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Pas fraternel (3) : Le Château des Oliviers

Détruire, dit-il. Détruire un lieu, le Château des Oliviers. Donc, détruire une famille, les Laborie, et particulièrement son amie d’enfance Estelle. Cette destruction est non seulement humaine, mais également écologique. Elle intervient dans le feuilleton Le Château des Oliviers, réalisé en 1993 par Nicolas Gessner, sur un scénario de Frédérique Hébrard et de son époux Louis Velle.

Le complexe Cigaland du promoteur Pierre Séverin (Jacques Perrin) engloutirait le Château des Oliviers dans un lac artificiel. Son terrain de golf réclamerait énormément d’eau, dans une région agricole peu réputée pour l’abondance de ses ressources en eau. Mais, foin des vignes et des champs. Ajoutons, quoique non mentionnée dans le téléfilm, la pollution aggravée du flux routier, des clients, des employés et des commerçant·es.

Le projet d’Estelle Laborie (Brigitte Fossey), un musée sur le patrimoine local, avec une forte dimension antiquisante, coûterait effectivement moins cher à la planète et ne détruirait pas le paysage. Humainement parlant, si le musée ne créait pas les plus de mille emplois, finalement estimés à environ cinq cents, de Cigaland, l’attractivité locale augmenterait un peu.

L’enseignant-chercheur Raphaël Fauconnier (Georges Corraface), spécialiste de la période de l’Antiquité tardive, tombe amoureux d’Estelle et la soutient dans sa lutte contre Cigaland. D’autant qu’il est probable que des vestiges romains dorment sous le terrain des Oliviers. Malheureusement, le soutien des écologistes locaux, contactés par Fauconnier, est court-circuité par Séverin, qui a des appuis dans les ministères et au niveau local.

Séverin est déterminé à acheter le terrain de son malheur familial, où son père travaillait la vigne, pour le compte des Laborie. Il est hanté par son passé. Jean Dupastre a trafiqué le vin de son patron et ami de la Résistance, Paul Laborie, avant de tuer son épouse et sa fillette puis de se suicider, au lieu de commencer par se tuer. Notons qu’il est enterré avec ses victimes, ce qui est pour le moins problématique. Marceau, recueilli par les Séverin, préfère ourdir une dure vengeance contre les Laborie plutôt que de faire le deuil des siens.

Il est aidé par ses appuis politiques, dont l’un n’ignore rien de son passé. La maire de Châteauneuf-du-Pape, Mireille (Eva Darlan), jalouse d’Estelle depuis la maternelle, soutient absolument le projet Cigaland. En outre, quand Estelle s’installe aux Oliviers en plein été, Mireille n’a de cesse de lui chercher noise. On pourrait presque parler de harcèlement : elle lui coupe l’eau pour la journée (« zone 5 »), elle l’empêche de vendre des objets anciens (mais à la petite brocante ?), elle pousse les conseillers municipaux à voter pour Cigaland. Compagne secrète de Séverin, qu’elle aime depuis toujours, elle craint que Séverin/Dupastre ne soit toujours amoureux d’Estelle. Estelle qui a épousé Rémy (Louis Velle), homme d’affaires, ex-petit ami de Mireille, puis en a divorcé.

Fille du pharmacien local, cette dernière a pourtant fait un beau mariage en épousant un sénateur âgé. Elle gère sa mairie avec brio, à l’instar de n’importe quel maire masculin. Mais l’anti-sororité l’emporte. Mireille préfère, elle aussi, se perdre dans la vengeance, la compétition sociale et la jalousie. Comme Séverin, elle le paie de sa vie, mais sans avoir choisi sa mort. Là où Séverin/Dupastre se suicide, Mireille est tuée par le demi-frère de Séverin, Robert (Bernard Rosselli). Marceau et Mireille forment un beau duo dans le mal. Mireille s’acharne, Séverin aussi.

Séverin sait également manipuler la jeune arriviste Colombe Mautausier (Anaïs Jeanneret), qui connaît Raphaël depuis toute petite. Journaliste aux ordres de Séverin, qui est aussi patron de presse, elle feint d’être du côté de Raphaël, donc du côté d’Estelle. Ainsi, elle peut mieux lui soutirer des informations sur leur combat pour les Oliviers. En outre, quand Séverin salit Raphaël, qui a aidé sa première épouse à mourir dans la dignité, elle joue double jeu : elle écrit, dans un des journaux de Séverin, anonymement, des articles vipérins contre Fauconnier, et, dans un autre journal, elle prend sa défense. Nous retrouvons ce double jeu de campagne de presse dans Le Mari de l’Ambassadeur (1990), là aussi visant un scientifique, le professeur Pierre-Baptiste Lambert (Louis Velle).

Cependant, au fil des épisodes, Estelle voit surgir à ses côtés les différents membres de sa famille et ceux de sa « famille ». Nous reprenons ici la distinction opérée par l’autrice Simone de Beauvoir, dans La Force de l’âge (1960), entre la famille biologique et celles et ceux qui composent sa « famille » de cœur. Le feuilleton alterne les personnages adjuvants et les personnages opposants à Estelle, au sein de sa famille comme parmi celles et ceux qui y sont rattachés : Sophie (Pascale Rocard), la jeune avocate, Jules (Riccardo Cucciolla), le curé et Samuel (François Perrot), le rabbin. Tous trois sont du côté d’Estelle, de son combat pour les Oliviers.

Jules et Samuel forment un duo œcuménique, parrains spirituels d’Estelle, auquel il faut ajouter Blaïd (Abder El Kebir), le gardien des Oliviers, de confession musulmane. Sophie est une sorte de fille adoptive pour Estelle. Quoique amoureuse d’Antoine (Stanislas Carré de Malberg), le fils cadet d’Estelle et de Rémy, Sophie, du même âge que sa sœur aînée Philippine, attend de guérir de son cancer pour être avec lui.

Antoine choisit d’abord de fuir la lutte d’Estelle. Il a mal vécu le divorce de ses parents et Séverin l’embauche de son côté et lui trouve des contrats pour sa bande dessinée, Raoul Cool. Il est jaloux, aussi, d’Estelle, car Sophie l’assiste et la soutient. Rémy, fuyant les problèmes et désireux de débarrasser Estelle de lourds problèmes financiers, la pousse à vendre les Oliviers. Séverin lui obtient des contrats pour son entreprise de « consulting ».

Mais Carla (Yvonne Sciò), sa très jeune fiancée italienne, actrice, ne l’entend pas de cette oreille et rompt avec lui. Elle obtient un beau contrat de location des Oliviers pour une équipe de tournage italienne. Rappelons que l’aspect italophile du couple Hébrard-Velle est développé dans leur feuilleton précédent, Le Mari de l’Ambassadeur.

Nous avons déjà parlé de Raphaël Fauconnier. Sa profession de scientifique le place dans la lignée de plusieurs des feuilletons de Frédérique Hébrard : Comment ne pas épouser un milliardaire, La Demoiselle d’Avignon, Le Mari de l’Ambassadeur, Les Châtaigniers du désert. Et, particulièrement, d’un de ses prédécesseurs, le diplomate-archéologue François Fonsalette (Louis Velle), dans La Demoiselle d’Avignon (1970). Raphaël Fauconnier est le professeur de Luc (Cédric Spilthooren), le benjamin, qui prend le parti de sa mère. Il reste aux Oliviers, ce qu’il paie cher. En effet, il est gravement brûlé dans l’incendie criminel qui détruit une partie de la propriété. Une fois rétabli, il forme un couple avec la jeune Isabelle (Vanessa Lhoste), elle aussi étudiante en archéologie.

Seule la fille aînée, Philippine (Marie Adam), est contre sa mère, jusqu’à ce que Sophie lui dévoile toute l’histoire de Séverin/Marceau. Séverin a engagé Philippine dans son antenne russe, et il fait tremper Jean-Edmond (François Domange), presque à son insu, dans ses combines politiques pour Cigaland.

Mais Séverin, enfermé dans sa tour de glace, ignore tout de l’amour familial qui dure, et de l’amour tout court. Même par rapport à Estelle, on peut se demander s’il l’aime vraiment, ou si c’est  son goût habituel de la possession qui surgit ici. Est-il capable d’un sentiment sincère ? Quand Jules lui révèle, en présence d’Estelle, qu’il est le fils adultérin de Laborie, il refuse que sa vengeance s’arrête.

Une fois de plus, il préfère la haine à la construction de son existence loin de celui qui, finalement, n’est coupable que d’adultère avec sa mère. C’est bien Dupastre qui a choisi de trafiquer le vin des Laborie, puis qui a tué son épouse et leur petite fille. Pas fraternel, Séverin/Marceau est implacable.

Ce choc frontal entre Estelle et Marceau peut davantage choquer le public d’aujourd’hui que celui de 1993, puisque Jacques Perrin et Brigitte Fossey ont joué un couple d’amour fou en 1988, dans la version longue de Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore (Nuovo Cinema Paradiso).

C’est tout de même l’amour, la pulsion de vie, qui vaincra la haine absolue de Marceau/Séverin. Un des bulldozers envoyés par Séverin pour détruire les Oliviers cale contre quelque chose et s’embourbe. Et la villa antique de la « Belle Romaine », ancêtre d’Estelle, surgit d’entre les morts. Cette découverte archéologique arrête net la destruction. Marceau/Séverin a perdu. Il refuse alors la main tendue d’Estelle, une dernière fois. Il s’enfuit quand la police vient l’arrêter pour l’incendie criminel des Oliviers, le vol d’objets antiques et la complicité dans les meurtres de Mireille et de Jules. Il part se suicider, en se jetant d’une falaise dans le Rhône.

Le Château des Oliviers rappelle qu’une famille ne tient ni à un nom, ni à un héritage, ni à une propriété. Elle tient à celles et ceux qui choisissent, malgré les blessures, de protéger ensemble un paysage, une mémoire et un avenir. Face à la logique de destruction incarnée par Pierre Séverin, Estelle Laborie répond par une autre force : la fidélité aux êtres, à la terre et à la possibilité toujours renouvelée de refaire famille.

Estelle retrouve sa famille et sa « famille », agrandie, réunie, Jules toujours présent à son cœur. Et les Oliviers se chauffent au soleil. Avec nous ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (3) : Le Château des Oliviers », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33392

Partir, revenir, pourquoi ? (16) Ne pas revenir. Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates VADMC.001

Partir, revenir, pourquoi ? (16) Ne pas revenir. Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates

Pour l’une, Juliet, ne pas revenir est un soulagement. Pour l’autre, Elizabeth, c’est une tragédie. En cette année 1946, dans le roman Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates (Mary Ann Shafer et Annie Barrows, The Guernesey Literary and Potato Peel Pie Society, 2009), l’Angleterre et les îles anglo-normandes commencent à se remettre du choc de la Seconde Guerre mondiale. Juliet, journaliste anglaise, a écrit des articles humoristiques sur Londres pendant le conflit. Ses articles viennent d’être publiés en recueil et elle en fait la promotion dans les librairies du pays.

Trentenaire, célibataire, fille de fermier et de libraire, elle correspond avec son éditeur et ami d’enfance, Sidney, ainsi qu’avec Sophie, sœur de Sidney et amie d’enfance. Nous percevons ainsi le lent retour à la vie d’un pays qui a victorieusement résisté aux bombardements hitlériens et aux restrictions. Comme en France à la même époque, le gouvernement britannique maintient les tickets de rationnement. La nourriture est dure à trouver, tout comme les vêtements et les chaussures.

Heureusement, un milliardaire nord-américain, Markham, fait une cour assidue à Juliet, la comblant de bons repas, de bouquets (non comestibles, mais agréables à recevoir), de sorties au théâtre et au concert. Juliet a beau se méfier des intentions de Markham, qui est éditeur, elle profite sans vergogne des attentions de ce dernier, vêtue d’une nouvelle robe. Elle plonge dans une autre vie, différente de celle de la guerre, mais aussi de celle, plutôt retirée, qu’elle menait avant-guerre. Et de celle qu’elle expérimente lors de vacances studieuses à Guernesey.

C’est alors que, selon la formule consacrée, « le roman mérite son titre ». Titre ô combien intrigant, surtout en français, puisque la traductrice, Aline Azoulay, a choisi de couper la référence à Guernesey et à la fameuse tarte, le titre anglais étant The Guernesey Literary and Potato Peel Pie Society, soit, littéralement (et lourdement, traduction personnelle) : La Société littéraire de Guernesey et de la tarte aux épluchures de pomme de terre. Il est vrai que pour les Français·es cultivé·es, le nom de Guernesey fait référence à Victor Hugo, donc au dix-neuvième siècle et à un écrivain français, et non à ses habitant·es et à leur martyre pendant la Seconde Guerre mondiale, puisqu’elles et ils ont fait partie des populations occupées par les nazis.

Or donc, Juliet reçoit un beau matin la lettre d’un certain Dawsey, cultivateur, qui a acheté d’occasion un livre de Charles Lamb ayant autrefois appartenu à Juliet. Ou, de l’utilité de tamponner nommément ses livres… Leur duo par correspondance s’élargit rapidement à d’autres habitant·es de Guernesey : Amelia, Isola, Eben, Adelaide Addison (Miss), Clovis, John, Will, Clara, Micah. Tous et toutes lui parlent de la fondation du Cercle, de leur existence juste avant l’occupation allemande, pendant, et depuis la libération. Et d’Elizabeth, inventrice du Cercle et déportée on ne sait où.

Finalement, Juliet se rend sur place. Elle est en panne d’inspiration pour son prochain livre, en attendant d’écrire trois articles pour le Times. Elle est dévorée de curiosité par rapport à ses nouveaux et nouvelles ami·es. Elle est impatiente de connaître Elizabeth à son retour du camp de concentration. Elle est désireuse d’échapper à Markham, de plus en plus insistant sur leur futur mariage, dont il ne doute pas, malgré ses refus explicitement répétés.

Juliet s’installe donc à Guernesey, dans le cottage d’Elizabeth, tout en prenant soin de Kit, la fille d’Elizabeth et de Christian, un chirurgien nazi mort noyé. Christian, d’après Dawsey, n’était pas un fanatique, mais un médecin qui ne se préoccupait pas de politique, d’où son histoire d’amour avec Elizabeth. Elle raconte toutes ses découvertes et son quotidien à Sidney et Sophie. Tout comme Isola, qui se prend d’affection pour Sidney, venu rendre visite à Juliet et qui rend compte dudit séjour à sa sœur Sophie. Isola écrit donc à Sidney.

Et oui, bien sûr, Juliet finit par s’installer définitivement à Guernesey. Elle demande Dawsey en mariage, adopte légalement Kit, et devient propriétaire du cottage d’Elizabeth. Car celle-ci a laissé sa vie à Ravensbrück, victime de son bon cœur. Elizabeth n’a pas supporté une énième vexation d’une énième kapo à l’encontre d’une déportée. Elizabeth a donc été abattue. C’est Remy, une déportée française, qui raconte le tout par écrit au Cercle, avant de le leur dire en face-à-face, quand elle a suffisamment récupérée, au moins physiquement, des horreurs du camp. Elizabeth devient alors le personnage du futur livre de Juliet, figure sacrificielle de la guerre et de la déportation.

À un voyage positif, celui de Juliet vers l’accomplissement de son destin de femme et d’écrivaine, s’oppose le voyage négatif d’Elizabeth vers sa mort ignominieuse.

Tourner spatialement le dos à son passé, pourquoi pas, mais comment et dans quelles conditions ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Partir, revenir, pourquoi ? (16) Ne pas revenir. Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24969