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Les Vaisseaux du cœur VADMC.001

Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur

Oui, Bill (Grover Dale) et Étienne (Georges Chakiris) ont bien raison : « Amis, amants ou maris, les marins sont toujours absents. » (Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort, 1967). Est-ce un bien, est-ce un mal ?

Dans le roman de Benoîte Groult Les Vaisseaux du cœur (1988), George, l’adolescente parisienne venant en Bretagne avec ses parents et sa sœur dans les années 1930, tombe sous le charme rude de Gauvain, adolescent breton, fils de fermiers, qui se destine à la navigation. Elle raconte la concrétisation de leur relation, puis leur histoire au long cours, embrassant la seconde moitié du vingtième siècle et les soubresauts de l’Histoire, entre Bretagne, Paris, États-Unis, Afrique de l’Ouest, Seychelles, Canada, Jamaïque, Bourgogne.

Benoîte Groult analyse ici les mécanismes de classe et de sexe à l’œuvre dans un couple qui n’en est officiellement pas un, un couple hétérosexuel, français, au vingtième siècle. Elle décrit avec précision les mécanismes historico-socio-culturels qui font obstacle à Gauvain-George. Elle analyse également un accord des corps qui n’empêche pas l’impossible quotidien :

Je restais muette car je n’avais à lui offrir en échange que ces choses pas sérieuses sur lesquelles on ne bâtit pas une vie : mon désir insensé pour lui et ma tendresse. (…) Je ne me sentais pas la force d’acclimater Gauvain dans mon milieu, de le mettre à tremper dans mon bouillon de culture. Et je ne voulais pas non plus me transplanter dans le sien sous peine de dépérir. Mais de même qu’il ne percevait pas la cruauté de ma famille et le sort qui eût été le sien si je l’avais épousé, il sous-estimait tout autant la solitude intellectuelle que je ne manquerais pas d’éprouver auprès de lui1.

Les barrières qui séparent les deux amants sont tout autant extérieures (la classe sociale) qu’intérieures (l’éducation à la culture, à l’intellect pour George, son absence pour Gauvain), les deux étant inextricablement liées. L’après-Seconde Guerre mondiale n’est pas tendre pour ce genre d’histoire, les boîtes sociales sont alors fermement verrouillées. Et ce sont toujours les classes possédantes, auxquelles appartient George, qui sont victorieuses et qui ont le pouvoir (social, politique, culturel).

Mais alors, pourquoi tout ce roman basé sur le sexe et, finalement, l’amour ? Et, donc, pourquoi cette attraction au long cours du marin et de l’historienne ? Groult s’interroge sur les mots pour la dire et l’écrire :

Comment émouvoir en disant “coït” ? Co-ire, aller ensemble, certes. Mais que devient le plaisir de deux corps qui vont ensemble précisément2 ?

L’autrice choisit un vocabulaire précis mais pas trop technique, peu aride donc, romanesque mais non dégoulinant, si l’on peut dire, pour décrire le jaillissement sexuel quand George et Gauvain se retrouvent loin de leur quotidien. Groult s’amuse d’ailleurs avec les clichés soi-disant érotiques :

En termes pseudo-poétiques, “tout alimentait notre brasier”, je tendais mes lèvres pulpeuses et il m’étreignait fiévreusement, ainsi qu’écrivent les romanciers qui ont peur de parler de ce qui se passe en dessous de la ceinture, voulant ignorer que le sexe est inextricablement lié au cerveau3 !

L’écrivaine souligne avec humour la gêne de certains de ses confrères à décrire les ébats humains, tout en rappelant que corps et esprit forment un tout, loin de la dichotomie dévalorisante imposée au corps par certain·es religieuses et religieux, au nom d’une béatitude extra-terrestre, et de leur propre gêne et hypocrisie.

L’humour groultien est également présent dans lesdites scènes de sexe, dont celle qui se déroule juste après l’argumentation linguistique pré-citée :

(…) dès qu’on effleure le contact, je m’envole si vite que nous nous accusons mutuellement d’avoir commencé.

“Tu faisais semblant de dormir mais tu bandais dernière mon dos, je l’ai très bien senti, dégoûtant personnage !

– Quelle malhonnête ! C’est toi qui t’es mise à onduler des fesses, juste quand j’allais m’endormir4 !”

Au concours de la mauvaise foi, qui l’emportera ? Personne : « Dans ces interminables joutes, pas de gagnant, ni de vaincue5. » Groult décrit une relation qui, au corps à corps, serait égalitaire, loin du pouvoir d’un potentat mâle sur une faible femelle. Il n’y a pas de victime ni de bourreau, loin, très loin de la société patriarcale occidentale, qui reste stable malgré le nouvel essor des mouvements féministes à partir des années 1970.

Au final, que reste-t-il de leurs amours ? D’abord, il y a les lettres quand ils sont loin l’un de l’autre, c’est-à-dire la plupart du temps :

(…) je tiens à cet échange : les prestiges de l’écriture, de toute écriture pourvue que l’on possède un minimum de technique, agissent, même sur quelqu’un qui croyait encore il y a peu qu’écrire voulait dire “donner des nouvelles”. Je le dévergonde doucement, ne le choquant que juste assez pour l’éveiller à ce type de plaisir, puisque les autres nous sont pour l’instant refusés. (…) S’écrire d’amour est en soi une jouissance, un art raffiné. Chaque lettre, chacun de ses rares coups de téléphone, chaque je t’aime, me semblait une victoire sur les forces de vieillesse et de mort6.

Écrire pour ne pas mourir7, écrire pour être en vie, écrire pour aimer et être aimé·e. Et apprendre à celui qui n’a pas l’aisance scripturale qu’il peut franchir cette barrière sociale et devenir un correspondant tout à fait à l’aise avec les mots, et avec le style amoureux. George se fait la Pygmalionne de Gauvain, sans condescendance ni mépris social, au contraire. Pour que cet amour reste vivant avant d’être mis en récit, quoi de mieux, en cette seconde moitié du vingtième siècle, que de correspondre ?

Ensuite, il reste une histoire à raconter, avec des voyages. Ou, plutôt, un récit de voyage au long cours à écrire, d’abord peau à peau, puis dans un roman :

Il était une fois (…) un marin et une historienne que rien ne prédisposait à se retrouver ensemble, l’un et l’autre habités par un désir si physique qu’ils n’osaient le nommer amour ; l’un et l’autre incrédules devant cette attirance et s’attendant chaque matin à retrouver raison (…).

“George, tu écriras notre histoire, un jour ?” lui demande Gauvain (…).

“ (…) – Mais qu’est-ce que tu veux que j’écrive ? Ils se couchent, ils se lèvent, ils se recouchent, il la baise et rebaise, il la comble, elle lui fait des yeux de merlan frit…

– Normal pour un marin ! (…)

Il faut expliquer comment ça peut arriver, une histoire pareille. Toi, tu saurais faire8.

Un conte peut-il être réel ? Visiblement oui. À l’historienne de trouver les mots pour l’écrire, le coucher sur le papier, pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli. Notons également la mise en abyme de Groult, du roman écrit par George sur son histoire avec Gauvain, histoire se trouvant dans le roman de Groult.

Etre les différentes formes d’écrit au long cours, le voyage s’inscrit, classiquement, d’abord dans des lieux. Voyages de George avec sa famille, quand elle est adolescente, en Bretagne, territoires pittoresques pour ces Parisien·nes, qui ignorent la dureté de la vie paysanne et maritime. Puis, George et Gauvain se retrouvent à Paris, terra incognita pour le Breton. Elle le restera, puisque George refuse d’épouser Gauvain, donc qu’il s’installe avec elle dans la capitale. Plus tard, quand George fait le troisième pas vers Gauvain, en renouant le fil de leur passion, ils écument quelques ex-colonies anglaises et françaises : Canada, Jamaïque, Sénégal, Seychelles. Ils se rendent également aux États-Unis, en Floride, avec une halte au Disneyland local. Sans oublier la ville icaunaise de Vézelay, célèbre pour sa basilique.

George se gausse du colonialisme socio-économique anglo-saxon autant que de la pudibonderie des voyageur·ses français·es rencontré·es. Groult n’insiste pas sur le colonialisme français, voire le valorise par la bouche de George, lorsqu’elle raconte l’histoire française des Seychelles à Gauvain. George est pourtant historienne, et de l’histoire des femmes, donc plutôt de victimes, n’a aucune pensée ni analyse, même furtive, sur le poids de la présence française, tant passée que présente, puisque l’indépendance d’un pays ne signifie pas la fin du poids socio-économique de l’ancienne puissance coloniale, même ostensiblement remplacée par une autre puissance. Les peuples premiers, tant aux USA qu’au Canada qu’aux Seychelles, sont absents, sauf, très rapidement, par deux fois, aux États-Unis, et, très vaguement, aux Seychelles. Et si George note les ravages du colonialisme, c’est dans une ex-colonie anglaise, qui a été colonie française, à savoir, aux Seychelles, lorsqu’elle déplore la disparition à venir de l’ « authenticité » (nous soulignons) d’une danseuse noire, peut-être remplacée par un orchestre « typique »9. Nous sommes dans l’anti-anglo-saxonisme typiquement franco-français plus que dans la dénonciation des aspects quotidiens du colonialisme, toujours bien implanté.

Le récit de voyage devient trace du vécu, souvenir, à côté des objets-souvenirs de voyage, ceux offerts par Gauvain à George :

Le cadeau du jour s’avère le plus atroce de toute la série, qui en comporte pourtant de repoussants. Elle refrène un cri d’épouvante devant le coucher de soleil en nacres avec palmiers de corail teinté et indigènes en jupe de raphia fluorescent, agrémenté d’une ampoule électrique à l’arrière pour faire rougeoyer l’astreinte du jour. (…) Heureusement, Gauvain ne vient jamais chez elle et ne verra pas son tableau rejoindre le musée des horreurs au fond de sa penderie, où gisent déjà la danseuse sculptée dans une noix de coco, son premier présent, le sac à main en chameau doublé de satin rayonne orange ou le coussin marocain brodé à leurs signes du zodiaque, le Verseau et le Bélier10.

Là aussi, l’éducation sociale joue son rôle de juge, obstruant la portée amoureuse du geste de Gauvain. Outre la méconnaissance des codes du goût de la classe sociale de George, qui refuse l’artisanat industriel et les couleurs violentes, ces cadeaux signent le peu de connaissance qu’a Gauvain des goûts et dégoûts de George. Groult ne veut pas du misérabilisme, très en vogue à notre époque, qui voudrait que tous les goûts se valent, tout en se penchant avec maternalisme ou paternalisme sur les classes populaires et leurs habitus. Sous couvert d’absence de jugement, ledit misérabilisme permet de conserver intact l’étanchéité entre les classes sociales, ce que ne fait pas Groult, par cette folle histoire d’amour et de sexe inter-classe.

Groult refuse également de priver son Gauvain de parole et d’intelligence, par exemple quand il offre à George une « très longue chaîne d’or faite d’anneaux épais et réguliers comme ceux d’une chaîne d’ancre. Je sais déjà qu’elle me plaît11. » Gauvain analyse les réactions de George à ses cadeaux :

“(…) comme je n’ai jamais rien compris à tes goûts, j’avais trop peur de me gourer. Et la seule idée de voir la tête que tu fais quand je t’apporte un truc que t’as envie de foutre au panier…

– Ooh ! Ça se voit tant que ça ?

– Tu rigoles ! T’as la bouche qui sourit, si on peut appeler ça sourire, et les yeux méprisants… à vous faire rentrer sous terre. On se sent un moins que rien et le pire c’est qu’on comprend pas pourquoi ! Le sac en cuir, par exemple, la dernière fois, il a pas dû te plaire, je l’ai jamais revu, çui-là12 !”

Hum… nous recommandons la lecture des Vaisseaux du cœur pour voir ce qu’est devenu le fameux sac en cuir…. Groult joue avec les clichés sociaux et historiques à ce sujet, aussi. L’autrice ne veut pas d’un marin sans paroles ni cerveau. Gauvain observe très bien le langage corporel, ici facial, de George, comme marque de sa classe sociale et de son individualité, le tout étant, logiquement, mêlé. Il est conscient du je(u) social que George exprime par son impolitesse voilée, tout en continuant à prendre du plaisir à lui faire des cadeaux. Avec la chaîne marinière, il a touché juste.

Ainsi, il reste le vécu de Gauvain et George au fil des années et des lieux, la construction d’une histoire commune, malgré ou à cause du métier de marin de Gauvain et de celui d’enseignante-chercheuse de George. Et le roman que nous tenons entre nos mains. Le voyage se déroule alors inlassablement, au fil des pages.

Plongeons-nous-y avec amours, délices et grandes orgues, celles de la haute mer existentielle.

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1 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 50-51, 56.

2 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 11.

3 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 220-221.

4 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

5 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

6 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 121, 212.

7 Chanson d’Anne Sylvestre, 1985.

8 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 79, 142-143.

9 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 103-104.

10 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 132.

11 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219.

12 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219-220.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30043

 

Amour, amour (3) Pierrette Bruno, “La main dans la main” VADMC

 Amour, amour (3) : Pierrette Bruno, “La main dans la main”

Le son joyeux de l’introduction de la chanson nous l’indique : « La main dans la main » (Pierrette Bruno, Roland Bailly et Jean Marion, 1963) est une chanson gaie. En effet, l’autrice et interprète Pierrette Bruno ramage l’amour partagé, avec le transistor comme objet de compagnie du couple de la chanson, jusque dans leurs ébats. Il s’agit visiblement (sic) d’une tradition française, puisque l’animateur de radio et de télévision Michel Drucker raconte, dans son autobiographie Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ? (Paris, Robert Laffont, 2007, p. 292), qu’une téléspectatrice lui a écrit pour l’informer que son époux et elle accomplissaient leur devoir conjugal avec d’autant plus d’entrain que son émission était diffusée en même temps.

Notons que cette chanson a été co-écrite par l’interprète féminine, ce qui est rare dans les années 1960. Cette chanson est sans prétention autre que celle de nous faire sourire et nous serrer fort fort contre notre cher et tendre (ou chère et tendre, selon l’orientation sexuelle). Pleine de bonne humeur, la chanson et la chanteuse nous racontent d’abord une balade à deux, « main dans la main », pardon à trois, puisque le transistor est de la partie, le tout dans la nature. Les cigales – Bruno est provençale – ont-elles apprécié ? Le couple danse ensuite « autour du transistor », avec une mise en abyme, puisque la musique qui sort du poste « semble faite pour nous deux ». Puis vient le temps de l’amour, avec les caresses qui « semblent faites pour nous deux ».

Les couplets fonctionnent donc par anaphores, ce qui permet la création d’une atmosphère tendre et joyeuse. Il en est de même pour le refrain (chanté avec un chœur mixte), ce qui est habituel : « Ah que la vie est belle !/Ah, la main dans la main ! » La bonne humeur amoureuse est de mise là aussi. Notons que le transistor, un des objets de la modernité des Trente Glorieuses, occupe une place de choix dans la chanson. Léger donc maniable, il peut effectivement être emporté partout, tout en permettant une écoute à plusieurs.

Alors, on danse ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, amour (3) : Pierrette Bruno, “La main dans la main” », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/27856

Amour, amour (2) : Jean Ferrat, “Je vous aime” VADMC

 Amour, amour (2) : Jean Ferrat, “Je vous aime” 

Qui a dit que l’érotisme ne pouvait pas se mêler aux sentiments ? Le chanteur Jean Ferrat nous en donne un exemple, dans sa chanson « Je vous aime » (Aimer à perdre la raison, 1971), sous forme d’un court récit érotico-sentimental, tout en consentement mutuel.

Ferrat narre la montée du désir masculin, symbolisé par l’ascension de l’escalier. Le personnage féminin est d’abord vu de dos, puis de face. Le regard du chanteur-compositeur-interprète s’attarde sur certaines parties du corps féminin, via les vêtements, par couches : châle, robe. Arrivés en haut des marches, dans l’appartement, elle et lui ne réfrènent plus leur désir :

Pour la lampe déjà éteinte et la première de vos plaintes

La porte à peine refermée

Pour vos dessous qui s’éparpillent comme des grappes de jonquilles

Aux quatre coins du lit semés

Pour vos yeux de vague mourante et ce désir qui s’impatiente

Aux pointes de vos seins levés

Notons que c’est toujours elle qui est l’objet du regard. Le narrateur décrit avec gourmandise les différentes étapes qui conduisent à l’amour : obscurité, vêtements jetés de ci de là, concrétisation. L’auteur personnifie les habits, les dotant d’une vie propre, tout en les comparant à un bouquet de fleurs symboles de renaissance. Puis, le narrateur jouit, visuellement, de sa proie consentante. Il s’agit bien du désir qui respecte celui de l’autre, d’où les paroles sans suite de la femme. L’envie est réciproque. Ensuite, le narrateur décrit le corps aimé : seins, sexe, hanches ondulant. Les effets de l’excitation sexuelle sont visibles chez le personnage féminin, et, par conséquent, ô combien flatteurs pour le personnage masculin. Le refrain faisant appel aux sentiments, « je vous aime », c’est une scène d’amour qui est ici dépeinte.

Un beau blason amoureux.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, amour (2) : Jean Ferrat, “Je vous aime” », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24748

Amour, voyage et sexe chez Simone de Beauvoir romancière VADMC

 Amour, voyage et sexe chez Simone de Beauvoir romancière

L’autrice Simone de Beauvoir n’est pas connue pour ses scènes romanesques érotiques. Sans doute marquée par son éducation catholique bourgeoise sexiste du début du vingtième siècle, elle ne décrit pas les scènes de sexe de ses personnages, sauf en de rares occasions, qui ont régulièrement  des rapports avec l’ailleurs.

Cette retenue ne dépend pas tant de l’époque de la publication de ses romans que d’un choix personnel. Rappelons cependant que son premier roman publié, L’Invitée, l’est en 1943, en pleine Occupation. C’est un moment peu propice aux descriptions d’ébats, au vu de la morale puritaine vichyste, contrairement aux logorrhées antisémites, homophobes, sexistes et racistes, permises, elles.

Les autres romans et recueils de nouvelles de Beauvoir sont édités soit dans les années de la Libération (Le Sang des autres, 1945 ; Tous les hommes sont mortels, 1946), soit dans les années cinquante (Les Mandarins, 1958), soit dans les années soixante (Les Belles Images, 1966 ; La Femme rompue, 1968). Quant aux inédits actuellement publiés, ils ont été également été écrits entre les années trente et soixante : Quand prime le spirituel, édité en 1979, écrit en 1937 ; Malentendu à Moscou, édité en 2013, écrit entre 1966 et 1967 ; Les Inséparables, édité en 2020, écrit en 1956.

Beauvoir utilise volontiers la métaphore « faire l’amour » plutôt que de longues descriptions. Ainsi, dans Tous les hommes sont mortels (Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974, p. 76), dans Les Mandarins (Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 74) et dans Les Belles Images (Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Le Livre de Poche, 1972, p. 61) :

A présent, il mangeait, il buvait, il dormait, il faisait l’amour, il regardait et il écoutait comme un homme. Il y avait seulement par instants une inquiétante petite lueur au fond de ses yeux. (…)

J’apprenais qu’on pouvait vivre sans meubles et sans horaire, se passer de déjeuner, ne pas se coucher de la nuit, dormir l’après-midi, faire l’amour dans les bois aussi bien que dans un lit. Ça m’a paru simple et joyeux de devenir une femme entre ses bras ; quand le plaisir m’effrayait, son sourire me rassurait. (…)

Ils ont fait l’amour, légèrement dîné, bavardé, et refait l’amour. Elle se plaît dans cette chambre ; il y a un lit-divan recouvert d’une fourrure, une table, deux fauteuils (…).

L’immortel Fosca, ancien comte toscan du treizième siècle, est décrit de manière charnelle et érotique par l’actrice parisienne Régine qui l’a recueilli à Paris, au milieu du vingtième siècle. À la même époque, la psychanalyste parisienne Anne analyse sa rencontre avec le journaliste Robert Dubreuilh comme une joyeuse négation, sens tout ouverts, de toute son éducation bourgeoise rigide. Quelques années plus tard, la publicitaire parisienne Laurence trompe son mari avec Lucien, dont elle aime également le cadre de vie, moderne, mais sans ostentation. Notons que Beauvoir décrit ces scènes de manière similaire, en écho les unes des autres.

Les scènes de sexe décrites longuement le sont dans les deux mêmes romans, L’Invitée et Les Mandarins, soit deux fictions où la part autobiographique est prépondérante.

Dans L’Invitée, c’est à travers le personnage de Françoise, jeune femme manquant de confiance en soi, que le contexte viatique est annoncé, sur le mode négatif (Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 180) :

Elle était pour l’éternité une femme qui ne sait pas danser, une femme qui n’a eu qu’un amour dans sa vie, une femme qui n’a pas descendu en canoë les canons du Colorado ni traversé à pied les plateaux du Tibet. Ces trente années, ce n’était pas seulement un passé qu’elle traînait derrière elle, elles s’étaient déposées tout autour d’elle, en elle-même, c’était son présent, son avenir, c’était la substance dont elle était faite. Aucun héroïsme, aucune absurdité n’y pourraient rien changer. Certes, elle avait tout le temps avant sa mort d’apprendre le russe, de lire Dante, de voir Bruges et Constantinople ; elle pouvait encore semer çà et là dans sa vie des incidents imprévus, des talents neufs ; mais ça n’en resterait pas moins jusqu’à la fin cette vie-ci et pas une autre ; et sa vie ne se distinguait pas d’elle-même.

Françoise, à trente ans, considère donc sa vie comme finie et fermée sur elle-même. À ce moment de son existence, la guerre n’est pourtant pas présente. Mais, années 1930 obligent, une femme de trente ans est déjà une femme mûre sinon âgée, donc la sexualité lui serait problématique.

Le monologue intérieur de Françoise effectue un va-et-vient par rapport au voyage, de l’ouverture montagnarde (Colorado, Tibet) vers une possible fermeture urbaine (Bruges et Constantinople), de la négation du voyage (je ne voyagerai plus), à son affirmation (je voyagerai encore).

Il annonce également, quoique sans le savoir, puisque l’Occupation rend tout voyage impossible, les propres voyages de Beauvoir, aux États-Unis en 1947, en Chine (mais pas au Tibet) en 1955, et en Turquie en 1960. Elle a déjà visité Bruges en 1936.

Le fil viatique continue lorsque Françoise, en couple avec Pierre, se trouve seule dans une grange de montagne avec Gerbert, un peu plus jeune qu’elle, et qu’elle désire depuis longtemps (Idem, p. 457) :

Elle était sûre maintenant qu’il cherchait une contenance ; la gorge contractée, elle le regarda fabriquer avec application des ombres de lapin, de chameau, de girafe. Quand il eut épuisé ses dernières ressources, il abaissa les mains.

Les animaux sont exotiques, sauf le premier.

 Comme l’analyse Barbara Klaw dans son article « Le Paris de L’Invitée de Simone de Beauvoir : du réel à l’imaginaire » (Voyages autour de mon cerveau, janvier 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/2565), quand l’espace s’agrandit, la liberté de Françoise aussi :

Loin de la grande ville, elle accepte plus facilement ses sentiments et ce qu’elle veut dans la vie. Sans l’influence des désirs et caprices de Pierre ou de Xavière, elle peut s’écouter et s’exprimer plus facilement.

Françoise est influençable, mais en randonnée elle reprend sa vie en main. Après les jeux de mains (mais pas de vilain) de Gerbert, qui renvoient également à leur travail commun à un spectacle de marionnettes, à Paris, la tension continue de monter (Idem, p. 458-459) :

Un instant ils se toisèrent comme deux ennemis. Françoise fit le vide en elle et les mots franchirent enfin ses lèvres.

– Je riais en me demandant quelle tête vous feriez, vous qui n’aimez pas les complications, si je vous proposais de coucher avec moi.

– Je croyais que vous pensiez que j’avais envie de vous embrasser et que je n’osais pas, dit Gerbert. (…)

Gerbert la dévisageait obstinément, d’un air farouche et incertain.

– J’étais persuadé qu’avant de partir en voyage vous aviez parié avec Labrousse que j’essaierais de vous embrasser.

La main de Françoise retomba.

– Je ne suis pas si fat, dit-elle. Je sais bien que vous me prenez pour un homme.

– Ce n’est pas vrai, dit Gerbert. Son élan s’arrêta net, et de nouveau une ombre méfiante passa sur son visage. J’aurais horreur d’être dans votre vie ce que des Canzetti sont pour Labrousse.

Françoise hésita :

– Vous voulez dire, avoir avec moi une histoire que je prendrais à la légère ?

– Oui, dit Gerbert.

– Mais je ne prends jamais rien à la légère, dit Françoise.

Les rôles habituels genrés sont renversés : c’est Gerbert qui craint d’être une passade, quelqu’un sans importance pour Françoise, à l’instar de ce que fait Pierre avec, par exemple, la jeune Canzetti. Françoise et Pierre les manipuleraient, d’où un possible pari entre Françoise et Pierre, cette fois au détriment de Gerbert. Françoise reprend ensuite son rôle féminin-type, en assurant Gerbert de son sérieux et de son implication dans leur histoire à venir. Pas de sexualité sans amour pour elle.

Le duo amoureux s’accorde pour devenir elle-sujet et lui-objet, puis les rôles s’inversent (Idem, p. 460, 462) :

Quelques instants plus tard, Françoise effleurait avec une précaution étonnée ce jeune corps lisse et dur qui lui avait paru si longtemps intouchable ; elle ne rêvait pas, cette fois ; c’était pour de vrai qu’elle le tenait tout éveillé, serré contre elle. La main de Gerbert caressait son dos, sa nuque, elle se posa sur sa tête et s’y arrêta.

– J’aime bien la forme de votre crâne, murmura Gerbert ; il ajouta d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas : Ça me fait drôle de vous embrasser. (…) Il posa sur sa bouche des lèvres chaudes et elle sentit son corps qui se collait étroitement au sien.

Clap de fin sur cette scène très cinématographique. Et à teneur autobiographique (cf. Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. I., Paris, Gallimard, 1990, p. 62-63), ce qui en renforce aujourd’hui l’intérêt comparatif fiction-vie. C’est une description précise des faits et gestes du couple, loin des listes charnelles précédentes.

Beauvoir franchit un pas supplémentaire dans Les Mandarins, avant de revenir à sa réserve habituelle (cf. ci-dessus la citation des Belles Images). Anne la psychanalyste française connaît l’amour de l’écrivain nord-américain Lewis (Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000, p. 55), tout comme l’écrivaine française Beauvoir a connu une passion avec l’écrivain nord-américain Nelson Algren, dont elle s’est largement inspiré pour Lewis et pour l’histoire Anne-Lewis (Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 363-364). Lewis et Anne devisent :

« – Je croyais qu’on vous attendait à Paris, dit-il.

– Je peux télégraphier à Paris. Est-ce que vous me garderiez encore un peu ?

– Vous garder ? Je vous garderais toute ma vie ! » dit-il.

Il m’avait jeté ces mots avec une telle violence que je chavirai dans ses bras. J’embrassai ses yeux, ses lèvres, ma bouche descendit le long de sa poitrine ; elle effleura le nombril enfantin, la fourrure animale, le sexe où un cœur battait à petits coups ; son odeur, sa chaleur me saoulaient et j’ai senti que ma vie me quittait, ma vieille vie avec ses soucis, ses fatigues, ses souvenirs usés. Lewis a serré contre lui une femme toute neuve. J’ai gémi, pas seulement de plaisir : de bonheur. Le plaisir, autrefois je l’avais apprécié à son prix ; mais je ne savais pas que ça pouvait être si bouleversant de faire l’amour. Le passé, l’avenir, tout ce qui nous séparait mourait au pied de notre lit : rien ne nous séparait plus. Quelle victoire ! Lewis était tout entier dans mes bras, moi dans les siens, nous ne désirions rien d’autre : nous possédions tout pour toujours. Ensemble nous disions : « Quel bonheur ! »

Nous avons déjà parlé de cette scène dans un article précédent, qui fait suite, trois cents pages plus loin, à une scène de sexe manquée avec un autre écrivain, un Russe, Scriassine. Beauvoir montre à travers cette opposition, aussi, les complexités de la Guerre froide. Anne, femme française de gauche non communiste, trouve son bonheur et son plaisir dans les bras d’un écrivain étasunien de gauche non communiste, plutôt que dans ceux d’un écrivain russe non soviétique, donc anti-communiste. Cœur et corps suivent donc les idéaux politiques, tout en voyageant.

Son ami, le journaliste Henri Perron, ne connaît aucune extase sexuelle lors de son voyage en Espagne puis au Portugal avec Nadine Dubreuilh, la fille/jeune femme d’Anne et de Robert (Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., op. cit., p. 141, 144, 158) :

(…) il entendit le cri de Nadine : « Oh ! » C’était un gémissement passionné qu’il avait en vain cherché à lui arracher par ses caresses.

– Oh ! regarde !

Au bord de la route, près d’une maison incendiée, était dressé un éventaire : des oranges, des bananes, du chocolat ; Nadine s’élança, elle saisit deux oranges (…).

Elle fit l’amour avec tant de bonne humeur qu’on aurait cru qu’elle y prenait plaisir. (…)

Elle l’observait, les yeux mi-clos, sa main descendait vers le pantalon de toile.

– Laisse-moi… laisse-toi faire.

Sa main, sa bouche étaient habiles, mais il détestait le triomphe assuré qu’il avait lu dans ses yeux chaque fois qu’il avait cédé.

Nadine, pour l’écrire vite, est devenue frigide après le meurtre de son compagnon Diégo, un jeune juif Espagnol réfugié en France, déporté puis fusillé pendant l’Occupation. Son souvenir l’empêche également de déguster un vrai chocolat chaud en Espagne franquiste (Idem, p. 144. Cf. aussi p. 100) :

Mais son malaise n’était pas venu de son estomac ; elle avait pensé à quelque chose ou à quelqu’un. Il ne lui posa pas de question.

Nadine et Diégo avaient partagé un énorme repas sucré-salé au temps de leur amour (Idem, p. 45). Mais Diégo n’est plus là.

En outre, la richesse nutritionnelle du chocolat dans ce salon de thé bourgeois et  l’air satisfait des clientes du salon de thé, sans doute tout acquises au Caudillo contrastent avec la pauvreté alentour.

Tout les sépare encore : leur âge, Henri étant plus âgé que Nadine ; le lien amical qui lie Henri aux Durbeuilh depuis longtemps ; leur existence au quotidien, Nadine vit chez ses parents, Henri vit chez sa compagne Paule ; leurs expériences différentes de la guerre, Henri ayant été résistant, Nadine non.

Henri constate avec amertume que le monde a changé, qu’il ne peut plus se contenter d’un beau décor :

Pourquoi ne retrouvait-il pas ce goût brûlant et tendre qu’avait eu autrefois sa vie ? Pourtant, il l’avait désiré ce voyage, pendant des jours il n’avait pensé à rien d’autre ; pendant des jours il avait rêvé qu’il se couchait sur le sable, au soleil ; et maintenant il était là, il y avait du soleil, du sable : c’est au-dedans de lui que quelque chose manquait. Il ne savait plus bien ce que voulaient dire les vieux mots : bonheur, plaisir.

Les guerres (d’Espagne, la Seconde Guerre mondiale) et le poids des dictatures (franquistes, salazaristes) pèsent sur l’insouciance passée et la font disparaitre, autant que les rêves de voyages heureux, ce qui a été le cas pour sa créatrice Simone de Beauvoir (cf. notre thèse).

Il n’est pourtant plus heureux avec sa compagne Paule, une cantatrice qui a arrêté sa carrière « pour lui », sans qu’il ne lui ait rien demandé (Idem, p. 39-40) :

Il se mit à caresser l’épaule, les flancs familiers, et il sentit que son sang affluait docilement dans son sexe : tant mieux ; Paule n’aurait pas été d’humeur à se contenter d’un baiser sur la tempe et ça prendrait bien moins de temps de la satisfaire que de s’expliquer. Il embrassa la bouche brûlante qui s’ouvrit sous la sienne selon la routine ordinaire ; mais au bout d’un instant, Paule quitta ses lèvres, et il l’entendit avec gêne murmurer de vieux mots qu’il ne lui disait plus jamais :

« Je suis toujours ta belle grappe de glycine ?

– Toujours.

– Et tu m’aimes ? dit-elle en posant la main sur le sexe gonflé. C’est vrai que tu m’aimes toujours ? »

Il ne se sentait pas le courage de provoquer un drame ; il était résigné à tous les aveux et elle le savait :

« C’est vrai.

– Tu es à moi ?

– Je suis à toi.

– Dis-moi que tu m’aimes, dis-le.

– Je t’aime. »

Elle eut un long râle crédule ; il l’étreignit avec violence, il étouffa sa bouche sous ses lèvres ; sans attendre il entra en elle : pour avoir plus vite fini. En elle il faisait rouge comme dans le studio trop rouge ; elle se mit à gémir et à crier des mots, comme autrefois. Mais autrefois l’amour d’Henri la protégeait ; ses cris, ses plaintes, ses rires, ses morsures étaient des offrandes sacrées ; aujourd’hui il était couché sur une femme égarée qui disait des paroles obscènes et dont les griffes faisaient mal. Il avait horreur d’elle et de lui. La tête renversée, les yeux clos, les dents nues, elle était si totalement donnée, si affreusement perdue qu’il eut envie de la gifler pour la ramener sur terre, de lui dire : C’est toi, c’est moi et nous faisons l’amour, c’est tout. Il lui semblait violer une morte ou une folle et il n’arrivait pas à se délivrer de son plaisir. Quand enfin il se laissa retomber sur Paule, il entendit un gémissement triomphant ; elle murmura :

– Tu es heureux ? 

– Bien sûr. 

– Je suis tellement heureuse ! dit-elle ; elle le regardait avec des yeux illuminés où brillaient des larmes. Il cacha contre son épaule ce visage à l’éclat insoutenable. « Les amandiers seront en fleur », se dit-il en fermant les yeux. Et il y aura des oranges sur les orangers.

Beauvoir étire le temps dans cette longue scène de sexe, pour dire l’ennui d’Henri avant sa fuite en voyage avec Nadine, la fièvre de Paule qui va se transformer en folle dépression, le couple fissuré malgré l’intense proximité physique. L’autrice montre dans ce personnage les dangers d’une dépendance affective doublée d’une absence de travail (Simone de Beauvoir, La Force des choses I, op. cit., p. 362-363), comme elle l’a analysé dans son chapitre « L’amoureuse » de son essai Le Deuxième Sexe (1949). Beauvoir montre également la violence genrée des rapports sexuels et leur pouvoir nauséabond au sein d’un couple qui n’en est déjà plus un.

Les scènes de sexe réussies ont donc plutôt lieu en voyage, mais de préférence lorsqu’il s’agit de personnages féminins qui ressemblent à leur créatrice et à ce qu’elle a vécu. L’ailleurs ne signifie pas réussite existentielle à chaque fois, mais possibilité de sexe réussi, sans tomber dans l’exotisme raciste des écrivains-voyageurs précédant Beauvoir.

Voyageons, aimons, en toute liberté consentie et réciproque.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, voyage et sexe chez Simone de Beauvoir romancière », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/18511

 

Silence masculin en chanson C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar VADMC

Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar

La masculinité hétérosexuelle française traditionnelle du vingtième siècle et du début du vingt-et-unième siècle fait la part belle à la vantardise. Dans le domaine amoureux et sexuel notamment, le corps féminin de leur partenaire est un sujet de commentaires infinis, comme le rappelle sans ménagement le chanteur Bénabar dans « Je suis de celles » (Les Risques du métier, 2003), prenant la parole d’une femme, Nathalie, qui a eu des aventures nombreuses au lycée :

Et gonflé de l’avoir fait

Vous donniez conférence

Une souris qu’on dissèque

Mon corps pour la science

Je nourrissais

Vos blagues de casernes

Que vous pensiez viriles

Petits hommes de cavernes

Face à un de ses anciens petits amis, Nathalie lui renvoie son dégoût et son écœurement. Lui et ses amis sont sans dignité, de vrais petits machos pour lesquels les femmes ne sont que des objets. La comparaison avec la souris, référence aux victimes des expérimentations « scientifiques » spécistes, dont celles en cours de sciences naturelles dans les établissements scolaires, souligne la posture de cible sans défense de Nathalie.

Cette attitude misogyne rappelle celle de la bande de lycéens du Péril jeune, film de Cédric Klapisch (1994), qui bavent sur une de leurs camarades de classe, Christine (Hélène de Fougerolles). Ils prétendent qu’elle est « facile », c’est-à-dire que ce n’est pas une « maman », mais une « putain », selon l’habituelle dichotomie sexiste.

De même, dans la comédie musicale Grease (Randal Kleiser, 1978), la deuxième chanson du film, « Summer Night » est un récit ultra-genré d’amours de vacances. D’un côté, la lycéenne Sandy Olson (Olivia Newton-John) raconte à ses nouvelles amies un été passé main dans la main avec son petit ami. De l’autre, Danny Zuko (John Travolta) rapporte à ses amis un été passé en exploits sexuels,  gestes du bassin et des mains explicites à l’appui : « Well, she got friendly down in the sand (…). Well, she was good, you know what I mean. » (« Eh bien, elle s’est laissée aller amicalement sur le sable (…). Eh bien, elle était bonne, vous voyez ce que je veux dire. » Traduction personnelle). À la hâblerie s’ajoute le mépris pour la jeune fille qu’il a courtisée, renforcé par l’effet de groupe.

Dans cette chanson qui fait partie des féministes de Bénabar, le chanteur insiste également sur, a contrario mais de manière complémentaire, le plaisir masculin éprouvé quand ils ont embrassé Nathalie, mais discrètement, et quand ils sont passés à l’acte. Car, surtout :

D’avoir pour moi

Un seul mot de tendresse

Vous apparaissez

Comme la pire des faiblesses

Vous, les fier-à-bras

Vous parliez en experts

Oubliant qu’dans mes bras

Vous faisiez moins les fiers

(…)

Vous veniez chez moi

Mais dès le lendemain

Vous r’fusiez en public

De me tenir la main

Se vanter auprès des copains oui, sortir en public avec une camarade, non. Ce n’est pas tant la peur de la différence de classe et de situation au sein du lycée comme dans Normal People (Sally Rooney, 2018), que le mépris pour une jeune femme qui a une sexualité.

Bénabar n’oublie pas, hélas, que ce mépris est également partagé par certaines lycéennes :

Et les autres filles

Perfides petites saintes

M’auraient tondu les ch’veux

À une autre époque

Celles qui ont l’habitude

Qu’on les cajole

Ignorent la solitude

Que rien ne console

L’absence de sororité est certes un effet du patriarcat, comme l’a aussi décrit Annie Ernaux dans Mémoire de fille (2016), mais n’empêche pas la responsabilité individuelle, comme pour les garçons. La référence historique aux femmes tondues à la Libération met l’accent sur la férocité des jeunes filles entre elles, ainsi que sur leur absence d’empathie. Manques d’autant plus douloureux que Nathalie a intégré les stéréotypes sexistes plaqués sur son manque d’amour et son envie de sexe : « Et j’aimais les garçons/Peut-être un peu trop ». Malgré le modalisateur, la honte est bien présente. La sexualité féminine est totalement fantasmée par les garçons. Elle est exagérée par les filles (pas d’envies sexuelles et on est dans la norme) comme par les garçons (trop d’envies sexuelles chez une fille en fait une proie).

Heureusement, d’autres chanteurs-compositeurs ont écrit sur une autre forme de masculinité hétérosexuelle, qui prend en compte la discrétion par rapport aux histoires d’amour. Ainsi, Charles Trenet, dans « Giovanni » (1959), imagine un adolescent qui invente une histoire d’amour avec une belle inconnue. Il raconte cette histoire à des « marins naïfs » pendant des années. Jusqu’à ce que, à ses vingt ans, son fantasme prenne corps :

Il voit soudain, dans la clarté,

Une femme aux yeux de ciel éblouis,

Une femme si nue, si belle, tout près de lui,

Qui lui murmure tout bas :

“J’attendais ton bel âge

Pour devenir ta réalité…”

Que s’est-il passé ce jour-là ?

Trenet met au goût du jour le mythe de Pygmalion, si ce n’est que Galatée a sa propre volonté. Ce n’est plus Aphrodite/Vénus qui lui insuffle vie, c’est Galatée qui va au-devant de Giovanni. Bien entendu, l’apparition est exceptionnelle, et déjà dévêtue, les fantasmes masculins n’étant pas originaux. Il n’en reste pas moins que le chanteur, qui s’interroge sur le déroulement de l’entrevue, déçoit notre attente : « Que s’est-il passé, je n’sais pas (…). » Il en est de même pour le public habituel de Giovanni :

“Giovanni, qu’as-tu vu tout à l’heure”,

Demandaient le soir marins et pêcheurs

Mais lui, ne songeant plus à la belle du rivage,

Répond : “Amis, ce jour fut perdu.

Aucun visage d’amour n’est venu.

La plage était déserte, j’n’ai rien vu,

Rien vu…”

Le jeune homme choisit la discrétion, tout en se faisant plaindre. Une bonne combinaison gagnante, et pleine d’humour – celle du personnage et celle du chanteur.

En 1972, dans l’album Mon frère, Maxime Le Forestier chante et joue une « Éducation sentimentale », sur des paroles de Jean-Pierre Kernoa, heureusement à mille lieues de celle à héros machiste écrite par Gustave Flaubert en 1869. Le Forestier chantonne une ballade amoureuse. Au début de la chanson, au premier couplet, il invite son aimée à le suivre dans les collines :

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

Cette fleur sauvage qui fait des ravages dans les cœurs d’enfants

Pour toi, ma princesse, j’en ferai des tresses et dans tes cheveux

Ces serments, ma belle, te rendront cruelle pour tes amoureux

Le narrateur lui offre fleurs et serments mêlés, tout en s’adjoignant la préférence de sa belle. Il n’entre en compétition avec ses autres amoureux qu’indirectement, et dans l’ombre, laissant la manœuvre à sa douce. La chanson mime l’évolution des rapports amoureux, selon l’évolution du soleil :

Demain, à l’aurore, nous irons encore glaner dans les champs

Cueillir des promesses, des fleurs de tendresse et de sentiments

(…)

Dans mes bras, ma brune, éclairée de lune, tu te donneras

C’est au crépuscule, quand la libellule s’endort au marais

Qu’il faudra, voisine, quitter la colline et vite rentrer

(…)

Ce soir, à la brune, nous irons, ma brune cueillir des serments

(…)

La progression amoureuse est tranquille, la sexualité n’intervient qu’après du temps passé ensemble dans une atmosphère d’affection et de rêve, sans besoin de « Doudou d’métal » (Tiphaine Martin, 2022). 

Et le rêve reste présent après l’amour. Et le couple reste ensemble après le retour loin des collines enchantées. Les serments restent également. Le Forestier proposerait-il une nouvelle galanterie post-Mai 68, pendant les années de luttes des mouvements féministes de la deuxième vague du vingtième siècle ? Songeons à ce que la chercheuse Jennifer Tamas analyse dans son manifeste Peut-on encore être galant ? (Seuil, 2024, p. 54) :

Au XVIIe siècle s’est jouée une lutte de pouvoir que les précieuses ont perdue mais qui demeure actuelle : un droit au sexe, l’égalité et la fin des violences, la recherche de rapports fluides et non d’emprise. (…) Au lieu de sexualiser la galanterie, il faut galantiser le sexe pour le rendre plus ludique, plus respectueux et plus joyeux en se fondant sur un régime d’égards et de plaisir que les précieuses établirent.

Le respect est bien ce que le narrateur d’« Éducation sentimentale » prodigue à sa compagne, en plus des sentiments et du sexe :

Ne dis rien, ma brune, pas même à la lune et moi dans mon coin

J’irai solitaire, je saurai me taire, je ne dirai rien (…)

Le silence est double voire triple, mais le chanteur insiste sur la discrétion masculine, puisqu’elle ne va pas de soi. Tout concorde donc à un plaisir partagé, et, peut-être, à la formation d’un couple réussi.

Oui Messieurs, silence sur vos ébats !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Silence masculin en chanson : C. Trenet, M. Le Forestier, Bénabar », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/17917