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Pas fraternel 5 Les Bernstein VADMC.001

Pas fraternel (5) : Les Bernstein

Ils sont américains. Ils sont compositeurs. Ils s’appellent Bernstein. Ils sont nés à quatre ans d’intervalle. L’un a composé West Side Story (1957), l’autre la musique des Sept Mercenaires (John Sturges, The Magnificent Seven, 1960). Leonard Bernstein (1918-1990) et Elmer Bernstein (1922-2004) avaient donc tout pour être frères. Sauf qu’ils ne l’étaient pas. Aucun lien de parenté entre eux. Voilà qui méritait bien un nouvel épisode de « Pas fraternel ».

D’autant que tous deux ont travaillé pour le cinéma et le spectacle, même si leurs carrières ont emprunté des chemins fort différents. Leonard Bernstein est avant tout chef d’orchestre, pianiste et compositeur de musique symphonique et de théâtre musical. Broadway lui doit notamment On The Town (1944), porté cinq ans plus tard à l’écran par Stanley Donen et Gene Kelly sous le titre français Un Jour à New York (1949), avec Gene Kelly et Frank Sinatra — et un dinosaure dont nous avons déjà déploré le triste sort sur VADMC. Puis viennent Wonderful Town (1953), Candide (1956) et, bien entendu, West Side Story, créé en 1957 avec Stephen Sondheim aux paroles et Arthur Laurents au livret. Hollywood s’en empare en 1961, sous la direction de Robert Wise et Jerome Robbins.

Leonard Bernstein n’est d’ailleurs pas un inconnu dans ces pages. Nous avons déjà croisé sa musique au détour du dinosaure malmené d’Un Jour à New York, puis des Jets de West Side Story, chantant leur peu de considération pour l’« officier Krupke » et, plus largement, pour les différentes autorités chargées de les remettre dans le droit chemin. West Side Story est revenu ensuite par d’autres chemins : à propos des escaliers de secours de Tous en scène (Vincente Minnelli, The Band Wagon, 1953), des violences masculines et de la jalousie dans Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956), ou encore des bandes de jeunes dans West Side Story, Grease (Randal Kleiser, 1978) et Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987). À force, Leonard Bernstein avait fini par avoir ses habitudes sur Voyages autour de mon cerveau.

Elmer Bernstein, lui, n’avait encore rien demandé.

Et c’est justement Les Sept Mercenaires qui nous a conduits jusqu’à lui. Quelques trompettes héroïques, des chevaux lancés au galop, et hop : « Leonard Bernstein ! » Eh bien non. Elmer. Il faut dire que la confusion est tentante : deux Bernstein, deux compositeurs américains du vingtième siècle, deux hommes liés, quoique de manière très différente, au cinéma, et deux œuvres immédiatement reconnaissables dès leurs premières mesures.

Elmer Bernstein est en effet l’un des grands compositeurs de musique de films hollywoodiens. Sa filmographie traverse les genres : le drame avec L’Homme au bras d’or (Otto Preminger, The Man with the Golden Arm, 1955), le western avec Les Sept Mercenaires, le drame judiciaire avec Du silence et des ombres (Robert Mulligan, To Kill a Mockingbird, 1962), le film de guerre avec La Grande Évasion (John Sturges, The Great Escape, 1963), avant une carrière qui se poursuit pendant plusieurs décennies.

Et nous voici repartis en voyage. La musique d’Elmer Bernstein accompagne volontiers des personnages qui partent, reviennent ou tentent de s’échapper. Frankie Machine (Frank Sinatra) revient dans son quartier de Chicago au début de L’Homme au bras d’or, après un séjour en prison et une cure de désintoxication, avec l’espoir de changer d’existence. Le film est adapté du roman homonyme de Nelson Algren. Nelson Algren, compagnon américain de… Simone de Beauvoir. Nous étions partis à cheval avec Les Sept Mercenaires ; quelques mesures d’Elmer Bernstein plus tard, nous voici revenus chez Beauvoir. On ne sort décidément jamais tout à fait de chez soi.

Dans Les Sept Mercenaires, justement, le déplacement est au cœur du récit : des hommes sont recrutés pour aller défendre un village mexicain contre les attaques de bandits. Ils franchissent une frontière, arrivent dans un lieu qui n’est pas le leur et doivent décider, au terme de l’aventure, s’ils repartent, restent ou, pour certains, ne repartiront jamais. Le voyage permet ici la rencontre avec un autre monde, tandis que le western transforme le déplacement des cavaliers en spectacle. Le célèbre thème d’Elmer Bernstein semble presque faire surgir à lui seul les chevaux, la poussière et les grands espaces.

Dans La Grande Évasion, le déplacement devient au contraire un objectif vital. Les prisonniers alliés enfermés dans un camp allemand creusent des tunnels pour sortir de l’espace qui leur est imposé, puis se dispersent, prennent la route, le train, la moto, tentent de franchir des frontières. Voyager signifie alors reconquérir sa liberté.

Quant à Du silence et des ombres, il est beaucoup plus sédentaire : Scout (Mary Badham) et Jem (Phillip Alford) parcourent surtout leur petite ville de Maycomb et découvrent, en se déplaçant d’un lieu à l’autre, les frontières sociales et raciales qui la structurent. Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour changer de monde. Simone de Beauvoir fait une remarque similaire dans L’Amérique au jour le jour 1947 à propos de Harlem : quelques rues new-yorkaises peuvent suffire pour passer d’un univers social à un autre, tant la ségrégation transforme l’espace urbain en territoire compartimenté. Et nous voici donc revenus une seconde fois à Beauvoir.

Chez Leonard, les groupes occupent volontiers la rue en chantant et en dansant ; chez Elmer, des hommes traversent les grands espaces, reviennent chez eux, cherchent à s’évader, tandis que des enfants découvrent les frontières invisibles de leur propre ville. Dans les deux cas, difficile de rester immobile. Ce qui tombe plutôt bien pour Voyages autour de mon cerveau.

Les deux Bernstein n’en sont pas moins très différents. Chez Leonard, West Side Story fait entrer dans Broadway le jazz, les rythmes latino-américains et les tensions de la ville moderne. Chez Elmer, le thème des Sept Mercenaires est devenu presque indissociable de l’imaginaire du western. Même patronyme, même pays, même siècle, même métier de compositeur : tout semblait conspirer pour fabriquer une fraternité là où la généalogie s’obstinait à ne pas en fournir.

Ce qui nous arrange fort bien.

Après les frères et sœurs qui craignent de l’être dans La Colline aux coquelicots et Ôtez-moi d’un doute, les familles très peu recommandables de La Fleur du mal et du Château des Oliviers, puis le docteur Kennedy, frère incestueux et meurtrier de La Dernière Énigme, voici donc deux hommes que l’on pourrait aisément prendre pour des frères et qui ne le sont pas.

Mais il nous reste un Elmer.

Il n’est ni compositeur, ni chef d’orchestre, ni même humain. C’est un éléphant. Elmer, le pachyderme bariolé créé par l’auteur et illustrateur britannique David McKee, fait son apparition dans la littérature jeunesse en 1968. Il n’a, à notre connaissance, aucun lien de parenté avec Leonard ou Elmer Bernstein. Mais puisque la littérature jeunesse a également droit de cité dans ces pages, il aurait été regrettable de l’abandonner au bord du chemin.

Ainsi s’achève notre enquête généalogique : Leonard Bernstein et Elmer Bernstein ne sont pas frères ; Elmer l’éléphant ne l’est ni de l’un ni de l’autre.

Leonard peut retourner à West Side Story. Elmer peut récupérer son cheval.

Et l’autre Elmer sa trompe.

Pas fraternel, donc. Mais sacrément musical. Et un peu pachydermique.

YIIIIHAAAAA !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (5) : Les Bernstein », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33940

Femmes de province à Paris Balzac, Sagan VADMC.001

Femmes de province à Paris : Balzac, Sagan

In memoriam Bénédicte Monicat

Quand le scandale éclate, il ne reste qu’une solution : fuir, là-bas fuir. Dans la capitale. C’est ce que font Madame de Bargeton et Lucien Chardon dans les Illusions perdues d’Honoré de Balzac (1843), ainsi que Gilles Lantier et Nathalie Silvener dans Un peu de soleil dans l’eau froide de Françoise Sagan (1969). Leur amour adultère découvert, les femmes mariées abandonnent sans regrets leur domicile conjugal et leur position sociale haute dans la bonne société locale, à Angoulême et à Limoges. Elles suivent leur amant, Lucien et Gilles. Si ce n’est que la vie parisienne peut leur est fatale. Tant Balzac que Sagan décrivent des situations ultra-genrées, où les femmes ont tout à perdre, les hommes tout à gagner.

L’illustre Angoumoisine Anaïs/Louise de Bargeton, femme mariée puis veuve, aristocrate, s’est entichée du jeune Lucien Chardon, d’extraction toute petite-bourgeoise certes, fils de pharmacien, mais poète à ses heures. Elle l’a admise dans son cercle littéraire et le fait manger à demeure (Honoré de Balzac, Illusions perdues, Paris, Le Livre de Poche, 2006, p. 90, 100, 101), où il suscite bien des jalousies masculines, dont celle de Monsieur du Châtelet, qui se verrait bien en second époux d’Anaïs, « reine d’Angoulême » (p. 89).

Le journaliste parisien Gilles Lantier fuit la capitale et sa compagne, pardon, sa maîtresse, Éloïse, pour cause de dépression (Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide, Paris, J’ai lu, 1976, p. 25), et part se réfugier dans ses pénates limougeaudes chez sa sœur et son beau-frère (p. 41). Il devient l’amant de Nathalie Silvener, « reine de notre ville », (p. 49), bourgeoise au foyer mariée à François, notable (p. 56). Tout se passe dans la bonne bourgeoisie de province, celle, par exemple, mise en scène par Sagan, à Poitiers, dans Les Violons parfois (1961).

Mais… Lucien est surpris aux pieds d’Anaïs (p. 182, 183), Gilles doit regagner Paris pour son travail (p. 73). Croyant être amoureux de Nathalie, il lui demande de venir dans la capitale, après être retourné à Limoges (p. 99-117), ce qu’elle fait, sans crainte du scandale (p. 119). Madame de Bargeton et Lucien Chardon voyagent de concert vers Paris (p. 205-211). Elle se réfugie dans un appartement sur la rive droite, trouvé par Châtelet (p. 211-213), puis se place sous la protection de sa parente, la marquise d’Espard (p. 214), habitant rive gauche, lui reste dans une chambre pauvre rive droite (p. 217).

 Anaïs étant solidement encadrée par un Pygmalion et une Pygmalionne, qui lui apprennent rapidement l’habillement et les mœurs parisiennes, elle peut étouffer le scandale au plus vite et se sentir à l’aise dans la capitale, qui lui est totalement bénéfique, contrairement à Nathalie.

À cent kilomètres près et un peu plus d’un siècle de distance, ce quatuor est voisin dans le sud-ouest, avant de se retrouver dans l’espace parisien. Leurs voyages ont des fonctions différentes et diverses : sortir de la dépression et s’accrocher à Nathalie (Gilles) ; trouver la passion (Nathalie) ; fuir le scandale puis Lucien (Anaïs) ; réaliser ses rêves de grandeur, ou pas (Lucien). Nous pourrions réunir l’ensemble de ces destinées sentimentales sous le terme « voyages d’apprentissage parisiens », mais ce n’est pas vrai pour Gilles, qui ne sort finalement pas tant que cela de sa dépression (p. 177), et qui ne souhaite pas abandonner sa vie de garçon, avec les femmes comme « jalons » (p. 148).

Aux personnages balzaciens Paris tout entier, aux saganiens une prédilection pour les « clubs » de la rive gauche. C’est que les lieux d’amusement ont changé, tandis que les espaces culturels, synonymes de mondanité (Bargeton à l’opéra) et d’ennui (Lantier au théâtre), demeurent identiques. Les deux écrivains soulignent la vacuité des mondes parisiens qu’ils décrivent, plus empressés à briller qu’à approfondir une œuvre, voire à l’écouter tout court.

Ainsi, les aristocrates parisiens bavardent et cancanent pendant l’opéra (p. 236), et Lantier refuse d’aller voir une pièce de théâtre « intellectuelle » (p. 132-133) avec Nathalie, sa nouvelle « maîtresse » – toujours pas de « compagne » pour lui, sauf, en hésitant, à la toute fin du roman (p. 177), quand tout se délite entre eux. Même si Nathalie est toujours mariée, ce choix de vocabulaire trahit sa conception consommatrice du duo amoureux. Les femmes sont potentiellement jetables, même en vivant avec au quotidien, chez lui. Surtout pas d’attaches sentimentales, mais la liberté de « gâcher une heure » (p. 171). Cette existence est vide, il s’en rend compte. Mais il n’a pas le courage de s’en extraire, trop « veule et instable » (p. 180), pour changer d’opinion et d’attitude. Ou d’assumer ses préférences existentielles.

De même, il est surpris de voir échanger Nathalie avec son ami Nicolas sur la littérature, dont les romans d’Émile Zola (p. 136). Gilles porte pourtant le nom de famille d’un de ses plus célèbres héros, Étienne Lantier (Germinal, 1885), qui perd son amie Catherine au fond de la mine. Sauf s’il s’agit de son frère Claude Lantier (L’Œuvre, 1886), qui se suicide, ou de leur frère Jacques Lantier (La Bête humaine, 1890), assassin, puis assassiné.

Certes, la scène saganienne se déroule dans une boîte de nuit, mais Gilles reconnaît qu’il n’a jamais l’occasion de parler de personnages de romans, plutôt des célébrités et de leurs mœurs (p. 136). Notons qu’un des amoureux platoniques de Nathalie à Limoges se nomme Pierre Grandet (p. 68), peut-être une référence à l’héroïne de Balzac Eugénie Grandet (1834).

Lucien Chardon, qui a pris le patronyme de sa mère, de Rupembré, afin de se faire passer pour un aristocrate, est décidé à se hisser dans la haute société. Mais le verrouillent des classes sociales lui est impitoyable, tout comme son mensonge. Là où un Eugène de Rastignac, même désargenté, peut se frayer un chemin vers ses pairs plus fortunés, dans Le Père Goriot (1835), un Lucien de Rupembré, dont la particule est usurpée, se fait fermer la porte au nez (p. 242). Son passé d’enfant gâté, de fils choyé par sa mère et sa sœur (p. 62, 714), sa veulerie aussi, l’empêchent de tirer profit de la dure leçon sociale qui lui est infligée.

Il préfère ruiner son beau-frère, se lamenter sur son triste sort, devenir un journaliste prêt à tout pour se faire briller auprès des lecteurs (p. 388-392), comme son confrère Lousteau, qui attaque le physique d’Anaïs en la comparant à un « os de seiche » (p. 393), avant une vague tentative de suicide, dont il est sauvé par le mystérieux Herrera (p. 768). Et d’enchaîner sur les Splendeurs et misères des courtisanes (1847), dont il sort définitivement vaincu, après avoir saccagé, encore, d’autres existences.

Contrairement à un nombre conséquent de ses romans, récits, nouvelles, Balzac choisit de laisser son héroïne en vie. Il lui accorde même le bonheur, par un remariage heureux avec Monsieur du Châtelet (p. 723). Le voyage honteux à Paris d’une femme mariée en proie au scandale s’est transformé en établissement paisible d’une respectable veuve, puis femme remariée.

Ce n’est pas le cas pour Nathalie, Gilles renâclant à tout engagement sur le long terme, préférant ignorer la solitude de sa maîtresse, même lorsque celle-ci trouve un emploi dans une agence de voyage, grâce à son frère (p. 159). Ce qui le met mal à l’aise (p. 159), lui retirant son rôle de mâle pourvoyeur de mammouths chassés hors de la grotte.

Nathalie n’arrive pas à s’adapter à la superficialité grossière des ami·es et connaissances de Gilles, lui qui est toujours aussi mal à l’aise avec l’intelligence et la culture de Nathalie. Bref, il est ravi de la dimension sexiste de son existence, se pensant homme fort, libre de toute attache sentimentale, prêt à reprendre son indépendance dès qu’il le voudra. Mais, plutôt que d’échanger avec Nathalie et de voir comment ils peuvent avancer ensemble dans leur amour, ou rompre parce que Gilles n’a finalement plus besoin de Nathalie et que sa reconnaissance pour l’avoir sorti de la dépression s’est vite estompée et qu’elle lui pèse, il préfère la goujaterie traditionnelle sur fond de complicité masculine, elle aussi ô combien tristement traditionnelle (p. 180) :

Vois-tu, quand je l’ai connue, j’étais… tu te rappelles… j’étais écorché vif. Dieu sait pourquoi, mais je l’étais. Elle m’a entourée de plumes, mis au chaud, redonné vie. Vraiment. Mais maintenant… (…) Maintenant l’oreiller pèse sur ma figure, il m’étouffe. Voilà. Tout ce que j’aimais en elle, qui me soutenait, son absolutisme, son côté linéaire, son intégrité totale… Tout s’est retourné contre elle.

Sans surprise, Nathalie n’étant pas une praticienne de santé (psychanalyste, psychologue…) que Gilles peut arrêter de consulter une fois sa dépression passée, elle devient un poids pour lui. Son ami Jean, destinataire de ce magnifique discours, le dédouane en le traitant de « veule et d’instable » (p. 180), mettant Gilles dans une position confortable car infantile. Gilles préfère rester dans la goujaterie et le mythe du masculin détaché de tout sentiment. Sagan souligne qu’il n’a alors pas envie de sortir de cette approbation en ajoutant qu’il ne peut pas non plus vivre sans Nathalie (p. 180). Finalement, l’aimerait-il ?

Mais, trop tard. Nathalie, de caractère entier, se suicide alors, en ayant l’élégance, comme Anne dans Bonjour tristesse (1954), de laisser une porte morale de sortie à Gilles, en prenant tous les torts à sa charge (p. 183-184). Là où l’activité parisienne convient parfaitement à Madame de Bargeton, au sortir d’Angoulême, le calme de Limoges semble manquer à Madame Silvener. Là où Louise établit finalement un équilibre entre amour et vie sociale, Nathalie se noie dans la passion, avec un travail qui est d’appoint et non une raison supplémentaire d’épanouissement.

Ces deux personnages féminins montrent l’articulation fine entre classe sociale et sexe, alors que l’époque où se déroule les intrigues ne semblent pas avoir d’influence probante sur leur destin. Leur statut social est défini par les hommes. Elles sont plutôt dépendantes financièrement, Anaïs de par son mari, Nathalie par la rente d’une tante. Elles sont ensuite libres financièrement, toutes deux par héritage. Mais cela ne change rien à leur soumission au patriarcat. Elles restent toutes deux dans leur milieu social, malgré des codes sociaux différents en province et à Paris. Elles ne revendiquent aucune liberté amoureuse, ni sociale, ni politique.

Le patriarcat est plus dur à l’époque de Louise qu’à l’époque de Nathalie, pourtant, c’est Nathalie qui finit mal. Que lui manque-t-il ? Peut-être l’expérience de la solitude heureuse et la sororité. En effet, Louise, toutes proportions gardées, avec des parents, des domestiques et un précepteur attitrés, a vécu seule dans son château à la campagne, dans son enfance et son adolescence, sans ami·es ni autre famille que ses géniteurs (p. 79).

Nathalie, elle, est, classiquement, passée de la maison parentale au foyer conjugal, après des études à Paris, qui ne lui ont pas plues, puisqu’elle était seule, sans son frère (p. 108). Au début du roman, sa famille est réduite à son frère Pierre, qui n’habite pas dans la capitale, et à son époux. Ni l’un ni l’autre ne s’occupent d’elle une fois partie, sauf sur le mode injonctif. Son mari veut qu’elle revienne à Limoges (p. 176), son frère aussi (p. 176). Pierre a également menacé Gilles de représailles, de manière implicite, s’il rend sa sœur malheureuse (p. 156). Nous restons dans le cadre sexiste classique, avec retour à la norme (mari) et, au final, dé-responsabilisation de l’élément féminin (Gilles et Pierre). Notons cependant que Gilles analyse cette volonté bi-masculine de retour à Limoges comme une défiance à son égard et à son incapacité à rendre Nathalie heureuse.

Concernant la sororité, Louise trouve immédiatement un soutien dans sa parente Madame d’Espard, tandis que Nathalie n’en a pas, ni d’amie, résidant à Paris. Elle ne se fait aucune amie dans la capitale. Est-ce cette absence de soutien, féminin et/ou masculin, d’amitié, de sororité, qui la précipite vers la mort, après la rupture d’avec Gilles ?

Alors, toutes sorores et toutes dans le monde avec des ami·es et un amoureux (une amoureuse) !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Femmes de province à Paris : Balzac, Sagan », Voyages autour de mon cerveau, mars 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24006

Heureuse texte VADMC

 Heureuse

Un texte écrit pour le concours Arte Radio en octobre 2023.

Elle vivait au milieu des prés et des bois, non loin d’une ferme reconvertie en gîte d’étape, du côté de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le pays de Colette, au début du vingt-et-unième siècle. Cette mère minette, une tigrée grise aux yeux d’or, avait été abandonnée par ses propriétaires lorsqu’ils avaient découvert, avec stupeur, qu’elle était enceinte : « Mais comment, elle ne pouvait pas se retenir d’aller courir le matou sur les toits ? Non, ce n’était pas à nous de la faire stériliser ! Pour le prix qu’on l’a payée au Salon des Chats l’an dernier ! » Le couple de Parisiens avait alors embarqué la féline dans la maison de campagne d’un couple d’amis et l’avait jetée dans le bois le plus proche.

D’abord surprise et apeurée, la future mère avait trouvé refuge dans la ferme-gîte, où les propriétaires l’avait découverte, affamée, un matin de juillet. Pitoyables aux malheureux, Margaret et José avait nourri Minette chez eux, une grande dépendance de la ferme. Ils lui avaient fait une place dans leur cœur et accueillie comme une des leurs, avec Barbe le sanglier, Tuny le saint-bernard, Mouchette la poule blanche et noire, Julie et Arthur, leurs enfants de six et quatre ans. Minette avait vite pris l’habitude de dormir nichée contre le flanc tiède d’Arthur, pendant que Tuny, dans la chambre d’à côté, veillait sur les rêves de Julie. Barbe et Mouchette préféraient le poêle à granulés de la cuisine.

La vie continua. Minette devint la princesse des lieux, accouchant d’une magnifique portée de chatons à la fin du mois d’août, sous le lit d’Arthur. Quatre perles, une blanche, deux tigrées grises, une noire. Quatre fois quatre pattes qui apprirent à ouvrir les yeux, miauler, marcher, manger comme les chats adultes. Julie et Arthur s’émerveillaient chaque jour de leurs progrès et les racontaient, très fiers, à leurs amis. Minette, une fois l’allaitement terminé, reprit ses habitudes. Elle était toujours partante pour une promenade dans la ferme sur le dos de Tuny, un marathon avec Barbe dans les bois interdits à la chasse, une sieste avec Mouchette dans le poulailler, un partage presque équitable du goûter d’Arthur, une partie de balle avec Julie et Tuny, des câlins en tout lieu et à toute heure avec Margaret et José.

Seul épisode désagréable, la visite de la vétérinaire, Ambre, dont Minette n’avait pas compris le besoin de la tatouer et pucer, en cette belle journée de mi-septembre. Ni pourquoi Ambre riait très fort aux plaisanteries de José, mais beaucoup moins à celles de Margaret. Tout de même, Minette était allée ronronner sur les genoux de Margaret un peu plus longtemps le soir, pendant que celle-ci faisait semblant de lire un article sur les panneaux solaires dans La Maison écologique. José, assis à côté de Margaret sur le canapé fleuri, fixait son attention sur Barbe et Mouchette, étalés sur de vieux So Foot. Tuny était déjà aux côtés de Julie, tout aussi plongée dans le sommeil que son frère. À minuit, José se leva, se racla la gorge, réveillant Minette, qui le fusilla de ses prunelles d’or : « Margaret, je suis désolé, je te quitte, j’aime Ambre. » Puis il partit, ses affaires déjà dans le coffre de sa voiture depuis deux jours. Margaret déposa La Maison écologique à la place de José, mit Minette par terre et alla pleurer dans la chambre ex-conjugale.

José revint six mois après, efflanqué comme les chats après la saison des amours, un matin de givre tardif, après le départ de Julie et d’Arthur pour l’école. Minette, stérilisée en décembre par un vétérinaire d’Auxerre, lui fit un accueil poli, tout comme Barbe, Tuny et Mouchette. Tous attendaient la réaction de Margaret. Elle regarda José, lui sourit et sortit de la cuisine. José la suivit au gîte, un couple âgé venait d’arriver.

Au bout de seize années heureuses, Minette décida d’user une autre de ses neuf vies. Elle repose avec Barbe, Mouchette, Tuny et tant d’autres en bordure des bois poyaudins. Un galet gris irisé de blanc, souvenir d’un torrent pyrénéen, marque l’emplacement de son départ.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Heureuse », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14902

‎Bourgeois normands 1900

Bourgeois normands 1900

Dans un article précédent, « Chirurgie esthétique 1900 », nous avons analysé les angoisses que suscitent les progrès scientifiques touchant la réparation des corps humains abîmés au tournant du vingtième siècle. Gustave Le Rouge et Gaston Leroux s’en font l’écho dans Le Mystérieux Docteur Cornélius (1912-1913) et dans la série des Chéri-Bibi (1912-1925). Mais les Chéri-Bibi, c’est aussi la peinture de la bourgeoisie Belle Époque dans un cadre policier, à l’instar des romans de Maurice Leblanc. Nous nous focaliserons ici sur les deux premiers volumes des Chéri-Bibi (Les Cages flottantes, Chéri-Bibi et Cécily) et sur La Comtesse de Cagliostro (1924), qui se déroulent autour de 1900 en Normandie, région que les deux auteurs connaissent bien pour y avoir passé leur enfance.

Quoique Les Cages flottantes se déroulent uniquement à bord d’un navire, il y a de longs retours en arrière en Normandie, du côté de Dieppe. L’action de Chéri-Bibi et Cécily y est située et celle de La Comtesse de Cagliostro y touche, puisqu’elle se produit dans le Pays de Caux. Dans ce roman, Leblanc retrace la jeunesse d’Arsène Lupin, en 1894, donc bien avant la Première Guerre mondiale.

Lupin s’appelle encore Raoul d’Andrézy, du nom de famille de sa mère, issue d’une famille noble qui l’a désavouée quand elle a épousé le professeur de boxe Théophraste Lupin, et il courtise la jeune Clarisse d’Etigues. Cour clandestine, puisque son père le baron ne veut pas de lui comme gendre sans situation. Mais ce transclasse d’Andrézy/Lupin ne va pas, pour autant, mettre un frein (de bicyclette) à ses désirs (Maurice Leblanc, La Comtesse de Cagliostro, Paris, Le Livre de poche, 1971, p. 14) :

Bien des sentiments de probité et de délicatesse s’opposaient en lui au déchaînement d’instincts et d’appétits dont il connaissait la violence excessive. (…) L’orgueil, le désir, l’amour, le besoin impérieux de conquérir, le poussaient à l’action.

Raoul est un jeune homme de son époque, pour qui les jeunes filles et les femmes sont plus des proies que des sujets qui ont leur mot à dire sur la gestion de leur désir.

Au contraire, Chéri-Bibi, le garçon boucher devenu criminel malgré lui, idéalise-t-il absolument les jeunes filles et les femmes, qu’il défend à l’occasion. Il est vrai que sa sœur aînée Jacqueline ayant été violée par Bourrelier, gros bourgeois dieppois et maître de ses parents, concierge et jardinier (Gaston Leroux, Les Cages flottantes, Paris, Le Livre de poche, 1974,  p. 112), Chéri-Bibi a de quoi haïr les hommes qui profitent de leur situation sociale pour détruire des vies. Au viol de Jacqueline, entrée ensuite en religion, s’ajoutent d’autres crimes, commis par d’autres bourgeois locaux. Crimes divers et variés : le jeune marquis du Touchais fait la noce à Paris et en Normandie, provoque la déchéance par l’alcool de son beau-frère Bourrelier le jeune, chasse sa mère et sa femme du château du Touchais pour y installer sa maîtresse en titre, participe à l’assassinat de son père le marquis avec un de ses amis, après avoir tenté de tuer son beau-père, refuse de donner de l’argent à sa femme pour son quotidien, menace d’envoyer leur fils de six ans en pension à Paris (Les Cages flottantes, Chéri-Bibi et Cécily). Bref, un homme qui profite pleinement de son statut social et d’homme du début du vingtième siècle.

Ce qui est également le cas pour la horde de grands bourgeois qui piègent la Comtesse de Cagliostro et la condamnent à l’asile puis à la mort lors d’un simulacre de procès. Il est vrai que celle-ci ose se mesurer à eux dans la recherche d’un des trésors des rois de France (des pierres précieuses) et qu’elle est plus forte, seule à la tête d’une bande de criminels, qu’eux tous réunis. La guerre des sexes est ouverte et sans pitié, mêlée de désirs rampants de la part du clan bourgeois : « Il était livide et la sueur coulait de son front. Il porta la main vers le corsage clos. Mais elle le repoussa (…). » (Op. cit., p. 76) L’héroïne éponyme du roman est une proie sexuelle autant qu’une adversaire pour ces « Hobereaux, campagnards, rustres (…) » (Op. cit., p. 66) dont la « médiocrité intellectuelle » en fait les « derniers vestiges d’une autre époque » (Op. cit., p. 48). Rien de bien engageant.

Leblanc file la métaphore du Moyen Âge dans le chapitre « Un tribunal d’Inquisition », comparant le clan des conjurés aux hommes d’une époque pleine de superstitions, de misogynie, de racisme sous couvert de guerres de religion et d’obscurantisme religieux. Leblanc ne verse pas, quoique son roman se situe en pleine période symboliste, dans l’apologie du bizarre et de l’ésotérisme. Au contraire, il en montre les conséquences, psychiatriquement lourdes pour les hommes, mortelles pour les femmes : la menace asilaire puis l’assassinat remplacent le bûcher pour la « sorcière »/comtesse, mais ce sont toujours des décisions faites en toute injustice, de manière unilatérale, sur la base de la misogynie. Haine et désir se mélangent de manière très freudienne pour former un cocktail explosif, dont la comtesse sort indemne, grâce à l’intervention de Raoul, tandis que les conjurés s’enfoncent dans la mort au fil des pages.

Autre victime auquel est rendu son statut de sujet, Cécily du Touchais. Chéri-Bibi a pris l’apparence de son mari (qu’il a tué), car il est amoureux de Cécily depuis son adolescence, malgré leur deux ans de différence – elle plus âgée, ce qui n’est pas anodin à cette époque. En outre, il est toujours à la recherche de « l’homme au chapeau gris », celui qui tentait de tuer le père de Cécily (Chéri-Bibi et Cécily). Chéri-Bibi commence par rendre sa dignité à Cécily, en tant que femme, épouse et mère. Époux modèle, il refuse les codes de la virilité de son époque en n’abusant pas de ses prérogatives, alors que la loi l’y autorise, via, notamment, le code napoléonien. De même, il la protège d’un maître-chanteur en faisant sien le fils adultérin de Cécily. Le couple Chéri-Bibi/marquis et Cécily scelle son amour en ayant un fils, Jacques. Leroux jongle avec les classes sociales, pourfendant joyeusement les thèses racistes et antisociales de son époque. Du moins, jusque’à un certain point, puisque lorsque Chéri-Bibi découvre avec horreur au terme de son enquête que c’est bien le marquis du Touchais qui est « l’homme au chapeau gris », il s’immole. Cécily veuve, les apparences sociales sont sauves, et Chéri-Bibi retrouve sa place de réprouvé de la société, qui l’a condamné une première fois pour un homicide, sans vouloir voir qu’il était involontaire. Un garçon boucher ne peut être qu’un monstre, la bourgeoisie a frappé fort en l’envoyant au bagne à perpétuité, tout en protégeant ses pairs, qui sont, eux, de véritables criminels.

Leblanc comme Leroux nous donne à voir la férocité des rapports sociaux et sexuels dans la société patriarcale autour de 1900. Une Belle Époque, vraiment ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bourgeois normands 1900 », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/11603

Goldoni Rivette Lvovsky VADMC

Goldoni chez Rivette et Lvovsky

Le dramaturge italien Carlo Goldoni (XVIIIe siècle) a été utilisé par les cinéastes, soit comme prétexte d’une quête au trésor, soit comme mise en abyme de la situation vécue par certains personnages.

Dans Va savoir (2001), le réalisateur Jacques Rivette invente, avec la complicité de ses scénaristes Pascal Bonitzer et Christine Laurent, une pseudo-pièce inédite de Goldoni, Il Destino veneziano, que le metteur en scène Ugo (Sergio Castellitto), qui vient jouer du Pirandello avec sa troupe, souhaite retrouver et monter. Noémie Lvovsky, de son côté, fait jouer à sa Camille redouble (2012) des extraits des Amoureux (1759), en compagnie de son futur ex-mari Éric (Samir Guesmi). Dans les deux films, Goldoni est l’occasion de rencontres et d’échanges dans la ville, un fil solide de la dramaturgie cinématographique.

Ugo rencontre Dominique Desprez (Hélène de Fougerolles) à la bibliothèque de l’Arsenal, puis chez sa mère (Catherine Rouvel), qui possède une bibliothèque héritée de son mari, descendant d’un ami français de Goldoni. Ugo rencontre également un marchand d’autographes et de manuscrits (Claude Berri). Rivette filme Paris et ses immeubles anciens, presque aussi anciens que la chasse au trésor d’Ugo. Les liens tissés entre Ugo et Dominique se poursuivent dans les bistrots parisiens et les quais, ainsi que dans la loge d’Ugo – en toute chasteté et chaperonnage maternels – au théâtre. Ugo mentionne sa quête dans l’appartement de Pierre (Jacques Bonnaffé), ancien compagnon heideggerien de Camille (Jeanne Balibar), compagne actuelle d’Ugo. L’Italien trace une carte de Paris à sa mesure artistique, loin des clichés touristiques.

Les amours de Camille (Noémie Lvovsky) et d’Éric explosent sur la scène de leur lycée, pendant les répétitions de la pièce de Goldoni, au désespoir du professeur de théâtre (Micha Lescot) et à l’amusement de leurs ami (Vincent Lacoste) et amies (Judith Chelma, Julia Faure, India Hair), qui sont doublement au spectacle. L’attraction amoureuse se déploie également dans une fête du samedi soir, dans les rues de la ville de province où se déroule le film, dans un café et dans la piscine et la cabine de piscine de cette même ville. La pièce se poursuit donc dans la « vraie vie », avec scène de jalousie, disputes, embrassades, scène de sexe et de tendresse post-coïtale.

Goldoni aurait-il pensé à une telle postérité ? Avis aux spécialistes…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Goldoni chez Rivette et Lvovsky », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/7699