un écho dans Suleïma. Que la vie est triste et fade loin du soleil algérien ! S’il n’y avait pas la tortue, comment ne pas croire que l’on a rêvé ? Et comment s’accommoder d’une existence retirée, rechignée, sans galops dans le désert, sans terrasses de café où goûter la chaleur du mois de mars ? Pourtant… pourtant, qu’il est doux d’être auprès de sa mère et de sa grand-tante Berthe, de remuer de paisibles souvenirs d’enfance, de se souvenir de ses terreurs dans les escaliers noirs, si noirs et peuplés de morts goulus, prêts à mordre dans la tendre chair enfantine. Mais non, tout cela est finalement trop triste, trop vieux surtout. La grand-tante Berthe a quatre-vingt-dix ans, elle ne bouge plus de son fauteuil, et ne s’intéresse qu’à son passé.

Il vaut mieux retourner en Orient, pour se couler avec les Anatoliens le long d’un mur chauffé à blanc, pour regarder le paysage. Ce qui retient d’abord l’attention du marin, ce sont les flèches des mosquées. Elles sont multiples à Brousse, surnommée la « Ville aux cinq cents mosquées » par les Turcs1. Ces mâts religieux frappent la vue, qui dérive ensuite sur les différentes strates du décor. Contrastant avec le blanc des mosquées, le vert des plantes s’étend jusqu’aux montagnes, devenant bleues à leur contact mauve, dans un sublime dégradé chromatique. Et que dire de l’air, si ce n’est qu’il enivre de son parfum de cyprès et de roses. La Perse païenne surgit dans ce mélange propre à faire chavirer n’importe qui, et plus encore un Européen qui regrette de n’être pas né Turc. Le « bocage funéraire » d’une mosquée devient savane africaine, mais savane douce, paisible malgré la tristesse du cimetière qu’elle contient. La verdure se mélange aux tombes, aux chants des oiseaux et à l’eau des fontaines.

Dans le monde agité et bruyant où nous vivons aujourd’hui, comment ne pas savourer cette retraite avec Loti ?

Terminons par notre lecture (analyse de l’œuvre) :

Pierre Loti n’a pas fini de nous fasciner. Mais quel Loti ? Loti l’Oriental ou Loti le Rochefortais ? Loti le marin ou Loti le marcheur ? Loti l’arpenteur ou Loti le contemplatif ? Et surtout, Loti le passéiste ou Loti homme de son temps ?

Les manuels de littérature ont figé dans l’inconscient collectif l’image d’Épinal d’un doux rêveur, perdu dans un Orient de pacotille et dans les brumes charentaises. Julien Viaud, dit Pierre Loti, aurait tracé des aquarelles tout justes bonnes à être lues par des bourgeoises et petites-bourgeoises provinciales, dans cette Belle Époque fière d’elle-même et du bien-fondé de la colonisation. De là, cet auteur régionaliste (autre mot infâme) serait tombé dans le domaine de la littérature enfantine, autre groupe honni de ces critiques sérieux qui font la pluie et le beau temps depuis trop longtemps.

Le vingtième, puis le vingt-et-unième siècles, sûrs de rien et habitués à ne voir que les signes d’un texte et à reléguer aux oubliettes toute histoire qui ne rentre pas dans les cases étroites de leur esprit fermé à la richesse de la littérature, se gaussent fort de récits qui plongent leurs racines dans le vécu de l’auteur-narrateur et qui sont, bien entendu, situés dans un temps et une époque bien précises, quand bien même ce vécu est transformé par la magie du sujet et du style.

Laissons-nous prendre avec bonheur aux filets du conteur, qui nous ramène à nous-mêmes, par le biais de deux histoires en terres lointaines.

Les douceurs orientales

Être oriental, pour Pierre Loti, est bien plus qu’une pose à destination de ses contemporains et de la postérité. Nous nous promenons avec lui dans ce désert algérien printanier, égayé de rares fleurs, nous prenons aussi avec lui des « petites carrioles turques2 ». Il goûte véritablement la manière de vivre extra-européenne. Le principal attrait de Loti réside dans les descriptions de paysages : décrire encore et encore la beauté des villes d’Orient, le glouglou des fontaines, l’air embaumé du parfum des roses, la blancheur des villes, des fleurs entre deux rocs, les « flocons gris3 » des nuages, la lumière sur toute chose, l’espace partout. Espace urbain et grandes étendues sont également louées et appréciées, sauf les lieux familiers.

Loti parle rarement avec les autres, français·e, européen·es ou autochtones, il préfère la méditation silencieuse et solitaire. Les rêveries portent autant sur les voyages déeffectués que sur l’envie de repartir. C’est le « souvenir déchirant de ce Stamboul d’où j’ai apporté toutes ces choses4. », c’est que « la Turquie est le vrai pays de l’égalité, galité devant la contemplation et devant le rêve5. » Ce pays que le marin a élu comme terre où il fait bon vivre et aimer est aussi le lieu où apprécier le silence : « (…) tant de lieux de paix et de rêve (…)6 ». Presque rien ne trouble le songe, le décor est à l’unisson de la recherche de tranquillité du voyageur. Il fait bon rêver à l’Ailleurs, goûter et partager la paix religieuse et le paysage :

Quelle conception haute et sage ils ont de la vie, ces gens-là ! Considérer comme transitoires les choses dici-bas ; espérer en Dieu et prier ; se créer très peu de besoins, très peu dagitations, et jouir le moins brièvement possible de ce qui est dune vraie beauté sur terre : les printemps, les matins limpides et les soirs d’or7.

Il fait chaud, il fait bon, il fait doux. Les oiseaux chantent, les fontaines glougloutent, l’herbe est moelleuse, aucun fantôme ne surgit entre les tombes, pas même l’ombre tendre d’Aziyadé, jamais loin du cœur du baladin. Loti en profite d’ailleurs pour rappeler à son public qu’il est l’auteur de cette œuvre de 1879, célébrée par les critiques et acclamée par un lectorat toujours plus vaste. De l’intét de promener sa plume dans des lieux identiques…

Il apprécie plus que tout la politesse et la courtoisie des Orientaux :

Vraiment, ceux qui nont rencontré les Turcs qu’à Constantinople, ou dans dautres ports déjà déflorés par notre contact, ne les connaissent pas ; cest dans les petites villes moins fréquentées de l’intérieur quil faut venir pour apprécier leur hospitalité ouverte, leur courtoisie parfaite, leur délicatesse et leur scrupuleuse honnêteté8.

Comme en Algérie, l’arrivée et/ou la conquête des Européens ont altéré le naturel bienveillant et accueillant des autochtones, surtout dans les endroits de commerce et de guerre que sont les ports. L’innocent autrefois a disparu :

D’ailleurs, on l’a encore gâtée, cette Algérie, depuis seulement dix ans que je la connais (…) Ici, la couleur est déjà frelatée, et il y a des gens en burnous qui entendent l’argot de barrière ; on réussira bientôt à faire de ce pays quelque chose de banal et de pareil au nôtre (…)9.

Le pittoresque, la couleur locale, l’exotisme en un mot, a été effacé. L’autre doit rester étranger et ne pas ressembler à celui qui le contemple.

Il est vrai que l’écrivain n’évite pas quelques écueils propres à la littérature de voyage de son époque. Cette fin de siècle est fière de son empire et n’a aucune gêne à proclamer qu’elle a une « mission civilisatrice » auprès des « peuples inférieurs ». Les métaphores animalières fleurissent sans complexes sous la plume de nombreux écrivains, dont Gobineau, l’auteur de l’infecte Essai sur l’inégalité des races humaines (paru entre 1853 et 1855), mettant en branle tout un florilège raciste qui perdure jusqu’à nos jours. Loti n’hésite pas à comparer la petite fille Suleïma à un « singe », lorsqu’elle « croque » les morceaux de sucre généreusement offerts par le voyageur à cette fille de vendeur de babouches10. Mais le romancier en reste là, heureusement, et succombe dix ans plus tard au charme d’un sourire « doux et bon11 », loin des artifices dus à sa condition de prostituée, parle avec elle et a une aventure avec elle.

Loti ne se pose pas en défenseur des droits des femmes à ne plus être esclaves sexuelles, mais souligne la dégradation morale où conduit la misère – et peut-être le système colonial. Il se plaît à croire (comme beaucoup de clients de prostituées), que l’ultime baiser que Suleïma lui donne est un baiser d’amour :

Que me voulait-elle, la pauvre petite perdue ?Elle savait bien que je n’avais plus d’argent et que d’ailleurs je ne reviendrais plusLe baiser d’adieu qu’elle vint me donner là, et que je lui rendis avec un peu de mon âme, je ne l’avais pas acheté. D’ailleurs il n’y a pas de louis d’or qui puisse payer un baiser spontané qu’une petite fille charmante de seize ans vous donne. Tous deux, sans le vouloir, nous avions un peu joué Rolla12

La référence au poème de Musset (publié en 1857) idéalise la rencontre entre l’adolescente mineure et le plus si jeune Français. Alfred de Musset, qui décrit les débauches d’un jeune homme, Rolla, qui se suicide auprès de sa très jeune maîtresse Marie car il est ruiné, sert de caution culturelle. Loti n’est pas un simple marin en goguette qui se paye une fille dans chaque port, c’est un homme gracieux et mélancolique, victime de son siècle désenchanté. L’appel à Musset efface aussi la différence ethnique. Ce ne sont plus seulement une colonisée et un colon qui passent plusieurs heures sexuelles ensemble, avec la prostitution qui renforce la prise de pouvoir du mâle européen vis-à-vis de la jeune femme algérienne, c’est aussi et surtout pour l’auteur une histoire d’amour ébauchée et abandonnée, comme il a déjà dû, par le passé, abandonner une autre belle éplorée, sur d’autres rives lointaines…

Dans cet épisode sexuel somme toute banal pour n’importe quel touriste d’hier et d’aujourd’hui, l’écrivain est aussi bien de son époque. L’essayiste Simone de Beauvoir analyse avec son acuité habituelle le rapport des écrivains qui voyagent avec les colonies et les terres étrangères en général, par le biais des femmes :

(…) les baisers dune bouche exotique livreront à l’amant un pays avec sa flore, sa faune, ses traditions, sa culture. La femme nen résume pas les institutions politiques ni les richesses économiques ; mais elle en incarne à la fois la pulpe charnelle et le mana mystique. De Graziella de Lamartine aux romans de Loti et aux nouvelles de Morand, cest à travers les femmes quon voit l’étranger tenter de s’approprier l’âme dune région13.

Nous retrouvons l’assimilation antique entre LA Femme et la Terre. La femme colonisée prostituée devient la preuve de la défaite d’un peuple et de la victoire d’un autre. Le colon n’a pas en face de lui un être indépendant quoique assujetti par la défaite des siens -, mais un être doublement humilié et humble. Et plus tard, l’histoire amoureuse de Loti et de Suleïma se diluera dans un drame juridique à la Simenon. Autre scène de couleur locale que nous devons interroger, celui d’un mariage entre colons :

(…) une noce de colons qui passait, avec une belle mariée en blanc et un violon en tête. Tout cela nous avait même paru un bizarre assemblage de choses : un village d’Algérie, une soirée d’hiver très froide, et une pauvre noce campagnarde défilant gaiement en musique, au crépuscule, devant des Bédouins et des chameaux14.

L’écrivain assemble les différents éléments du décor comme un artiste cubiste qui aurait lu Maupassant. Cependant, il ne fait aucun commentaire, sauf pour indiquer sa surprise de voir une scène typiquement française dans un cadre étranger. Est-ce pour indiquer que les colons sont parfois aussi pauvres que les colonisé·e? Ou que les us et coutumes françaises perdurent et ne s’altèrent pas au contact des Algérien·ne? Au vu du manque de racisme revendiqué chez Loti, nous trancherons par le souci de croquer une scène inhabituelle.

Quitter son pays natal est s’arracher à la vieillesse des siens, redonner un coup vif de pinceau à ses souvenirs :

Comme ici mon imagination s’obscurcit et s’éteint !Mes souvenirs des pays du soleil s’éloignent, s’embrument, prennent les teintes vagues des choses passées. (…) C’est donc vrai, qu’il y a encore au monde de l’espace et du soleil15.

Se retirer en permission chez soi est fermer la porte au vécu à l’étranger. Loti se métamorphose en Capitaine Fracasse  revenu de Paris et rêvant à ses aventures extraordinaires au coin de son maigre foyer (1863). Et qui sera l’Isabelle qui tirera l’ex-marin de son ennui provincial ? C’est aussi que le goût de l’aventure et de l’Ailleurs est plus fort que tout :

Mais qu’y faire ? Il y a toujours ce vent d’inconnu et d’aventures qui nous talonne tous, et sans lequel notre métier ne serait pas possible ; quand une fois on a respiré ce vent-là, on étouffe après, en air calme ; toutes les choses douces et aimées, après lesquelles on a soupiré ́quand on était au loin, deviennent peu à peu monotones, incolores ; et, sourdement, on rêve de repartir16.

Il faut à Loti le changement constant des voyages, le piment des (re)découvertes et l’amplitude des grands espaces. Il ne respire bien qu’Ailleurs.

L’Orient est aussi le pays de la lumière, du soleil :

Étrange rajeunissement que le grand matin apporte toujours aux sens dans les pays du soleil, et qui n’est peut-être rien, après tout, rien qu’une sensation fausse et un mirage de vie(…) ce matin, nos fenêtres ouvertes au clair soleil, nous nous étions dabord émerveillés de voir tout apparaître (…)17.

La lumière orientale fait l’effet d’un philtre de jeunesse, comme dans un conte. Les mots « lumière, lumineux, soleil » reviennent comme un leitmotiv de l’enivrement de Loti à se trouver dans ses pays d’adoption. C’est aussi que l’étranger ramène l’écrivain à sa jeunesse :

Et, là, auprès de ma vieille tante, je me perds dans des rêves bizarres de vieillesse et de mort (…) Peut-être est-ce parce que je m’y sens encore étonnamment jeune que j’aime tant ce pays18.

Le retour aux racines familiales est plus une plongée vers l’obscurité du dernier sommeil qu’une étape apaisante. De ce côté-ci des mers, dans la mère-patrie, le retour vers le passé est mortifère.

Le refus du Progrès

Ces deux histoires constituent un témoignage passionnant et contrasté des mutations de la fin du dix-neuvième siècle, de cette fameuse « révolution industrielle » qui a bouleversé les rapports entre les peuples autour du monde.

Pierre Loti exprime à maintes reprises son chagrin du progrè: progrès de la « civilisation française/occidentale » dansSuleïma, qui détruit les particularités de l’Afrique du Nord, progrès des transports qui fait retentir dans le ciel de Brousse les sifflements perçants des trains :

(…) je me mis à sourire aussi de sa moquerie discrète. Le chemin de fer ! le petit chemin de fer à voie étroite qui, depuis une année, relie Brousse à l’un des ports de la mer de Marmara19.

Oui, Pierre Loti le Français connaît bien cette avancée technique, contrairement au Turc qui lui est supérieur car ignorant du modernisme et heureux de cette lacune. Il prône la lenteur contre la rapidité et inverse l’échelle des valeurs en vogue à son époque. Pour lui, l’Orient est supérieur à l’Occident.

Le voyageur se lamente, comme beaucoup d’écrivains-voyageurs de son époque, sur la destruction du monde ancien à l’étranger :

À Oran, on ne trouve pas, comme à Alger, de ces belles habitations mauresques d’autrefois, qui gardent dans leur décrépitude le charme de leur splendeur morte. Cette maison de Suleïma est sordide et misérable20.

Il se plaint de la disparition du pittoresque, c’est-à-dire de ce qu’il voit de manière superficielle lorsqu’il passe. Ou est-ce une manière indirecte de souligner la présence négative des colons et l’appauvrissement consécutive des colonisé?

À l’inverse, il apprécie la permanence de l’Antiquité dans l’espace urbain :

Au crépuscule rose, nous redescendons, le long des murailles byzantines qui entourent la Brousse dautrefois, débris encore imposants, de carrure presque cyclopéenne21.

La démesure des ruines participent du dépaysement et de la dimension respectable car ancienne et immuable de la ville.

Comme Théophile Gautier en Espagne, Pierre Loti souffre de la progressive indifférenciation des endroits :

D’ailleurs, on l’a encore gâtée, cette Algérie, depuis seulement dix ans que je la connais, et c’est plus loin dans le Sud qu’il faudrait à présent aller la chercher. Ici, la couleur est déjà frelatée, et il y a des gens en burnous qui entendent l’argot de barrière ; on réussira bientôt à faire de ce pays quelque chose de banal et de pareil au nôtre, où il n’y aura plus de vrai que le soleil22.

Ce lamento est celui d’un passéiste. Ce goût pour les cartes postales léchées, qui permet d’ignorer la souffrance des pauvres et des colonisés, est politique. Il n’est pas anodin que l’écrivain pointe d’une plume acide ce qu’il nomme « belles théories égalitaires » :

Et nous ignorons complètement la fraternité quils pratiquent, nous, les promoteurs des belles théories égalitaires qui aboutissent à la marmite explosible, après nous avoir fait passer par la duperie honteuse et bête d’une aristocratie dargent23.

Le pittoresque aboutit à une pensée réactionnaire et à une condamnation de la République et du capitalisme, sur fond d’attentats anarchistes.

Ce que Loti condamne également est la rapidité du monde moderne, son agitation. Ce que goûte Loti, en revanche, est la permanence des traditions :

(…) un vieil Iman comme il en apparaît dans les contes orientaux, si vieux, si vieux, que lorsquil était immobile, il semblait à peine vivre. Longue barbe blanche et longue robe blanche. Sur le tapis rouge, personnage tout blanc, il était assis à té des autres, continuant un rêve commencé depuis près dun siècle24.

L’écrivain en appelle à l’imaginaire oriental du lecteur, aux Mille et une nuits traduits par Antoine Galland au début du dix-huitième siècle, tradition qui sera plus tard reprise par Claude Farrère dans Shahrâ sultane et la mer (1931). La pérennité dans l’attitude de l’imam et son âge avancé indique la stabilité et la respectabilité de la civilisation qu’il représente. Et toujours l’invitation au rêve de la part des Orientaux…

Il sourit à la permanence et à l’immuabilité de la joie des bambins :

(…) quatre petites filles de six à huit ans, délicieusement jolies, entrèrent dans le préau. Leurs robes longues avaient des couleurs éclatantes de fleurs ; des petits voiles de mousseline blanche peinturlurée, posés sur leurs cheveux teints au henneh, les coiffaient drôlement. (…) à té des Imans graves, elles se déchaussèrent, firent un tas de leurs socques et de leurs babouches ; puis se mirent à sauter par-dessus, à cloche-pied, en chantant une chanson lente. (…) des enfants () jouent, des enfants qui ont de beaux yeux pleins de la joie dexister25.

Le monde religieux et profane cohabitent sans heurts et sans interdits du jeu de la part des religieux.

Loti n’est pas féministe et il ne prend pas ici parti clairement contre le voile intégral de couleur noire (contrairement aux Désenchantées). Il se réjouit de manière sensuelle de la clarté et de la joliesse des courts carrés que les Turques se mettent coquettement sur la tête, ni plus ni moins qu’il noterait la forme et la couleur d’un chapeau féminin français. À cette époque, Françaises et Turques sont soumises aux mêmes codes de bonne tenue : le cheveu doit être couvert lorsque les femmes se trouvent dehors, sous peine de passer pour une femme de mauvaise vie (prostituée ou femme du peuple, c’est tout un à cette époque).

Pour un public du vingt-et-unième siècle, cette petite fille qui joyeusement saute à la corde fait irrésistiblement songer à l’héroïne de Djinn la malice de Jacqueline Cervon (publié en 1972), bientôt contrainte à un mariage avec un homme bien plus âgé qu’elle et qui doit porter un long voile dans les rues d’Ispahan26. Nous nous interrogeons sur le sort du personnage de Loti : sera-t-elle cloîtrée dans le harem ou aussi « libre » que ses consœurs européennes, qui ne sont pas des citoyennes et qui font en grande majorité des mariages d’argent ? Ou deviendra-t-elle une prostituée, offerte à ses compatriotes et aux touristes étrangers contre monnaie sonnante et trébuchante ? D’autant que le passant européen hypersexualise les fillettes, dans lesquelles il voit « (…) détout le mystère et tout le charme des femmes orientales27. » L’auteur se concentre sur le regard de ces petites filles, mais il y plaque aussitôt le cliché bien connu du caché oriental, faisant perdre toute individualité aux enfants, qui ne sont plus que des représentations, des simulacres.

Refuser le monde d’aujourd’hui et se réfugier dans le monde d’hier est aussi une façon de se mirer avec complaisance dans la lunette du passé. Au-delà de la stratégie commerciale visant à fidéliser son public en rappelant des œuvres ultérieures (Azyiadé, encore et toujours), l’auteur construit un univers centré sur sa jeunesse, sur son agilité à parcourir monts et vallées, sur sa virilité qui fait tourner bien des têtes.

L’univers mélancolique de Loti ne lui offre que des sentiments teints de tristesse. Cependant, ce vague à l’âme n’est pas sans charme :

Rien de triste lugubrement, mais plutôt une mélancolie apaisée et douce, dans cette scène de mort (…) Cette vallée (…) avait une mélancolie tranquille et suave avec ses grands arbres dépouillés et ses orangers en fleur. (…) Je regardais toutes ces choses familières à mon enfance avec une mélancolie douce (…) dans certaines contrées de l’Orient (…) sa présence continuelle [du soleil] me cause une mélancolie inexprimable, plus intime et plus profonde que la tristesse des brumes du Nord28.

L’humeur du voyageur teinte ce qu’il voit d’un voile suave, propre à enclencher la méditation et la rêverie du lecteur. Le public se met volontiers à la place du « moi » lotien, qui emprunte à Nerval son « soleil noir de la mélancolie ». Il s’interroge avec l’auteur sur ce besoin foncier de considérer le monde avec distance, tout en se laissant aller au spleen, humeur si à la mode à la fin du dix-neuvième siècle, remous de l’âme inquiète devant les changements et vapeur apolitique.

Partir ou rester

Loti nous fait réfléchir sur l’envie et le besoin d’être ailleurs, mais aussi sur la tristesse que peut renfermer le foyer. Entre Balzac et Gide, il nous montre la sensation d’étouffement que peut provoquer des êtres pourtant chéris, mais ô combien tristes et terre-à-terre. Sans compter que le climat pluvieux de la Charente renforce par contraste la luminosité des grands espaces algériens et turcs . Le gris des nuages rochefortais accroche les souvenirs de là-bas, là où se trouve l’aimée, là où il y a des coupoles et non des clochers, des petites filles qui jouent devant des imams, en somme la douceur de vivre loin du bruit et de l’agitation. L’auteur marque ainsi son ennui du foyer maternel : « C’est là l’impression la plus décevante de toutes : sentir qu’on s’ennuie au foyer de famille !… (…) comme il me paraît terne et pâle, vu d’ici, ce temps que je viens de passer au foyer de famille29 »

Cependant, il éprouve la nostalgie de son enfance et de sa naïveté, monstres compris.

Il regrette son innocence enfuie, dans un autre retour sur lui-même, que d’aucuns pourraient qualifier de nombrilisme. Rien ne parvient à le retenir dans sa carrée rochefortaise, pas même la reconstitution des lieux qu’il a jadis traversés :

Pourtant ce n’est pas l’Orient, tout cela ; j’ai eu beau faire, le charme n’y est pas venu ; il y manque la lumière, et un je ne sais quoi du dehors qui ne s’apporte pas. Ce n’est pas l’Orient, et ce n’est pas davantage le foyer ; ce n’est plus rien30.

Composer un tableau avec des objets rapportés et entrer dans le tableau ne permet pas de retrouver les sensations vécues là-bas. Ce ne sont que des représentations, pas un vécu retrouvé dans son intégralité, les tentures et des objets restent un décor. Il faut être dans le pays même pour rentrer dans son ancienne vie, odeurs comprises :

Et je retrouve ici tous ces souvenirs oubliés ; ils sortent des feuilles des chamœrops et des aloès, ils me reviennent dans toutes ces senteurs de plantes31.

Il faut que le voyageur se rende sur place pour que les effluves lui remettent son passé en mémoire.

Ce qui manque au décor pour qu’il devienne vivant, c’est une femme. Pas seulement l’aimée, la toujours désirée, l’image de la perfection-même puisque à jamais intacte par la mort. Mais une femme, « un idéal féminin en toute simplicité », pour parler comme un autre habitant, temporaire, de Rochefort, le marin Maxence des Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967), égayerait son existence et le rajeunirait :

Ce qui me manque au foyer, c’est l’élément jeune, c’est quelque chose qui réponde à ma jeunesse à moi32.

Le philtre de l’amour est assez puissant pour faire d’un homme mûr un jeune homme. Le portrait du mélancolique ne serait pas complet sans désir d’amour ou amour insatisfait. L’acteur égyptien Omar Sharif, qui avoue à Jacques Chancel, le six octobre 1976 avoir meublé une maison et attendre la femme qui l’habitera33, imite-t-il sans le savoir l’écrivain du siècle précédent ?

Plutôt que de ruminer, tel les vaches de son pays, Loti repart, pour notre plus grand plaisir. Une pause trop longue ennuierait le lecteur en lassant son attention. Il est préférable de l’emmener au loin, dans un décor plus ou moins enchanteur, plus ou moins teinté de féerie, où il verra son héros méditer moins à vide et dans des paysages exotiques.

Ce qui frappe chez Loti est son respect de l’Autre. Sans exclure un inconscient raciste, il va à la rencontre des étrangers et ne reste pas dans un groupe franco-français. Au contraire, nous le voyons se fâcher avec un ami et ne pas frayer avec les colons, qui sont un élément parmi d’autres du pittoresque. Il s’est assimilé à la culture turque à tel point qu’il en garde les us et coutumes lorsqu’il se trouve en France :

(Je déteste les chaises. Plumkett dit même que c’est là un des indices de ma nature et de mes mauvaises fréquentations : ne savoir plus m’asseoir comme tout le monde, et toujours m’étendre ou m’accroupir comme font les sauvages34.)

Le réflexe raciste de trouver les manières de l’autre étranges, car non coutumières, vient d’un ami et non pas de l’écrivain. Il invite son lecteur à réfléchir à ses propres comportements. L’auteur n’est plus uniquement dans du narcissisme et dans une posture mondaine. Il revendique une manière de vivre spécifique, qu’il présente comme une ouverture sur une existence au quotidien plus confortable que celle de son pays. Un de ses buts est d’être au cœur d’un changement, d’une globalisation commençante.

Un pas supplémentaire est franchi vers l’Autre par Loti lorsqu’il parle sa langue : « (…) je causais en turc avec les Imans (…)35 » Entrer dans une langue inconnue est faire l’effort de comprendre les nuances de l’altérité et de faire résonner dans sa bouche les mots qui décrivent ce que l’on voit et ce que l’on ressent. On devient semblable sinon totalement identique à la culture qu’on a choisie, on s’y installe. En outre, la méfiance de celui qui est visité par un étranger tombe plus aisément :

Et dé, entre nous, une sympathie sest nouée ; ils ont compris sans doute que nous sommes presque des Orientaux, nous dont les côtés tourmentés leur échappent36

Immédiatement, un rapport de confiance entre l’habitant et le touriste s’instaure, grâce à l’effort du voyageur. L’écrivain se présente en liberté, dans le respect total de l’Autre.

Il n’est pas anodin que Loti fasse intervenir des religieux dans sa progression vers l’Autre. Le temps des prostituées semble révolu, place à la pure contemplation de la beauté terrestre et l’envol vers la méditation. Après le changement du langage du corps, l’adéquation spirituelle avec l’autre. Dans La Mosquée verte, le recueillement est le terrain d’entente qui permet d’être accepté comme même et non plus comme touriste violeur de terres. La religion est-elle un refuge pour Loti, des années après son échec sentimental ? Ou est-ce une preuve de fidélité supplémentaire envers la morte ? Cette méditation passe d’abord par le partage silencieux avec les imams de la mosquée. Les âmes se rejoignent, le partage d’un même idéal s’instaure. Cette haute spiritualité est également due à l’adéquation qu’il trouve entre sa méditation et le paysage qui l’entoure. En cela, Loti est très proche des Romantiques, qui voient dans le spectacle de la nature un reflet de leur état d’esprit. La paix des lieux invite son âme et celle du lecteur à se dilater. La tranquillité intérieure se reflète dans la beauté du paysage, où prédominent les édifices religieux.

Être en Turquie, c’est être dans le pays d’islam, selon Loti. Sa vision de cette religion est à la fois lisse et vague. Il ne parle pas du tout du texte coranique et de ses préceptes, il préfère se concentrer sur les rites et sur le mode de vie qui découle de l’attachement à ce monothéisme :

(…) on apportait les narguilés, le café, les petits sorbets. () Et comme nous voulions en cueillir, de ces roses : “Attendez !” dit l’Iman. Il disparaît derrière les branches, puis revient bientôt nous en rapportant dautres, dabsolument embaumées, de celles qui servent à composer lexquise essence orientale37.

Le religieux fait un geste d’hospitalité envers les visiteurs. Ce geste est la quintessence de la tradition antique d’accueil, puisque la rose a été défini par le voyageur comme le symbole de la Turquie. L’écrivain est fasciné par les signes plus que par la lettre. Il nous présente un islam de l’apaisement et apaisé. L’écrivain se range du côté des Orientaux plutôt qu’avec les Occidentaux. Il n’est pas, il n’est jamais, un chevalier français portant le saint Graal du progrès et de la « civilisation chrétienne » dans des contrées exotiques.

Ce qu’il décrit est un monde de l’exil, plus ou moins volontaire :

Le nègre nous apprit quil était du Soudan occidental, mais quil ne se rappelait plus sa patrie, ayant été amené tout petit à la Brousse. LAlgérien nous conta quil était venu ici à la suite dun pèlerinage à la Mecque, sans trop savoir pourquoi, par fantaisie de nomade, peut-être : mais à présent il regrettait son pays, quitté depuis deux années, et souhaitait dy revenir. Il se trouva que mon compagnon de voyage, H. de V…., qui jadis fut aussi mon compagnon au Maroc, avait habité son village, connaissait sa tribu, son caïd, ce dont l’exilé fut touché jusquaux larmes. Alors une conversation en arabe sengagea entre eux deux (…)38.

L’écrivain fait éclater ici la surface lisse de la Belle Époque, telle qu’elle est vue par la bourgeoisie triomphante et peut-être encore aujourd’hui par nous-mêmes. Le monde n’est pas stable, des hommes sont emmenés très loin de leur contrée natale contre leur gré. Le déracinement forcé a provoqué une amnésie partielle. Loti oppose deux manières de vivre à l’étranger. Le Soudanais n’a pas demandé à partir. Au contraire, le pèlerin, comme l’auteur, a fait le choix de partir, pour un temps déterminé et sans but précis. C’est encore une fois la barrière des langues que fait éclater le voyageur. Il délègue l’avancée vers l’Autre à son ami, miroir positif de Plumkett dans Suleïma. C’est aussi, comme lorsque Loti parle le turc, montrer la supériorité et la grandeur d’esprit de certains Français, qui parlent des langues non romanes. Il s’agit de deux configurations différentes, dans un monde qui s’agrandit, vu d’Occident.

Conclusion

Pierre Loti accorde sa préférence à l’Ailleurs, à ce qui n’est pas la France, Rochefort, sa maison familiale. La vie est si douce sur la couche d’une adolescente algérienne, dans un cimetière rempli d’arbres et de silence, dans un désert ou auprès d’un iman. Là seulement on peut se détendre, respirer et étreindre l’immensité du monde.

Voyager lui permet de se sentir jeune à jamais, tout en rêvant à ce qui fut, en retrouvant les senteurs et les coutumes africaines ou turques. Il est ravi de se trouver loin des progrès techniques de son siècle, loin du bruit et de l’agitation.Cependant, la violence le rattrape, sous deux formes tragiques. Le Soudanais rencontré à Brousse est prisonnier, survivant de l’esclavage, l’Algérienne Suleïma est condamnée à la prison pour avoir tué. Loti préfère détourner son regard et goûter parfums et mets locaux, dont le souvenir est difficile à rattraper une fois revenu en France.

Finalement, ce qui importe à Loti est la contemplation. Contemplation spirituelle auprès des imans, contemplation du paysage partout. Le destin d’une jeune criminelle ne pèse rien face à l’immensité du désert. Loti pratique l’égotisme à un degré élevé, pour ne pas dire la muflerie machiste. Seul compte à ses yeux ses regrets de ne pas avoir une existence paisible, fixée en un seul point du globe. La pose est agréable et désaltérante, mais est-elle vraiment sincère ? Plus sobre et plus frappante est la fin de La Mosquée verte, où le marin prévoit les transformations et les déformations que va apporter à la civilisation turque le nouveau contact brutal avec les Occidentaux.

Ce monde de roses dont l’Occident respire avec envie le parfum depuis des siècles enivre le voyageur pour un temps encore, et nous avec lui.

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1 Pierre Loti, La Mosquée verte, in Œuvres complètes. Tome VII, Paris, Calmann Lévy éditeur, s. d., p. 548. Abrégée en MV.

2 MV, 539.

3 Pierre Loti, Suleïma, in Œuvres complètes. Tome II, Paris, Calmann Lévy éditeur, s.d., p. 495. Abrégé en S.

4 S, 499.

5 MV, 547.

6 MV, 550.

7 MV, 549.

8 MV, 552.

9 S, 520.

10 S, 494.

11 S, 514.

12 S, 521.

13 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe I, Paris, Gallimard, 2000, p. 284.

14 S, 510.

15 S, 498.

16 S, 498.

17 S, 518.

18 S, 504, 506.

19 MV, 561.

20 S, 513.

21 MV, 556.

22 S, 520.

23 MV, 547.

24 MV, 557.

25 MV, 553-554, 555.

26 Voir notre article : Tiphaine Martin, « De Colette à Jacqueline Cervon, école, femmes et émancipation », in Frédérique Toudoire-Surlapierre, Alessandra Ballotti, Inkar Kuramayeva (dir.), A Room of Ones Own : lapprentissage au féminin, Reims : Éditions et presses universitaires de Reims, 2018, p. 107-121.

27 MV, 554.

28 S, 527.

29 S, 498, 505.

30 S, 499.

31 S, 506.

32 S, 504.

33 Jacques Chancel, Radioscopie. Omar Charif, 06/10/1976.

34 S, 501-502.

35 MV, 558.

36 MV, 549-550.

37 MV, 558, 564-565.

38MV, 558.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte », juin 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28682

 

Brûler le capitalisme : La Fiancée du pirate VADMC

Brûler le capitalisme : La Fiancée du pirate

Tête haute, elle s’en va. Elle a tout fait partir en fumée. Il ne reste rien de sa cahute au fond des bois, et encore moins des possessions qu’elle y a accumulées. Ou si peu, rien que des détritus inintéressants. Elle part sur la grand-route, sans rien, pieds nus. Et retentit alors une musique joyeuse, de type fanfare, très Nino Rota/Federico Fellini. Fin de La Fiancée du pirate, de Nelly Kaplan (1969).

Finie la haine des villageois et des villageoises, fini aussi de se cacher dans les bois, parce que repoussée par la communauté. Finie aussi sa vengeance contre celles et ceux qui l’ont humiliée, opprimée et agressée sexuellement. Sa mère aussi a été victime de la persécution des habitantes et habitants du village, tout comme leur bouc. Tous deux sont morts. Marie (Bernadette Lafont) s’en va. Elle est libre, enfin.

Lasse de subir des violences diverses et variées – les villageois·es n’étant jamais à court d’imagination quand il s’agit de lui faire du mal -, Marie a décidé de reprendre son destin en main. Elle fait payer, littéralement, les villageois, pour qu’ils puissent avoir accès à son corps. Puisqu’ils l’ont déjà violée, elle n’a plus de respect pour elle-même. Elle s’établit comme prostituée, dans sa cahute. En échange de ses services sexuels, les villageois lui offrent soit de l’argent, soit des objets de la surconsommation, bien installée à la fin des années 1960, et déjà contestée.

Grâce à l’argent, à ses biens de consommation et à la location de son corps, elle acquiert du pouvoir sur ses tortionnaires. Quand elle en a assez, elle pose son magnétophone à bande dans l’église, en hauteur. Elle l’enclenche, puis part en bloquant la porte de l’église. Et les « bon·nes catholiques » d’entendre, ou de s’entendre, demander son corps à Marie et lui offrir des cadeaux. Scandale, mais surtout, rage et colère des villageois·es, vindicatifs et vindicatives, aigri·es par leur adhésion totale au patriarcat. Elles et ils s’en vont, fourches, bâtons, fusils et poings en avant, châtier celle qui ose suivre sa destinée comme elle l’entend. Mais Marie est partie. Les  villageois·es s’acharnent alors ce qui reste des biens matériels de Marie.

Marie, elle, est sur la route ensoleillée, pieds nus, parce que les chaussures dorées à talons, ça entrave.

Ce film montre, entre autres, que la seule réponse au capitalisme est de faire partir en fumée ce qu’il produit comme objets inutiles. En outre, même si l’individualisme féminin est prôné, il est montré comme exceptionnel. La solitude, même bénie, est-elle la solution pour construire une société sans violences, donc sans patriarcat et sans capitalisme ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Brûler le capitalisme : La Fiancée du pirate », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29578

Misogynie hésitante : La Vierge du Rhin VADMC

Misogynie hésitante : La Vierge du Rhin

Dans l’après-Seconde Guerre mondiale, les films français manifestent une misogynie généralement abrupte, afin de remettre les femmes au pas, elles qui viennent enfin d’obtenir le droit de vote, elles qui ont été sans eux, prisonniers ou résistants (mais pas collabos, certes non), ou presque, pendant l’Occupation. Le film policier de Gilles Grangier, La Vierge du Rhin (1953) semble faire partie de ces films violemment misogynes.

À première vue, il s’agit d’un énième long-métrage ayant pour but de châtier une mauvaise femme. Geneviève Labbé (Élina Labourdette) a tout fait pour mettre la main sur la compagnie fluviale de son premier mari, Jacques Ledru (Jean Gabin), disparu pendant la Drôle de guerre. Puis, Geneviève a épousé le meilleur ami de son mari, Maurice Labbé (Renaud Mary). Finalement, elle tente d’assassiner Jacques, une fois celui-ci revenu de la Pologne où il a été prisonnier, puis travailleur pauvre. Elle est ensuite soupçonnée, par Jacques, d’avoir tué Maurice, car ce dernier ne pouvait se résoudre à faire disparaître définitivement Jacques. Geneviève fait porter les soupçons de la police sur son premier mari, autre moyen de s’en débarrasser. Mais est-ce bien Geneviève la meurtrière de Maurice ? 

La fin du film nous apprend que ce n’est pas le cas. L’assassin est un homme, le marin allemand Pietr (Claude Vernier), qui faisait du trafic de devises avec Maurice. Nous passons donc du sexisme au racisme, en ces temps post-conflit. Le racisme est cependant altéré, très légèrement, par la responsabilité de Maurice dans la contrebande qu’il entretient, lui le Français, avec un Allemand. Un mauvais Français, une sorte de collaborateur en temps de paix, ne peut donc qu’être éliminé.

Geneviève n’est pas pure non plus : elle est âpre au gain, sous couvert d’avoir été très pauvre avant d’épouser Jacques, en tant que prostituée. Et, dans la société des années trente-quarante-cinquante, seul un riche mariage permet aux femmes pauvres d’être à l’aise financièrement, sauf rares exceptions. Mais, comme toujours, aucun arrière-plan social n’est évoqué à ce sujet. Geneviève est donc coupable de vouloir continuer à être riche, de manière sexiste, alors que Maurice lui propose de s’enfuir avec lui et de tout laisser à Jacques. 

Geneviève fait tout pour convaincre Maurice de supprimer Jacques, afin de conserver la compagnie fluviale, jusqu’à ce que Maurice arrive à la vendre. Quand Geneviève tente d’assassiner Jacques avec sa voiture, c’est avec la complicité de Maurice, qui la fait dévier au dernier moment. Elle joue double jeu avec ses deux maris, jusqu’à l’assassinat de Maurice. En effet, elle fait des tentatives de séduction à chacun, pour qu’ils tuent l’autre homme, voire, pour qu’ils s’entre-tuent. Geneviève est au courant de la contrebande faite par Maurice avec Pietr et s’en sert comme appât pour mettre Jacques et Maurice face à face, espérant que l’un des deux soit tué par l’autre. 

Elle essaie de tuer Maurice, puis Jacques, les deux en vain. Quand elle échoue, elle utilise les pleurs, les lourds sanglots, puis les supplications. Mais ces comédies, qui suivent le féminin traditionnel, n’impressionnent aucun de ses époux. Elle n’a aucun scrupule, non plus, à faire porter les soupçons de l’assassinat de Maurice sur Jacques. Le tout est donc très grave. 

Pour ces raisons, Geneviève est sommée, sur un ton calme mais ferme, par Jacques de partir définitivement de la compagnie, à la fin du film. Il est logique que ce soit son ex-victime qui décide de son sort. Il n’y a pas de justice immanente, ni de vengeance sanglante, finalement, de la part de Jacques. Geneviève ne meurt pas. Le châtiment est léger, sans que la misogynie n’apparaisse. C’est le féminin traditionnel et le goût pour l’argent et les dépenses somptuaires qui sont condamnés, plus qu’une femme fatale. Sexisme oui, misogynie non.

Notons que Geneviève ignorait que Maurice avait reconnu Jacques dans un camp de prisonniers, mais qu’il avait nié le connaître, afin de pouvoir épouser Geneviève, et d’avoir la main sur la compagnie fluviale. Maurice le lui avoue peu de temps avant son assassinat. Jacques, lui, est au courant de la traîtrise de son ami depuis de longues années, mais il n’a pu rien faire, puisque déclare mort et vivant chichement, sous une fausse identité, en pays étranger. Geneviève se défend calmement des accusations de Maurice, qui lui déclare que c’est de sa faute à elle s’il a trahit Jacques et s’il a fait « beaucoup de saloperies ». Maurice reconnaît la fausseté de ses accusations. Les responsabilités sont partagées, ici, à égalité.

Quant aux deux autres personnages féminins, alliés de Jacques, la caricature est évitée, tant du coté de la pure jeune fille, Maria Meister (Nadia Gray), tombée amoureuse de Jacques, que du côté de la fidèle secrétaire, Anna Berg (Andrée Clément). Certes, Anna déteste Geneviève, mais tout autant qu’elle déteste Maurice. Anna est célibataire, mais elle le regrette, vissée qu’elle est à son bureau pour empêcher la compagnie de couler, suite à la mauvaise gestion de Maurice et aux dépenses somptuaires de Geneviève et de Maurice. Anna est intelligente, bien habillée, bien coiffée, elle est jeune. Rien n’indique qu’elle soit amoureuse de Jacques. Elle n’a rien de la vieille fille refoulée, chère aux misogynes. Les tirades misogynes dans le film sont celles de Pietr, donc du méchant de l’histoire, et d’aucun autre personnage, féminin ou masculin.

Maria, elle, paraît l’antithèse de Geneviève, car peu élégante et préférant travailler sur la péniche de son père, plutôt que de se vêtir de coûteuses fourrures. Mais ce contraste est altéré par l’intelligence de Maria, son courage et sa détermination à prouver l’innocence de Jacques, qui s’opposent à l’intelligence, au courage et à la détermination de Geneviève à accabler Jacques. Maria n’a rien d’une jeune fille naïve ni d’une virago en devenir, tout comme Geneviève n’est pas un monstre à abattre, finalement.

Quant aux différences d’âge, elle est de dix-neuf ans entre Maria et Jacques, de quinze entre Geneviève et Jacques. Et d’un an entre Geneviève et Maurice. Nous sommes bien dans la tradition française des « pères incestueux » de l’avant-guerre (voir Noël Burch et Geneviève Sellier, La Drôle de guerre des sexes dans le cinéma français, Paris, Nathan, 1996). Si le scénariste, Jacques Sigurd, a pris soin, ce qui n’est pas courant, de faire évoquer par Jacques son âge mûr, comme un obstacle entre Maria et lui, cette observation est balayée d’un sourire par Maria. Le personnage féminin se charge donc lui-même de sa soumission au patriarcat, ce qui renforce, également, le prestige érotique du héros.

Maria n’en est pas moins un sujet actif de la narration. Elle convainc son père d’embaucher Jacques sur La Vierge du Rhin, elle coupe court aux questions de Pietr et de son père à Jacques sur son passé. Elle fait rentrer Jacques dans le bateau, pour le soustraire à la reconnaissance de Geneviève. Elle tente de dissuader Jacques de se venger, et lui demande, plutôt, de reprendre sa place de patron. Elle est témoin de la tentative de meurtre de Jacques, en voiture, par Geneviève et Maurice. Elle pousse Jacques à prouver son innocence du meurtre de Maurice, quand Jacques voudrait se rendre à la police, fatigué, et de la situation et de se cacher depuis des années sous une fausse identité.

En outre, Maria résiste vaillamment à la tentative de viol de Pietr, le mordant, le griffant, lui donnant des coups de pied, tentant aussi de donner de la voix. Elle est certes sauvée par Jacques, mais celui-ci ne fait que demander à Pietr d’arrêter, sans élever la voix :

Lâche-la, puisqu’elle te le demande. Il faut toujours obéir aux femmes.

Jacques se place du côté du consentement de Maria. Il lui vient en aide, mais il ne se place pas en situation de pouvoir machiste. Il ne commande pas virilement à un autre homme de ne pas violer une femme, il établit l’égalité. Le sauvetage de Maria par Jacques n’est donc pas tout à fait similaire à celui de Jacques par Maria, sur toute la durée du film, donc plus impressionnant. Notons cependant que Maria diminue la responsabilité de Pietr en soulignant qu’il est ivre. Il semble impossible, en 1953, de mettre en scène une scène de viol, sans tout de suite amoindrir la faute du criminel. Par contre, notons que ni Maria ni Jacques ne font allusion à la germanité de Pietr. Le racisme est ici absent.

Si c’est Jacques qui découvre l’identité de l’assassin, il a besoin de Geneviève, de Maria et d’Anna pour dénouer les fils de l’assasinat de Maurice et pour prévenir les douaniers d’arrêter Pietr. Les trois femmes et Jacques assistent au dénouement, c’est-à-dire à la capture de Pietr par les douaniers er les policiers.

Notons pour finir que le générique de fin présente les « assistantes », la « script-girl », l’« assistante », la « secrétaire » (terme épicène), la « chef maquilleuse », la « coiffeuse », les « habilleuses » au féminin, et non au masculin, ce qui n’est pas le cas des films français de cette époque. Heureusement, tout est rentré dans l’ordre de nos jours, et les féminins apparaissent systématiquement quand il le faut dans les génériques de films…

Ainsi, ce film policier présente trois personnages féminins qui échappent le plus souvent aux archétypes misogynes, même Geneviève. La conclusion du film est également en faveur du nouveau couple Jacques-Maria et de la splendeur retrouvée, à venir, de la compagnie fluviale, plus que contre Geneviève. Celle-ci une fois disparue de l’écran, place au couple neuf, souriant, et au bateau éponyme du film, La Vierge du Rhin. Le couple et l’entreprise plutôt que la haine et la vengeance, c’est une belle conclusion, non misogyne. Un long-métrage à redécouvrir.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Misogynie hésitante : La Vierge du Rhin », Voyages autour de mon cerveau,  mars 2026. URL :  https://vadmc.hypotheses.org/29266

Femme et Pantin Bardot VADMC

Doux exil espagnol : La Femme et le Pantin, 1959

Les cinéastes français de l’après-Seconde Guerre mondiale n’ont pas rechigné à aller tourner chez Franco, comme en témoigne l’adaptation de La Femme et le Pantin (Pierre Louÿs, 1898) par Julien Duvivier en 1959. Cette version n’a pas beaucoup à voir avec le roman sulfureux de Louÿs, mais elle est cependant intéressante, par la recherche de l’amour vrai du personnage féminin, Eva (Brigitte Bardot), et par le contexte historique dans lequel le film s’inscrit.

Duvivier, son scénariste Albert Valentin et son dialoguiste Marcel Achard mettent en scène, à Séville, une Eva/Ève suscitant le désir mâle, à l’instar de son interprète Bardot, qui rapporte dans ses mémoires le harcèlement sexuel dont elle a été l’objet lors du tournage dans les rues de Séville1 :

J’étais littéralement soulevée de terre. Ma robe était remontée sous mes bras, quant à ma culotte, des milliers de mains venues de je ne sais où essayaient de me l’enlever, se glissant partout sur mon corps. Je hurlais (…). Seul Dudu [Julien Duvivier] était ravi, il se frottait tranquillement les mains, tout content de lui : “Tu vois, tu n’es pas morte !” (…) Et rebelote les mains qui sortent d’on ne sait où et qui se baladent sous les jupes. Des gosses de 5 ou 6 ans (…), se glissaient entre nos jambes et leurs mains remontaient nos cuisses !

La libido masculine se donne sans freins, à tout âge et sans vergogne, transformant Bardot en chair à dévorer.

Eva, Française d’origine, cherche à se frayer un chemin dans l’existence en trouvant l’amour vrai, ce qui est plus que compliqué dans cette société ultra-patriarcale, où un inconnu, le matador Matteo (Antonio Vilar), la prend volontiers pour une prostituée, car elle marche seule dan les rues et elle se rend seule au café. Où sa belle-mère Manuela (Lila Kedrova) tente de la vendre à n’importe quel riche inconnu, ledit matador. Où le patron d’un cabaret, Arbadajian (Dario Moreno), lui propose un travail de danseuse de tango, avec des heures supplémentaires dans une pièce privée, en compagnie de clients de choix, uniquement si elle couche avec lui. Eva arrive à échapper à cette forme de harcèlement, mais pas aux soirées privées, dont elle nie la violence en en riant. Car, même si elle ne se prostitue pas en couchant avec les clients présents dans la pièce, elle est tout de même réduite à de la chair à consommer, au moins par le regard. Un bel exemple également du « regard masculin » théorisé par Iris Brey, regard voyeuriste de la caméra qui rejoint le regard fouilleur des clients.

Son unique porte de sortie semble être le mariage, que lui propose son ami d’enfance Albert (Michel Roux), Français lui aussi et guide pour les touristes à Séville. Ce qu’elle refuse, n’aimant pas Albert d’amour. Albert souhaite retourner en France, et voir la rue de la Huchette, dont son père lui parlait souvent. Située au cœur du Quartier Latin, elle est surtout célèbre depuis la Libération, par son club de jazz, le Caveau de la Huchette, au numéro cinq et par son théâtre au numéro vingt-trois, qui joue en continu deux pièces d’Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve et La Leçon, depuis 19572. Cette notation touristique est donc étonnante, puisque le père d’Albert, tout comme celui d’Eva, est censé s’être exilé en Espagne à la Libération, de peur d’être fusillé. Clin d’œil à la mode existentialiste et à ses suites, au public français, de la part du scénariste ?

Si le père d’Albert est mort, en exil franquiste, le géniteur d’Eva est bien vivant. Écrivain raté mais collaborateur zélé, Stanislas (Jacques Mauclair) s’est réfugié en Espagne afin de ne pas être fusillé, à l’instar de l’ancien ministre de l’Éducation nationale Abel Bonnard3. Il ne vit qu’en ressassant ses griefs et a constitué un dossier afin d’être réhabilité (!), dossier qu’il confie de force à Matteo, qu’il prend pour un admirateur de ses « œuvres ». Lors de la demande en mariage d’Albert, dans un restaurant sévillan, Stanislas est rattrapé par son passé : un client du restaurant, un Français, entendant le nom complet de Stanislas, lui demande confirmation de son identité. Stanislas, toujours vaniteux, confirme. André Berthier (Daniel Ivernel), le client, frappe et crache alors sur Stanislas, car ce dernier a dénoncé son père, par lettre signée pendant l’Occupation, et son père est mort à Auschwitz. Un peu plus tard, Albert rejoint Eva et tente de la convaincre que son père est « un monsieur ». Eva lui réplique d’un ton plat : « Il faut que je te croie. » Lors du dîner en famille, quand elle en parle à Stanislas, celui-ci se défend en disant que monsieur Berthier avait osé l’accuser de plagiat – ce qui visiblement était la vérité – et qu’il lui fallait se défendre. Par-derrière et en sachant que monsieur Berthier risquait sa vie à être arrêté. À la fin des années cinquante, les blessures nées des horreurs de la Seconde Guerre mondiale sont encore vives et vivaces.

Prise entre le harcèlement continu et l’impossibilité de rester avec son père et sa belle-mère, sans le soutien d’Albert parti en France, Eva cherche un dérivatif dans le jeu amoureux qu’elle entretient avec Matteo, marié mais libre de faire ce qui lui plaît, de manière tout à fait traditionnelle dans l’univers patriarcal, qu’il soit français ou espagnol. Eva, humiliée de toutes parts, se refuse à Matteo, telle une Ariane4 des années cinquante. Elle ne se donne à lui qu’à la fin du film, une fois qu’il a abandonné ses affaires et sa femme pour elle. Selon Eva, ils sont alors à égalité.

Cette version d’un classique misogyne est tout à fait intéressante, par l’insistance sur le poids du patriarcat et ses violences, auxquelles il est difficile d’échapper quant on naît femme, ainsi que par une contextualisation historique lourde, dont Alain Resnais a retracé une partie de l’horreur dans le documentaire Nuit et Brouillard (1956), puis dans Hiroshima, mon amour (1959). Ou, sur un mode moins dramatique, plus burlesque, dans La Traversée de Paris (Claude Autant-Lara, 1956) et La Vache et le prisonnier (Henri Verneuil, 1959).

Un film de Duvivier à réévaluer.

 

 

 

1 Brigitte Bardot, Initiales B.B., Paris, Grasset, 1996, p. 188-189, 192.

2 https://trvlr.fr/la-place-saint-michel-et-la-rue-de-la-huchette/

3 https://www.academie-francaise.fr/les-immortels/abel-bonnard

4 Claude Anet, Ariane, jeune fille russe, 1920. Cf. notre article à ce sujet : Tiphaine Martin, « Intellectuelle ou amoureuse ? Ariane, jeune fille russe de Claude Anet », Séminaire Littéraire des Armes de la Critique (S.L.A.C.) – 2014-2015, Département de Philosophie et de Sciences Sociales de l’Ecole Normale Supérieure, https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/851/files/2014/10/Intellectuelle-ou-amoureuse.pdf

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Doux exil espagnol : La Femme et le Pantin, 1959 », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13511

 

Simone de Beauvoir, dévorer le monde

Article initialement publié dans Le Castor Magazine en 2014.

Simone de Beauvoir s’est déplacée tant par terre que par mer et dans le ciel, de Paris à Pékin, en passant par Rome, Ismaïlia, Quimper, Stockholm, les Cyclades, Marseille, New York, Tokyo, Rouen, Prague, Bamako, Hambourg, Erivan, Manaus, La Havane, Detroit, Castres, Tarquinia, Davos, Mostar… de sa naissance en janvier 1908 à son décès en avril 1986. Ça veut dire quoi, pour Beauvoir, être une femme qui voyage, puis une écrivaine voyageuse ?

Apprendre le monde, étape 1

Tout d’abord, il s’agit de mettre des mots sur les choses de la nature. Son grand-papa du côté maternel l’y aide : “Il me disait le nom des arbres, des fleurs et des oiseaux.” Pour s’approprier le monde, rien de tel que les mots. Dans son sixième arrondissement parisien, elle passe de longues heures penchée sur les images du monde : “Je m’enchantais aussi des planches de mon atlas. Je m’émouvais de la solitude des îles, de la hardiesse des caps, de la fragilité de cette langue de terre qui rattache les presqu’îles au continent (…).” Les représentations de la planète suscitent autant son intérêt que les mots et que l’immersion dans l’herbe ou dans le sable du jardin du Luxembourg. Et gare à qui ose l’empêcher de profiter jusqu’au bout de ses plaisirs  ! Simone griffe, mord, hurle et grince des dents  : “Je hurlais si fort, pendant longtemps, qu’au Luxembourg on me prit quelquefois pour une enfant martyre. “Pauvre petite !” dit une dame en me tendant un bonbon. Je la remerciai d’un coup de pied.” Puisqu’on vous dit qu’il ne faut pas la contrarier cette petite fille modèle !

Pendant son enfance et son adolescence, son univers reste immuable, concentré sur quelques arrondissements : le sixième et le quatorzième, lieux d’habitation successifs, le septième, où se trouve son école pieuse et quelques parcs. Et les deux maisons familiales dans le Limousin, Meyrignac côté maternel et La Grillère côté paternel. L’évasion provient ensuite de lectures choisies et censurées par sa mère, mais qui lui montre d’autres pays, d’autres lieux  : la Russie avec Le Général Dourakine, quatre des cinq continents avec Les Cinq sous de Lavarède, l’Inde coloniale avec La Maison à vapeur de Jules Verne, puis la découverte des mœurs nord-américaines avec Les Quatre Filles du docteur March, entre autres. Beauvoir s’identifie à Jo “l’intellectuelle“, qui comme elle a en horreur “la couture et le ménage” mais a “l’amour des livres“. Pour voyager, foin de l’aiguille et du torchon, mais vive les livres !

L’expérience pratique vient peu à peu, à la fin de l’adolescence, mais de manière désordonnée. Il y a les séjours en Limousin, il y a aussi la découverte de Paris. Initiée par son cousin Jacques Champigneulle aux bars parisiens et à l’alcool, Simone s’amuse à se faire passer pour une prostituée, ce qui lui vaut une remarque cinglante d’un “homme au nez crochu qui écrivait des romans-feuilletons” : “Vous êtes une petite bourgeoise qui veut jouer à la bohème“. Beauvoir expérimente une manière de voyager qui va devenir la sienne pendant sa jeunesse, c’est-à-dire qu’elle ne refuse aucune expérience, même dangereuse, et qu’elle fréquente les endroits mal-famés. Elle reconnaît dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (HEM) qu’elle a échappée à plusieurs agressions.

En 1929, après son succès à l’agrégation de philosophie – à la deuxième place, après Sartre – elle se libère de sa famille et part à la conquête du monde.

Apprendre le monde, étape 2

C’est d’abord une conquête limitée par ses maigres moyens financiers de jeune professeure : Italie, Espagne, Maroc espagnol et français, Grèce.

Le plus important est de rattraper le temps perdu : pas un arbre, pas un musée, pas une crique, pas un bar ne lui échappera désormais. Comme rien dans son éducation ne l’a encouragée à se soucier de la politique, elle l’ignore. Il est vrai qu’à cette époque les filles et les femmes sont écartées de la vie politique puisqu’elles n’ont pas le droit de vote. cependant les années trente voient un engagement massif des femmes dans la vie publique : Simone Weil, Andrée Viollis, par exemple. Mais Beauvoir préfère ne pas se soucier du sort des autres. Elle s’indigne qu’il y ait une ville indigène et une ville européenne quand elle se rend au Maroc avec Sartre à l’été 1932, mais elle reste passive. C’est avec l’Occupation qu’elle va se politiser, puis s’engager concrètement après la Libération, notamment en signant le Manifeste des 121 en 1961. Sa renommée grandissante de romancière, de philosophe, de journaliste, d’essayiste et, soyons honnêtes, de “compagne de Sartre”, lui vaut d’être invitée aux quatre coins du monde. Elle est reçue par ses confrères et consoeurs écrivain-e-s, mais aussi par les chefs d’États et les ministres. Elle raconte ses conversations avec Tito, Nasser, Khrouchtchev, Castro, Che Guevara, ainsi que les tournées officielles auxquelles elle est soumise. Pour autant, elle ne se laisse pas prendre à l’encens d’une notoriété quasi planétaire.

Ce qui est primordial pour Beauvoir est de happer le monde, de le dévorer par tous les pores de sa peau, de le parcourir à la force de ses jarrets avant de le transformer en romans, essais, pièce de théâtre et autobiographie. Accidents de vélo et d’auto, tentatives de viol, vols, rien n’arrête sa volonté de dévorer le monde, de le faire sien encore et encore.

Un calligramme en mouvement

Ce n’est pas une personne aux contours flous que le lecteur entrevoit, c’est un corps plein de vie qui est en marche, dont l’entrain connaît peu d’obstacles. Elle se tourne vers ce qu’elle peut saisir de manière tactile  : aliments, plantes, et, peu à peu, êtres humains hors du cercle de famille. Elle s’ouvre au monde, puis le retient en elle-même afin de l’offrir ultérieurement au lecteur. Elle saisit le monde de tout son être. Les cinq sens participent au plaisir d’exister, de sentir son souffle dans sa poitrine. Simone se meut au fil des pages. Le voyage ne la quitte jamais, car elle rapporte des objets et des vêtements de ses différentes explorations autour de la planète. Il s’agit également de garder de la distance par rapport aux évènements, de ne pas s’apitoyer sur son propre sort, et de ne pas laisser le lecteur chercher si les failles ne sont pas plus profondes qu’elles ne semblent l’être à première vue.

Simone gravit, étape par étape, le chemin qui l’amène à s’assumer comme un être indépendant et fort. Elle peut se permettre de choisir ses amis et ses amant(e)s, où et quand elle le désire. Bien entendu, son parcours n’est pas linéaire, il y a des ratés (les voyages dans Paris), de la souffrance (être ou non avec Sartre, avec Nelson Algren, son amant américain), mais ces revers font partie de l’apprentissage de soi-même.

Si elle se laisse périodiquement abattre par le malheur du monde et par son angoisse de la mort, son volontarisme reprend vite le dessus. Être un corps en mouvement, un corps qui jouit de chaque instant, c’est être un corps qui attire le monde à soi, donc un corps qui reste encore en vie, d’autant plus qu’il est écrit.

Elle est celle qui se déploie avec bonheur sous le doux soleil italien ou poitevin, celle enfin qui continue à lutter. Être Beauvoir, c’est se laisser emporter par le mouvement du monde, en être une partie intégrante, mais aussi se retrouver grâce au monde.

Voyager, c’est augmenter ainsi sa puissance d’exister.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, dévorer le monde », Voyages autour de mon cerveau, juin 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/5464