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Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Affiche Simone de Beauvoir-Parcours d’une intellectuelle VADMC

Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – La noce de l’entre-deux-guerres – 1929-1939

Diplôme d’agrégation de philosophie en poche, Beauvoir souffle deux années à Paris, avec ou sans Jean-Paul Sartre. Elle se remet tant bien que mal du décès brutal de Zaza, due à une encéphalite aiguë. Elle habite seule, dans une pension. Elle donne quelques cours particuliers de philosophie. Surtout, elle voyage : en France (à Lyon, en Bretagne…) et en Espagne.

Elle poursuit sa conquête du monde lorsqu’elle est nommée professeure à Marseille en 1931, puis à Rouen de 1932 à 1936. Elle parcourt volontiers les calanques et les pics provençaux, à raison de cinquante kilomètres par jour.  Elle trompe alors et son ennui de Parisienne « exilée » (selon ses propres termes) et le manque physique de Sartre, nommé professeur de philosophie dans un lycée du Havre. Quand elle enseigne à Rouen, si la Normandie ne l’attire guère, elle profite des trains pour se rendre régulièrement à Paris, avant d’y être nommée, à partir de 1936.

Les vacances scolaires sont l’occasion d’aller en Allemagne, en Italie, en Grèce, au Maroc, et à nouveau en Espagne. Elle entame une liaison avec Jacques-Laurent Bost, élève de Sartre, qui a huit ans de moins qu’elle.

Elle s’astreint à l’écriture. Après des brouillons infructueux, elle parvient à façonner un recueil de nouvelles. Refusé, il sera publié en 1979, sous le titre Quand prime le spirituel.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – La noce de l’entre-deux-guerres – 1929-1939 », Voyages autour de mon cerveau, juin 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25756

 

Texte A bord de l'Aire avec Zaza

À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 1

Ce carnet de voyage suit les progressions des recherches pour mon exposition Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin, ainsi que mon immersion dans les pas de Zaza : des photographies des lieux visités et de certains documents accompagnent les textes du carnet, pour une mise en bouche apéritive de l’exposition.

24 avril 2021 : Partir en voyage est toujours un plaisir, mais jamais autant qu’aujourd’hui. Pour la première fois depuis septembre 2020, lors du colloque Sorcières, êtes-vous là ? à Orléans, je franchis les limites de mon département. Et ce, en vue d’un jackpot : je me rends à Haubardin, près de Dax, pour un séjour d’écriture et de recherches archivistiques ; et je suis hébergée au sein de la famille Lacoin.

Quelques précisions s’imposent, pour les néophytes en terre beauvoiriano-lacoinienne. Or donc, il était une fois une petite fille, très fière d’être une brune aux yeux bleus, couvée par ses parents et première de sa classe parisienne du Cours Désir. Un beau matin de rentrée scolaire de 1918, « une petite noiraude, aux cheveux coupés court » se retrouve sur le même banc qu’elle. C’est un coup de foudre amical, puis amoureux, pour la première, une amitié sans faille pour la seconde : « (…) on nous appela désormais : “les deux inséparables”1. ». Non, je ne parle pas d’une version partiellement homosexuelle de L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante, mais bien de la future écrivaine Simone de Beauvoir et de sa meilleure moitié, Élisabeth Lacoin, surnommée Zaza.

En tant que lectrice assidue et comme chercheuse spécialiste de Beauvoir, la figure – oserais-je dire le personnage ? – de Zaza m’a fortement touchée, dès ma première approche des Mémoires d’une jeune fille rangée, au printemps 2000, alors que je m’acheminais vers la fin de mon année de Seconde et de mon premier voyage en avion, aux vacances d’avril, en Martinique, pour voir une de mes meilleures amies, Sarah, qui y avait emménagé un an auparavant avec ses parents. Je me souviens d’ailleurs avoir lu Tout compte fait au retour. Ou comment revenir à Zaza d’une autre manière, puisque Beauvoir reparle de sa « complice » dans ce dernier tome mémoriel.

Mon projet d’exposition vient justement de mes lectures et relectures de l’œuvre beauvoirienne, où Zaza est très présente, sous différents masques : jeune bourgeoise assassinée par son milieu, elle se nomme Élisabeth/Zaza Mabille dans les Mémoires, Anne dans la nouvelle éponyme du recueil Quand prime le spirituel, et Andrée dans le récit Les Inséparables. Je souhaitais donc, en cet automne 2020, sortir Élisabeth Lacoin de la gangue beauvoirienne, où Simone a placé son inséparable pour l’éternité, avec elle dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée. J’ai donc pris contact avec Anne-Marie Taupin, fille de Vincent Lacoin frère de Zaza, et présidente de l’Association Élisabeth Lacoin, en novembre 2020, en lui proposant une exposition virtuelle sur sa tante, sur mon carnet de recherches Voyages autour de mon cerveau. Les membres de l’association ayant donné leur accord, j’ai commencé à échanger avec certain·es d’entre elles et eux, par visioconférence et par messages. Tout s’est si bien passé qu’Anne-Marie Taupin et Françoise Lacoin, une autre des enfants de Vincent Lacoin, m’ont invitée chez elles dans les Landes et le Pays basque. Cet énorme cadeau m’a fait flotter sur de bleus nuages et sourire toute seule dans mon bureau-bibliothèque bourguignon.

Et quand vint le moment de boucler ma valise, l’euphorie légère m’a fait siffloter gaiement. Ce fut pareil pendant mon trajet, même lorsque mes yeux se sont exorbités devant le graffiti « Non à la GPA-Non à la PMA-1 Papa – 1 Maman », en marge de l’autoroute, au niveau d’Orléans-Nord. Puis, je me suis détendue devant les panneaux « Chambord_Mer », « Tours », « Cheverny », « Chambord », « Amboise», « Blois », « Le Clos-Lucé », traces vivantes de notre histoire royale et surtout culturelle, époque où François Ier rejoignait, dit-on, son peintre et technicien préféré par un long couloir souterrain. Du moins, c’est ce que nous avait raconté le guide de la demeure de Léonard de Vinci lorsque je l’avais visité gratuitement avec mes parents dans les années quatre-vingt dix, grâce à mon abonnement au Petit Léonard, revue d’art pour enfants.

Dernière anecdote culturelle, avant de m’arrêter à Châtellerault pour manger, puis avant Bordeaux afin de me dégourdir les jambes, j’ai stoppé ma fière cavale sur l’aire d’autoroute de Meung-sur-Loire. J’ai eu une pensée émue pour le jeune Gascon qui a eu tant d’aventures dans cette bourgade, à cause de la couleur et de la carrure de sa jument, alors que lui montait à Paris. Oui, avant La Jument verte de Marcel Aymé (un Icaunais comme moi), il y a eu la jument jaune de d’Artagnan, le fameux

bidet du Béarn [dont les] qualités étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue que, dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait un quart d’heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu’à son cavalier2.

Heureusement, mon entrée et ma sortie de l’espace de pique-nique se sont effectuées sans tambour ni trompette.

Et je suis arrivée tranquillement à destination, soit à cinquante mètres de Haubardin, près de Dax, une des demeures familiales des Lacoin, où Zaza retrouvait sa grand-mère paternelle Marie Darracq, dite Bonne-Maman, sœur de sa grand-mère maternelle Céline Darracq, dite Anmé, qui habitait à Gagnepan, à une heure de Haubardin. Accueil souriant de la famille Taupin, apéritif et dîner en plein air – mon premier de ce printemps 2021 -, discussion jusqu’à une heure avancée : tout commence très bien.

 

Site de l’Association Élisabeth Lacoin : http://zazalacoin.fr

 

 

1 Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Folio, 1999, p. 126.

Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, Paris, Le Livre de Poche, 2009, p. 57-58.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « À bord de l’Aire avec Zaza – Jour 1 », Voyages autour de mon cerveau, mai 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1597

 

Texte Les Inséparables

“Etouffée par cette blancheur” : l’amie géniale des Inséparables

Très vifs remerciements aux Éditions de L’Herne.

Les Éditions de L’Herne publie aujourd’hui Les Inséparables, longue nouvelle/court récit de deux cents pages à peine. Elle est écrite par Simone de Beauvoir en 1954, après le prix Goncourt reçu pour Les Mandarins, d’après les propos de sa fille adoptive et héritière, Sylvie Le Bon de Beauvoir, qui signe la remarquable préface de cette édition. Sylvie Le Bon de Beauvoir analyse et met en lumière le contexte d’écriture, à savoir ressusciter l’amie géniale1, Élisabeth Lacoin, dite Zaza, encore une fois, après l’échec de « Anne » dans le recueil Quand prime le spirituel (1937-1979). Sylvie Le Bon de Beauvoir décrit ensuite les liens entre la réalité de la famille Lacoin et celle des Gallard dans Les Inséparables. Parallèles fort utiles au public qui n’a pas encore lu, ou qui a lu il y a fort longtemps, les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958).

Située donc entre « Anne » et les Mémoires, Les Inséparables, dédiées à Zaza, porte au pinacle la figure d’Andrée Gallard, vue par les yeux de Sylvie Lepage. Beauvoir l’écrivaine assume le « je » de l’autobiographie, malgré l’épigraphe qui réfute l’assimilation totale et sans nuances d’Andrée avec Zaza, et de Sylvie avec Simone. L’autrice abandonne le point de vue maternel, qui était celui de Madame Vignon, dans « Anne », mais en conservant la vision indirecte de l’amie dévouée (et égoïste) Chantal (Simone) sur Anne/Andrée/Zaza.

Tous les épisodes de la saga Lacoin-Beauvoir tels que racontés dans les Mémoires et repris sous une forme condensés au début de Tout compte fait (1972) sont ici présents : l’arrivée inopinée d’Andrée en cours d’année scolaire, le vide ressenti par sa présence à la rentrée suivante, l’admiration sans borne de Sylvie pour Andrée, l’épisode du cadeau chapeauté maladroitement par les mères, la lettre de vacances sans style de Sylvie, les séjours à Béthary (Laubardon), l’évolution mentale de Sylvie vers l’intellectualisme athée, bête noire des bon·nes bourgeois·es catholiques, choqué·es au cœur par la séparation de l’Église et de l’État en 1905, les souffrances amoureuses d’Andrée (Bernard puis Pascal), le coup de hache auto-infligé pour échapper aux corvées sociales, les dissensions familiales qui montent en acmé, le délire et la mort. Son violon, qu’elle réclame (p. 172), ne quittera plus son « petit cercueil » (p. 138).

Et on est happé, une fois de plus, par ce destin qu’on sait tragique : le blanc virginal de la robe d’Andrée devient le blanc mortuaire, celui du suaire (une chemise de nuit) et celui des fleurs sur sa tombe. Pourtant, on le sait dès le début de notre lecture, l’héroïne va mourir, victime d’un milieu borné par des conventions sociales hautement patriarcales. Mais l’écriture de Beauvoir est telle qu’on se laisse conduire à travers les mésaventures de Sylvie et d’Andrée. Et qu’on relit inlassablement la montée d’Andrée vers une folie féminine, faite de frustrations et de déchirements, qui la conduit à la mort.

En 1954, l’autrice a derrière elle une œuvre romanesque, théâtrale, viatique et philosophique déjà conséquente. Ses descriptions des infortunes féminines sont solidement documentées, et reposent sur ses analyses établies dans Le Deuxième Sexe (1949). Ce passage théorique l’aide à fouiller le personnage de Madame Gallard, vue par différentes photographies (p. 118). L’éclat qui a disparu de ses yeux de femme mariée, c’est celui de l’individu vivant qu’elle retrouve chez sa fille et que, typiquement, elle étouffe. Contrairement à la vipère qu’elle est dans « Anne », ici, on arriverait presque à la plaindre et à lui souhaiter d’avoir eu le courage de s’arracher à son milieu et à ses pensées étroites, par exemple en lisant Du mariage (1907) de Léon Blum, cité par Beauvoir dans le chapitre de « La Femme mariée » du Deuxième Sexe. Mais comment une bourgeoise catholique aurait-elle pu ouvrir le livre d’un Juif, dreyfusard, dandy et intellectuel ? Donc, elle a brisé sa fille cadette. Et elle a imposé à ses autres filles son propre destin de femme soumise au viol conjugal, irréductiblement liée à un homme haï, étouffant sa flamme et sa frustration sexuelle dans les corvées ménagères et les œuvres de charité. La personne/personnage de Madame Mabille/Lacoin  dans les Mémoires sera un mélange des étapes narratives beauvoiriennes, à la fois moins nuancé que dans Les Inséparables, mais aussi plus nettement expliqué – sans l’excuser – que dans « Anne ».

Reste que Beauvoir a gagné contre la mère (la sienne, celle de Zaza) : c’est Andrée/Anne/Élisabeth qui nous retient et à laquelle nous nous attachons, quoique impuissant·es à la sauver. Contre la blancheur du deuil, vive le rouge de l’ardeur de vivre dont brûle Andrée, cette figure inoubliable.

 1Référence à la tétralogie d’Elena Ferrante, L’amica geniale (2011-2014).

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « “Etouffée par cette blancheur” : l’amie géniale des Inséparables », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/652