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Chanter, sculpter – Interview de Lorraine Grunstein

Tiphaine Martin– Est-ce qu’il y a des similarités de gestes entre ton travail de cantatrice et celui de sculptrice ?

Lorraine Grunstein – Il existe à l’origine des différences majeures. On utilise en effet des parties du corps assez différentes : les mains sont essentielles au sculpteur, quand le chanteur travaille avec l’ensemble de son corps. Le chanteur expose en outre son corps, s’offre au public, quand le sculpteur demeure dans l’ombre de son œuvre. Le chanteur d’opéra fait enfin partie d’une équipe et répond aux directives musicales et scéniques, quand le sculpteur travaille souvent en solitaire et bénéficie d’une plus grande liberté créatrice.

Je dirais toutefois qu’il y a une similitude fondamentale : dans les deux cas, il y a un geste créateur qui passe par le corps comme outil. C’est un corps qu’on entraîne, qu’on apprivoise et sur lequel on apprend à se reposer pour servir une intention artistique.

En chant lyrique, on réfléchit constamment à la technique, aux bons gestes du corps, car il n’y a pas de liberté sans technique. On ne peut pas interpréter magnifiquement sans avoir une bonne ligne de chant, sans travailler la couleur et les émotions par les nuances, sans trouver une manière de chanter saine et suffisamment facile pour pouvoir s’appuyer sur la technique au lieu de souffrir à chaque difficulté. Il faut donc avoir beaucoup travaillé sa technique en amont.

L’objectif est que la technique devienne la plus fluide possible pour pouvoir laisser place, une fois sur scène, à l’interprétation, pouvoir être pleinement dans le personnage, sans abîmer l’instrument vocal — en poussant exagérément le son, en étant dans le forçage ou serrage… — et sans que le stress de la scène n’ait un trop gros impact sur la voix. On doit apprendre à gérer son geste corporel pour se laisser la possibilité de savourer pleinement la scène sans être trop encombré par la technique.

Mais il reste nécessaire de garder un état de veille technique permanent une fois sur scène. Par exemple, un aigu se prépare physiquement plusieurs notes en avance : par sa position dans l’appareil phonatoire, sa couleur, son degré de couverture, la tenue de la cage et des muscles thoraciques, du diaphragme, la sollicitation des muscles du corps, jusqu’au fait d’être bien planté dans ses pieds, ouvert dans la gorge, relâché au niveau des cervicales et de la mâchoire. S’il n’est pas bien préparé, l’aigu est raté, moins beau, craque. Donc, même lorsque l’on est habité par le personnage, il faut laisser une partie de notre cerveau superviser la technique corporelle pour pouvoir prendre les bonnes décisions.

L’acte de sculpter est finalement assez similaire, même s’il se démarque par une finalité inversée. On ne peut en effet trouver de liberté interprétative si l’on ne maîtrise pas le geste technique. Il faut ainsi avoir apprivoisé le geste et dominé la matière qu’est l’argile pour qu’elle devienne le prolongement de l’intention du sculpteur. Il faut modeler l’argile pour qu’elle suive les intentions du sculpteur, savoir jouer avec la texture pour modeler de façon précise l’anatomie, pour pouvoir contrôler le mouvement, le rythme ou encore susciter une émotion.

Une forme créée avec le doigt, une râpe, une spatule en bois ou une éponge n’aura pas le même but ni le même effet. Une chevelure sculptée de façon très gestuelle, ou encore conceptuelle, n’aura pas le même impact sur la représentation finale qu’une chevelure sculptée de façon naturaliste et nuancée à l’aide d’outils de précision. Le geste est donc déjà porteur d’une intention.

Mais ce qui marque un tournant majeur avec le chant, c’est que le but ultime du maître de la sculpture réaliste est de parvenir à décider avant d’agir, alors que le chanteur décide en agissant.

En sculpture, on pose l’argile avec intention et, plus on progresse, plus chaque geste devient le produit d’une décision pensée en amont : le respect de la gestuelle, des proportions, de l’anatomie, par exemple. Il faut penser, puis sculpter. Il faut analyser chez le modèle qui pose sous nos yeux les diagonales des épaules et du bassin qui s’opposent dans le contrapposto, savoir où se trouve le centre de gravité du corps, plus à droite, à gauche, en avant ou en arrière. Et ensuite seulement sculpter.

Il est plus facile d’être additif et d’ajouter progressivement de la matière lorsque l’on sculpte l’argile que d’avoir pris trop de décisions hâtives et de devoir ensuite être trop soustractif.

En dernier lieu, en chant lyrique, on est centré sur son propre corps, alors qu’en sculpture réaliste on finit par être centré sur le corps du modèle, et notre propre corps se met au service de ce dernier.

Pour conclure, dans les deux disciplines, le corps est donc un outil, mais il n’est pas au service d’un même but : en chant, il est l’instrument même que l’on fait entendre, et lorsque le corps est malade, le son est abîmé, voire impossible ; en sculpture, le corps devient l’instrument qui permet de traduire ce que l’on observe et ce que l’on veut exprimer.

Un dénominateur commun conditionne cependant ces deux disciplines, celui de devoir travailler énormément pour que le geste devienne suffisamment maîtrisé et pour pouvoir ensuite s’en libérer. La technique n’est ainsi pas l’opposé de la liberté : elle en est la condition.

T.M.– Est-ce que tu sculptes en chantant ?

L.G.– Je peux chantonner ou siffler, mais ce sera davantage un acte de relaxation ou un acte automatique qu’un acte volontaire de production sonore chantée. Le chant lyrique suppose un acte physique qui n’est pas vraiment compatible avec certaines postures que l’on peut prendre spontanément lorsque l’on sculpte, comme des épaules fermées, un poitrail affaissé, un cou avancé, une compression abdominale plutôt qu’une expansion du diaphragme vers l’extérieur… Il faudrait donc pouvoir sculpter en conservant une organisation corporelle compatible avec le chant lyrique, ce qui n’est pas forcément naturel.

J’ai également un rapport à la musique très particulier. Je garde très facilement en mémoire les sons que j’entends et ils peuvent résonner dans ma tête pendant des heures, sans aucun contrôle possible. J’ai donc pris l’habitude de ne pas écouter de musique au quotidien, à la radio ou sur mon téléphone, et de dissocier musique et sculpture.

Idéalement, j’aime sculpter dans un silence presque religieux. Mais, comme il m’est difficile de contrôler mon rapport à la musique, j’ai énormément de musiques et de mélodies intérieures qui continuent à résonner dans ma tête et viennent m’accompagner dans mon travail. Elles m’inspirent ou, au contraire, me dérangent et m’irritent.

Elles ont cependant l’avantage d’être sincères et en lien avec qui je suis à l’instant T. Si j’écoute une musique provenant d’une source extérieure, je vais vivre une émotion amplifiée et je risque de croire artificiellement que mon travail est puissant, alors que c’est cette même musique qui a provoqué une vive émotion en moi, plus que mon travail ou mon état intérieur du moment. Je préfère donc savoir ce que mon travail me fait réellement ressentir, sans lui ajouter artificiellement une émotion venue d’ailleurs.

Il y a néanmoins une musicalité dans la sculpture : un rythme donné au geste, dans la poursuite d’une ligne, d’une recherche d’émotions et de couleurs. Et, comme à l’opéra, il y a une forme de théâtralité ; la volonté de provoquer des émotions chez le spectateur par le spectacle d’une sculpture dans un espace n’est pas si différente de la volonté du chanteur de se mettre au service de la musique et du compositeur pour raconter une histoire et nous faire vibrer.

Ainsi donc, je ne sculpte pas vraiment en chantant, mais je pense que je sculpte avec une forme de musicalité.

T.M. – Qui, qu’est-ce qui, t’a donné envie de chanter et de sculpter ?

L.G. – J’ai eu envie de chanter et de sculpter alors que je venais d’un univers non artistique. Mais j’ai toujours eu à cœur de faire fructifier les moments de grâce où je sentais que, peut-être, j’avais un potentiel. Comme j’avais une très faible estime de moi-même, je ne pouvais que m’émerveiller de ces étincelles qui m’ouvraient à une forme de transcendance.

À l’adolescence, entendre que j’arrivais à chanter des notes si hautes alors que je ne connaissais rien au monde de l’opéra m’a donné envie d’en explorer tous les secrets. Et, adulte, découvrir que je pouvais modeler à partir de mes seules mains quelque chose de tridimensionnel et de volumétrique, alors que je ne m’étais jamais intéressée à la sculpture et que je voulais simplement améliorer mes capacités en dessin la première fois que j’ai touché à l’argile, a produit le même effet.

Dans les deux cas, il y a eu la surprise de découvrir en moi une capacité insoupçonnée, laquelle m’offrait une porte d’entrée à des univers à la beauté extraordinaire.

Le passage dans la Vallée de l’humilité, pour reprendre l’effet Dunning-Kruger, fut cependant plus douloureux. Les débuts peuvent être plus faciles parce qu’on rêve et que l’on ne mesure pas encore toute la difficulté de ce que l’on entreprend. Mais, en progressant, en prenant davantage conscience de mes limites, ces deux disciplines incroyablement exigeantes n’ont cessé de m’apprendre l’humilité et le sens de l’effort : progresser techniquement en chant lyrique et en sculpture réaliste n’est pas l’affaire de quelques années, mais d’une vie !

Il m’a été difficile d’accepter de créer et de performer en étant consciente de mes nombreuses insuffisances. Il a fallu baisser les armes, car la sculpture réaliste met à nu la moindre erreur technique et il faut également pouvoir chanter sur scène même lorsque le corps répond moins bien et que la voix est dans un mauvais jour (maladie hivernale, fatigue, reflux, états émotionnels …).

On commence peut-être parce qu’on découvre une facilité ou une étincelle, mais on continue parce qu’on accepte ensuite de travailler en dépit de ce que l’on est, avec en tête le désespoir, mais aussi l’espoir de tout ce qu’on ne sait pas encore faire.

T.M. – Quel rôle préfères-tu chanter ?

L.G.– Ma voix me porte le plus vers les répertoires du bel canto, notamment des compositeurs comme Donizetti et Bellini, ainsi que vers le répertoire mozartien.

J’aime beaucoup chanter la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée de Mozart, car c’est un répertoire très exigeant sur le plan technique, mais jubilatoire du point de vue dramaturgique et esthétique. L’écriture est magnifique et j’adore jouer des personnages à la fois doucereux et méchants.

J’aime aussi beaucoup le personnage de Mme Herz dans Der Schauspieldirektor de Mozart : celui d’une diva ridicule, jalouse et hautement imbue de sa personne. Il y a quelque chose de véritablement jouissif dans le fait de jouer des personnages très théâtraux, presque caricaturaux, mais d’essayer de le faire avec nuances pour apporter au jeu une certaine profondeur et densité qui sembleraient manquantes en surface.

J’adorerais également aborder sur scène le personnage de Marie dans La Fille du régiment de Donizetti pour son potentiel comique, ou celui de Juliette dans Roméo et Juliette de Gounod pour son intensité dramatique.

T. M. – Quel geste de sculptrice te donne le plus de plaisir ?

L.G. – Le processus de sculpter une pièce est très complexe et comprend une multitude d’étapes souvent ignorées du grand public, et donc une infinité de gestes qui s’éloignent du simple fait de sculpter l’argile. Le geste de sculpter est ainsi beaucoup plus vaste que le seul modelage de l’argile.

En amont, il y a la construction d’un support physique en bois et en tissu pour le modèle, afin de garantir la faisabilité de la pose ; la recherche d’idées, la réalisation de maquettes préparatoires en argile ou de croquis dessinés ; la préparation de l’armature et du support avec différents matériaux comme la mousse, la colle, des fils de fer, du film plastique, du bois, des tuyaux ; la préparation et le recyclage de l’argile ; et parfois même la fabrication des outils nécessaires au projet.

Pendant le modelage d’une sculpture, il y a bien sûr la démarche de sculpter elle-même, le plus authentiquement possible par rapport au modèle, mais aussi celle de réfléchir à une composition qui viendra ensuite élever le modelage initial. Il faut en outre entretenir l’argile tout au long de la durée du projet et prendre en compte, dès l’acte de sculpter, les contraintes techniques liées à la réalisation future d’un moule.

Après la sculpture même vient encore une partie non moins conséquente, voire cruciale : la réalisation d’un moule, puis le tirage de la sculpture. Le sculpteur réaliste qui n’est pas céramiste utilise très souvent des armatures métalliques, lesquelles empêchent généralement la sculpture d’être cuite dans un four et imposent donc la réalisation d’un moule pour assurer la pérennité de celle-ci.

À cette étape, il faut être capable de maîtriser des matières comme le plâtre ou le silicone presque comme un artisan du bâtiment, pouvoir tordre et scier des tuyaux et des armatures en métal, être capable de tailler ou de poncer du plâtre comme un sculpteur sur pierre. Enfin, il faut savoir peindre pour pouvoir réaliser une patine, travailler le bois pour créer un socle, jouer avec la lumière pour mettre en valeur la sculpture. Sans compter tout le travail de communication, de marketing, de comptabilité, de relations avec les clients…

Ainsi, une fois la sculpture terminée, le travail n’est qu’à moitié fini : la production d’un tirage de qualité et la réalisation d’une patine aboutie par exemple peuvent encore demander autant, voire davantage de temps que le modelage initial. Une sculpture comme produit fini va donc bien au-delà du seul modelage comme geste et compétence.

Il arrive souvent que des sculpteurs délèguent certaines de ces étapes, les plus pénibles, complexes ou chronophages, notamment la réalisation du moule et du tirage, voire la patine et la réalisation de la base. Mais la poursuite du travail de sculpteur réside souvent dans sa capacité à maîtriser la technique derrière chacune de ces étapes, qu’il choisisse ensuite de les réaliser seul ou non, afin que la sculpture finale soit la plus fidèle possible à la vision initiale du sculpteur.

Certaines de ces étapes demandent ainsi bien d’autres compétences que le seul talent artistique : un sculpteur se doit souvent d’être artisan du bâtiment. De nombreux gestes sculpturaux sont des gestes très physiques et épuisants pour le corps, liés au port de charges très lourdes, à l’usage de matériaux parfois toxiques ou agressifs et à des contraintes horaires importantes. Ces aspects expliquent en partie pourquoi la profession a longtemps été davantage réservée aux hommes.

Enfin, une autre particularité du geste réside dans le fait que la sculpture en argile peut être entièrement ruinée lors de la réalisation d’un moule de mauvaise qualité. Le moule à pièces perdues, par exemple, n’offre aucune seconde chance : la sculpture originale est détruite au cours du processus. Le sculpteur doit donc travailler dans l’idée qu’un seul geste peut parfois venir ruiner tous les gestes précédents.

J’aime ainsi cette diversité des gestes requis par la profession de sculpteur, depuis l’artisan du bâtiment jusqu’au peintre, même si le poids des responsabilités qui en découle et la multiplicité des casquettes à porter et compétences à acquérir sont à la fois fascinants et parfois lourds à porter.

Mais si je devais choisir un geste parmi tous, je dirais que j’aime celui de mesurer avec un pied à coulisse. En sculpture réaliste, nous prenons régulièrement des mesures pour pouvoir nous donner des points de repère spatiaux (de hauteur, largeur et profondeur) et pouvoir respecter les critères de ressemblance et de proportions, afin d’être en cela le plus naturaliste possible et au plus près de la beauté qui s’offre à nous. Pourtant, il est fascinant que dix sculpteurs utilisant les mêmes mesures puissent obtenir des résultats drastiquement différents, et que dix versions plus ou moins longues, larges ou étroites se déploient sous nos yeux comme une infinité de facettes interprétatives d’un même corps, d’un même visage ou d’une même pose. Car l’acte de sculpter demeure un acte d’interpréter plus qu’une science exacte !

Le pied à coulisse offre également toute une palette d’émotions : des moments de vulnérabilité quand il faut mesurer des éléments du corps très intimes comme la distance entre les mamelons ou entre les épines iliaques ; de gêne quand le pied à coulisse s’est enfoncé un peu trop dans la chair ou qu’il faut mesurer l’écart entre les deux coins internes des yeux sans risquer de crever un œil ! ; de rire quand il faut venir chatouiller une narine ou un lobe ; ou même d’étonnement pour le modèle qui découvre ses proportions pour la première fois, selon qu’elles s’écartent plus ou moins du canon ou qu’elles possèdent des récurrences troublantes entre les différents membres de son corps.

Concernant le modelage en lui-même, l’acte de sculpter l’argile offre une formidable diversité de gestes. Par exemple, la réalisation d’un portrait est, à mon sens, plus puissante si l’on combine plusieurs techniques : avoir des moments plus gestuels ou abstraits pour la chevelure, en utilisant davantage la main, un bâton en bois pour frapper ou une râpe de gros calibre ;  mais  aussi des zones plus précises, comme les traits du visage, en modelant avec des râpes au maillage fin ou des pinceaux ; élaborer des zones plus tactiles et actives, modelées avec les doigts, les ongles, une spatule en bois ou des outils laissant des marques apparentes ; ou, à l’inverse, laisser certaines zones unifiées et lissées avec des tampons de nettoyage plus ou moins rêches ; enfin, savoir juxtaposer des moments de travail additif et des moments de travail soustractif.

Ce n’est peut-être pas tant un geste en particulier que ce qu’un ensemble de gestes sculpturaux, ici gestes de modelage, peut produire, qui me fascine dans l’acte même de sculpter.

Enfin, je dirais que le geste n’est jamais pour moi une fin en soi : j’aime ce que tous ces gestes mentionnés rendent possible, la transmission.

J’aspire ainsi à provoquer une émotion dramatique chez les spectateurs à la vue d’une de mes sculptures, à réveiller en eux l’envie du beau et leur empathie.

Ce qui me donnerait le plus de plaisir, en toute fin de processus, serait que la sculpture dépasse la simple justesse anatomique ou technique pour aller vers une composition qui  — dans l’idéal — nous élèverait et, paradoxalement, nous rendrait bien plus humains.

T.M. – Quels sont tes projets ?

L.G. – J’ai pu chanter de nouveau l’un de mes rôles de prédilection, celui de la Reine de la nuit, avec Opera Carolina, en Caroline du Nord, cet été. Je viens également d’aborder en juillet le rôle d’Amina dans La Sonnambula de Bellini, que je vais prochainement rechanter au Théâtre de Jérusalem cet hiver.

Je continue parallèlement à explorer un répertoire de musique de chambre pour voix, piano et flûte.

Je poursuis enfin ma carrière de sculptrice, avec plusieurs projets de commandes privées à la rentrée.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Lorraine Grunstein, « Chanter, sculpter – Interview de Lorraine Grunstein », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33289

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Un morceau musical de mon palimpseste mémoriel : France Musique, “Je suis l’oiseleur” 

Un très grand merci à la journaliste Gabriela Oliveira Guyon et à son équipe de l’émission « France Musique est à vous » de m’avoir contactée, suite à ma proposition de diffusion du premier air de Papageno dans La Flûte enchantée, en français « Je suis l’oiseleur ». Et d’avoir diffusé cet air le samedi vingt-trois novembre 2024, après m’avoir demandé des informations sur ma biographie et sur mon rapport à la musique et à La Flûte enchantée. Je diffuse ci-dessous cette partie-ci, avec des compléments d’informations mémorielles.

Source de l’image de couverture : Wikimedia Commons.

J’aime toutes les sortes de musique, sans distinction ni hiérarchie, sauf celle établie par Sofia (jouée par Elvire Popesco) dans Mademoiselle Swing de Richard Pottier (1942) :

Il n’y a pas de grande ou de petite musique, il n’y a que de la bonne ou de la mauvaise musique.

Ce sont mes parents qui m’ont fait découvrir La Flûte enchantée quand j’étais petite, d’abord à la télévision, dans une retransmission en direct du festival d’Aix-en-Provence, puis avec une K7 audio, puis en intégrale en CD. Depuis, j’ai vu plusieurs mises en scène de La Flûte enchantée, grâce à ARTE. Je préfère celles qui sont fidèles à la magie du livret et de la musique.

J’aime beaucoup cet opéra car il est féérique, mais pas dans le sens riant. Tout se passe dans des contrées imaginaires, mais tout a beaucoup de sens et parle de sujets universels : la famille, l’amour, l’amitié, les relations femmes-hommes, le pouvoir. On tremble, on sourit, on est ému.

J’aime particulièrement le premier air de Papageno car il est très joyeux, en contraste avec l’aspect dramatique du début de l’opéra, quand le prince Tamino est poursuivi par un monstre et qu’il s’évanouit d’horreur, avant d’être sauvé par les Trois Dames de la Reine de la Nuit. L’oiseleur Papageno est insouciant et heureux de sa vie libre, qui va se compliquer avec sa rencontre avec Tamino. Rencontre et suites complexes qui lui feront gagner, cependant et heureusement, son double féminin Papagena.

Cf. également mon article Tiphaine Martin, « Retour à la vie : La Flûte enchantée », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19277

En complément :

  1. la retransmission en direct du festival d’Aix-en-Provence par FR3 (aujourd’hui France 3) date du seize juillet 1989 :

https://catalogue.ina.fr/doc/TV-RADIO/DA_CPC23001761/la-flute-enchantee-acte1?rang=7  

J’avais donc cinq ans depuis trois mois quand ma mère m’a réveillée pour regarder la retransmission en direct, tout en l’enregistrant sur VHS, ce qui m’a permis de revoir plusieurs fois cette magnifique mise en scène. Il faut dire qu’à l’époque, les opéras commençaient tard semble-t-il, à vingt-deux heures pour cette Flûte enchantée.

Cette mise en scène du Franco-Argentin Jorge Lavelli était féérique parce que doucement modernisée, sans trahir le livret originel : les trois jeunes gens « doux, sages et beaux » étaient des garçonnets à tricycle ; Pamina dormait, à l’acte deux, dans une poussette en osier, soulignant sa fragilité et son aspect infantile, donc renforçant la violence de la tentative de viol par Monostatos ; Papagena et Papagno étaient vêtus à la fois de feuilles colorées et avec un gilet et un chapeau melon très Beckett période En attendant Godot ; quasiment pas de décor, des rideaux noirs en fond de scène à l’acte un, puis un fond blanc à l’acte deux, avant le retour au noir pour le final (double tentative de suicide de Pamina puis de Papageno, épreuve finale pour Pamina et Tamino), trois immenses portes coulissant des cintres lorsque Tamino arrive aux… portes du palais de Sarastro ; un portant en fer avec de petits jets de feu éteints par un portant avec de petits jets d’eau pour symboliser l’épreuve finale de Pamina et Tamino…

Sinon, je viens de me rendre compte que j’ai vu une mise en scène de Jorge Lavelli, sans faire le lien avec sa version de 1989 de La Flûte enchantée : hasard, coïncidence, étoiles propices ? En 2017, une amie, rencontrée via Facebook, que je remercie grandement ici, m’avait conseillée, au vu de mon goût pour l’opérette (merci ARTE, merci Benoît Duteurtre et son émission de France Musique Étonnez-moi Benoît, merci les discothèques municipales et leurs fonds opérettes, CD et DVD), d’aller voir La Veuve Joyeuse de l’austro-hongrois Franz Lehár, à l’opéra Bastille, à Paris, dans une mise en scène sobre, comme je les aime.

Habitant alors en banlieue parisienne, au Kremlin-Bicêtre, il m’était facile de m’y rendre. Dont acte, pour une très belle soirée, même pas gâchée par un hum snob, restons polies, qui a braillé, il n’y a pas d’autre terme, dans le hall de l’opéra tout le mal qu’il pensait du troisième choriste en partant de la gauche. Ou était-ce le sixième choriste en haut à droite ? Ou la chanteuse et le chanteur principaux ? Ou… Bref, je ne lui ai pas balancé ma paire de petits talons dans son large dos, et je suis restée dans l’ambiance doucement légère de cette opérette viennoise se déroulant à Paris. Sans savoir donc que je venais de retrouver un metteur en scène que je connaissais depuis tout petite.

J’ai rangé cette mise en scène aux côtés des adaptations filmées de l’opérette. La mise en scène, légère également, d’Ernst Lubitsch (réalisateur états-unien né en Allemagne), avec Jeannette MacDonald et Maurice Chevalier – par contre j’attends toujours l’édition en DVD/blu-ray/VOD dans nos contrées franco-européennes. Et de celle, forcément décadente et sombre, du austro-hongrois naturalisé nord-américain Erich von Stroheim. Et celle, bof bof et mal aux yeux car Technicolor un peu sombre (un comble) et non restauré, de Curtis Bernhardt (réalisateur états-unien né en Allemagne).

  1. la K7 audio (génération née dans les années quatre-vingts coucou hello) est issue du vinyle (générations nées avant les années quatre-vingts et depuis les années 2010 salut yo) de la collection Le Petit Ménestrel. C’est l’acteur Claude Rich qui en est le récitant, mais c’est Papageno (Jean-Claude Granval) qui introduit l’œuvre au tout début du vinyle/de la K7 audio, et c’est toujours Papageno qui est le fil conducteur du récit. Mon choix de 2024 aurait-il donc été inconsciemment orienté par mes écoutes ?
  2. j’ai toujours le coffret CD de La Flûte enchantée, avec livret trilingue (allemand/anglais/français), « Harnoncourt ». Il m’a été offert par mes parents pour mes dix ans, en même temps que le coffret DECCA des Nozze di Figaro, un de mes premiers liens avec l’Italie, en plus des Don Camillo avec Fernandel et Gino Cervi, et avec la musique lyrique d’Alessandro Cicognini. J’ai plus écouté le coffret Flûte grâce au combo K7 audio et visionnage télévisuel. En outre, je trouve ces Nozze un peu longuettes, après un début mené tambour – et portes – battant(es).
  3. Les deux versions cinématographiques de La Flûte enchantée que j’ai vues, en VHS et en DVD, m’ont déçues. Celle du Suédois Ingmar Bergman pèse sur l’aspect morbide, sans le côté solaire versus nocturne – mais pas forcément morbide donc. Celle du Britannique Kenneth Branagh aurait pu être intéressante, car se déroulant dans les tranchées britanniques pendant la Première Guerre mondiale. Pourquoi pas ? Mais… on perd très vite le fil de la narration et on sombre dans le n’importe quoi côté scénario.
  4. La version scénique que j’ai tentée de regarder au tout début des années deux mille sur ARTE était du même goût, avec une modernisation style grosse entreprise, Saratro en PDG, etc. : je n’ai pas compris l’intérêt de détruire le livret, j’ai donc arrêté rapidement mon visionnage.

Celle que j’ai regardée au tournant des années deux mille dix, avec le monde de Sarastro comme étant l’Allemagne de l’Est, et l’univers de la Reine de la Nuit comme étant l’Allemagne de l’Ouest, était un parti pris étonnant, mais intéressant.

Je préfère quand même la version de 202… ? , vue sur ARTE, en direct du festival de Salzbourg, où le metteur en scène – à quand une/des metteuse(s) en scène ? – a retrouvé la fraîcheur originelle du livret, et les chanteurs et les chanteuses l’âge de leur rôle.

En préparant mes notes pour l’émission de France Musique, j’ai découvert une version bruxelloise de 2023, pour le festival Midsummer Mozartiade, tout à fait agréable, avec une mise en scène sobre et moderne, qui ne trahit pas la magie du livret.

Tout cela me fait découvrir d’autres liens entre mes recherches sur le voyage, le récit de voyage et l’autobiographie, commencées en Master 2 en 2007 à l’université Paris-7, maintenant Paris-Cité, et ma propre existence. Je découvre ici de nouvelles bribes de mon palimpseste mémoriel, après l’interview que Françoise Cesbron m’avait demandée pour son portail Humanit’Elles, interview qui portait notamment sur les sources de mon appétence pour le voyage : https://humanitelles.fr/2024/04/07/voyages-autour-de-simone-de-beauvoir-avec-tiphaine-martin/

À suivre et à continuer…

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Un morceau musical de mon palimpseste mémoriel : France Musique, “Je suis l’oiseleur” », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/19301