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D’où viennent-ils ? Victor Hugo Simone de Beauvoir VADMC .001

D’où viennent-ils ? Victor Hugo, Simone de Beauvoir

On connaît leur point d’arrivée. Victor Hugo : l’écrivain républicain, l’opposant à Napoléon III, l’exilé de Guernesey, l’auteur des Misérables. Simone de Beauvoir : l’intellectuelle de gauche, féministe, anticolonialiste, autrice du Deuxième Sexe. À force de les regarder depuis le terme de leur parcours, on oublierait presque qu’ils n’y sont pas nés.

Hugo ne naît pas Hugo. Beauvoir n’est pas née Beauvoir.

Victor Hugo naît en 1802 dans une famille dont les appartenances politiques et sociales sont plus complexes que ne le laisse supposer l’image du grand homme républicain. Son père, Léopold Hugo, fait carrière dans l’armée de la Révolution puis de l’Empire ; sa mère, Sophie Trébuchet, issue de la bourgeoisie nantaise, est royaliste. Le jeune Hugo est lui-même catholique et monarchiste. Sa trajectoire politique le conduit progressivement vers le libéralisme, puis vers la République et l’opposition résolue au Second Empire. L’exil transforme définitivement en grande figure politique celui qui écrivait encore dans sa jeunesse en faveur de la monarchie.

Simone de Beauvoir naît un siècle plus tard, en 1908, dans un autre monde, mais elle aussi dans un milieu dont elle s’éloignera profondément. Sa famille appartient à une bourgeoisie fragilisée économiquement après la Première Guerre mondiale, tout en restant attachée à son prestige social. Son père est conservateur et nationaliste ; sa mère profondément catholique. Beauvoir est élevée au Cours Désir, établissement catholique pour jeunes filles, et grandit dans la perspective d’une existence féminine conforme aux normes de son milieu : religion, mariage, famille.

Elle s’en écarte peu à peu. La perte de la foi constitue une rupture fondamentale ; les études lui permettent ensuite de construire une autonomie intellectuelle et matérielle. Celle qui avait été élevée dans un univers bourgeois, catholique et conservateur devient une femme indépendante, une écrivaine, une philosophe engagée, puis l’une des grandes figures du féminisme du XXᵉ siècle.

Chez Hugo comme chez Beauvoir, la trajectoire n’est donc pas celle d’une fidélité au monde reçu, mais celle d’un déplacement. Cela ne signifie pas que leurs parcours soient identiques, ni qu’ils conduisent aux mêmes positions. Un siècle les sépare, leurs conditions sociales diffèrent, et surtout leur rapport à l’émancipation des femmes n’est évidemment pas comparable.

C’est Beauvoir elle-même qui nous invite à mesurer cette différence. Dans le premier tome du Deuxième Sexe, retraçant l’histoire de la condition féminine au XIXᵉ siècle, elle évoque Victor Hugo à propos de « l’idée de la femme associée, de la femme régénératrice ». Mais elle souligne aussitôt l’ambiguïté d’une telle valorisation : ces doctrines peuvent desservir la cause des femmes lorsqu’au lieu de reconnaître leur commune humanité avec les hommes, elles les définissent par des qualités supposément propres : « l’intuition, le sentiment et non la raison ».

Voilà un Hugo progressiste, certes, mais dont le progressisme conserve les limites de son siècle. Exalter la femme n’est pas l’émanciper. Lui attribuer une mission particulière, une sensibilité supérieure ou une fonction régénératrice peut même devenir une autre manière de lui assigner une place.

Le second tome du Deuxième Sexe apporte un contrepoint plus intime encore. Beauvoir y parle d’Adèle Hugo, mais surtout de Juliette Drouet. Celle-ci devient sous sa plume un exemple de la femme amoureuse dont l’existence finit par se subordonner à celle de l’homme aimé. Beauvoir rappelle qu’Hugo, après lui avoir fait rompre avec son protecteur, l’avait installée dans un petit appartement et lui avait interdit pendant douze ans de sortir seule. Juliette attend Hugo, organise son existence autour de lui et lui écrit des milliers de lettres. Plus tôt, Beauvoir décrit encore cette femme heureuse de se rendre utile à l’homme qu’elle aime, lui préparant ses repas, entretenant ses vêtements, construisant pour lui un foyer.

Le rapprochement devient alors particulièrement intéressant. Nous pouvons regarder Hugo et Beauvoir comme deux êtres qui se sont éloignés des valeurs reçues dans leur enfance ; mais Beauvoir, lisant Hugo un siècle après lui, mesure également la distance qu’il n’a pas entièrement parcourue.

Hugo quitte le royalisme pour la République, combat la misère sociale et s’oppose à la peine de mort. Beauvoir quitte le catholicisme et la morale bourgeoise de son enfance pour interroger plus radicalement les conditions dans lesquelles certains êtres humains sont empêchés de devenir des sujets autonomes.

Leurs évolutions disent aussi quelque chose de plus général : une personne n’est pas réductible au milieu dont elle vient. Une éducation, une famille, une classe sociale, une époque façonnent profondément un individu ; elles ne déterminent pourtant pas définitivement ce qu’il choisira de devenir.

Le vieil Hugo républicain n’était pas contenu tout entier dans l’enfant royaliste. La Beauvoir âgée sous son turban n’était pas contenue tout entière dans la petite fille du Cours Désir. Ni Hugo n’est né Hugo, ni Beauvoir n’est née Beauvoir. Tous deux ont dû parcourir la distance qui séparait le monde dont ils venaient du monde qu’ils choisiraient.

Et Beauvoir, finalement, nous permet encore de regarder Hugo autrement : non comme un homme arrivé une fois pour toutes au terme du progrès, mais comme un homme en chemin, qui a parcouru une distance immense, et dont un autre siècle pouvait néanmoins apercevoir les limites.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « D’où viennent-ils ? Victor Hugo, Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35107

La marque de la trahison Monte-Cristo Lagardère VADMC

La marque de la trahison : Monte-Cristo, Lagardère

Ce qu’il y a d’agréable dans les romans d’aventures, c’est que les méchants sont punis – encore que l’on puisse s’interroger sur la volonté des héros de se substituer à la justice et de se venger de ceux qui leur ont fait du mal. Cette interrogation parcourt Le Comte de Monte-Cristo (Alexandre Dumas, 1846), mais non Le Bossu (Paul Féval, 1857). Ces deux ouvrages se ressemblent cependant par l’inscription de la trahison dans le corps du félon, à la main.

Chez Dumas, ce ne sont pas les méchants qui manquent et qui se liguent contre Edmond Dantès, le jeune marin à qui tout sourit : Caderousse l’envieux, Danglars le voleur, Villefort l’ambitieux, Fernand le jaloux. Edmond Dantès, après avoir été injustement emprisonné au Château d’If pendant quatorze années, provoque la chute de ceux qui l’ont fait jeter au cachot, sous le masque du comte de Monte-Cristo.

Caderousse, voleur devenu assassin, est lui-même assassiné par un compagnon de bagne, Benedetto, qui n’est autre que le fils adultérin de Villefort, procureur du roi Charles X, et de Madame Danglars, lors de son premier mariage. Villefort juge sévèrement Benedetto, qui révèle à son procès sa si noble origine. Villefort, atterré par le scandale, d’autant plus fort qu’il avait tenté de tuer son bébé à peine né, court chez lui, tentant de sauver sa seconde femme, une empoisonneuse, qu’il a démasquée, et contrainte au suicide avant de partir juger Benedetto. Il arrive trop tard, son épouse lui a obéi, entraînant dans la mort leur jeune fils. Monte-Cristo machine ensuite la ruine du banquier Danglars, dont l’épouse se console avec un jeune journaliste, et dont la fille s’enfuit avec sa compagne, qui n’est autre que sa maîtresse de musique.

Fernand, quant à lui, doit faire face à la Chambre des pairs à son passé d’officier ayant trahi la confiance d’Ali Pacha de Janina, luttant en Grèce contre la domination ottomane. Fernand assassine Ali Pacha, puis il vend sa femme et sa fille Haydée comme esclaves. Monte-Cristo commence par monter une campagne de presse contre Fernand, provoquant une enquête et une demande de justification de la part des pairs de France. Fernand se défend avec brio, jusqu’au moment où Haydée, recueillie par Monte-Cristo, apparaît, apporte les documents prouvant la félonie de Fernand, et en témoignant :

– Si je le reconnais ! s’écria Haydée. Oh ! ma mère ! tu m’as dit : « (…) Regarde bien cet homme, c’est lui qui t’a faite esclave, c’est lui qui a levé au bout d’une pique la tête de ton père, c’est lui qui nous a vendues, c’est lui qui nous a livrées ! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large cicatrice ; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d’or du marchand El-Kobbir ! » (…)

Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait une parcelle de son énergie ; aux derniers mots, il cacha vivement et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne désespoir.

La chair se souvient et manifeste au grand jour la traîtrise, ordinairement cachée par des paroles et un aspect sévères, donc respectables. L’ancien soldat des armées bonapartistes retrouve en cet instant le geste familier à Napoléon 1er, lui qui est passé du côté royaliste sans sourciller, par arrivisme.

La souffrance d’Haydée est tellement forte qu’elle fait éclater sa réserve et son impassibilité habituelles, dans cette scène très théâtrale, avec la Chambre comme décor. Haydée, héroïne tragique, s’adresse par-delà la rampe (la première rangée de pairs) au félon, immergé parmi les spectateurs (les autres pairs et, en hauteur, les journalistes et les curieuses et curieux qui assistent aux débats), dans une mise en scène finalement très moderne. Une fois sa vengeance accomplie, Monte-Cristo part de France avec Haydée, pour l’Orient, en bateau. Le dernier souvenir de France qu’il emporte est… le château d’If, amère conclusion d’un roman foisonnant.

Onze années après la parution du roman de Dumas, Paul Féval met en scène un « bourreau des cœurs », le chevalier Henri de Lagardère, qui, en cette soirée d’automne 1699, se rend dans le sud-ouest, aux abords de la ville de Caylus, afin d’apercevoir la belle Aurore de Caylus, dont il est épris, sans réciprocité. Aurore est une jeune fille jalousement gardée par son père, et fiancée contre son gré à Philippe de Gonzague. Lagardère a également un motif d’honneur : il a rendez-vous avec le beau Philippe de Nevers, qui lui doit une revanche, après lui avoir appris, à Paris, sa botte secrète. Lagardère pense ainsi faire d’une pierre deux coups : se battre avec Philippe dans les douves du château de Caylus, puis forcer la fenêtre ou la porte du château pour se rendre maître d’Aurore.

Il renonce à ses deux entreprises, après avoir surpris un complot visant à assassiner Nevers, époux secret d’Aurore, et père de leur fillette de deux ans, qui est également visée. Si nous, lecteurs et lectrices, savons que c’est Gonzague qui est derrière cette seconde tentative d’assasinat (après une tentative d’empoisonnement) de son cousin Nevers, plus jeune, plus beau, plus riche et aimé d’Aurore, Lagardère et Nevers l’ignorent, attribuant l’embuscade au père d’Aurore, surnommé « Caylus-Verrou ». Gonzague, agacé de la résistance des deux jeunes gens, et ne parvenant pas à atteindre la fillette, posée sur un talus pendant l’algarade, tue Nevers dans le dos, avant d’être pourchassé par Lagardère :

L’épée de Lagardère, coupant entre Peyrolles et Gonzague, fit à la main du maître une large entaille.

– Tu es marqué ! s’écria-t-il en faisant retraite.

(…) – Oui, s’écria-t-il, voici la fille de Nevers ! Viens donc la chercher derrière mon épée, assassin ! toi qui as commandé le meurtre, toi qui l’as achevé lâchement par-derrière ! Qui que tu sois, ta main gardera ma marque. Je te reconnaîtrai. Et, quand il sera temps, si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi !

Le chevalier défend son nouvel et défunt ami, ainsi que la fille de celui-ci, tout en prononçant une sentence destinée à passer dans l’inconscient collectif, grâce au succès du roman, puis des adaptations cinématographiques : « Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi ! » Il lui faudra deux décennies pour y parvenir, mais il tient parole. Il élève la fillette, découvre qui se cache derrière le masque de l’assassin de Nevers, s’introduit chez Gonzague sous l’apparence d’un bossu, fomente sa ruine, financière et sociale.

Le sinistre Gonzague, publiquement démasqué, va mourir au pied de la statue funéraire de Nevers, le front percé de la botte de Nevers. Et Lagardère, en bon père non biologique mais quand même socialement incestueux, épouse Aurore de Nevers, fille d’Aurore de Caylus et de Philippe de Nevers. Le tout à des époques (celle du roman et celle de la publication du roman) où la psychanalyse n’existait pas encore, ce qui rend l’imagination de Féval encore plus intéressante à analyser.

Alors, faut-il marquer le félon ? Le dénoncer à la justice humaine, oui, plutôt.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « La marque de la trahison : Monte-Cristo, Lagardère », Voyages autour de mon cerveau, juin 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/16563