Archives par étiquette : Scriassine

Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Gêne première, accord parfait L'Entrave, Les Mandarins VADMC

Gêne première, accord parfait : L’Entrave, Les Mandarins

La représentation de l’amour romantique auquel les Occidentales et les Occidentaux sont habitués, au moins depuis la première représentation de Roméo et Juliette (Romeo and Juliette, William Shakespeare, vers 1597), suppose un coup de foudre mutuel et une attraction physique immédiate. Cependant, un certain nombre d’auteurs et d’autrices ont souhaité et souhaitent toujours décrire des sentiments amoureux qui vont moins de soi, sans pour autant tomber dans la négation du consentement de l’un ou l’autre de leurs personnages. Ni en forçant une histoire d’amour qui ferait suite à une détestation première, comme dans des trop nombreuses « comédies romantiques », qui justifient ainsi la violence masculine.

C’est ainsi que les écrivaines Colette, dans L’Entrave (1913), suite de sa Vagabonde (1910), et Simone de Beauvoir, dans la seconde partie des Mandarins (1954, Prix Goncourt), mettent en scène deux couples hétérosexuels qui se cherchent, se tournent autour, puis se trouvent. À la gêne première succède l’accord parfait.

Les deux héroïnes, Renée Nérée et Anne Dubreuilh, avoisinent la quarantaine, tout comme leurs futurs compagnons, Jean (sans nom de famille), et Lewis Brogan. Renée, ex-bourgeoise mariée à un peintre mondain et ex-écrivaine devenue artiste de music-hall, a hérité de son ex-belle-sœur Margot, ce qui lui permet de devenir une petite-bourgeoise rentière, qui voyage en France autant qu’elle le peut, en traînant son ennui existentiel. Anne, mariée à l’écrivain et journaliste de vingt ans son aîné Robert Dubreuilh, avec lequel elle n’a plus de rapports sexuels, psychanalyste à Paris, est invitée à une tournée de conférences aux États-Unis dans l’après-Seconde Guerre mondiale.

Renée et Anne sont insérées dans leur époque et ne revendiquent aucune égalité avec les hommes. Libres de leurs mouvements et de leur sexualité, elles n’en suivent pas moins les codes de la séduction hétéronormée, en laissant les hommes faire le premier pas en public, soit : leur prendre la main à travers la table du restaurant d’un hôtel niçois (Jean)1, ou les embrasser à l’aéroport de Chicago (Lewis)2. La gêne de Renée et d’Anne est identique, mais pas pour les mêmes raisons. Jean est en couple avec la jeune May, ils habitent tous deux le même hôtel niçois que Renée. Si Jean a ce geste de possessivité désirante envers Renée, c’est à cause du stratagème de leur ami commun Jean Masseau, qui a écrit un faux billet, où May rompait soi-disant avec son Jean. Libéré, Jean exprime immédiatement son désir envers Renée, en lui saisissant la main. Par conséquent, Renée fuit l’hôtel et Nice, quand Masseau a avoué son forfait3, n’ayant aucun goût pour l’ambiguïté ni les triangles amoureux4.

Jean et Masseau la rattrapent en Suisse, quatre jours plus tard, où elle a élu domicile dans un hôtel genevois. Renée, sur invitation de Masseau, se rend à Ouchy retrouver Jean, sans savoir si Jean est avec May ou non5. Rencontre à trois (Jean, Masseau, elle), qui aboutit à un baiser de Jean dans son cou, par derrière, au terme d’une journée « gâtée par un malaise de ratage, de maldonne, de faux départs6 ». Renée est consciente de n’être plus maîtresse de son destin, mais cela l’arrange.

Anne, quant à elle, est raidie dans son souci des convenances, qui masque sans doute sa peur de retrouver l’écrivain nord-américain Lewis à l’aéroport de Chicago, après une première rencontre et un premier baiser manqués, déjà en public7, et, entre-temps, une aventure avortée avec un autre Nord-Américain, marié, Philip Davies8. Sans oublier sa nuit parisienne avec l’écrivain russe Scriassine, nuit affreuse où Anne s’est forcée à simuler le plaisir et où l’écrivain l’a obligée à lui faire une fellation, ce qu’elle s’est bien jurée de ne pas recommencer9.

À Chicago, Anne s’essaie au cynisme, mais sans conviction :

« Que d’histoires pour ne pas arriver à se faire baiser ! » (…) être plus ou moins ridicule, mériter mon approbation ou mon blâme, ça n’avait plus aucune importance ; ce n’était pas de moi à moi que cette histoire se déroulait : je m’étais mise pieds et poings liés à la merci d’un autre. Quelle folie ! Je ne comprenais même plus ce que j’étais venue chercher ici ; certainement il fallait avoir perdu l’esprit pour m’imaginer qu’un homme qui ne m’étais rien pourrait quelque chose pour moi10.

Anne se cherche, cherche à sortir du marasme de cinq ans d’occupation nazie, de la perte d’êtres aimés, dont ses ami·es juif·ves Diego et Rosa, assassinés dans les camps, de son travail qui la confronte à des douleurs immenses, dont celles d’enfants dont les parents ne reviendront pas de la nuit et du brouillard11, de son couple qui bat de l’aile, des soucis que sa fille, la jeune adulte Nadine, durement marquée par la mort de Diego, son compagnon, lui donne. Car, comment aimer, comment être heureuse après la guerre ?

Pour Renée, la dialectique amoureuse se conjugue également au passé, son passé de femme mariée à un homme volage qui lui demandait de s’occuper de sa maîtresse numéro un, pendant qu’il recevait sa maîtresse numéro deux (ou trois ou quatre) au domicile conjugal12. L’amour et le désir du bourgeois Maxime Dufferein-Chautel ne l’a pas guérie des plaies de son passé, d’autant qu’il a tenté de la violer pour la rendre enceinte, afin de l’empêcher de partir en tournée13. Renée a préféré rester Vagabonde plutôt que de se livrer au sentiment amoureux, donc de souffrir encore, sans oublier de redevenir « (…) une sorte de nurse pour adulte (…) Intendante, garde-malade, bonne d’enfant, – assez, assez, assez14 ! » Renée réclame la libération de la charge mentale à tout jamais, certes, mais uniquement pour elle-même.

Il faut donc plus qu’une seule rencontre, qu’un ou deux brefs contacts pour entamer une histoire d’amour. Il faut… un huis-clos, puis un second, après les espaces urbains d’Ouchy et de Chicago, pour que le rapprochement physique fonctionne de manière heureuse. Renée revient à Paris avec Jean en train, s’amusant des manières galantes de celui qui l’a embrassée de manière détournée la veille : « – N’ayez pas l’air si aimable avec moi, voyons ! On va penser que nous avons fait connaissance tout à l’heure dans le couloir15 ! » Renée met ainsi à distance l’empressement de Jean, tout en apaisant le jeu amoureux.

Anne est à bout de forces et prête à regagner sa chambre d’hôtel glaciale parce que solitaire, quand un taxi l’entraîne sur la bouche de Lewis :

(…) dé, il me serrait contre lui, un carcan de chair emprisonnait mes lèvres, une langue fouillait ma bouche et mon corps se levait d’entre les morts. J’entrai dans le bar en titubant comme dut tituber Lazare ressuscité (…) Brogan plaisantait (…) et ses yeux brillaient ; j’aurais voulu partager sa gaieté, mais j’étais encombrée par mon corps tout neuf, il était trop volumineux, trop brûlant16.

L’échange est passionné et réciproque, Anne n’est plus la « bouche (…) pleine de ciment » ni de la « région sans lumière et sans nuit où je n’étais ni corps ni chair17. », de sa nuit violente avec Scriassine18.

Les autrices enchaînent avec une longue scène de sexe, ce qui est plus que rare chez Beauvoir, et pas si courant chez Colette, une fois dégagée de l’emprise Willy.

Colette invente, ou reprend, un cliché à longue destinée, livresque et cinématographique, celui de la scène d’amour sur le tapis, face à la cheminée qui flamboie, puis meurt doucement :

Il n’y a plus qu’une seule flamme haletante (…). Elle se couche sur le braiser rose et noir, et on croit qu’elle ne se relèvera plus, puis elle s’échappe encore une fois et bat de l’aile… (…) il a commencé de m’envahir, de grimper autour de moi en paralysant mes deux bras. Il se fait lourd exprès, il se fait collant comme une mauvaise plante tenace. Je n’ai pu me lever, ni même décroiser mes jambes, je lutte en conscience, à demi renversée (…). Puis il se penche et m’embrasse sur la bouche, délicatement. Cela est si doux, après ces deux minutes de lutte, que je me l’accorde comme un repos, et je laisse aller ma tête sur le tapis. Que c’est doux, cette bouche nue (…)… Je voudrais rester ainsi terrassée, le cour battant dans la gorge, tandis que le brasier rose chauffe ma joue (…) c’est moi, couchée et les reins sur le tapis, qui donne à Jean le coussin bondissant de mon corps un peu meurtri (…) c’est moi la plus heureuse…19

L’écrivaine joue savamment entre montée du désir, redoublée par le feu, et escalade, consentie, de Renée par Jean. La fièvre sensuelle aboutit à une entente physique parfaite et à un contentement psychique absolu pour Renée, qui laisse tomber ses barrières morales et ses souvenirs et ses regrets.

Beauvoir est entraînée par ses propres souvenirs, Lewis figurant dans la fiction l’écrivain chicagoan Nelson Algren, et Anne la psychanalyse Simone l’écrivaine :

J’éprouvai alors cette nostalgie que jai prêtée à Anne dans Les Mandarins : j’en avais assez d’être une touriste ; je voulais me promener au bras dun homme qui, provisoirement, serait à moi ; je pensais à mon ami new-yorkais ; mais il ne voulait ni mentir à sa femme, ni lui avouer une aventure : nous renonçâmes. « Je décidai de téléphoner à Algren : « Pouvez-vous venir ici ? » lui demandais-je. Il ne pouvait pas ; mais il souhaitait beaucoup me voir à Chicago. Je lui donnai rendez-vous à l’aérodrome. Notre première journée ressembla à celle que passent, dans Les Mandarins, Anne et Lewis : gêne, impatience, malentendu, fatigue, et enfin l’éblouissement dun accord profond20.

La mémorialiste souligne le poids de sa solitude de voyageuse et son besoin de s’ancrer charnellement dans un espace-temps, celui du restant de sa tournée de conférences états-unienne. Sans oublier que son compagnon Jean-Paul Sartre est à Paris, en compagnie de sa maîtresse en titre, une Nord-Américaine, Dolorès Vanetti21. Sans tomber dans la psychanalyse de comptoir, il est probable que Beauvoir ait souhaité avoir, elle aussi, son aventure américaine.

Anne et Lewis connaissent donc un plaisir à deux et sans faille :

Il était nu, j’étais nue, et je n’éprouvais aucune gêne ; son regard ne pouvait pas me blesser ; il ne me jugeait pas, il ne me préférait rien. Des cheveux aux orteils, ses mains m’apprenaient par cœur. De nouveau je dis :

« J’aime vos mains.

– Vous les aimez ?

– Toute la soirée je me suis demandé si je les sentirais sur mon corps.

– Vous les sentirez toute la nuit », dit-il.

Soudain, il n’était plus ni gauche ni modeste. Son désir me transfigurait. Moi qui depuis si longtemps n’avait plus de goût, plus de forme, je possédais de nouveau des seins, un ventre, un sexe, une chair ; j’étais nourrissante comme le pain, odorante comme la terre. C’était si miraculeux que je n’ai pas pensé à mesurer mon temps ni mon plaisir ; je sais seulement que lorsque nous nous sommes endormis on entendait le faible pépiement de l’aube. (…) J’embrassai ses yeux, ses lèvres, ma bouche descendit le long de sa poitrine ; elle effleura le nombril enfantin, la fourrure animale, le sexe où un cœur battait à petits coups ; son odeur, sa chaleur me saoulaient et j’ai senti que ma vie me quittait, ma vieille vie avec ses soucis, ses fatigues, ses souvenirs usés. Lewis a serré contre lui une femme toute neuve. J’ai gémi, pas seulement de plaisir : de bonheur. Le plaisir, autrefois je l’avais apprécié à son prix ; mais je ne savais pas que ça pouvait être si bouleversant de faire l’amour. Le passé, l’avenir, tout ce qui nous séparait mourait au pied de notre lit : rien ne nous séparait plus. Quelle victoire ! Lewis était tout entier dans mes bras, moi dans les siens, nous ne désirions rien d’autre : nous possédions tout pour toujours22.

Anne, dans un double mouvement, s’oublie tout en ayant une conscience aiguë de chacun de ses gestes et de ceux de Lewis. Comme dans L’Entrave, le plaisir est parfait et les narratrices l’expriment avec soin et un luxe de précisions qui dit leur plaisir à revivre par écrit leurs expériences.

L’influence colettienne et le solide appétit charnel de ses héroïnes est visible chez Beauvoir, ce qui n’est pas nouveau, au vu de l’admiration que la Parisienne portait à la Bourguignonne23.

Colette et Beauvoir poursuivent le fil des histoires d’amour de leur couple principal, à découvrir dans la suite des romans. Comme le font chanter Jacques Demy et Michel Legrand à Catherine Deneuve (doublée par Anne Germain) dans Peau d’âne (Jacques Demy, 1970) :

Amour, amour, je t’aime tant

 

1 Colette, L’Entrave, Paris, J’ai Lu, 1966, p. 64.

2 Simone de Beauvoir, Les Mandarins II, Paris, Gallimard, « Folio », 2000, p. 26.

3 Colette, L’Entrave, op. cit., p. 65.

4 Idem, p. 73.

5 Idem, p. 96-99.

6 Idem, p. 105.

7 Simone de Beauvoir, Les Mandarins II, op. cit., p. 17-18.

8 Idem, p. 19-22.

9 Simone de Beauvoir, Les Mandarins I, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 120-125.

10 Simone de Beauvoir, Les Mandarins II, op. cit., p. 36.

11 Simone de Beauvoir, Les Mandarins I, op. cit., p. 93-95.

12 Colette, La Vagabonde, Paris, Le Livre de Poche, 1967, p. 32-34.

13 Colette, La Vagabonde, op. cit., p. 173. Cf. aussi p. 179-180.

14 Idem, p. 166.

15 Colette, L’Entrave, op. cit., p. 133.

16 Simone de Beauvoir, Les Mandarins II, op. cit., p. 36-37.

17 Simone de Beauvoir, Les Mandarins I, op. cit., p. 121.

18 Idem, p. 122.

19 Colette, L’Entrave, op. cit., p. 142-144.

20 Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 178.

21 Ibid.

22 Simone de Beauvoir, Les Mandarins II, op. cit., p. 39, 55.

23 Cf. Frédéric Maget, Notre Colette, Paris, Flammarion, 2023, p. 18-36. Cf. aussi Tiphaine Martin, Gérard Bonal, « Gérard Bonal Beauvoir, l’attention aux autres », Voyages autour de mon cerveau, mai 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/191 et Tiphaine Martin, Frédéric Maget, « Frédéric Maget – Beauvoir, un concentré d’énergie », Voyages autour de mon cerveau, mai 2020. URL : https://vadmc.hypotheses.org/201

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Gêne première, accord parfait : L’Entrave, Les Mandarins », Voyages autour de mon cerveau, février 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14560