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Échec à Pygmalionne ? Gigi, de Colette, Minnelli, Huppert 

Les femmes sont souvent représentées comme modelées par les hommes. L’inverse peut-il exister ? Gigi offre une réponse particulièrement retorse à cette question. Car celle qui entreprend de modeler la jeune héroïne est une femme : sa grand-tante Alicia. Elle veut absolument faire de sa petite-nièce une grande courtisane, conformément à la tradition familiale. Ou, pour le dire moins élégamment : elle veut qu’elle devienne à son tour une prostituée de luxe. Voilà donc une Pygmalionne. Mais une Pygmalionne qui façonne une jeune femme afin qu’elle corresponde précisément aux attentes des hommes.

La nouvelle de Colette, publiée en 1944, n’est peut-être pas, en elle-même, l’un de ses récits les plus extraordinaires. Mais sa postérité est remarquable. À travers le film en Technicolor de Vincente Minnelli, sorti en 1958, puis la très belle relecture télévisuelle de Caroline Huppert, en 2006, la même histoire change progressivement de sens. Colette observe un monde ; Minnelli l’enchante ; Huppert le réinterprète, notamment dans une perspective beaucoup plus nettement féministe.

Fabriquer Gigi

Alicia est la véritable Pygmalionne de Gigi. Elle entreprend méthodiquement l’éducation de sa petite-nièce, alors adolescente : maintien, vêtements, bijoux, manières de table, conversation, séduction, connaissance des hommes et, surtout, connaissance de ce qu’une femme doit exiger financièrement d’eux. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre les bonnes manières. Il s’agit de fabriquer une féminité adaptée à une fonction sociale précise.

La jeune fille doit devenir désirable, mais pas naïve ; séduisante, mais capable de négocier ; suffisamment cultivée pour divertir un homme riche, mais formée avant tout à tirer de cette relation la sécurité matérielle nécessaire. L’éducation dispensée par Alicia est ainsi à la fois sexuelle, sociale et économique.

Chez Minnelli, il faut cependant distinguer Alicia (Isabel Jeans) de sa sœur, Mamita (Hermione Gingold), la grand-mère de Gigi (Leslie Caron). Celle-ci appartient au même monde et en accepte largement les usages, mais elle en subit aussi l’influence. Ce n’est pas elle qui conçoit véritablement le façonnage de Gigi : Alicia est la pédagogue et la stratège. Mamita est beaucoup plus affectueuse, chaleureuse et familiale.

Cette distinction importe : toutes les femmes ne participent pas de la même manière à la transmission des normes. Alicia les enseigne activement ; Mamita les a intégrées et ne songe guère à les contester ; Gigi, elle, finira par les mettre en question.

C’est peut-être pour cette raison que l’un des plus beaux moments du Gigi de Minnelli est aussi l’un des plus simples : « The Night They Invented Champagne », « Le jour où ils ont inventé le champagne ». Gigi, Mamita et Gaston (Louis Jourdan), jeune homme riche, vaguement oncle/parrain de Gigi, chantent et s’amusent ensemble. La scène est drôle, douce, énergique. Pendant quelques minutes, les apprentissages mondains, les négociations, les liaisons et les stratégies disparaissent. Gigi retrouve sa spontanéité. Gaston abandonne son ennui de riche héritier. Mamita est simplement une grand-mère heureuse. Tous trois forment déjà, d’une certaine manière, une famille avant de savoir qu’ils pourraient en devenir une. Le champagne, omniprésent dans l’univers mondain du film, change alors de fonction. Il ne signifie plus seulement le luxe : il devient le plaisir partagé. Cette scène permet aussi de comprendre pourquoi il serait injuste de confondre Mamita et Alicia. Mamita aime Gigi avant de vouloir assurer son avenir. Chez elle, la transmission des conventions passe par l’affection et par l’habitude davantage que par une volonté de modelage.

Petit télescopage cinéphile amusant : Hermione Gingold, qui interprète Mamita, joue également une sorcière dans L’Adorable Voisine (Richard Quine, Bell, Book and Candle, 1958). Dans les deux films, elle appartient donc à un univers féminin où les aînées sont dépositaires d’un savoir transmis aux plus jeunes — sorcellerie d’un côté, codes mondains de l’autre.

Le dispositif devient encore plus intéressant si l’on regarde Gaston. Car Gigi n’est pas la seule jeune personne que l’on entreprend d’éduquer. Face à Alicia se trouve Honoré, l’oncle de Gaston, interprété par Maurice Chevalier. Lui aussi possède une longue expérience du monde. Lui aussi transmet des règles à la génération suivante. Mais il enseigne à Gaston le versant masculin du système : comment être un séducteur, comment avoir une maîtresse, comment gérer ses infidélités, comment traiter les scandales amoureux avec le détachement attendu d’un homme fortuné.

Le champagne lui-même change de sens selon ceux qui le partagent. Chez Mamita, Gigi, Gaston et sa grand-mère célèbrent joyeusement « le jour où ils ont inventé le champagne » : le trio forme déjà, avant même de le savoir, une famille possible. Chez Honoré, une autre scène à trois réunit Gaston, son oncle et le domestique de celui-ci après la tentative de suicide de Liane d’Excelmans (Eva Gabor), sa maîtresse, et la rupture qui s’ensuit. Honoré s’exclame alors : « Ton premier suicide ! Victoire ! », avant que les hommes ne célèbrent l’événement au champagne. La souffrance de Liane devient ainsi une étape presque glorieuse dans l’apprentissage du séducteur : ce « premier » suicide suppose même une possible répétition, comme si Gaston venait de franchir un nouveau degré dans l’existence que son oncle lui enseigne. Aux deux trios correspondent donc deux usages du champagne : chez Mamita, il célèbre le bonheur d’être ensemble ; chez Honoré, la réussite du disciple dans le scénario masculin de la séduction.

Et au Palais de Glace, le verre de champagne est la boisson obligée de Gaston, de par son rang social élevé. Il commande à Gigi, par contre, un diabolo. Celle-ci le sirote vaguement, tout en ciblant Liane comme « commune ». On ne peut pas dire qu’elle soit étouffée par la sororité…

Alicia forme donc Gigi au métier de courtisane tandis qu’Honoré forme Gaston au métier d’homme du monde. Les deux apprentissages sont complémentaires. Ils produisent les deux personnages dont le système a besoin. Dès lors, Gigi ne raconte plus seulement la fabrication sociale d’une femme par une autre femme. Le récit montre la transmission parallèle de deux modèles de genre.

Et si le titre de notre article est Échec à Pygmalionne ?, peut-être faudrait-il finalement parler de l’échec conjoint de Pygmalionne et de Pygmalion.

Dans cette histoire de formation, les voyages ont également leur importance.

Chez Colette, Gaston se rend à Monte-Carlo et à Nice, où Mamita est allée, une fois, autant qu’à Cabourg – retrouver les jeunes filles en fleur de Marcel Proust ? Alicia semble s’être pâmée – contre monnaie sonnante et trébuchante – en Italie.

Chez Minnelli, les personnages n’ont pas tous le même horizon géographique.

Mamita n’est guère allée plus loin que la Riviera. Alicia, en revanche, a voyagé hors de France. Son expérience internationale participe de son autorité : elle connaît le monde, ses usages et les comportements qu’une femme doit adopter pour y réussir. Mais cette opposition réserve une surprise. Voyager ne signifie nullement s’émanciper. Alicia, la plus voyageuse des deux sœurs, est aussi celle qui défend le plus vigoureusement l’ordre social existant. Le déplacement géographique ne garantit donc aucune ouverture idéologique.

Chez Minnelli, Gigi voyage également avec Gaston et Mamita à Trouville. Le déplacement ouvre momentanément l’espace du récit. Loin de Paris et des leçons d’Alicia, les rapports entre les personnages peuvent se modifier. La Normandie possède d’ailleurs une seconde fonction dans le film. Gaston et Honoré se rendent à Honfleur à la recherche de la maîtresse infidèle de Gaston, Liane, qu’ils retrouvent dans une « auberge de charme », avec son professeur de patinage (Jacques Bergerac). Les deux déplacements normands semblent alors presque se répondre.

Honfleur est associé à la liaison clandestine, au mensonge et à la désillusion de Gaston. Trouville, au contraire, rapproche Gaston de Gigi et de Mamita et fait apparaître la possibilité d’un bonheur beaucoup plus simple et familial. Le voyage ne constitue donc pas seulement un décor : il redistribue les relations.

Caroline Huppert fait un choix tout différent. Dans sa version, Gigi (Juliette Lamboley) reste à Paris. Ce sont Gaston (Alexis Loret) et sa maîtresse Lola Courcelles (Shirley Bousquet) qui voyagent. Cette immobilité est en elle-même significative. Le voyage constitue un privilège dont Gigi ne dispose pas encore. Elle demeure dans l’espace où les autres cherchent à la former et à décider de son avenir. L’absence de voyage devient ainsi aussi importante que le voyage lui-même.

Le lieu choisi pour la demande en mariage prend dès lors une importance particulière. Chez Colette, celle-ci se déroule chez Mamita. Minnelli conserve ce cadre et le charge d’une mémoire affective supplémentaire : Gaston demande Gigi en mariage dans le salon où tous trois avaient notamment célébré « le jour où ils ont inventé le champagne ». L’espace familial avait ainsi précédé la famille à venir. Caroline Huppert déplace au contraire la demande dans un parc. Gigi ne voyage toujours pas, mais elle accède à un espace ouvert au moment de choisir son avenir : la décision qui engage sa vie ne se prend plus dans l’intérieur domestique où les femmes de sa famille ont entrepris de la façonner.

Et cette différence accentue encore le contraste entre Gaston et Gigi : l’homme possède une liberté géographique, sentimentale et sexuelle que la jeune fille n’a pas. Gigi doit conquérir autrement sa liberté, non en partant, mais en refusant le rôle qu’on lui assigne.

Elle fait suite à sa mère (Aurélie Bargème), en quelque sorte, qui a cédé à sa mère (Macha Méril) et à sa tante (Françoise Fabian) en refusant d’épouser l’homme pauvre qu’elle aimait, mais qui est devenue chanteuse de cabaret, donc, malgré un salaire de misère et du harcèlement sexuel au travail, un peu indépendante financièrement. C’est un des ajouts essentiels de Huppert, qui redonne tout son éclat au personnage de la mère de Gigi, présente chez Colette, mais qui n’est qu’une voix lointaine chez Minnelli.

Caroline Huppert ne se contente d’ailleurs pas d’adapter Gigi. Elle enrichit le récit avec d’autres éléments de l’univers colettien, en particulier de Claudine à Paris (1901). Ainsi apparaît Maugis (Bernard Dhéran), le journaliste directement importé de ce roman. Plus significative encore est la présence de Lydie (Lola Naymark), une amie de Gigi entretenue par un vieil homme particulièrement répugnant. Le personnage rappelle immédiatement Luce dans Claudine à Paris. Cette greffe intertextuelle est essentielle à la relecture féministe de Huppert. Elle donne à voir, à côté de Gigi, une trajectoire possible que le récit original et surtout la féerie hollywoodienne peuvent laisser dans l’ombre : qu’est-ce que cela signifie concrètement, pour une très jeune femme, d’être entretenue, c’est-à-dire soumise sexuellement et financièrement à un homme riche beaucoup plus âgé qu’elle ?

Ce qui pouvait encore être enveloppé chez Minnelli dans les robes, les bijoux, les restaurants, le champagne et les couleurs somptueuses acquiert alors une matérialité beaucoup plus dérangeante. Huppert construit ainsi son Gigi comme un palimpseste colettien. Elle ne réécrit pas Colette contre Colette : elle utilise une partie de l’œuvre de l’écrivaine pour en éclairer une autre.

Reste Gigi. Alicia a réussi à lui apprendre les règles. Elle n’a pourtant pas réussi à décider de l’usage qu’elle en ferait. Gigi comprend parfaitement ce qu’on attend d’elle. C’est précisément parce qu’elle le comprend qu’elle peut le refuser. Elle refuse de devenir simplement la maîtresse entretenue de Gaston et exige une autre reconnaissance de leur relation. Son choix final du mariage ne constitue évidemment pas une sortie radicale de l’ordre social : Gigi ne devient pas une aventurière indépendante parcourant seule le monde. Mais elle refuse néanmoins le destin précis auquel son éducation la préparait.

Gaston, de son côté, refuse lui aussi partiellement le modèle transmis par Honoré. Au lieu de poursuivre indéfiniment la succession des maîtresses, des infidélités, des tentatives de suicide, des ruptures élégantes qui constitue la vie de son oncle, il choisit Gigi, chez Minnelli. Mais il suit néanmoins l’un de ses préceptes : en délaissant définitivement Liane, très légèrement plus âgée que lui, pour épouser la toute jeune Gigi, il « reste près de la jeunesse ». L’âgisme est d’autant plus manifeste que le récit ne remet nullement en cause le modèle incarné par Honoré. Celui-ci, entouré de jeunes femmes tout au long du film, chante même « Vieillir a du bon » (I’m Glad I’m Not Young Anymore). Le vieillissement masculin est ainsi célébré tandis que le vieillissement féminin, même à peine amorcé, suffit déjà à rendre une femme remplaçable par une plus jeune.

Cet âgisme se double d’un imaginaire pédophilique : Honoré, homme vieillissant entouré de jeunes femmes tout au long du film, chante aussi bien « Merci au ciel pour les petites filles » que « Vieillir a du bon ». Le vieillissement masculin est ainsi célébré tandis que la jeunesse féminine est érotisée et que les femmes, elles, deviennent rapidement trop âgées. Si Gaston refuse donc pour lui-même le modèle du séducteur vieillissant incarné par son oncle, le récit de Minnelli, lui, ne le remet nullement en cause.

Le personnage d’Honoré peut même apparaître comme une revanche de celui qu’incarnait Maurice Chevalier onze ans auparavant dans Le Silence est d’or (René Clair, 1947), film d’une noire misogynie. Émile Clément, séducteur vieillissant qui enseignait lui aussi l’art de la conquête à un homme plus jeune (François Périer), finissait évincé par son élève auprès d’une jeune femme (Marcelle Derrien). Rien de tel pour Honoré : aucune rivalité amoureuse avec Gaston ne vient sanctionner son âge et, entouré de femmes plus jeunes, il peut au contraire chanter « Vieillir a du bon ».

Chez Huppert, c’est son domestique Lambert (Jean-Marie Galey), qui lui sert de confident et de petit Pygmalion bienveillant, en l’incitant à agir pour Gigi. Chez Colette, Minelli et Huppert, les deux élèves ont donc appris leurs leçons, avant de désobéir à leurs professeur·es. Voilà peut-être le véritable échec de Pygmalionne : non pas avoir mal façonné sa créature, mais lui avoir donné suffisamment d’outils pour qu’elle puisse finalement décider de ne pas devenir la statue prévue.

Le voyage fournit peut-être une dernière manière de le comprendre. Alicia a beaucoup voyagé sans remettre en cause le monde auquel elle appartient. Gigi, chez Huppert, ne quitte même pas Paris et accomplit pourtant le déplacement essentiel : celui qui consiste à passer d’un avenir décidé par les autres à une décision prise par elle-même.

On peut voyager très loin sans bouger intérieurement. Et parfois ne pas quitter Paris, mais commencer malgré tout à partir, c’est-à-dire à créer sa propre existence.

Et vogue le couple amoureux !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Échec à Pygmalionne ? Gigi, de Colette, Minnelli, Huppert », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33573

Brigitte Bardot par Simone de Beauvoir : la mal aimée VADMC

Brigitte Bardot par Simone de Beauvoir : la mal aimée

Icône du cinéma français, mannequin, star mondiale, chanteuse, écrivaine, militante antispéciste, pionnière des droits des animaux, condamnée pour propos racistes (https://sos-racisme.org/actualites/de-lincarnation-de-la-liberte-aux-condamnations-pour-racisme-les-deux-vies-de-brigitte-bardot/), Brigitte Bardot s’est éteinte le vingt-huit décembre 2025. Autre grande figure mondiale, l’écrivaine, philosophe, dramaturge, journaliste, scénariste, militante féministe, Simone de Beauvoir a été une des premières, voire la première, des critiques français·es à analyser le mythe B.B., dans son article « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome1 ».

Rappelons que cet article n’a jamais été repris, et qu’il a fallu attendre 1979 pour qu’il soit traduit (ou re-traduit ?) en français par Claude Francis et Fernande Gontier, pour le volume Les Écrits de Simone de Beauvoir2, ce qui rend sa diffusion française hors études de genre, dans les études cinématographiques et dans les articles filmiques de journaux, très difficile, car plus que confidentielle. En outre, la traduction/re-traduction de Francis et Gontier est étonnante, parce que les traductrices n’ont pas repris le titre français des films… français de Bardot, mais ont traduit littéralement les titres anglais des films français de Bardot. Une traduction/retraduction de l’article de Beauvoir, correcte, revue, reste à publier.

Pionnière des études de genre en France, alors même que ce terme et ce genre d’analyse n’existaient pas/très peu, ni aux États-Unis ni en France, Beauvoir applique ses raisonnements du Deuxième Sexe (1949) à la fabrication du personnage public B.B., tant dans ses apparitions télévisuelles que dans les interviews qu’elle subit, sans oublier les héroïnes que Bardot interprète.

Dans son article sur Bardot, Beauvoir souligne le sexisme, voire la misogynie, des réactions des spectateurs, des spectatrices et des journalistes. Afin de ne pas surcharger notre texte, le texte original des citations figure à la fin de notre article, suivi de la liste de nos articles sur Bardot. Beauvoir, en bonne journaliste, commence son article de manière fracassante et imagée, après avoir placé le cadre de l’entrée de Bardot en scène, à la télévision3 :

“Ce n’est pas bien difficile”, dirent les femmes, “je pourrais en faire autant. Elle n’est même pas jolie. Elle a l’air d’une femme de chambre.” Les hommes ne pouvaient s’empêcher de la dévorer des yeux, mais eux aussi ricanaient. Sur une trentaine de spectateurs, deux ou trois seulement la trouvaient charmante. Elle fit une excellente démonstration de ballet classique. “Elle sait danser” durent admettre les autres à regret. Une fois de plus je pus constater que Brigitte Bardot n’était pas aimée dans son propre pays. (…) la plupart de ces articles et de ces cancans sont malveillants. (…) tous les jours, des mères indignées écrivent aux éditeurs des journaux, au maire et au curé pour protester contre son existence.

Beauvoir place son sujet en position d’objet, dès les premières lignes de son article. Tant les femmes, ici fidèles alliées du patriarcat, que les hommes, ici partisans de la soumission féminine à leur bon vouloir, ne supportent pas la liberté, sexuelle, physique et morale, de Bardot. Notons que les spectatrices dont parle Beauvoir sont visiblement des bourgeoises, qui allient sexisme et classisme, en réduisant la singularité physique de Bardot à une apparence banale, celle d’une domestique. Rappelons que l’actrice a joué une serveuse d’hôtel, dans Un acte d’amour (Anatole Litvak, Act of Love, 1953). Il pourrait s’agit d’une remarque s’y référant inconsciemment. Cependant, le classisme féminin est d’autant plus frappant que les spectatrices n’ignorent pas l’origine bourgeoise de Bardot. Quant aux mères indignées, l’ironie beauvoirienne souligne la violence de leur frustration, qui les conduit à déverser leur bile contre Bardot, plutôt que de la soutenir contre les attaques sexistes dont elle est l’objet. Celle-ci se traduit également par des violences physiques envers l’actrice, dont l’attaque à la fourchette d’une soi-disant fille de salle, dans une clinique, en direction de son visage4.

Le manque de sororité est patent chez toutes ces femmes, celles qui sont désignées par Beauvoir (spectatrices et mères) et par Bardot. À moins de les considérer également comme des victimes d’un patriarcat tout-puissant, apte à diviser les femmes entre elles. Quoique juste, cette analyse n’en demeure pas moins réductrice, puisque faisant fi de la liberté de pensée individuelle et réduisant les femmes à un groupe uniforme de victimes. En outre, la division féminine n’est pas analysée dans l’article de Beauvoir sur Bardot, tandis que le « regard masculin », préhenseur et sexiste, l’est. Selon Beauvoir, les spectateurs déshabillent l’actrice du regard, donc dans leur tête, tout en étant gênés de leur désir.

Beauvoir souligne ensuite à quel point la persona de Bardot est complexe5 :

Ses admirateurs et ses détracteurs ont affaire à une créature imaginaire qu’ils voient sur l’écran à travers une énorme publicité. Sa légendeest nourrie de sa vie privée autant que de ses rôles. Cette légende reprend un ancien mythe que Vadim essaye de rajeunir. Il a inventé une version résolument moderne de “l’éternel féminin” et, ce faisant, a lancé un nouveau type d’érotisme. C’est cette nouveauté qui séduit les uns et choque les autres. (…) Tout compte fait, une étrange créature, et cette image ne s’écarte pas du mythe traditionnel de la féminité. Les rôles que les scénaristes lui ont écrits ont aussi leur côté conventionnel. Elle se présente comme une force de la nature, dangereuse tant qu’elle demeure indomptée, mais il appartient à l’homme de la domestiquer. Elle est douce, elle a bon cœur. Dans tous ses films, elle aime les animaux. Si jamais elle fait souffrir quelqu’un, ce n’est jamais volontairement. Sa légèreté et sa mauvaise conduite sont excusables à cause de sa jeunesse et à cause des circonstances.

L’essayiste loue la volonté du Pygmalion de Bardot de vouloir briser l’ancien érotisme cinématographique, fait de corset, de robes longues, de maîtrise de soi versus d’hystérie, d’artifices divers et variés. Roger Vadim a pris à son épouse, devenue son actrice et l’héroïne de ses films, sa jeunesse, sa liberté de ton, ses vêtements sans apprêt, sa nudité sans honte, sa malice. Pensons, par exemple, à une de ses réparties moqueuses dans Et Dieu…créa la femme (1956) :

Je savais pas que l’amour c’était une maladie. En tout cas, vous vous risquez rien, vous vous êtes fait vacciner.

Stupéfaction et horreur de la vieille fille, pieusement catholique, boutonnée jusqu’au menton par le temps chaud et ensoleillé de cette scène. Aigrie jusqu’au dernier degré, elle fait une enquête de moralité sur cette « mauvaise fille » (nous empruntons ce terme à Véronique Blanchard et David Niget, qui l’utilisent de manière ironique dans leur essai éponyme de 2016).

Cependant, Beauvoir montre également les limites de cette nouvelle fabrication. D’après elle, la portée novatrice de Bardot est limité par des attributs traditionnels de la féminité mythique, tels que Beauvoir les définit dans Le Deuxième Sexe : assimilation femme-nature-animaux, sauvagerie naturelle que seul un mâle peut asservir, asservissement avec ravissement à l’homme, infantilisation par dé-responsabilisation de ses actes.

Dans le même temps, Beauvoir analyse l’érotisme de Bardot comme nouveauté et comme rétablissant l’égalité entre les femmes et les hommes6 :

Cependant, de façon paradoxale, elle est intimidante. Elle n’est pas protégée par de riches vêtements ou par le prestige social, mais il y a quelque chose de hautain dans son visage boudeur, dans son corps musclé. “Vous devez comprendre, m’a dit un jour un Français moyen, que lorsqu’un homme trouve qu’une femme est attirante, il veut pouvoir lui pincer le derrière.” Un geste obscène réduit une femme àl’état d’objet dont un homme peut faire ce qu’il veut sans se soucier de ce qui se passe dans son esprit, dans son cœur et dans son corps. (…)

Elle dérange d’autant plus qu’elle décourage les familiarités et ne se prête pas aux sublimations. (…) Ils sont forcés d’admettre lagrossièreté de leur désir, dont l’objet est très précis : ce corps, ces cuisses, ces fesses, ces seins. La plupart des gens n’ont pas le courge de limiter la sexualité à ce qu’elle est et d’en admettre le pouvoir. Ceux qui mettent leur hypocrisie au défi sont accusés de cynisme.

Point de fausse poésie ni de possibilité de harcèlement divers et varié avec B.B./Brigitte Bardot. D’où la haine des hommes envers elle, personne et personnage. En 1959, en France, la culture du viol est bien ancrée. Pour mémoire, rappelons cet extrait du roman de Claude Anet, Ariane, jeune fille russe (1920), qui se passe dans une Russie pré-soviétique d’opérette, qui a tout à voir avec la France des années post-guerre7 :

La civilisation a appris aux femmes à n’opposer, en telles circonstances, qu’un simulacre de résistance à l’attaque de l’homme, juste assez pour qu’il puisse faire le geste de l’antique conquête. C’est une comédie charmante dont les scènes sont dès longtemps réglées.

Ah, la mignonnerie des agressions sexuelles… que c’est gracieux, plaisant, émoustillant… pour l’agresseur. Et comme Anet décrit bien, aussi, l’hypocrisie des violeurs lettrés, qui ont étudié en cours de latin l’épisode légendaire de l’enlèvement des Sabines par les envahisseurs romains, et qui se cachent derrière la mythologie patriarcale pour assouvir leur violence.

L’écrivain, lui, justifie les agressions sexuelles par le consentement éducatif des femmes, ce qui constitue malgré tout un progrès par rapport à tant de textes et d’œuvres autres, où ce sont les gènes féminins qui poussent les femmes à faire semblant de résister à une agression sexuelle qu’elles appellent de tous leurs vœux et de toute leur conduite. Le tout dans l’optique des hommes, bien entendu, qui parlent, dessinent, sculptent, filment… à leur place.

Beauvoir redonne la parole et leur corps aux femmes, dont Bardot. L’essayiste analyse la vérité du viol et du harcèlement. Ils n’ont rien de glorieux ni de charmant, c’est une chasse impitoyable qui transforme le sujet, la femme, en objet à briser.

D’où, aussi, la stupéfaction, suivie de la hargne et de la haine, des spectateurs envers Bardot. Son corps n’est, finalement, pas préhensile. Il est à elle, pas à eux. Et c’est elle qui choisit son partenaire. Et qui, parfois, choisit de montrer ou non son corps.

Avec sa malice habituelle et la complicité de la scénariste, Nina Companeez, et du réalisateur, Michel Deville, dans L’Ours et la Poupée (1967), Brigitte Bardot sort toute habillée d’un bain moussant dans la maison normande où son personnage s’est rendu, tout en clamant :

Bisque bisque rage, ils verront rien !

Pied-de-nez moqueur de l’actrice aux spectateurs qui attendent, le « cerveau » en ébullition, une autre scène de nudité de B.B. – il y en a une au début du film, quand Félicia (Bardot) prend un bain dans son appartement parisien.

C’est également dans ce film que Bardot fait un discours militant – et, ne lui en déplaise ainsi qu’à Companeez8, un discours militant féministe – sur les inégalités linguistiques, qui cantonnent les femmes dans des rôles de sexualité dévalorisée et dévoreuse, alors que les hommes, eux, sont valorisés, grâce au langage, dans des rôles dominateurs et puissants.

Bardot/Félicia enchaîne par une démonstration physique. Elle renverse les rôles féminin-masculin, en faisant semblant d’être un homme qui agresse, pardon Claude Anet et consort, qui conquiert, une femme. Son partenaire Jean-Pierre Cassel (Gaspard) lui donne la réplique, jouant une femme, effarouchée par cet homme qui l’agresse, pardon, qui la courtise. La démonstration, courte, drôle, est éloquente : non, il n’y a rien de plaisant à être agressée.

Beauvoir termine son article par un appel à Bardot9 :

Un regard sincère, même s’il n’embrase qu’un champ limité, est un feu qui peut prendre et réduire en cendres les pauvres déguisements qui camouflent la réalité. (…) J’espère qu’elle ne se résignera pas à l’insignifiance pour gagner en popularité. J’espère qu’elle mûrira, mais qu’elle ne changera pas.

L’essayiste dessine une belle métaphore visuelle, que n’aurait pas renié ses pairs surréalistes, écrivain·es, peintres et cinéastes. Beauvoir exprime ainsi le pouvoir d’une personne qui s’emploie à faire éclater l’hypocrisie et les tabous. Appliquée à Brigitte Bardot et aux personnages qu’elle interprète, cette métaphore décrit la sincérité que Beauvoir décèle chez l’actrice. D’où le souhait final de Beauvoir, de voir Bardot interpréter des personnages plus consistants, mais toujours sans hypocrisie.

Notons que Beauvoir cite le nom de Brigitte Bardot à une seule autre occasion, dans son troisième volume de mémoires, La Force des choses (1963), à l’occasion de sorties amoureuses au restaurant, en pleine Guerre d’Algérie10 :

On m’avait traitée, parmi quelques autres, d’anti-française : je le devins. Je ne tolérais plus mes concitoyens. Quand je dînais au restaurant avec Lanzmann ou Sartre, nous nous terrions dans un coin ; même ainsi, le bruit des voix nous atteignait ; entre des considérations, malveillantes, sur Margaret, Coccinelle, Brigitte Bardot, Sagan, Grâce de Monaco, une phrase, soudain, nous donnait envie de déguerpir.

Beauvoir décrit la veulerie française, mélange ici de bruit, de racisme et misogynie. Le reste du paragraphe est consacré aux spectacles de pieds-noirs qu’elle doit subir, tant sur la rive gauche (cabaret des Trois Baudets, avant des chansons de son ami Boris Vian) que sur la rive droite (cabaret L’Olympia, avant le tour de chant de Juliette Gréco). Le racisme est autant sur scène que dans la salle, puisque tous les publics rient de bon cœur aux saillies anti-algériennes des humoristes. Comme sur le plan politique, la métropole écoute volontiers les coloniaux.

La longue liste de célébrités, citées par les Français, sont toutes des femmes : la princesse anglaise Margaret, alors célèbre pour ses amours plus ou moins heureuses, l’artiste transgenre Coccinelle, l’actrice Brigitte Bardot, l’écrivaine Françoise Sagan (déjà citée dans l’article de Beauvoir sur Bardot), la princesse monégasque Grace, ex-actrice hollywoodienne, sous son nom de naissance Grace Kelly. Toutes sont traquées par les journalistes, qui étalent leur vie privée, sous couvert d’informer librement les lecteurs et les lectrices, du moins celles et ceux qui se repaissent de ce genre de broutilles. La misogynie des citoyens est relayée par celle des journalistes, et vice-versa. Les journalistes focalisent leur objectif et leur papier sur les célébrités féminines, alimentant la rancœur des Français·es contre celles qui osent avoir une vie non convenue et/ou plus brillante que la leur.

Nous ajouterons à ces femmes célèbres le personnage d’Anna Scott (Julia Roberts) dans la comédie romantique Coup de foudre à Notting Hill (Roger Michell, Notting Hill, 1999). Elle aussi (elles aussi…) est victime de propos sexisto-vulgaires par un groupe de dîneurs, alors qu’elle mange tranquillement au restaurant avec son petit ami William Thacker (Hugh Grant). Ils s’étalent, à très haute voix, sur sa supposée vie privée débridée, commentaires graveleux à l’appui. Les temps ne changent pas, la misogynie est éternelle et internationale.

Peut-être serait-il enfin temps de changer notre regard sur les femmes célèbres et de dénoncer sans relâche la misogynie dont elles ont été et sont victimes ?

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Citations de Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », London, The New English Library, 196011:

‘That’s not hard,’ said the women. ‘I could do just as well. She’s not even pretty. She has the face of a housemaid The men couldn’t keep from devouring her with their eyes, but they too snickered. Only two or three of us, among thirty or so spectators, thought her charming. Then she did an excellent classical dance number. ‘She can dance’, the others admitted grudgingly. Once again I could observe that Brigitte Bardot was disliked in her own country. (…) half of these articles and gossip items seethe with spite. (…) every day indignant mothers write to newspaper editors and religious and civil authorities to protest against her existence.

Her admirers and detractors are concerned with the imaginary creature they see on the screen through a tremendous cloud of ballyhoo. In so far as she is exposed to the public gaze, her legend has been fed by her private life no less than by her film roles. This legend conforms to a very old myth that Vadim tried to rejuvenate. He invented a resolutely modern version of ‘the eternal female’ and thereby launched a new type of eroticism. It is this novelty that entices some people and shocks others. (…) A strange little creature, all in all; and this image does not depart from the traditional myth of femininity. The roles that her script-writers have offered her also have a conventional side. She appears as a force of nature, dangerous so long as she remains untamed, but it is up to the male to domesticate her. She is kind, she is good-hearted. In all her films she loves animals. If she ever makes anyone suffer, it is never deliberately. Her flightiness and slips of behaviour are excusable because she is so young and because of circumstances.

And yet, paradoxically, she is intimidating. She is not defended by rich apparel or social prestige, but there is something stubborn in her sulky face, in her sturdy body. ‘You realize, an average Frenchman once said to me, ‘that when a man finds a woman attractive, he wants to be able to pinch her behind.’ A ribald gesture reduces a woman to a thing that a man can do with as he pleases without worrying about what goes on in her mind and heart and body. (…) Their men prefer the servility of these adults to the haughty shamelessness of BB. She disturbs them all the more in that, though discouraging their jollity, she nevertheless does not lend herself to idealistic sublimation. (…) They are obliged to recognize the crudity of their desire, the object of which is very precise -that body, those thighs, that bottom, those breasts. Most people are not bold enough to limit sexuality to itself and to recognize its power. Anyone who challenges their hypocrisy is accused of being cynical.

A sincere gaze, however limited its range, is a fire that may spread and reduce to ashes all the shoddy disguises that camouflage reality.(…) I hope that she will not resign herself to insignificance in order to gain popularity. I hope she will mature, but not change.

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Bibliographie

L’article de Simone de Beauvoir peut être consulté en version originale ici : https://classic.esquire.com/article/1959/8/1/brigitte-bardot-and-the-lolita-syndrome

Nos articles consacrés à Brigitte Bardot et à certains de ses films :

Tiphaine Martin, « De la laisse féminine : Colette, A. Christie, P. Gaspard-Huit, C. Klapisch », Voyages autour de mon cerveau, juin 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16392

Tiphaine Martin, « Doux exil espagnol : La Femme et le Pantin, 1959 », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13511

Tiphaine Martin, « Déjouer les mythes ? », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/12856

Tiphaine Martin, « Mon épouse favorite et L’Ours et la Poupée : danger pour les exploratrices », Voyages autour de mon cerveau, avril 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9464

Tiphaine Martin, « Pas de mariage pour les directrices de mode », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6539

Tiphaine Martin, « Y a-t-il des héritières Beauvoir ? Pour une arborescence féministe », Voyages autour de mon cerveau,avril 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1471

Tiphaine Martin, « Exposition Simone de Beauvoir, médiathèque Olympe de Gouges – Joigny », Voyages autour de mon cerveau, mai 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/213

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1 Esquire, August 1, 1959, s.p., « translated by Bernard Fretchman », repris en volume en 1960, aux éditions The New English Library.

2 Paris, Gallimard, 1979, p. 363-376.

3 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », in Claude Francis et Fernande Gontier, Les Écrits de Simone de Beauvoir, Paris, Gallimard, 1979, p. 363, 364.

4 Brigitte Bardot, Initiales B.B., Paris, Grasset, 1996, p. 220. Cf. aussi Idem, p. 299.

5 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », op. cit., p. 364, 366.

6 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », op. cit., p. 370-371.

7 Claude Anet, Ariane, jeune fille russe, Paris, Grasset, 1933, p. 91. Voir notre article : Tiphaine Martin, « Intellectuelle ou amoureuse ? Ariane, jeune fille russe de Claude Anet », Séminaire Littéraire des Armes de la Critique (S.L.A.C.) – 2014-2015, Département de Philosophie et de Sciences Sociales de l’Ecole Normale Supérieure. URL : https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/851/files/2014/10/Intellectuelle-ou-amoureuse.pdf

8 Toutes deux refusant de se définir comme militantes féministes.

9 Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », op. cit., p. 375-376.

10 Simone de Beauvoir, La Force des choses. II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 124-125.

11 Références : p. 5, 6 ; 8, 20 . 32, 34 ; 58-60.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Brigitte Bardot par Simone de Beauvoir : la mal aimée », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30169

Un drôle de Pygmalion : M. Rochester VADMC

Un drôle de Pygmalion : Edward Rochester

Bien entendu, ils n’auraient jamais dû se rencontrer. Elle la glace (semble-t-il), lui le feu. Il est de taille moyenne et large d’épaules, elle est petite et maigre. Il est propriétaire terrien, elle est préceptrice. Il a beaucoup vécu, elle sort d’un orphelinat. Il est tourmenté, elle est introvertie. Ils ont une vingtaine d’années de différence. Ah si, ils ont en commun un caractère bien trempé, et ni l’un ni l’autre ne sont beaux.

L’orphelinat, où l’Anglaise Jane a vécu depuis l’âge de dix ans, placée par sa tante par alliance, est devenu un lieu tranquille depuis que l’infâme Brocklehurst, le gestionnaire, a été remercié par le comité de gestion de l’orphelinat, suite aux nombreuses morts, consécutives d’une épidémie de typhus, due à la malnutrition et au manque d’hygiène. Elle, Jane, aurait d’ailleurs pu y rester toute sa vie, d’élève devenue professeure, y coulant une vie paisible de célibataire indépendante financièrement.

Mais… mais son ancienne professeure et désormais directrice de l’orphelinat, Miss Temple, se marie, et part au-delà des collines avec son mari. Et Jane Eyre a envie, elle aussi, de découvrir le vaste monde. À dix-huit ans, elle postule pour un emploi de préceptrice. Elle en obtient un au manoir de Thornfield, loin, très loin de l’orphelinat, et non loin d’une petite ville de province. Enfin, du changement !

Elle tombe bien. La gouvernante du manoir, Madame Fairfax, est une douce veuve âgée. Son élève, Adèle, est une Française d’une dizaine d’années. Elle est la fille naturelle du propriétaire du manoir, Monsieur Rochester, absent depuis de longues semaines, et d’une danseuse française, Céline Warens, décédée. Jane vit alors dans une communauté presque exclusivement féminine, à part quelques domestiques mâles, ce qui ne la change guère de l’orphelinat. Cependant, elle a plus de liberté de mouvement, elle voit un peu plus de monde, elle peut contempler l’horizon depuis le toit du manoir, et peut se rendre de temps à autre en ville.

La pulsion viatique est forte chez Jane, à rebours de ce qui est alors enseigné aux filles, en pleine ère victorienne. Rappelons tout de même qu’en Angleterre, les voyageuses solitaires sont déjà plus nombreuses que leurs consœurs françaises (cf. Sylvain Venayre, « Au-delà du baobab de Mme Livingstone. Réflexions sur le genre du voyage dans la France du XIXe siècle. », Voyageuses, Clio, n°28, 2008, p. 99-120, p. 104-105).

L’autrice du roman Jane Eyre, paru en 1847, Charlotte Brontë, renverse alors le cliché de la rencontre romantique de type Willoughby-Marianne dans Raison et Sentiments (Jane Austen, Sense and Sensibility, 1811). Ce n’est pas Jane qui tombe à la renverse presqu’aux pieds d’un bel et sombre inconnu, comme Marianne devant le très charmant (mais finalement infâme) Willoughby (Jane Austen, Raison et sentiments, Paris, 10/18, 1995, p. 45. Traduction Jean Privat). C’est au contraire un cavalier qui tombe de son cheval, qui lui-même a glissé sur le verglas hivernal de la route (Charlotte Brontë, Jane Eyre, New York, Bantam Book, 1981, p. 104-107).

Brontë inverse ici les normes de genre. Pilot, le chien du cavalier, heureusement, n’a rien, tout comme le cheval, qui se rétablit rapidement sur ses pattes. Jane aide le cavalier, maugréant, à se relever et à remonter à cheval. La timidité de Jane reçoit très bien la rudesse du cavalier, plus que s’il avait été gracieux et poli, voire tenté de flirter. Il s’éloigne, elle repart. Fin de l’épisode. Fin du roman ?

Non, bien sûr, car ledit cavalier n’est autre que Monsieur Rochester, Edward de son prénom. Il va jouer au Pygmalion avec Jane, pendant et après la convalescence de sa cheville foulée, ce dont elle est ravie – Jane, pas la cheville (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 136-137 ; 146) :

(…) he liked to open to a mind unacquainted with the world glimpses of its scenes and ways (I do not mean its corrupt scenes and wicked ways, but such as derived their interest from the great scale on which they were acted, the strange novelty by which they were characterised); and I had a keen delight in receiving the new ideas he offered, in imagining the new pictures he portrayed, and following him in thought through the new regions he disclosed, never startled or troubled by one noxious allusion.

The ease of his manner freed me from painful restraint: the friendly frankness, as correct as cordial, with which he treated me, drew me to him. I felt at times as if he were my relation rather than my master: yet he was imperious sometimes still; but I did not mind that; I saw it was his way. So happy, so gratified did I become with this new interest added to life, that I ceased to pine after kindred: my thin crescent-destiny seemed to enlarge; the blanks of existence were filled up; my bodily health improved; I gathered flesh and strength. (…) I had more colour and more flesh, more life, more vivacity, because I had brighter hopes and keener enjoyments.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Jane Eyre, Librairie Hachette et Cie,, 1854, p. 172-173. Traduction de Mme Lesbazeilles-Souvestre) :

(…) il aimait à montrer quelques scènes du monde à un esprit qui ne connaissait rien de la vie, il ne me mettait pas sous les yeux des actes mauvais et corrompus ; mais il me parlait de choses pleines d’intérêt pour moi, parce qu’elles avaient lieu sur une échelle immense et qu’elles étaient racontées avec une singulière originalité. J’étais heureuse lorsqu’il m’initiait à tant d’idées neuves, qu’il faisait voir de nouvelles peintures à mon imagination, et qu’il révélait à mon esprit des régions inconnues ; il ne me troublait plus jamais par de désagréables allusions.

Ses manières aisées me délivrèrent bientôt de toute espace de contrainte ; je fus attirée à lui par la franchise amicale avec laquelle il me traita. Il y avait des moments où je le considérais plutôt comme un ami que comme un maître ; cependant quelquefois encore il était impérieux, mais je voyais bien que c’était sans intention. Ce nouvel intérêt ajouté à ma vie me rendit si heureuse, si reconnaissante, que je cessai de désirer une famille ; ma destinée sembla s’élargir ; les vides de mon existence se remplirent ; ma santé s’en ressentit, mes forces augmentèrent.

Le corps suit l’épanouissement du mental. Jane a cependant été un peu effarouchée par l’abrupt cordialité de Rochester, elle si habituée à être foulée aux pieds de plus puissant qu’elle, sans oublier son éducation rigidement genrée à l’orphelinat. Rochester la rassure (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 129) :

(…) but, in time, I think you will learn to be natural with me, as I find it impossible to be conventional with you; and then your looks and movements will have more vivacity and variety than they dare offer now. I see at intervals the glance of a curious sort of bird through the close-set bars of a cage: a vivid, restless, resolute captive is there; were it but free, it would soar cloud-high.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 165) :

Mais bientôt, je l’espère, vous apprendrez à être naturelle avec moi, parce qu’il m’est impossible de ne pas l’être avec vous ; alors vos mouvements et vos regards seront plus vifs et plus variés. Quelquefois, vous jetez autour de vous un coup d’œil curieux comme celui de l’oiseau qui regarde à travers les barreaux de sa cage ; vous ressemblez à un captif remuant, résolu, qui, s’il était libre, volerait jusqu’aux nuages (…).

Les propos de Rochester sont programmatiques, comme souvent dans les fictions. Nous retrouverons l’image de l’oiseau Jane plus tard dans le récit, après avoir lu en rêvant avec Jane, dans la scène inaugurale du roman, L’Histoire des oiseaux britanniques, de Bewick.

Donc, me direz-vous, tout va bien ? Rochester forme intellectuellement son employée, qu’il considère de plus en plus comme une amie. Il lui raconte ainsi comment il a recueilli Adèle. Jane, de son côté, sans oublier leur différence sociale, ne se gêne pas pour taquiner son maître, ni pour le contredire, tout en appréciant le mouvement et l’animation que la présence de Rochester met dans le manoir (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 101), puisque :

It is in vain to say human beings ought to be satisfied with tranquillity: they must have action; and they will make it if they cannot find it. Millions are condemned to a stiller doom than mine, and millions are in silent revolt against their lot. Nobody knows how many rebellions besides political rebellions ferment in the masses of life which people earth. Women are supposed to be very calm generally: but women feel just as men feel; they need exercise for their faculties, and a field for their efforts, as much as their brothers do; they suffer from too rigid a restraint, too absolute a stagnation, precisely as men would suffer; and it is narrow-minded in their more privileged fellow-creatures to say that they ought to confine themselves to making puddings and knitting stockings, to playing on the piano and embroidering bags. It is thoughtless to condemn them, or laugh at them, if they seek to do more or learn more than custom has pronounced necessary for their sex.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 130) :

Il est vain de dire que les hommes doivent être heureux dans le repos : il leur faut de l’action, et s’il n’y en a pas autour d’eux, ils en créeront ; des millions sont condamnés à une vie plus tranquille que la mienne et des millions sont dans une silencieuse révolte contre leur sort. Personne ne se doute combien de rébellions en dehors des rébellions politiques fermentent dans la masse d’êtres vivants qui peuplent la terre. On suppose les femmes généralement calmes : mais les femmes sentent comme les hommes; elles ont besoin d’exercer leurs facultés, et comme à leurs frères, il leur faut un)hamp pour leurs efforts. De même que les hommes elles souffrent d’une contrainte trop sévère, d’une immobilité trop absolue. C’est de l’aveuglement à leurs frères plus heureux de déclarer qu’elles doivent se borner à faire des puddings, à fricoter des bas, à jouer du piano et à broder des sacs.

Jane/Charlotte Brontë souligne l’égalité des êtres humains (human beings) et l’injustice d’une éducation genrée qui restreint la moitié de l’humanité à des actions minuscules. Elle, Jane Eyre, n’a pas envie d’une existence morne.

À Thornfield, depuis l’arrivée de Rochester, elle est exaucée amplement. Jane sauve Edward, une fois de plus, de l’incendie de sa chambre. Puis, elle soigne volontiers un de ses invité·es quand, croit-elle, il est attaqué par une servante du manoir, Grace Poole. Que, dans sa grande bonté, Rochester ne renvoie pas. Là, un lecteur et une lectrice modernes froncent leurs sourcils et regardent Rochester, blâme interrogateur fiché au fond des yeux, un peu plus violemment  que Jane, qui médite sur ce mystère : que s’est-il donc passé entre Poole et lui pour que des tentatives de meurtre, sur lui, puis sur son invité, ne soient pas suffisantes pour un renvoi et/ou un appel à la police locale ? Les torts seraient-ils partagés ? Que s’est-il vraiment passé ?

Mais tout cela est vite effacé, car une gitane rassure Jane : Poole est inoffensive. Par contre, hum… est-ce que Jane ne serait pas un peu trop rationnelle, avec des principes un brin rigides, comme l’indiquent ses yeux et les traits de son visage ? La physiognomonie de la devineresse semble bien poussée à Jane, toujours méfiante vis-à-vis des nouvelles connaissances, ayant été à trop dure école dans son enfance, d’abord chez la veuve de son oncle, puis dans ses premières années à l’orphelinat. C’est alors que la gitane interrompt sa tirade, importunée par le regard pénétrant de Jane. Stupeur ô surprise, le maître de maison s’amuse aux dépends de ses invité·es. Et d’une de ses employé·es, qu’il a prié d’assister aux réceptions qu’il donne alors. Et, donc, à la cour qu’il fait à une belle jeune fille de son rang, Miss Blanche Ingram.

Belle, certes, elle l’est. Grande, fine, élégante, oui, en effet. Mais… non mariée à vingt-cinq ans, malgré toutes ces qualités ? Il est vrai qu’elle n’est pas riche. Et qu’elle est hautaine. Et méprisante avec Jane. Blanche profite d’ailleurs de sa présence pour régler ses comptes avec ses anciennes préceptrices, toutes des incapables selon elle. Blanche est également peu sensible. Et mesquine avec ses pairs. Et… bref, Charlotte Brontë peint Blanche Ingram petit à petit, par ses actions et ses discussions, de telle façon que la lectrice et le lecteur soient ulcérés, une fois de plus, par les mauvaises rencontres et les mauvais traitements auxquels Jane est confrontée, de part sa position sociale subalterne. En outre, un nouveau lien avec Raison et Sentiments s’impose : comme l’héroïne Elinor, Jane souffre aussi de voir son aimé amoureux d’une jeune fille qui lui est moralement et intellectuellement inférieure. Et qui ne l’aime pas tant que cela.

Décidément, Rochester est vraiment un type bizarre, lui qui dit que Jane est son amie, de la laisser exposée aux moqueries blessantes de sa future épouse. Car oui, Jane ne s’y trompe pas : Rochester est amoureux de Blanche. Qui, d’après les déductions de Jane, est flattée, pas mécontente de mettre la main sur un beau parti, ce qui est logique selon les normes genrées en vigueur à cette époque, mais certainement pas amoureuse.

Amoureuse, Jane l’est. Pas tant, ou pas seulement, parce que Rochester lui a ouvert l’esprit sur bien des sujets, parce que ses traits rudes ne lui déplaisent pas, parce qu’elle apprécie leurs discussions et leurs moqueries réciproques. Elle le plaisante sur sa beauté moindre que celles d’autres hommes et son caractère fort peu amène, lui l’appelle « elfe » (elfish), « fée » (fairy), « feu follet » (blue ignis fatuus light), « Petite railleuse ! Enfant des fées et des hommes » (mocking changeling — fairy-born and human-bred). Il l’accuse dès le début de l’avoir fait tomber de cheval, avec ses amis les « hommes en vert » (men in green), les lutins. Tout cela est dans le ton des comédies shakespeariennes, surtout Le Songe d’une nuit d’été (Midsummer Night’s Dream, 1600), dans une malice et une vivacité stylistique qui se retrouvent dans les comédies hollywoodiennes des années 1930. Jane aime aussi Rochester parce qu’il la traite en égale, malgré leur différence de situation (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 239) :

I grieve to leave Thornfield: I love Thornfield:- I love it, because I have lived in it a full and delightful life, — momentarily at least. I have not been trampled on. I have not been petrified. I have not been buried with inferior minds, and excluded from every glimpse of communion with what is bright and energetic and high. I have talked, face to face, with what I reverence, with what I delight in, — with an original, a vigorous, an expanded mind. I have known you, Mr. Rochester; and it strikes me with terror and anguish to feel I absolutely must be torn from you for ever. I see the necessity of departure; and it is like looking on the necessity of death. (…) Do you think, because I am poor, obscure, plain, and little, I am soulless and heartless? You think wrong! — I have as much soul as you, — and full as much heart! And if Godhad gifted me with some beauty and much  wealth, I should have made it as hard for you to leave me, as it is now for me to leave you. I am not talking to you now through the medium of custom, conventionalities, nor even of mortal flesh; — it is my spirit that addresses your spirit; just as if both had passed through the grave, and we stood at God’s feet, equal, — as we are!

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 59-60) :

Oui, je suis triste de quitter Thornfield, m’écriai-je ; j’aime Thornfield ; je l’aime, parce que, pendant quelque temps, j’y ai vécu d’une vie délicieuse ; je n’ai pas été foulée aux pieds et humiliée ; je n’ai pas été ensevelie avec des esprits inférieurs ; on ne m’a pas éloignée de ce qui est beau, fort et élevé ; j’ai vécu face à face avec ce que je révère et ce qui me réjouit ; j’ai causé avec un esprit original, vigoureux et étendu; je vous ai connu, monsieur Rochester; et je suis frappée de terreur et d’angoisse en pensant qu’il faut m’éloigner de vous pour toujours ; je vois la nécessité du départ, et c’est comme si je me voyais forcée de mourir. (…) croyez-vous que parce que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n’aie ni âme ni cœur ? et si Dieu m’avait faite belle et riche, j’aurais rendu la séparation aussi rude pour vous qu’elle l’est aujourd’hui pour moi ! ce n’est plus la convention, la coutume, ni même la chair mortelle qui vous parle ; c’est mon esprit qui s’adresse à votre esprit, comme si tous deux, après avoir passé par la tombe, nous étions aux pieds de Dieu dans notre véritable égalité !

Jane a trouvé un foyer à Thornfield, d’abord avec madame Fairfax et Adèle, puis avec son employeur, et quitter brusquement tout cela lui est insupportable. Elle laisse s’épancher son désespoir, tout en rappelant à Rochester que seules les conventions sociales les séparent. La citation ci-dessus provient de l’acmé émotionnelle du séjour de Jane à Thornfield, alors que, se promenant dans la soirée dans le jardin du manoir, elle croise Rochester, qui la convie à une amicale promenade, occasion pour lui de parler de son prochain mariage avec Blanche.

C’est-à-dire pour pousser son employée/sa Galatée à bout, afin qu’elle lui avoue son amour (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 249) :

“Well, I feigned courtship of Miss Ingram, because I wished to render you as madly in love with me as I was with you; and I knew jealousy would be the best ally I could call in for the furtherance of that end.”

“Excellent! Now you are small — not one whit bigger than the end of my little finger. It was a burning shame and a scandalous disgrace to act in that way. Did you think nothing of Miss Ingram’s feelings, sir?”

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t.2, p. 71) :

— Eh bien ! j’ai fait la cour à Mlle Ingram pour vous rendre aussi follement amoureuse de moi que je l’étais de vous ; je savais que le meilleur moyen d’arriver à mon but était d’exciter votre jalousie.

— Très-bien ; comme cela vous rapetisse ! vous n’êtes pas plus grand que le bout de mon petit doigt. C’était une honte et un scandale d’agir ainsi ; les sentiments de Mlle Ingram n’étaient donc rien à vos yeux ?

Rochester/Pygmalion s’arroge le droit de jouer avec les sentiments de Jane/Galatée, afin que la froide statue (cf. plus haut) se réchauffe, via le serpent de la jalousie, ce qui n’est absolument pas gentil, comme le lui rétorque Jane. Ni féministe. Cependant… le sentiment amoureux est-il uniquement composé de pâquerettes jolies et de doux papillons ? Jane, par ailleurs, lui rend la monnaie de sa pièce à la fin du roman, sous couvert de le sortir de sa mélancolie. Un point partout, pourrait-on dire.

Rappelons également les propos d’Alexandra Destais (« L’érographie littéraire féminine : la frénésie sexuelle maîtrisée ? », dans J. Delorme et Cl. Labrosse (dir.), « Écriture du corps, corps de l’écriture : la dialectique du corps-écriture dans le roman francophone au XXe siècle », @nalyses, hiver 2008, p. 3-19, p. 5). Ce qu’elle écrit à propos d’Anna Karénine convient parfaitement au cas Jane Eyre :

Dans un schéma romanesque classique, comme celui d’Anna Karénine, le corps est un foyer vital de tension amoureuse vers lequel converge tout ce que la parole pétrifiée propre à une société conventionnelle soucieuse de bienséance est incapable de prendre en charge. Il est le lieu qui cache et dévoile dans un même mouvement l’appel téméraire de l’amour passionnel et les clivages internes qui retardent son aveu ainsi que sa pleine expansion. Il accueille, concentre et problématise ce que le corps libertin décomplexé extériorise bruyamment.

L’abandon corporel de Jane dans les bras de Rochester, puis sa révolte, puis son acceptation, de l’amour partagé, disent bien la profondeur de ses sentiments, ainsi que l’inflexibilité d’une éducation féminine genrée, qui cadenasse les corps. Notons qu’il en est de même à la fin de Raison et Sentiments, lorsqu’Elinor éclate en sanglots bruyants, tout à fait indignes d’une dame bien née, car elle vient d’apprendre que celui qu’elle aime est libre de tout lien matrimonial, au final (Jane Austen, Op. cit., p. 355).

Jane est également sorore. En effet, outre sa stupéfaction contrariée d’avoir été ainsi manœuvrée, elle n’est pas très contente de l’attitude de Rochester vis-à-vis de Blanche Ingram, extrêmement blessante pour les sentiments de la jeune fille. Il la rassure : ayant fait courir le bruit que sa fortune n’était pas si importante qu’il le semblait, il a vu Blanche se transformer en personne dédaigneuse de ses hommages. La description de Blanche par Rochester rejoint ainsi les observations de Jane. Rochester se met également à la place d’un juge des sentiments et de la conduite humaines (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 249-250) :

“Her feelings are concentrated in one — pride; and that needs humbling. Were you jealous, Jane?”

“Never mind, Mr. Rochester: it is in no way interesting to you to know that. Answer me truly once more. Do you think Miss Ingram will not suffer from your dishonest coquetry? Won’t she feel forsaken and deserted?”

“Impossible! — when I told you how she, on the contrary, deserted me: the idea of my insolvency cooled, or rather extinguished, her flame in a moment.”

“You have a curious, designing mind, Mr. Rochester. I am afraid your principles on some points are eccentric.”

“My principles were never trained, Jane: they may have grown a little awry for want of attention.”

“Once again, seriously; may I enjoy the great good that has been vouchsafed to me, without fearing that any one else is suffering the bitter pain I myself felt a while ago?”

“That you may, my good little girl: there is not another being in the world has the same pure love for me as yourself — for I lay that pleasant unction to my soul, Jane, a belief in your affection.”

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 71-72) :

— Tous ses sentiments se réduisent à un seul : l’orgueil; il est bon qu’elle soit humiliée. Étiez-vous jalouse, Jeanne ?

— Peu importe, monsieur; il n’est point intéressant pour vous de le savoir. Répondez-moi encore une fois franchement : croyez-vous que Mlle Ingram ne souffrira pas de votre galanterie déloyale ? Ne se sentira-t-elle pas bien abandonnée ?

— C’est impossible, puisque je vous ai dit, au contraire, que c’était elle qui m’avait abandonné ; la pensée que je n’étais pas riche a refroidi ou plutôt a éteint sa flamme en un moment.

— Vous formez de curieux projets, monsieur Rochester ; je crains que vos principes ne soient quelquefois bizarres.

— Jamais personne ne leur a donné une bonne direction, Jeanne, et ils ont bien pu s’égarer souvent.

— Eh bien ! sérieusement, dites-moi si je puis accepter le grand bonheur que vous me proposez, sans crainte de voir une autre souffrir les douleurs amères que j’endurais il y a quelque temps ?

— Oui, vous le pouvez, ma chère et bonne enfant ; personne au monde n’a pour moi un amour pur comme le vôtre ; la croyance à votre affection, Jeanne, est un baume bien doux pour mon âme.

Jane, très chrétiennement, et très sororalement, blâme Rochester, tout en esquivant malicieusement sa question sur sa possible souffrance jalouse, dans un premier temps, avant de lui donner la satisfaction de l’avoir échaudée. Leur relation officielle débute donc sous le signe de la souffrance, ce qui n’augure rien de totalement bon pour la suite.

Nous sommes un peu loin de ce que propose le philosophe Michel Onfray dans sa Théorie du corps amoureux : pour une érotique solaire (Paris, Le Livre de Poche, 2009, p. 210, 212) :

En matière d’intersubjectivité sexuée, le contrat vise les modalités de la relation qui propose de jouir et de faire jouir, sans qu’aucune douleur apparaisse, ni pour l’un ni pour l’autre. Personne n’est obligé de convenir du pacte, mais quiconque a souscrit doit impérativement tenir parole. (…) Ni souffrir, ni faire souffrir ; ne pas faire de tort, ne pas en subir ; ne pas empiéter sur la liberté d’autrui, son autonomie, son indépendance et ne pas tolérer qu’il déborde sur notre propre terrain.

Il est vrai que notre époque est très distante de celle de Victoria, outre la différence ethnique. Dans Jane Eyre, l’autrice insiste au contraire sur les souffrances à subir afin d’atteindre une véritable félicité durable, placée sous le signe de la croix chrétienne.

À cet instant, Jane a beaucoup de mal à croire 1) à la sincérité de Rochester ; 2) à leur prochain mariage ; 3) à leur bonheur futur. Il faut que Rochester proteste de son amour profond pour qu’elle le croit, entre deux pluies de baisers – pas plus, mais pas moins. Nous sommes loin des chastes baise-mains austiniens, quand il y en a. Edward reprend les termes employés par Jane, en les retournant à son avantage (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 241-242, 247) :

(…) my equal is here, and my likeness. Jane (…) you strange, you almost unearthly thing! — I love as my own flesh. You — poor and obscure, and small and plain as you are (…). Distasteful! and like you again! I think I shall like you again, and yet again: and I will make you confess I do not only like, but love you — with truth, fervour, constancy.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t. 2, p. 61, 68) :

(…) mon égale et ma semblable ; Jeanne (…) Vous, créature étrange, qui n’êtes presque pas de la terre, je vous aime comme ma chair ; vous, pauvre, petite, obscure et laide (…). Ne plus vous aimer, puis vous aimer encore ! moi je sais que je vous aimerai toujours, et je vous forcerai à confesser que ce n’est pas seulement de l’affection, mais de l’amour, et un amour véritable, fervent et sûr.

Rochester explicite ses sentiments, il les réitère, afin de convaincre et de persuader Jane, qui manque cruellement de confiance en elle. Il est vrai qu’elle n’a jamais eu l’occasion de la développer, même après que l’orphelinat soit devenu tranquille, sans Brocklehurst. Cette œuvre est également un roman d’apprentissage, mais qui ne dépend pas uniquement d’une rencontre amoureuse, puisque Jane traverse la plupart de ses épreuves sans Rochester à ses côtés. Rappelons que Jane Eyre a la confirmation indirecte de l’amour qu’Edward Rochester lui a rapidement porté par un ancien domestique de Thornfield, qui a recueilli les confidences de ses collègues encore en service.

Jane refuse ensuite les présents somptueux (vêtements, bijoux) dont Rochester veut la couvrir. Elle le moque, le comparant à un sultan recouvrant son esclave favorite de joyaux. Elle se dit prête à fomenter la révolte dans son harem, au besoin, dans un élan de sororité trans-ethnique, et fortement teintée de colonialisme maternaliste (Charlotte Brontë, Op. cit., p. 256) :

Il be preparing myself to go out as a missionary to preach liberty to them that are enslaved — your harem inmates amongst the rest. I’ll get admitted there, and I’ll stir up mutiny; and you, three-tailed bashaw as you are, sir, shall in a trice find yourself fettered amongst our hands: nor will I, for one, consent to cut your bonds till you have signed a charter, the most liberal that despot ever yet conferred.

C’est-à-dire (Charlotte Brontë, Op. cit. t. 2, p. 80) :

Je me préparerai à partir comme missionnaire pour prêcher la liberté aux esclaves, ceux de votre harem y compris ; je m’y introduirai et j’exciterai la révolte ; et vous, pacha, en un instant vous serez enchaîné, et je ne briserai vos liens que lorsque vous aurez signé la charte la plus libérale qui ait jamais été imposée à un despote.

Jane se voit en chargée de mission féministe, sans que les autochtones aient demandé son aide. Rochester en rit d’abord, puis demande à Jane quelles sont ses conditions. Ils repartent alors dans une de leurs chamailleries habituelles, car elle veut être traitée comme d’habitude, sans être ensevelie sous des cadeaux. Les moqueries de Jane continuent pendant le mois précédant leur mariage. Elle a peur de céder à Rochester, très ardent, avant leurs noces. Elle préfère entretenir son mauvais caractère, dont elle n’a cure.

Cependant, deux signes matériels viennent appuyer ce qu’elle analyse ensuite, aussi, comme une peur du bonheur, après tant de maux : a) l’arbre le plus majestueux du domaine est fracassé en deux par un orage violent ; b) son voile de mariée est déchiré par une mystérieuse apparition, quelques jours avant la cérémonie. Car, oui, elle l’apprend au pied de l’autel, Rochester est déjà marié, à une femme folle, qu’il a préféré enfermer à Thornfield sous la garde de Grace Poole, plutôt que de l’exiler dans un asile, où elle n’aurait pas forcément été mieux soignée, au vu du peu de compassion médicale de cette époque pour les folles et fous (cf. Nicole Edelman, « David Wright, Mental disability in Victorian England. The Earlswood asylum 1847-1901, Oxford, Oxford University Press, 2001. 244 p. », Revue d’histoire du XIXe siècle, 29 | 2004, 213-216). Il n’empêche que son épouse a attaqué son invité (son frère), puis a mis le feu au voile de mariée de Jane. Qu’a donc Bertha Rochester contre son frère, puis contre son mari, et contre le mariage ? Et/ou contre la société patriarcale ?…

Rochester se décharge également de la responsabilité de la folie de sa femme, qu’il a épousé, très jeune, à Madère, alors sous protection anglaise (tiens, l’ailleurs est désagréable, avant la France de Céline Warens), parce qu’il ne s’est pas aperçu de l’hérédité qui pesait sur elle, la faisant définitivement sombrer dans la folie après son mariage. Notons que Brontë sera rejointe plus tard par le romancier français Émile Zola sur la pesanteur génétique, dans sa série des Rougon-Macquart. Rochester souligne ainsi la manipulation dont il a été victime, de la part de son père et de son frère aîné, soucieux de le caser à n’importe quel prix avec une jeune fille riche, afin qu’il ne réclame pas sa part du domaine. Si ce n’est que père et frère décèdent, laissant leurs héritages à Edward.

Rochester agit avec son épouse comme avec sa fille naturelle Adèle, en les protégeant de l’abandon patriarcal, qui dans un asile sans possibilité de divorce (interdiction de divorcer qui protège la folle ou le fou, mais qui interdit les remariages), qui dans un orphelinat ou une lointaine pension. De même, il préfère prendre le risque de la bigamie plutôt que de faire sa maîtresse de Jane – pour autant qu’elle y ait consentie -, avec tous les risques d’opprobre social, d’abandon et de grossesse hors mariage pour Jane. C’est-à-dire ce qu’a subi Céline Warens.

Jane s’enfuit donc, avec le peu d’argent qu’elle a, une fois la vérité révélée. Une fois ses derniers pennies dépensés, elle erre, affamée, de villes en villages, avant de s’étendre dans un fossé pour y mourir. Comme dans son enfance chez sa tante puis sous le règne de Brocklehurst, elle est punie d’une faute non commise, due aux lois rigides de la société de son époque. Ce n’est plus un élan viatique vers la découverte, mais un voyage contraint et fort amer. Finalement, elle est recueillie par un trio frère-sœurs : Saint-John, Mary et Diana. Jane devient d’abord institutrice dans une école villageoise, ne voulant pas rester à la charge de ses bienfaitrices et bienfaiteur. Puis, ayant hérité d’un lointain parent, qui est également celui de Saint-John, Mary et Diana, elle partage son héritage entre ses cousines, son cousin, et elle-même.

Tentée un instant par un mariage avec Saint-John, et à nouveau, par la perspective de découverte de terres inconnues, elle découvre que celui-ci attend d’elle des épousailles blanches, fondée sur son esclavage mental et corporel à elle, au service de sa cause de missionnaire à lui. Brontë ne critique pas tant le colonialisme que l’intégrisme religieux et la misogynie. Préparant sa demande, Saint-John avait lui aussi, joué au Pygmalion avec elle, en lui prescrivant d’apprendre l’hindoustani avec lui plutôt que l’allemand avec Mary et Diana. Bref, après avoir échappé, enfant, aux griffes de Brocklehurst, Jane refuse la servitude glaciale de son cousin, même si elle est sans nouvelles de Rochester, donc sans espoir. Saint-John part alors en mission, non sans avoir culpabilisé Jane de son refus, ce dont s’irritent Mary et Diana.

Jane, indépendante financièrement et à son aise, se décide alors à voyager, afin d’aller en personne aux nouvelles de Rochester. Couronné de succès, après une belle frayeur supplémentaire (elle croit Rochester mort), son voyage s’achève par la vision de son Edward devenu aveugle, la main mutilée, portant au cou le collier de perles qu’il lui avait offert pendant leurs fiançailles. C’est à présent le corps masculin qui souffre sur le long terme. Est-ce une punition (divine) pour avoir tenté d’entraîner Jane dans la bigamie ? Ou une trace sévère de sa bonté, puisqu’il est devenu mal-voyant en voulant sauver Bertha de l’incendie de Thornfield, qu’elle avait provoqué une nuit, dans sa folle fureur. Bertha est morte, lui a reçu une poutre enflammée sur le visage. Rochester paierait donc, une fois encore, le bien qu’il a voulu faire.

Brontë ménage ainsi le suspens des retrouvailles Jane-Rochester, tout en bouclant la cercle vertueux de leur amour : ils se sont rencontrés parce qu’il était tombé, un soir d’hiver ; ils se retrouvent un soir d’hiver, alors qu’il est aveugle. Et, une fois encore, Rochester se relève grâce à Jane, qui le soigne d’abord de sa dépression, en le forçant à prendre soin de lui (hygiène corporelle et nourriture régulière). En outre, elle en le pique dans son amour-propre en lui parlant des hautes qualités de Saint-John, et de sa proposition en mariage. La colère de Rochester creuse un trou dans sa mélancolie, en réveillant son fort caractère. Puis Jane temporise, disant qu’elle l’aime toujours autant, au ravissement d’Edward.

Jane reprend alors le rôle d’infirmière qu’elle a brièvement tenu, enfant, auprès de sa meilleure amie Helen Burns, atteinte du typhus. C’est également, auprès de Rochester, une mission genrée, tout comme est genrée la naissance d’un fils après leur mariage. Rochester finit son calvaire en recouvrant presque totalement la vue. Pygmalion et Galatée peuvent enfin vivre en harmonie.

Adèle est dans une bonne pension, heureuse. Mary et Diana se marient à leur goût, Saint-John suit avec une ferveur extatique son parcours de croisé religieux en terres hostiles – puisqu’elles ne supportent aucun colonialisme, étrangement…

Dans ce roman, toutes les terres extra-anglaises sont forcément mauvaises : île de Madère, France, Italie, Autriche-Hongrie, Irlande, Indes. Elles le resteront jusqu’à la fin du roman.

De même, rares sont les voyages agréables en Angleterre, et même lorsqu’ils le sont, un sentiment d’inquiétude les tempère, tant pour Rochester, peu désireux de se retrouver à Thornfield avec Bertha enfermée mais dangereuse, que pour Jane, sans cesse inquiète de son avenir. Pourtant, les habitats fixes ne sont pas plus sûrs, que ce soit la demeure familiale de Jane, où elle subit mépris, haine et coups, que l’orphelinat période Brocklehurst, que Thornfield, finalement détruit par un incendie.

Notons que l’épisode de l’incendie d’une demeure malfaisante par une femme folle est repris par la romancière anglaise Daphné du Maurier dans son Rebecca (1938), autre forte histoire, racontée elle aussi à la première personne du singulier féminin, de première épouse empêchant le bonheur du couple principal, sur fond de caste sociale et d’héritage empoisonné.

Rochester a su insuffler de la vie dans la statue tranquillement froide qu’était devenue Jane au cours de ses années d’orphelinat, après une enfance sans amour ni tendresse. Il a agi d’abord par leurs longues conversations en soirée, puis par le jeu (sa transformation en gitane, sa fausse cour à Blanche Ingram, son faux souci de caser Jane chez une dame irlandaise à cause de son mariage avec Ingram). Pour autant, il ne la modèle pas totalement, il la laisse libre de rester aussi droite et malicieuse qu’elle est. Il se laisse influencer par elle, trouvant enfin la paix. Il lui donne l’amour qu’elle n’a pas eu, sans qu’elle soit dépendante de lui.

Tout finit bien pour Jane et Rochester, après tant de tourments. Elle a montré sa force de caractère et son indépendance, morale et financière, ainsi que la persistance de son amour pour un homme, en-dehors des canons de la bienséance et des conventions sociales. Il a montré la véritable bonté de son caractère, sous des dehors abrupts et une trajectoire tout aussi tourmentée que celle de Jane, ainsi que la persistance de son amour pour une femme, en-dehors des canons de la bienséance et des conventions sociales.

Pour toutes ces raisons, il serait de mauvais goût de rester sur une note négative. Réjouissons-nous avec Jane de leur bonheur, et souhaitons-leur une longue route heureuse.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Un drôle de Pygmalion : Edward Rochester », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/20466

 

Bande dessinée en chansons VADMC

Bande dessinée en chansons

D’un art à l’autre, de la page en images à la page en écriture, il y a parfois des porosités. C’est le cas pour la bande dessinée, parfois citée dans les films , parfois adaptée à l’écran. Il existe également des citations en chansons, parmi lesquelles nous avons extrait les chansons françaises suivantes :

– « Mickey, Tintin et Spirou » (Claude Bolling et Frank Gérald, interprétée par Les Parisiennes, 1966) ;

– « Comic Strip » (Serge Gainsbourg, 1967) ;

– « Sensationnel Jeffrey » (Florence Véran et Raymond Bravard, interprétée par Annie Philippe, 1967) ;

– « L’Aventurier » (Nicola Sirkis et Dominique Nicolas, interprétée par le groupe Indochine, 1982) ;

– « Femme libérée » (Joëlle Kopf et Christian Dingler, interprétée par Cookie Dingler, 1984).

Tandis que Serge Gainsbourg se rêve en créateur de bande dessinée, y invitant sa dulcinée, puis en super-héros, Annie Philippe et le groupe Indochine font état de leur admiration pour les héros durs à cuire. Cookie Dingler souligne un trait de société qui a une longue histoire, à savoir l’insertion de la bande dessinée dans les journaux, et Les Parisiennes se moquent des lecteurs de bande dessinée.

Gainsbourg se chante en Pygmalion d’une Galatée infantilisée qu’il attire dans sa création « à l’américaine » : « Viens petite fille dans mon comic strip », avant de se prendre pour un super-héros dirigeant les mouvements de sa compagne : « J’distribue les swings et les uppercuts (…)/Viens avec moi par-dessus les buildings (…). » La violence ultra-virile est présente, sans surprise. La même année sort « Madame Superman », chantée par Elizabeth, dont le texte est bâti sur le même principe. Notons qu’il ya une référée explicite à Superman dans « Sensationnel Jeffrey ».

Annie Philippe et Indochine promeuvent leur héros favori, soit violent et sûr de lui, soit simplement héroïque. Philippe le chante avec un recul humoristique, Indochine au premier degré. La chanson d’Indochine est un éloge du héros seul contre tous :

Il s’en sortira toujours à temps

Tel l’aventurier solitaire

Bob Morane est le roi de la terre

Et soudain surgit face au vent

Le vrai héros de tous les temps

Bob Morane contre tous chacal

L’aventurier contre tout guerrier

Bob Morane est le héros de la bande dessinée éponyme, après les romans populaires, de l’écrivain belge Henri Vernes. Il est l’archétype de l’homme viril, toujours poings en avant, combattant, comme James Bond, les forces du Mal, du moment qu’elles sont extra-européennes. Les clichés racistes et sexistes abondent. Le groupe de musique fait donc l’éloge de ce type d’homme, sans aucun recul par rapport à ses lectures d’adolescence (Source : Europe 1 https://www.europe1.fr/culture/qui-etait-laventurier-du-tube-dindochine-3980158).

Annie Philippe, quant à elle, chante un héros dur à cuire, aussi, mais non violent, car sans armes. Et qui est également confronté à toutes sortes d’aventures, en une compilation comique et farfelue :

Seul tu as capturé et fait prisonnier

Le masque de fer au pied bot

Qui faisait de la fausse monnaie

L’accumulation invraisemblable, soutenue par l’interprétation énergique de la chanteuse, provoque le rire à l’écoute, loin de la pesanteur machiste d’Indochine et de Gainsbourg. Rien n’indique non plus qu’il faille prendre au sérieux le souhait de la narratrice de rencontrer dans la réalité son héros de papier, dont elle lit les aventures chaque jour dans son « journal attitré ».

À une vingtaine d’années de distance, Les Parisiennes et Cookie Dingler se penchent eux aussi sur la publication de bandes dessinées dans les quotidiens et hebdomadaires. Cookie Dingler se moque de son héroïne, la « femme libérée » des années quatre-vingts : « (…) dans Le Nouvel Obs elle ne lit que Bretécher (…). » Surtout pas de lectures qui seraient politiques ! Encore que l’on puisse s’interroger sur la portée politique de l’œuvre de Bretécher, dont ses fameux « Frustrés », publiés de 1973 à 1981 dans le journal cité dans la chanson (Source : Éditions Dargaud https://www.dargaud.com/bd/les-frustres ). Mais, dans les années quatre-vingts, la bande dessinée, quoique sortie de la case jeunesse, semble être encore une lecture de relaxation, produit d’un sous-genre littéraire et artistique. Pour le chanteur, une femme de 1984 ne peut donc qu’être futile.

Les Parisiennes, de leur côté, s’adressent uniquement aux lecteurs de bande dessinée, les « gentils garçons (…) qui connaissent par cœur les blagues de Donald et de l’oncle Picsou », qui les « draguent », et avec lesquels elles sortent éventuellement. Elles moquent leur passion pour les illustrés, qui les coupe de la réalité. Réalité qu’ils rejettent, au nom de l’apolitisme. Ce qui, finalement, « reposent » les chanteuses, au moins pour un temps.

Sans oublier une pique classiste contre ces jeunes hommes qui ne sont pas intéressés par la culture classique, dispensée en classe et dans les bonnes familles bourgeoises et petites-bourgeoises (La Bruyère,  Pascal, Stendhal, Alexandre Dumas fils). Deux ans avant Mai 68, aucune analyse n’est faite sur une éventuelle pesanteur de cette culture classique, pesanteur due au poids social et éducatif plus qu’à l’intérêt réel de ces auteurs et de leurs œuvres.

Ce sont des histoires d’amour qui durent peu, car comment construire un avenir (un mois, deux mois…) avec un garçon qui n’a qu’un sujet de conversation, ses chères bandes dessinées (Mickey, Tintin, Spirou, et Lucky Luke et Astérix, également cités), et qui ne s’intéressent à rien d’autre ? La voix acidulée des chanteuses et leur abattage nous rassurent : leur chagrin est aussi minuscule que celui de leur ex-petit ami.

Serait-il possible d’appliquer les mêmes observations à notre époque de portables absorbants, de séries à suivre des années durant, de jeux vidéos captivants, et autres activités non communicantes et sans contact direct avec la réalité et les autres êtres humains ?

Ce bref tour chanté des bandes dessinées a montré la persistance des clichés classistes et sexistes, avec une belle échappée humoristique, celle chantée par Annie Philippe. À vos claviers, stylos et calames pour changer la donne !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bande dessinée en chansons », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18231

Silence masculin en chanson C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar VADMC

Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar

La masculinité hétérosexuelle française traditionnelle du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième siècle fait la part belle à la vantardise. Dans le domaine amoureux et sexuel notamment, le corps féminin de leur partenaire est un sujet de commentaires infinis, comme le rappelle sans ménagement le chanteur Bénabar dans « Je suis de celles » (Les Risques du métier, 2003), prenant la parole d’une femme, Nathalie, qui a eu des aventures nombreuses au lycée :

Et gonflé de l’avoir fait

Vous donniez conférence

Une souris qu’on dissèque

Mon corps pour la science

Je nourrissais

Vos blagues de casernes

Que vous pensiez viriles

Petits hommes de cavernes

Face à un de ses anciens petits amis, Nathalie lui renvoie son dégoût et son écœurement. Lui et ses amis sont sans dignité, de vrais petits machos pour lesquels les femmes ne sont que des objets. La comparaison avec la souris, référence aux victimes des expérimentations « scientifiques » spécistes, dont celles en cours de sciences naturelles dans les établissements scolaires, souligne la posture de cible sans défense de Nathalie.

Cette attitude misogyne rappelle celle de la bande de lycéens du Péril jeune, film de Cédric Klapisch (1994), qui bavent sur une de leurs camarades de classe, Christine (Hélène de Fougerolles). Ils prétendent qu’elle est « facile », c’est-à-dire que ce n’est pas une « maman », mais une « putain », selon l’habituelle dichotomie sexiste.

De même, dans la comédie musicale Grease (Randal Kleiser, 1978), la deuxième chanson du film, « Summer Night » est un récit ultra-genré d’amours de vacances. D’un côté, la lycéenne Sandy Olson (Olivia Newton-John) raconte à ses nouvelles amies un été passé main dans la main avec son petit ami. De l’autre, Danny Zuko (John Travolta) rapporte à ses amis un été passé en exploits sexuels,  gestes du bassin et des mains explicites à l’appui : « Well, she got friendly down in the sand (…). Well, she was good, you know what I mean. » (« Eh bien, elle s’est laissée aller amicalement sur le sable (…). Eh bien, elle était bonne, vous voyez ce que je veux dire. » Traduction personnelle). À la hâblerie s’ajoute le mépris pour la jeune fille qu’il a courtisée, renforcé par l’effet de groupe.

Dans cette chanson qui fait partie des féministes de Bénabar, le chanteur insiste également sur, a contrario mais de manière complémentaire, le plaisir masculin éprouvé quand ils ont embrassé Nathalie, mais discrètement, et quand ils sont passés à l’acte. Car, surtout :

D’avoir pour moi

Un seul mot de tendresse

Vous apparaissez

Comme la pire des faiblesses

Vous, les fier-à-bras

Vous parliez en experts

Oubliant qu’dans mes bras

Vous faisiez moins les fiers

(…)

Vous veniez chez moi

Mais dès le lendemain

Vous r’fusiez en public

De me tenir la main

Se vanter auprès des copains oui, sortir en public avec une camarade, non. Ce n’est pas tant la peur de la différence de classe et de situation au sein du lycée comme dans Normal People (Sally Rooney, 2018), que le mépris pour une jeune femme qui a une sexualité.

Bénabar n’oublie pas, hélas, que ce mépris est également partagé par certaines lycéennes :

Et les autres filles

Perfides petites saintes

M’auraient tondu les ch’veux

À une autre époque

Celles qui ont l’habitude

Qu’on les cajole

Ignorent la solitude

Que rien ne console

L’absence de sororité est certes un effet du patriarcat, comme l’a aussi décrit Annie Ernaux dans Mémoire de fille (2016), mais n’empêche pas la responsabilité individuelle, comme pour les garçons. La référence historique aux femmes tondues à la Libération met l’accent sur la férocité des jeunes filles entre elles, ainsi que sur leur absence d’empathie. Manques d’autant plus douloureux que Nathalie a intégré les stéréotypes sexistes plaqués sur son manque d’amour et son envie de sexe : « Et j’aimais les garçons/Peut-être un peu trop ». Malgré le modalisateur, la honte est bien présente. La sexualité féminine est totalement fantasmée par les garçons. Elle est exagérée par les filles (pas d’envies sexuelles et on est dans la norme) comme par les garçons (trop d’envies sexuelles chez une fille en fait une proie).

Heureusement, d’autres chanteurs-compositeurs ont écrit sur une autre forme de masculinité hétérosexuelle, qui prend en compte la discrétion par rapport aux histoires d’amour. Ainsi, Charles Trenet, dans « Giovanni » (1959), imagine un adolescent qui invente une histoire d’amour avec une belle inconnue. Il raconte cette histoire à des « marins naïfs » pendant des années. Jusqu’à ce que, à ses vingt ans, son fantasme prenne corps :

Il voit soudain, dans la clarté,

Une femme aux yeux de ciel éblouis,

Une femme si nue, si belle, tout près de lui,

Qui lui murmure tout bas :

“J’attendais ton bel âge

Pour devenir ta réalité…”

Que s’est-il passé ce jour-là ?

Trenet met au goût du jour le mythe de Pygmalion, si ce n’est que Galatée a sa propre volonté. Ce n’est plus Aphrodite/Vénus qui lui insuffle vie, c’est Galatée qui va au-devant de Giovanni. Bien entendu, l’apparition est exceptionnelle, et déjà dévêtue, les fantasmes masculins n’étant pas originaux. Il n’en reste pas moins que le chanteur, qui s’interroge sur le déroulement de l’entrevue, déçoit notre attente : « Que s’est-il passé, je n’sais pas (…). » Il en est de même pour le public habituel de Giovanni :

“Giovanni, qu’as-tu vu tout à l’heure”,

Demandaient le soir marins et pêcheurs

Mais lui, ne songeant plus à la belle du rivage,

Répond : “Amis, ce jour fut perdu.

Aucun visage d’amour n’est venu.

La plage était déserte, j’n’ai rien vu,

Rien vu…”

Le jeune homme choisit la discrétion, tout en se faisant plaindre. Une bonne combinaison gagnante, et pleine d’humour – celle du personnage et celle du chanteur.

En 1972, dans l’album Mon frère, Maxime Le Forestier chante et joue une « Éducation sentimentale », sur des paroles de Jean-Pierre Kernoa, heureusement à mille lieues de celle à héros machiste écrite par Gustave Flaubert en 1869. Le Forestier chantonne une ballade amoureuse. Au début de la chanson, au premier couplet, il invite son aimée à le suivre dans les collines :

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

Cette fleur sauvage qui fait des ravages dans les cœurs d’enfants

Pour toi, ma princesse, j’en ferai des tresses et dans tes cheveux

Ces serments, ma belle, te rendront cruelle pour tes amoureux

Le narrateur lui offre fleurs et serments mêlés, tout en s’adjoignant la préférence de sa belle. Il n’entre en compétition avec ses autres amoureux qu’indirectement, et dans l’ombre, laissant la manœuvre à sa douce. La chanson mime l’évolution des rapports amoureux, selon l’évolution du soleil :

Demain, à l’aurore, nous irons encore glaner dans les champs

Cueillir des promesses, des fleurs de tendresse et de sentiments

(…)

Dans mes bras, ma brune, éclairée de lune, tu te donneras

C’est au crépuscule, quand la libellule s’endort au marais

Qu’il faudra, voisine, quitter la colline et vite rentrer

(…)

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

(…)

La progression amoureuse est tranquille, la sexualité n’intervient qu’après du temps passé ensemble dans une atmosphère d’affection et de rêve, sans besoin de « Doudou d’métal » (Tiphaine Martin, 2022). 

Et le rêve reste présent après l’amour. Et le couple reste ensemble après le retour loin des collines enchantées. Les serments restent également. Le Forestier proposerait-il une nouvelle galanterie post-Mai 68, pendant les années de luttes des mouvements féministes de la deuxième vague du vingtième siècle ? Songeons à ce que la chercheuse Jennifer Tamas analyse dans son manifeste Peut-on encore être galant ? (Seuil, 2024, p. 54) :

Au XVIIe siècle s’est jouée une lutte de pouvoir que les précieuses ont perdue mais qui demeure actuelle : un droit au sexe, l’égalité et la fin des violences, la recherche de rapports fluides et non d’emprise. (…) Au lieu de sexualiser la galanterie, il faut galantiser le sexe pour le rendre plus ludique, plus respectueux et plus joyeux en se fondant sur un régime d’égards et de plaisir que les précieuses établirent.

Le respect est bien ce que le narrateur d’« Éducation sentimentale » prodigue à sa compagne, en plus des sentiments et du sexe :

Ne dis rien, ma brune, pas même à la lune et moi dans mon coin

J’irai solitaire, je saurai me taire, je ne dirai rien (…)

Le silence est double voire triple, mais le chanteur insiste sur la discrétion masculine, puisqu’elle ne va pas de soi. Tout concorde donc à un plaisir partagé, et, peut-être, à la formation d’un couple réussi.

Oui Messieurs, silence sur vos ébats !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17917