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Interview de Christophe Marie Beauvoir au masculin VADMC.001

S. de Beauvoir, les combats pour la justice. Interview de Christophe Marie – Beauvoir au masculin

Nous remercions chaleureusement Christophe Marie, spécialiste de Sartre et libraire à Joigny (Yonne 89), de nous avoir accordé cette interview. Toutes nos excuses à Sa Seigneurie Elphaba d’avoir distrait l’attention d’un de ses papas à cette occasion.

Tiphaine Martin — Quand et comment as-tu rencontré Simone de Beauvoir ?

Christophe Marie — Avec ma maman. Il y avait notamment les livres de Gisèle Halimi dans sa bibliothèque. J’ai entendu parler de Beauvoir par ma maman, qui m’expliquait ce qu’était le féminisme.

T.M. — Tu as consacré ton travail universitaire à Jean-Paul Sartre. Quelle place Beauvoir occupait-elle alors dans ta lecture de Sartre ?

C.M. — C’est un peu l’inverse qui s’est passé : c’est en lisant Sartre que je me suis dit qu’il serait bien de lire Beauvoir. À vingt ans, je m’intéressais à Sartre, en tant que philosophe et en tant qu’homme, donc je suis venu à Beauvoir par Sartre. Leur manière de vivre me parlait.

J’ai lu La Cérémonie des adieux, livre magnifique. Je suis entré dans Beauvoir par la mémorialiste. J’ai lu ses mémoires en sens inverse, en terminant par les Mémoires d’une jeune fille rangée, qui m’ont déstabilisé. Je savais qu’elle venait d’une famille bourgeoise, mais je ne savais pas que cette famille était aussi figée. Quel parcours !

J’avais ainsi un regard rétrospectif sur l’œuvre. Sa manière de vivre m’a vraiment marqué : qu’est-ce qui fait que leur couple dure ? C’est fascinant.

T.M. — Inversement, ta connaissance de Sartre a-t-elle influencé ta manière de lire Beauvoir ?

C.M. — Oui. Si j’avais une connaissance de Beauvoir par ma mère, ma lecture de Beauvoir est arrivée par Sartre, par mon travail universitaire et par ma passion pour l’existentialisme sartrien. Les textes autobiographiques, je les reliais à l’existentialisme sartrien, qui est ma période favorite.

T.M. — Tu as fondé Au Saut du Livre, librairie féministe et LGBTQIA+. Quelle place Beauvoir occupe-t-elle dans la librairie et auprès de ta clientèle ?

C.M. — Une place centrale, pour tout le monde. Quand il y a de nouvelles éditions, de nouvelles biographies, elles sont en bonne place dans les rayons. Beauvoir est demandée. Elle reste d’actualité. Un exemple récent : la BD sur Beauvoir. Elle reste une pièce fondamentale du rayon féminisme, toutes générations confondues.

T.M. — Ton regard sur Beauvoir a-t-il évolué au contact des féminismes contemporains, à celui de Stratonice et d’Elphaba, de ton expérience de libraire ?

C.M. — Non. Je pense qu’il y a de nouvelles autrices, de nouveaux auteurs, de nouvelles conceptions du féminisme, mais qui n’invalident en rien les combats et les idées de Beauvoir. Malgré les oppositions, Beauvoir reste une des matrices du féminisme. Une des sources.

T.M. — En tant que mâle alpha-bêta-gamma-delta blanc occidental gay, que représente Beauvoir pour toi ?

C.M. — Elle représente plus de justice, la volonté de faire éclore une société plus juste. Elle s’est battue pour les femmes, qui ne sont pas une minorité. Le dénominateur commun de tous ses combats est la justice. En tant que gay, c’est une figure de la justice sociale. Je pense que c’est ce qui l’a guidée.

T.M. — Quelle a été, quelle est, l’influence de Beauvoir sur ton existence ?

C.M. — Dans ma vie, bien qu’étant finalement différent d’elle dans mon couple : l’indépendance, la place des femmes, l’amour, mais aussi l’indépendance, et l’idée qu’on peut vivre avec quelqu’un, l’aimer et rester libre. Ce sont Sartre et Beauvoir qui m’ont fait penser que quelque chose de cet ordre était possible.

T.M. — Beauvoir en un mot pour toi ? Pourquoi ?

C.M. — Admiration. Pour son courage, sa témérité, son exemple. Sartre et Beauvoir, ce sont des gens qui me rendent responsable. Dans les temps difficiles d’aujourd’hui, leur philosophie est d’une actualité quotidienne.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Christophe Marie, « S. de Beauvoir, les combats pour la justice. Interview de Christophe Marie – Beauvoir au masculin », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35054

Mise en ligne Maîtrise VADMC.001

Mise en ligne de ma Maîtrise : Du Deuxième Sexe à La Femme rompue : une double écriture féministe

Je suis très heureuse de mettre aujourd’hui en ligne mon mémoire de maîtrise, Du Deuxième Sexe à La Femme rompue : une double écriture féministe, consacré à Simone de Beauvoir.

Ce travail, réalisé à l’Université de Dijon, interrogeait déjà ce qui allait devenir l’un des fils conducteurs de mes recherches : les liens entre l’œuvre théorique et l’œuvre littéraire de Beauvoir, entre analyse du monde et mise en récit des expériences féminines.

Des années plus tard, ce mémoire constitue ainsi l’une des premières strates de mon parcours de recherche sur Beauvoir. Le publier aujourd’hui permet de le rendre accessible, mais aussi de conserver la trace de ce point de départ.

Lire le mémoire sur Voyages autour de mon cerveau
https://vadmc.hypotheses.org/ma-maitrise-du-deuxieme-sexe-a-la-femme-rompue-une-double-ecriture-feministe

Retrouver sa notice dans le SUDOC
https://www.sudoc.abes.fr/cbs//DB=2.1/CMD?ACT=SRCHA&IKT=1016&SRT=RLV&TRM=Tiphaine+Martin+Femme+rompue

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Mise en ligne de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue : une double écriture féministe” », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34969

Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue  à la transmission d’une œuvre beauvoirienne

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. Naissance et écriture de ma Maîtrise.
  2. Publication d’extraits de ma Maîtrise : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie,  introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue à la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Clôturons l’exploration de ma Maîtrise par cet article, consacré à mes recherches post-Maîtrise, du moins en date d’août 2026 :

Mon mémoire de Maîtrise consacré au rapport entre Le Deuxième Sexe (1949) et le recueil La Femme rompue (1968) n’a pas constitué un travail isolé, clos avec ma soutenance. Il a ouvert une trajectoire de recherche progressivement élargie.

Partie d’un corpus précis, l’essai ultra-célèbre et un des recueils de nouvelles de Simone de Beauvoir, ma réflexion s’est déplacée au fil des années vers plusieurs dimensions complémentaires : les relations entre les différentes écritures beauvoiriennes, les filiations littéraires, les réceptions et représentations de l’œuvre, puis la transmission d’une pensée et d’un héritage féministe. La Femme rompue n’a pas seulement été un objet d’analyse littéraire : le recueil est devenu un point d’entrée vers l’ensemble de l’œuvre beauvoirienne et vers les questions de circulation des textes, des idées et des lectures.

I. 2005-2006 : le point de départ : Le Deuxième Sexe et La Femme rompue

Mon travail de Maîtrise portait sur le dialogue entre deux œuvres majeures de Simone de Beauvoir : l’essai féministe Le Deuxième Sexe et le recueil de nouvelles La Femme rompue.

L’enjeu était d’étudier comment les analyses théoriques développées dans l’essai de 1949 trouvaient une forme fictionnelle dans l’œuvre publiée près de vingt ans plus tard.

Le recueil était donc envisagé comme une œuvre autonome, mais aussi comme une reprise littéraire de problématiques centrales de la pensée beauvoirienne :

  1. la condition féminine ;
  2. la dépendance affective et matérielle ;
  3. les rapports de pouvoir dans le couple ;
  4. les possibilités d’émancipation.

Ma recherche attentive menée sur le texte conduisit également à analyser certains éléments précis de construction littéraire, notamment les références culturelles présentes dans la parole des personnages. L’étude du cinéma chez Monique s’inscrivait ainsi dans cette démarche générale : comprendre pourquoi Beauvoir choisit certains détails et quelle fonction ils occupent dans l’économie du texte.

II. 2008 : deux écritures beauvoiriennes en parallèle

Mon article « Deuxième Sexe et Femme rompue : une écriture parallèle ? » marque une première reprise scientifique du travail engagé en maîtrise.

Ma réflexion se déplace : il ne s’agit plus seulement d’étudier comment La Femme rompue reprend les analyses du Deuxième Sexe, mais d’interroger la relation entre deux formes d’écriture.

L’essai philosophique et la fiction ne sont pas envisagés comme théorie et illustration, mais comme deux modalités différentes d’une même interrogation sur la condition féminine.

Mon travail initial devient ainsi une réflexion sur les moyens littéraires et intellectuels par lesquels Beauvoir construit sa pensée.

III. 2010 : inscrire La Femme rompue dans une histoire littéraire

Mon article « La Femme rompue de Simone de Beauvoir : réécriture ou dépassement de Princesses de science de Colette Yver ? » élargit encore la perspective.

Le recueil n’est plus seulement étudié dans son rapport à une autre œuvre de Beauvoir : il est replacé dans une histoire plus longue des représentations féminines.

La question devient celle de la filiation littéraire :

  1. que reprend Beauvoir d’une tradition antérieure ?
  2. que transforme-t-elle ?
  3. que dépasse-t-elle ?

La Femme rompue apparaît alors comme une œuvre qui dialogue avec des représentations préexistantes des femmes pour les déplacer et les questionner.

IV. 2019 : du texte aux représentations

Avec « Du texte à la représentation : réceptions de La Femme rompue », ma recherche change encore d’échelle.

Après l’étude de la construction interne du recueil et de ses filiations littéraires, mon attention se porte sur la vie de l’œuvre après sa publication.

Le texte devient un objet de réception :

  1. comment est-il lu ?
  2. comment est-il interprété ?
  3. comment est-il représenté ?

Cette étape ouvre la question de la circulation d’une œuvre littéraire au-delà de son contexte initial.

V. 2020 : dialogues autour de La Femme rompue et adaptation télévisuelle

L’année 2020 constitue une étape importante dans ma transmission de l’œuvre. Les dialogues que j’ai proposés à la chercheuse Marine Rouch, sur son carnet de recherche Chère Simone de Beauvoir, et qu’elle a acceptés, prolongent la réflexion sous une forme différente, celle de l’échange :

  1. « En chemin avec “La femme rompue” » ;
  2. « Dialogue autour de La Femme rompue ».

Ou comment travailler en temps de pandémie.

L’œuvre n’est plus seulement analysée ; elle devient un objet de discussion et de partage. L’adaptation télévisuelle réalisée par Josée Dayan à partir de la nouvelle « La Femme rompue » pose une autre question que celle de mes autres articles et travail de recherche : celle du passage du texte littéraire à une représentation audiovisuelle. Le recueil entre ainsi dans une nouvelle phase de son existence : celle de la réinterprétation.

Cette réflexion autour de la circulation de La Femme rompue s’est également prolongée par un dialogue entre recherche, lecture et création artistique. Dans l’article « Femme rompue, voyages et sculptures », publié en octobre 2020, toujours sur Chère Simone de Beauvoir, j’ai présenté les œuvres plastiques réalisées par Bella Buch à partir de mes recherches sur Simone de Beauvoir. Sa peinture consacrée à la nouvelle « La Femme rompue » et ses deux sculptures inspirées de l’œuvre beauvoirienne montrent alors une autre manière de faire vivre un texte littéraire : non plus seulement par l’analyse universitaire, mais par sa transformation en images et en objets. Le livre devient lui-même un objet artistique, porté par Monique dans le tableau ou ouvert dans les sculptures consacrées à La Femme rompue et à Mémoires d’une jeune fille rangée.

Cette expérience rappelle que les œuvres littéraires ne vivent pas uniquement dans les espaces académiques : elles circulent entre lecteurs et lectrices, artistes et chercheurs, et peuvent susciter de nouvelles formes de création. Elle rejoint ainsi l’une des constantes de mon travail sur Simone de Beauvoir : suivre les chemins par lesquels une œuvre rencontre ses lecteurs, ses lectrices et ses héritiers.

VI. À partir de 2020 : Voyages autour de mon cerveau : Beauvoir comme œuvre transmise

Les articles publiés sur Chère Simone de Beauvoir, puis sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau, montrent une nouvelle étape : celle de la transmission.

Simone de Beauvoir y apparaît non seulement comme un objet d’étude universitaire, mais comme une œuvre vivante, destinée à circuler auprès de nouveaux lecteurs et lectrices.

Les textes consacrés à Beauvoir replacent La Femme rompue dans l’ensemble de sa production :

  1. mémoires ;
  2. romans ;
  3. essais ;
  4. correspondances.

Le recueil n’est plus isolé : il retrouve sa place dans un parcours intellectuel global.

VII. Mai 2020 : Beauvoir reçue dans la sphère familiale : Denis Martin

L’entretien « Denis Martin – Beauvoir, marquer l’Histoire », dans la catégorie « Beauvoir au masculin », montre une autre forme de réception. La découverte de Beauvoir par un lecteur qui n’était pas spécialiste passe par la recherche menée par sa fille, moi.

Cette transmission familiale rappelle que les œuvres vivent aussi en dehors des espaces universitaires.

Beauvoir devient alors une figure historique majeure, notamment à travers la force de la formule : « On ne naît pas femme : on le devient. »

VIII. Juillet 2020 : La recherche comme transmission : Claudine Monteil

La rencontre avec Claudine Monteil, le neuf décembre 2013, à la Maison Paul Bert, salle Anna, à Auxerre, constitue une dimension essentielle de cette trajectoire. Au moment où le mémoire de maîtrise s’achevait, l’échange avec cette proche de Simone de Beauvoir a ouvert des perspectives concrètes pour la poursuite des recherches à Paris.

Cette rencontre au Cercle Condorcet d’Auxerre rappelle que l’héritage beauvoirien ne passe pas uniquement par les textes : il passe aussi par des rencontres, des réseaux intellectuels et des transmissions entre générations.

IX. Décembre 2020 : Judith Coffin : l’œuvre et ses lectrices

Mon entretien avec Judith Coffin sur Voyages autour de mon cerveau apporte un éclairage essentiel sur la réception de La Femme rompue.

La chercheuse nord-américaine rappelle que Beauvoir s’est inspirée des confidences reçues de femmes confrontées à des ruptures conjugales. L’œuvre naît donc d’une écoute du réel.

Mais son histoire ne s’arrête pas à son intention d’autrice.

Les nombreuses lettres reçues par Beauvoir après la publication montrent que les lectrices se sont reconnues dans Monique, parfois en contradiction avec la distance critique que Beauvoir souhaitait maintenir envers son personnage.

Cette tension entre intention d’écriture et réception constitue l’une des richesses majeures de l’histoire du recueil.

X. Avril 2021 : Beauvoir comme héritage : les « héritières »

Mon article « Y a-t-il des héritières Beauvoir ? Pour une arborescence des femmes écrivaines féministes » déplace encore la perspective.

La question n’est plus seulement : comment Beauvoir écrit-elle les femmes ?, mais : comment son œuvre continue-t-elle d’agir dans les écritures féminines qui lui succèdent ? Beauvoir devient alors une figure de transmission intellectuelle et féministe.

XI. Juin 2021 : Beauvoir et les autres écrivaines : Lucie Delarue-Mardrus

Avec « Amanit et Fosca, l’aventure de la traversée des siècles », en compagnie de la chercheuse Irina Durnea, l’étude compare deux œuvres, Amanit (1929) et Tous les hommes sont mortels (1946) autour d’un même motif littéraire : l’immortalité.

Ces recherches prolongent une méthode déjà présente dans la maîtrise : mettre les textes en dialogue afin de comprendre ce qu’ils révèlent des représentations féminines et des conceptions du monde.

XII. Octobre 2022 : « Bim Bam Boum… » : La Femme rompue dans une réflexion contemporaine sur les violences faites aux femmes

Dans « Bim Bam Boum : femmes debout contre les coups », La Femme rompue réapparaît dans une réflexion plus large sur les violences faites aux femmes et les chemins de reconstruction.

L’œuvre beauvoirienne dialogue alors avec d’autres écritures contemporaines, celles de Katherine Pancol et de Typhaine D.

Il ne s’agit plus d’une étude monographique du recueil, mais d’un retour de certaines problématiques beauvoiriennes :

  1. autonomie ;
  2. domination ;
  3. violence ;
  4. possibilité de se reconstruire.

XIII. Mars 2024 : Beauvoir et sa consœur : Françoise Sagan

Mon article « Beauvoir-Sagan, l’admiration tendue », ma réflexion porte sur les relations entre deux écrivaines majeures du XXe siècle, leurs proximités et leurs différences.

XIV. Août 2026 : le Moi(s) Maîtrise

La mise en ligne intégrale de ma Maîtrise sur Voyages autour de mon cerveau constitue une nouvelle étape dans cette trajectoire de transmission. Après avoir étudié la circulation de l’œuvre beauvoirienne, ses réceptions et ses héritages, je choisis désormais de rendre accessible le travail universitaire qui a constitué le point de départ de ces recherches.

Cette publication permet ainsi à ce mémoire, écrit en 2005-2006 et soutenu en mars 2006, de poursuivre son existence auprès de nouveaux lecteurs et lectrices, non comme un travail figé dans le passé, mais comme la première étape d’un parcours intellectuel toujours en mouvement.

XV. Conclusion provisoire : de la maîtrise à la vie d’une œuvre

Mon parcours commencé avec l’étude de La Femme rompue montre finalement moins une succession de sujets qu’un élargissement progressif d’une même interrogation.

Partie d’un recueil de fiction, ma recherche a conduit à explorer :

  1. la pensée féministe de Beauvoir ;
  2. ses choix d’écriture ;
  3. ses filiations littéraires ;
  4. ses réceptions ;
  5. ses représentations ;
  6. ses héritages.

Ma maîtrise apparaît ainsi non comme un travail achevé, mais comme le point de départ d’une relation durable avec une œuvre.

La jeune chercheuse que j’étais en 2005-2006, qui s’interrogeait sur la fonction d’un détail dans un texte (pourquoi Beauvoir fait-elle citer tel film ? pourquoi tel élément apparaît-il ?) a conservé le même geste intellectuel : écouter les œuvres, suivre leurs traces et comprendre comment elles continuent à vivre. Des travaux à continuer, sur une longue route pavée de belles découvertes et échanges.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue  à la transmission d’une œuvre beauvoirienne »,  Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32424

« Pas fraternel (3) : Le Château des Oliviers » VADMC

Pas fraternel (3) : Le Château des Oliviers

Détruire, dit-il. Détruire un lieu, le Château des Oliviers. Donc, détruire une famille, les Laborie, et particulièrement son amie d’enfance Estelle. Cette destruction est non seulement humaine, mais également écologique. Elle intervient dans le feuilleton Le Château des Oliviers, réalisé en 1993 par Nicolas Gessner, sur un scénario de Frédérique Hébrard et de son époux Louis Velle.

Le complexe Cigaland du promoteur Pierre Séverin (Jacques Perrin) engloutirait le Château des Oliviers dans un lac artificiel. Son terrain de golf réclamerait énormément d’eau, dans une région agricole peu réputée pour l’abondance de ses ressources en eau. Mais, foin des vignes et des champs. Ajoutons, quoique non mentionnée dans le téléfilm, la pollution aggravée du flux routier, des clients, des employés et des commerçant·es.

Le projet d’Estelle Laborie (Brigitte Fossey), un musée sur le patrimoine local, avec une forte dimension antiquisante, coûterait effectivement moins cher à la planète et ne détruirait pas le paysage. Humainement parlant, si le musée ne créait pas les plus de mille emplois, finalement estimés à environ cinq cents, de Cigaland, l’attractivité locale augmenterait un peu.

L’enseignant-chercheur Raphaël Fauconnier (Georges Corraface), spécialiste de la période de l’Antiquité tardive, tombe amoureux d’Estelle et la soutient dans sa lutte contre Cigaland. D’autant qu’il est probable que des vestiges romains dorment sous le terrain des Oliviers. Malheureusement, le soutien des écologistes locaux, contactés par Fauconnier, est court-circuité par Séverin, qui a des appuis dans les ministères et au niveau local.

Séverin est déterminé à acheter le terrain de son malheur familial, où son père travaillait la vigne, pour le compte des Laborie. Il est hanté par son passé. Jean Dupastre a trafiqué le vin de son patron et ami de la Résistance, Paul Laborie, avant de tuer son épouse et sa fillette puis de se suicider, au lieu de commencer par se tuer. Notons qu’il est enterré avec ses victimes, ce qui est pour le moins problématique. Marceau, recueilli par les Séverin, préfère ourdir une dure vengeance contre les Laborie plutôt que de faire le deuil des siens.

Il est aidé par ses appuis politiques, dont l’un n’ignore rien de son passé. La maire de Châteauneuf-du-Pape, Mireille (Eva Darlan), jalouse d’Estelle depuis la maternelle, soutient absolument le projet Cigaland. En outre, quand Estelle s’installe aux Oliviers en plein été, Mireille n’a de cesse de lui chercher noise. On pourrait presque parler de harcèlement : elle lui coupe l’eau pour la journée (« zone 5 »), elle l’empêche de vendre des objets anciens (mais à la petite brocante ?), elle pousse les conseillers municipaux à voter pour Cigaland. Compagne secrète de Séverin, qu’elle aime depuis toujours, elle craint que Séverin/Dupastre ne soit toujours amoureux d’Estelle. Estelle qui a épousé Rémy (Louis Velle), homme d’affaires, ex-petit ami de Mireille, puis en a divorcé.

Fille du pharmacien local, cette dernière a pourtant fait un beau mariage en épousant un sénateur âgé. Elle gère sa mairie avec brio, à l’instar de n’importe quel maire masculin. Mais l’anti-sororité l’emporte. Mireille préfère, elle aussi, se perdre dans la vengeance, la compétition sociale et la jalousie. Comme Séverin, elle le paie de sa vie, mais sans avoir choisi sa mort. Là où Séverin/Dupastre se suicide, Mireille est tuée par le demi-frère de Séverin, Robert (Bernard Rosselli). Marceau et Mireille forment un beau duo dans le mal. Mireille s’acharne, Séverin aussi.

Séverin sait également manipuler la jeune arriviste Colombe Mautausier (Anaïs Jeanneret), qui connaît Raphaël depuis toute petite. Journaliste aux ordres de Séverin, qui est aussi patron de presse, elle feint d’être du côté de Raphaël, donc du côté d’Estelle. Ainsi, elle peut mieux lui soutirer des informations sur leur combat pour les Oliviers. En outre, quand Séverin salit Raphaël, qui a aidé sa première épouse à mourir dans la dignité, elle joue double jeu : elle écrit, dans un des journaux de Séverin, anonymement, des articles vipérins contre Fauconnier, et, dans un autre journal, elle prend sa défense. Nous retrouvons ce double jeu de campagne de presse dans Le Mari de l’Ambassadeur (1990), là aussi visant un scientifique, le professeur Pierre-Baptiste Lambert (Louis Velle).

Cependant, au fil des épisodes, Estelle voit surgir à ses côtés les différents membres de sa famille et ceux de sa « famille ». Nous reprenons ici la distinction opérée par l’autrice Simone de Beauvoir, dans La Force de l’âge (1960), entre la famille biologique et celles et ceux qui composent sa « famille » de cœur. Le feuilleton alterne les personnages adjuvants et les personnages opposants à Estelle, au sein de sa famille comme parmi celles et ceux qui y sont rattachés : Sophie (Pascale Rocard), la jeune avocate, Jules (Riccardo Cucciolla), le curé et Samuel (François Perrot), le rabbin. Tous trois sont du côté d’Estelle, de son combat pour les Oliviers.

Jules et Samuel forment un duo œcuménique, parrains spirituels d’Estelle, auquel il faut ajouter Blaïd (Abder El Kebir), le gardien des Oliviers, de confession musulmane. Sophie est une sorte de fille adoptive pour Estelle. Quoique amoureuse d’Antoine (Stanislas Carré de Malberg), le fils cadet d’Estelle et de Rémy, Sophie, du même âge que sa sœur aînée Philippine, attend de guérir de son cancer pour être avec lui.

Antoine choisit d’abord de fuir la lutte d’Estelle. Il a mal vécu le divorce de ses parents et Séverin l’embauche de son côté et lui trouve des contrats pour sa bande dessinée, Raoul Cool. Il est jaloux, aussi, d’Estelle, car Sophie l’assiste et la soutient. Rémy, fuyant les problèmes et désireux de débarrasser Estelle de lourds problèmes financiers, la pousse à vendre les Oliviers. Séverin lui obtient des contrats pour son entreprise de « consulting ».

Mais Carla (Yvonne Sciò), sa très jeune fiancée italienne, actrice, ne l’entend pas de cette oreille et rompt avec lui. Elle obtient un beau contrat de location des Oliviers pour une équipe de tournage italienne. Rappelons que l’aspect italophile du couple Hébrard-Velle est développé dans leur feuilleton précédent, Le Mari de l’Ambassadeur.

Nous avons déjà parlé de Raphaël Fauconnier. Sa profession de scientifique le place dans la lignée de plusieurs des feuilletons de Frédérique Hébrard : Comment ne pas épouser un milliardaire, La Demoiselle d’Avignon, Le Mari de l’Ambassadeur, Les Châtaigniers du désert. Et, particulièrement, d’un de ses prédécesseurs, le diplomate-archéologue François Fonsalette (Louis Velle), dans La Demoiselle d’Avignon (1970). Raphaël Fauconnier est le professeur de Luc (Cédric Spilthooren), le benjamin, qui prend le parti de sa mère. Il reste aux Oliviers, ce qu’il paie cher. En effet, il est gravement brûlé dans l’incendie criminel qui détruit une partie de la propriété. Une fois rétabli, il forme un couple avec la jeune Isabelle (Vanessa Lhoste), elle aussi étudiante en archéologie.

Seule la fille aînée, Philippine (Marie Adam), est contre sa mère, jusqu’à ce que Sophie lui dévoile toute l’histoire de Séverin/Marceau. Séverin a engagé Philippine dans son antenne russe, et il fait tremper Jean-Edmond (François Domange), presque à son insu, dans ses combines politiques pour Cigaland.

Mais Séverin, enfermé dans sa tour de glace, ignore tout de l’amour familial qui dure, et de l’amour tout court. Même par rapport à Estelle, on peut se demander s’il l’aime vraiment, ou si c’est  son goût habituel de la possession qui surgit ici. Est-il capable d’un sentiment sincère ? Quand Jules lui révèle, en présence d’Estelle, qu’il est le fils adultérin de Laborie, il refuse que sa vengeance s’arrête.

Une fois de plus, il préfère la haine à la construction de son existence loin de celui qui, finalement, n’est coupable que d’adultère avec sa mère. C’est bien Dupastre qui a choisi de trafiquer le vin des Laborie, puis qui a tué son épouse et leur petite fille. Pas fraternel, Séverin/Marceau est implacable.

Ce choc frontal entre Estelle et Marceau peut davantage choquer le public d’aujourd’hui que celui de 1993, puisque Jacques Perrin et Brigitte Fossey ont joué un couple d’amour fou en 1988, dans la version longue de Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore (Nuovo Cinema Paradiso).

C’est tout de même l’amour, la pulsion de vie, qui vaincra la haine absolue de Marceau/Séverin. Un des bulldozers envoyés par Séverin pour détruire les Oliviers cale contre quelque chose et s’embourbe. Et la villa antique de la « Belle Romaine », ancêtre d’Estelle, surgit d’entre les morts. Cette découverte archéologique arrête net la destruction. Marceau/Séverin a perdu. Il refuse alors la main tendue d’Estelle, une dernière fois. Il s’enfuit quand la police vient l’arrêter pour l’incendie criminel des Oliviers, le vol d’objets antiques et la complicité dans les meurtres de Mireille et de Jules. Il part se suicider, en se jetant d’une falaise dans le Rhône.

Le Château des Oliviers rappelle qu’une famille ne tient ni à un nom, ni à un héritage, ni à une propriété. Elle tient à celles et ceux qui choisissent, malgré les blessures, de protéger ensemble un paysage, une mémoire et un avenir. Face à la logique de destruction incarnée par Pierre Séverin, Estelle Laborie répond par une autre force : la fidélité aux êtres, à la terre et à la possibilité toujours renouvelée de refaire famille.

Estelle retrouve sa famille et sa « famille », agrandie, réunie, Jules toujours présent à son cœur. Et les Oliviers se chauffent au soleil. Avec nous ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (3) : Le Château des Oliviers », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33392

Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. Naissance et écriture de ma Maîtrise.
  2. Publication d’extraits de ma Maîtrise : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie,  introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue à la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Continuons l’exploration de ma Maîtrise par cet article, consacré à mes recherches cinématographiques dans « La Femme rompue ». C’est un joli souvenir, qui m’a formée sur le vif aux études cinématographiques :

Dans La Femme rompue, Simone de Beauvoir propose le portrait de trois femmes confrontées à des formes différentes d’échec, de dépendance et de solitude. Si Monique, héroïne de la nouvelle éponyme, est souvent étudiée à travers son rapport à son mari Maurice, à ses filles ou à son abandon progressif, certains détails de son portrait méritent également une attention particulière.

Parmi eux, ses références cinématographiques occupent une place discrète mais significative. Lorsque Monique évoque les films qu’elle regarde, Simone de Beauvoir ne cite pas simplement une activité de loisir : elle inscrit dans son personnage un rapport précis à la culture contemporaine.

Pourquoi Beauvoir mentionne-t-elle un réalisateur déterminé, et non une simple pratique générale du cinéma ? Pourquoi avoir choisi précisément Ingmar Bergman ? Les références cinématographiques contribuent-elles à construire Monique comme une femme cultivée, attentive aux productions artistiques de son époque ? Et surtout, les films auxquels elle fait référence sont-ils de simples éléments de caractérisation, ou peuvent-ils entrer en résonance avec sa propre histoire ?

L’analyse de ces références montre que le cinéma participe pleinement à la caractérisation du personnage. Il révèle une dimension intellectuelle et culturelle de Monique qui dépasse son seul statut d’épouse abandonnée. Mais l’enquête menée sur ces références ouvre également une autre piste : celle d’un possible jeu de miroirs entre les films cités, Monique et l’écriture même de Beauvoir.

I. Le cinéma comme indice de la vie culturelle de Monique

Monique est souvent enfermée, dans la lecture du récit, dans sa relation à Maurice. La crise conjugale occupe naturellement une place centrale : elle découvre progressivement l’infidélité de son mari et la fragilité d’un équilibre qu’elle croyait établi.

Cependant, réduire Monique à cette dimension reviendrait à oublier qu’elle possède une existence intellectuelle et culturelle.

Ses goûts cinématographiques participent de cette construction. Le cinéma apparaît comme un espace d’ouverture sur le monde contemporain. Monique n’est pas seulement une femme qui attend, qui souffre ou qui analyse son mariage : elle est aussi une spectatrice capable de recevoir des œuvres artistiques.

La référence à Ingmar Bergman lui donne donc une épaisseur supplémentaire. Beauvoir aurait pu se contenter de mentionner le cinéma comme une pratique culturelle générale. Le choix d’un réalisateur déterminé attire au contraire l’attention du lecteur sur la nature de ce que Monique regarde.

Le cinéma devient ainsi un marqueur de culture, mais aussi un élément susceptible de participer à la construction de son intériorité.

II. Pourquoi Bergman ? De la référence au réalisateur aux œuvres précises

Le choix de citer Ingmar Bergman n’est pas anodin.

Si Beauvoir avait voulu seulement signaler que Monique allait au cinéma, elle aurait pu mentionner une sortie quelconque ou une pratique culturelle générale. Le fait de donner le nom d’un réalisateur précis invite le lecteur à s’interroger sur sa fonction.

Il fallait donc se demander quelles œuvres de Bergman Monique pouvait effectivement avoir vues.

Cette question prend une importance particulière lorsque l’on replace l’écriture de La Femme rompue dans son contexte : Beauvoir écrit la nouvelle en 1965. Elle la publie à l’automne 1967. La recherche pouvait dès lors être menée non seulement à partir du texte publié, mais aussi à partir de la réalité cinématographique parisienne contemporaine de son écriture.

Une hypothèse s’est alors imposée : Beauvoir avait-elle choisi de véritables films, effectivement programmés à Paris en 1965 et 1966, dans de véritables salles, et éventuellement à des dates réelles ? Les références données à Monique pouvaient-elles ainsi renvoyer à une expérience cinématographique concrète, contemporaine de l’écriture de la nouvelle ?

Cette piste permettait également de poser une question supplémentaire : ces films correspondaient-ils à des œuvres que Beauvoir elle-même avait pu voir ?

Il ne s’agissait évidemment pas d’affirmer que Monique regarde nécessairement les mêmes films que Beauvoir, mais de rechercher les éventuels points de rencontre entre la fiction et le contexte culturel dans lequel elle est écrite.

III. Des Pariscope aux films : une enquête documentaire

Pour approfondir cette piste, il était nécessaire de dépasser la seule lecture du texte et de consulter les documents contemporains de son écriture.

Cette recherche m’a conduite à la Bibliothèque nationale de France, notamment aux Pariscope, en salle L. L’objectif était de retrouver les programmations cinématographiques parisiennes de septembre et d’octobre 1965 et 1966 (puisque Monique va au cinéma en septembre et en octobre, sans année précise) et de vérifier quels films de Bergman étaient effectivement accessibles au public à cette période.

Il s’agissait donc de rechercher les titres, les dates et les salles correspondant aux références cinématographiques de Monique.

Cette démarche ne relevait pas d’une simple curiosité documentaire. Elle permettait de tester une hypothèse littéraire : Beauvoir s’était-elle appuyée sur des références cinématographiques réelles et contemporaines de l’écriture de la nouvelle ?

La recherche s’est prolongée par le visionnage des deux films concernés, en salle P à la BnF.

Ce travail permet alors de revenir au texte avec une question plus précise. Que produisent ces références dans la construction de Monique ? Que disent-elles de sa sensibilité ? Et que peuvent-elles apporter à la compréhension de la nouvelle lorsqu’on connaît les œuvres auxquelles Beauvoir fait référence ?

IV. Les films de Bergman : une possible mise en abyme

L’intérêt de ces références ne réside donc pas uniquement dans leur fonction de marqueurs culturels.

Les films eux-mêmes peuvent entrer en résonance avec la situation de Monique. Le personnage regarde des œuvres qui mettent en jeu des relations humaines, des tensions intérieures, des rapports entre les individus et des formes de solitude. Leur présence dans son discours peut ainsi contribuer à éclairer sa propre sensibilité.

Il est alors possible d’envisager une hypothèse plus large : celle d’une mise en abyme.

Beauvoir fait regarder à Monique des films de Bergman, alors même qu’elle écrit cette nouvelle dans le contexte cinématographique contemporain de 1965 et 1966. Les œuvres évoquées dans la fiction peuvent ainsi fonctionner comme des miroirs à l’intérieur du récit : Monique regarde des histoires qui peuvent faire écho, directement ou indirectement, à ce qu’elle vit elle-même.

Cette hypothèse invite également à s’interroger sur la position de Beauvoir. Si les films auxquels Monique fait référence correspondent à des œuvres effectivement accessibles à Paris pendant l’écriture de la nouvelle, et si Beauvoir les avait elle-même vues ou connaissait leur contenu, la référence cinématographique pourrait prendre une dimension supplémentaire.

Le cinéma ne serait alors plus seulement un élément de caractérisation du personnage. Il deviendrait un espace de dialogue implicite entre l’autrice, son personnage et les œuvres regardées par celui-ci.

Il convient toutefois de distinguer ce qui peut être établi par les sources de ce qui relève de l’interprétation. La présence de références à Bergman dans le texte, la réalité des programmations cinématographiques et le contenu des films peuvent être documentés ; l’éventuelle intention de Beauvoir et la dimension de mise en abyme constituent, quant à elles, une hypothèse de lecture.

V. Du détail textuel à l’enquête littéraire

Cette recherche repose finalement sur un principe simple : dans une œuvre littéraire, un détail peut être porteur de sens.

Le nom d’Ingmar Bergman n’est pas nécessairement un élément secondaire ou décoratif. Il peut attirer l’attention sur la culture de Monique, mais aussi ouvrir une enquête sur les œuvres elles-mêmes et sur leur contexte d’apparition dans le récit.

C’est précisément ce qui m’a conduite à consulter les Pariscope de 1965 et 1966, puis à visionner les films concernés. Le travail ne consistait pas à transformer l’étude de La Femme rompue en étude sur Bergman ou sur Beauvoir cinéphile, mais à comprendre pourquoi Beauvoir fait entrer ces références dans la parole de Monique et ce qu’elles peuvent produire dans la construction du personnage.

La démarche était donc celle d’une analyse littéraire nourrie par une enquête documentaire et par la connaissance des œuvres auxquelles le texte fait référence.

Ainsi, l’étude des références cinématographiques dans La Femme rompue permet de porter un autre regard sur Monique.

Le cinéma révèle une femme cultivée, attentive aux productions artistiques de son époque, mais il peut aussi contribuer à éclairer sa sensibilité et son rapport au monde.

En intégrant des références à Bergman, Beauvoir rappelle que ses personnages féminins ne se réduisent jamais aux rôles sociaux qui leur sont assignés. Ils ont une relation au monde, aux idées et aux œuvres.

Le cinéma, bien que discret dans La Femme rompue, participe donc pleinement à la construction littéraire de Monique.

Et l’enquête menée à partir de ce simple nom de réalisateur montre comment, chez Beauvoir, un détail peut devenir une porte d’entrée vers plusieurs niveaux de lecture : la caractérisation d’un personnage, le contexte culturel de l’écriture et, peut-être, un jeu de miroirs entre l’œuvre regardée, le personnage qui la regarde et l’autrice qui les fait entrer dans le récit. J’ai appliqué la même méthode dans mon Master 2 puis en thèse, et toujours depuis, en lisant, visionnant et écoutant les œuvres citées par Beauvoir dans ses œuvres. Je fais de même dans mes autres recherches.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32410