Archives par étiquette : Sexisme

Miroirs et cerfs empaillés Doc Holliday dans O.K. Corral VADMC.001

Miroirs et cerfs empaillés : Doc Holliday dans O.K. Corral

Dur, dur d’être un homme de l’Ouest américain, dans certains westerns. C’est le cas pour Doc Holliday (Kirk Douglas) et, dans une moindre mesure, pour Wyatt Earp (Burt Lancaster), dans Règlements de comptes à O.K. Corral (John Sturges, Gunfight at the O.K. Corral, 1957). Doc Holliday est un ancien médecin, alcoolique, atteint de la tuberculose. Il s’amuse à planter des couteaux dans les murs et la porte de sa chambre d’hôtel, dans la bourgade où il réside. Il adore faire cela quand sa maîtresse Kate Fisher (Jo Van Fleet) est dans la pièce. Il est vrai que cette dernière est irritante, à vouloir le sortir de son alcoolisme… Le regard du spectateur et de la spectatrice est invité à partager l’agacement de Doc devant Kate, plutôt qu’à reconnaître l’épuisement d’une femme confrontée à l’alcoolisme de l’homme qu’elle aime. Doc Holliday ne plante pas seulement des couteaux dans les portes : il met continuellement sa propre violence en spectacle.

Doc Holliday, lui, outre le lancer de couteaux, se regarde constamment dans les miroirs, construisant ainsi son personnage. Il est interprète du mythe dont il porte le nom, et qui est annoncé dans la chanson-titre par le rappel de la bataille rangée du cimetière Boot Hill, avec le miroir comme complice. Le miroir ne renvoie pas seulement le visage de Doc Holliday, il reflète la légende qu’il s’efforce de construire autour de lui, de même que le film est un des reflets du mythe de l’Ouest et, ici, de la fusillade d’OK Corral, aussi appelée bataille de Boot Hill.

Les nombreuses têtes de cerfs empaillés rappellent que la virilité ne se contente pas de vaincre : elle expose ses victoires. Nous pouvons y voir, là aussi, une mise en abyme du réalisateur par rapport au mythe Doc Holliday-Wyatt Earp et de leur exploit à Boot Hill contre les trois bandits. Sturges met en valeur la virilité triomphante des deux hommes contre les trois malfaiteurs, tout comme les cerfs empaillés mettent en valeur la puissance meurtrière, ô combien masculine, de leurs tueurs. Le miroir renvoie un reflet, le trophée expose une victoire. Entre les deux se construit une certaine idée de la virilité triomphante, à laquelle Doc Holliday tente de se conformer, en prenant la pose et en lançant ses couteaux. Les miroirs, les têtes de cerfs empaillées, les couteaux plantés dans les portes et les revolvers ne sont pas de simples accessoires du western : ils composent un véritable langage matériel de la masculinité.

Le personnage du shérif Wyatt Earp est moins flamboyant que celui de Holliday. Il tente de faire respecter la loi avant de sortir son arme de service. Il préfère la discussion, l’apaisement, au conflit, surtout armé. Il protège les jeunes hommes de leur fascination pour les armes, dont le jeune Billy Clanton (Dennis Hooper). Il apparaît alors moins comme un hérostriomphant de western que comme un éducateur.

Le film interroge alors la manière dont une génération transmet aux plus jeunes un modèle de masculinité fondé sur les armes, l’honneur et le duel. Pourtant, comme dans La Fureur de vivre (Nicohlas Ray, Rebel Without A Cause, 1955), c’est l’homme jeune qui meurt brutalement, non la figure paternelle. Produit dans l’Amérique de l’après-guerre de Corée, le film prend place dans une société où les questions de courage, d’autorité et de violence demeurent particulièrement sensibles. Le détour historique par le western ne serait alors qu’un prétexte pour parler de la société états-unienne moderne, celle qui éduque les adolescents dans la violence, primordiale dans l’ascension vers l’âge adulte, mais sans savoir comment gérer ladite violence.

À cette pédagogie masculine de la violence répond une tout autre éducation : celle des femmes. Dans O.K. Corral, outre la « mauvaise femme » Kate, les très rares personnages féminins sont définis par leur rapports aux hommes : mère, future épouse, sœur. Ainsi, Laura (Rhonda Fleming), femme intelligente, qui tente d’avoir son indépendance financière, est bornée par les interdits sociaux. Elle ne peut pas gagner sa vie en jouant aux carte dans les saloons, puisque, d’après le film, c’est une profession interdite aux femmes. Quant aux adolescentes étasuniennes, dans les fictions et dans la réalité des années 1950, elles sont priées d’attendre le prince charmant à la maison, en rêvant doucement, sans violence aucune, bien sûr, ni sans désir sexuel d’aucune sorte1. La masculinité héroïque ne peut exister qu’en face d’une féminité reléguée.

Pour compléter notre analyse, rappelons les propos de la philosophe et mémorialiste française Simone de Beauvoir au sujet des westerns des années cinquante, dans La Force des choses (1963) :

Cependant, la plupart du temps, les Américains gâchaient maintenant ce genre de films en les chargeant d’un « message » politique, toujours le même. Un des héros, homme, femme ou enfant, par une sorte de névrose, répugnait à la violence ; pendant une heure et demie, parfois deux heures, la méchanceté de ses ennemis échouait à l’y convertir : soudain, à la dernière minute, pour sauver son ami, son fiancé, son père, il tuait. Le spectateur rentrait chez lui convaincu, espérait-on, de la nécessité de la guerre préventive2.

Simone de Beauvoir voit dans certains westerns américains des années 1950 une structure récurrente : un héros répugne d’abord à la violence avant d’y recourir finalement, conduisant le spectateur à considérer celle-ci comme nécessaire. Ce qui semble être le cas dans O.K. Corral, pour les deux héros. Wyatt Earp se résigne à régler le problème du banditisme dans une bagarre singulière. Doc Holliday sort de sa bouteille en toussant pour lui prêter main-forte.

Le chemin de Earp et de Holliday vers Boot Hill est accompagné, soutenu, par la ballade « OK Corral », interprétée par le chanteur Frankie Laine tout au long du film. Contrairement à d’autres westerns, cette chanson est évolutive. Il ne s’agit pas seulement d’un titre-phare, mais d’un récit à la manière des trouvères européens ou du chœur des tragédies grecques antiques. Avant même que le récit ne commence, quelqu’un chante déles exploits des héros. Le western retrouve ainsi une forme très ancienne de narration : le héros devient une légende parce qu’une voix chante son histoire. Frankie Laine n’est pas seulement le chanteur du générique, il est le héraut des héros, leur coryphée.

Entre les miroirs qui renvoient les héros à leur propre légende, les trophées qui célèbrent la victoire, les armes qui circulent de génération en génération et la ballade qui transforme une fusillade en épopée, O.K. Corral montre combien la virilité est affaire de représentation. Mais une société peut-elle durablement se construire sur cette seule mythologie ? 

1 Voir également notre article « Femmes en attente » ainsi que « Fuir les violences conjugales : lène de Troie », consacré à une héroïne hollywoodienne des années 1950 qui, à rebours de nombreuses figures féminines contemporaines, choisit de quitter son foyer et son mari. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13341  et URL : https://vadmc.hypotheses.org/28969

2 Simone de Beauvoir, La Force des choses, Paris, Gallimard, « Folio », p. 65.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Miroirs et cerfs empaillés : Doc Holliday dans OK Corral », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31316

Petit manuel pour répondre aux gens grossiers VADMC

Petit manuel pour répondre aux gens grossiers

Si, vous aussi, la grossièreté de certain·es de vos correspondant·es, par mail, par téléphone, par message, par visioconférence… vous heurtent, voici quelques réponses toutes prêtes, à utiliser lorsque l’on reçoit un message professionnel, écrit ou parlé sur un ton irrespectueux.

« Bonjour Prénom, »

Madame/Monsieur,

Nous ne nous connaissons pas.

Merci de bien vouloir employer le vouvoiement et de m’appeler Madame/Monsieur Nom d’usage, ou, à défaut, Madame/Monsieur.

Nous aurons tout le loisir de décider ensemble d’un registre plus familier si nous faisons un jour connaissance.

« Vous êtes inscrit(e) à notre lettre d’information… »

Je ne me souviens pas avoir demandé à y être inscrite.

Merci de bien vouloir me retirer définitivement de votre liste de diffusion.

Lorsque le désabonnement ne fonctionne pas

Je vous ai déjà demandé à plusieurs reprises de me désinscrire.

Merci de procéder effectivement à cette désinscription, plutôt que de m’expliquer que le problème viendrait de moi.

Lorsque le message est incompréhensible

Je ne comprends pas votre phrase :

« … »

Pourriez-vous la reformuler ?

Lorsque le message ne comporte aucune formule de politesse

Je prends acte de votre choix de ne pas employer de formule d’appel/de formule de salutation/de ponctuation.

Pour ma part, je continuerai à considérer que la courtoisie n’est pas une perte de temps.

Lorsque la signature est écrite entièrement en majuscules

Les majuscules sont utiles pour les acronymes.

Elles ne rendent pas un nom plus important que les autres.

Lorsque les émojis remplacent la politesse dans un contexte professionnel

Un émoji ne remplace ni une formule d’appel, ni une formule de salutation.

Les émojis peuvent accompagner un message, mais uniquement dans un contexte informel.

Ils ne dispensent pas de s’adresser poliment à son interlocutrice ou à son interlocuteur.

Lorsque l’impératif remplace la demande

« Envoyez-moi… »

« Faites… »

« Répondez… »

À moins de donner un ordre à une personne placée sous votre autorité, et encore, il est généralement préférable d’utiliser le conditionnel plutôt que l’impératif :

« Pourriez-vous… »

« Auriez-vous l’amabilité de… »

« Serait-il possible de… »

La langue française offre suffisamment de nuances pour distinguer une demande d’un ordre.

Au téléphone

« Oui ? »

Ou le silence.

Lorsque l’on décroche son téléphone, un simple « Bonjour » permet à son interlocuteur de savoir qu’il a bien appelé la bonne personne et instaure immédiatement un échange courtois.

Quelques secondes suffisent pour commencer une conversation dans de bonnes conditions.

Lorsque le formulaire ne prévoit qu’un destinataire masculin

Je constate que votre formulaire ne permet de s’adresser qu’à un « Monsieur ».

Or les femmes existent également.

Je vous invite à corriger ce point afin que votre communication soit conforme aux principes d’égalité et de respect que l’on est en droit d’attendre d’un organisme/d’une entreprise.

La politesse n’est pas une affaire d’âge, de profession ou de statut social.

Elle consiste simplement à reconnaître l’existence de l’autre.

Un « Madame », un « Monsieur », un « bonjour », un « merci » , un « s”il vous plaît », ou un « cordialement » ne prennent que quelques secondes à écrire. Pourtant, ils disent beaucoup de la considération que l’on porte à son interlocuteur.

À l’heure où l’on parle sans cesse de communication, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que communiquer commence par respecter la personne à qui l’on s’adresse.

Appel à contributions

Cet article n’a pas vocation à être exhaustif.

Les règles de courtoisie évoluent, tout comme les usages du numérique, du téléphone, des courriels et des réseaux sociaux. Il est donc probable que certaines formes de grossièreté ou, au contraire, certaines pratiques particulièrement respectueuses m’aient échappé.

Si vous avez rencontré d’autres situations révélatrices de ces évolutions, n’hésitez pas à les partager dans les commentaires. Les exemples les plus significatifs pourront, avec votre accord, être intégrés à une version enrichie de cet article.

Après tout, les bonnes manières aussi méritent leur recherche collaborative.

Courte bibliographie complémentaire :

Liliane Roudière, Les Gens honnêtes ont-ils un avenir ? – En finir avec les gougnafiers, Paris, First Éditions, 2020.

Madeleine Meteyer, « Technique du livre, regard hostile… comment lutter contre nos insupportables concitoyens qui regardent des vidéos ou passent des appels sans écouteur ? », Le Figaro, 2026. URL : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/regard-pesant-technique-du-livre-ou-de-la-pioche-comment-lutter-contre-ces-malotrus-qui-regardent-des-videos-de-squeezie-sans-ecouteur-20260617

Illustration de couverture réalisée par Tiphaine Martin avec Canva AI, 2026.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Petit manuel pour répondre aux gens grossiers », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31456

Loti VADMC.001

Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte

Article issu de notre introduction, de notre lecture et de notre quatrième de couverture d’un ouvrage réunissant Suleïma et La Mosquée verte, qui aurait dû paraître aux éditions Passage(s), dans notre collection « Vagabondage(s) », en 2016.

Commençons par l’étoffe du livre, la quatrième de couverture :

« “Où se trouve cette mosquée verte ?” se demandent la lectrice et le lecteur. “Et pourquoi donc est-elle verte ? Loti serait-il devenu architecte ?”

“Non pas ! Il livre ses impressions d’un voyage à Brousse.”

“Vous exagérez ! On dit la brousse ! Et depuis quand Loti le marin se prend-t-il pour un Livingstone ?”

“Cher lecteur, chère lectrice, Brousse est une ville turque. Loti la décrit et surtout le quartier de sa mosquée, où il se trouve bien, si bien. Il est aussi allé en Algérie, où il a rencontré successivement une petite fille, Suleïma, puis une tortue. Il a ramené la tortue avec lui, mais n’a pas oublié la fillette, qu’il a revue.

Lisez, cher lecteur, chère lectrice, vous verrez, vous serez vous aussi captivés par cette ville turque et par les aventures de Loti en Algérie. »

Continuons par notre introduction :

Une mosquée verte, une petite Algérienne devenue grande, une tortue : voici les éléments principaux, les héros qui portent les deux récits que vous allez lire. Nous voyageons avec eux dans l’espace et dans le temps, de Brousse (Turquie) à Oran (Algérie), en passant par Rochefort (France), de 1869 à 1894. Nous repartons dans le temps de lenfance de Loti. Bien sûr le marin ne peut sempêcher, aussi, d’évoquer lombre chérie d’Aziyadé, lamante morte sur les rives du Bosphore en 1877.

Suleïma nous plonge même dans l’enfance de l’écrivain, avant de retracer les étapes de son âge mûr, dans un mouvement de va-et-vient assez subtil, dû à la nostalgie qu’éprouve constamment Loti, qu’il soit dans sa maison natale de Rochefort, à Oran, à Alger ou dans le désert. Dans La Mosquée verte, c’est Loti l’amoureux éternel de la belle Azyadé qui se présente à nos yeux, c’est le converti à l’islam, le Français respectueux d’une autre tradition religieuse que la sienne, qui marche dans Brousse, dans le nord-ouest de la Turquie.

Dans Suleïma se dessine également l’image d’un homme à la virilité peu assurée, pas autant triomphante que le veut l’époque. Loin des « surmâles » chers à Barbey d’Aurevilly et à Alfred Jarry et de l’agressivité du colon type, Loti dessine les traits d’un homme qui s’interroge sur son pouvoir auprès des femmes et qui se laisse tenter malgré lui par une nouvelle aventure. Le métropolitain transforme sa visite à une prostituée algérienne en ébauche de roman courtois, voire biblique. Le couple Suleïma Loti se mue pour quelques heures en une Ève et un Adam éloignés du « progrès de la civilisation » et retrouve l’innocence et l’intensité amoureuse des premiers âges, moins leur brutalité. Plus tard, Loti tente de porter secours à sa dame lorsque celle-ci se trouve en situation de détresse. Mais la machine judiciaire est implacable et aveugle aux violences subies par les femmes au sein de leur couple. Loti repart d’Algérie le cœur lourd.

La Mosquée verte est plus apaisée, même s’il s’y trouve également un refus farouche de la modernité. Le voyageur nous fait goûter à un refuge où tout est tranquillité, apaisement et beauté. Dans cet espace reculé, les différents ethniques sont abolies grâce au partage d’une sensibilité religieuse identique, celle de l’islam. Loti s’est posé comme croyant mahométan contre le protestantisme de son enfance et contre le catholicisme de la France de son époque, choquant les Charentais par la mosquée qu’il fait construire dans sa maison à Rochefort.

Le voyageur éprouve à l’égard de cet endroit des sentiments mêlés, dont nous trouvons un écho dans Suleïma. Que la vie est triste et fade loin du soleil algérien ! S’il n’y avait pas la tortue, comment ne pas croire que l’on a rêvé ? Et comment s’accommoder d’une existence retirée, rechignée, sans galops dans le désert, sans terrasses de café où goûter la chaleur du mois de mars ? Pourtant… pourtant, qu’il est doux d’être auprès de sa mère et de sa grand-tante Berthe, de remuer de paisibles souvenirs d’enfance, de se souvenir de ses terreurs dans les escaliers noirs, si noirs et peuplés de morts goulus, prêts à mordre dans la tendre chair enfantine. Mais non, tout cela est finalement trop triste, trop vieux surtout. La grand-tante Berthe a quatre-vingt-dix ans, elle ne bouge plus de son fauteuil, et ne s’intéresse qu’à son passé.

Il vaut mieux retourner en Orient, pour se couler avec les Anatoliens le long d’un mur chauffé à blanc, pour regarder le paysage. Ce qui retient d’abord l’attention du marin, ce sont les flèches des mosquées. Elles sont multiples à Brousse, surnommée la « Ville aux cinq cents mosquées » par les Turcs1. Ces mâts religieux frappent la vue, qui dérive ensuite sur les différentes strates du décor. Contrastant avec le blanc des mosquées, le vert des plantes s’étend jusqu’aux montagnes, devenant bleues à leur contact mauve, dans un sublime dégradé chromatique. Et que dire de l’air, si ce n’est qu’il enivre de son parfum de cyprès et de roses. La Perse païenne surgit dans ce mélange propre à faire chavirer n’importe qui, et plus encore un Européen qui regrette de n’être pas né Turc. Le « bocage funéraire » d’une mosquée devient savane africaine, mais savane douce, paisible malgré la tristesse du cimetière qu’elle contient. La verdure se mélange aux tombes, aux chants des oiseaux et à l’eau des fontaines.

Dans le monde agité et bruyant où nous vivons aujourd’hui, comment ne pas savourer cette retraite avec Loti ?

Terminons par notre lecture (analyse de l’œuvre) :

Pierre Loti n’a pas fini de nous fasciner. Mais quel Loti ? Loti l’Oriental ou Loti le Rochefortais ? Loti le marin ou Loti le marcheur ? Loti l’arpenteur ou Loti le contemplatif ? Et surtout, Loti le passéiste ou Loti homme de son temps ?

Les manuels de littérature ont figé dans l’inconscient collectif l’image d’Épinal d’un doux rêveur, perdu dans un Orient de pacotille et dans les brumes charentaises. Julien Viaud, dit Pierre Loti, aurait tracé des aquarelles tout justes bonnes à être lues par des bourgeoises et petites-bourgeoises provinciales, dans cette Belle Époque fière d’elle-même et du bien-fondé de la colonisation. De là, cet auteur régionaliste (autre mot infâme) serait tombé dans le domaine de la littérature enfantine, autre groupe honni de ces critiques sérieux qui font la pluie et le beau temps depuis trop longtemps.

Le vingtième, puis le vingt-et-unième siècles, sûrs de rien et habitués à ne voir que les signes d’un texte et à reléguer aux oubliettes toute histoire qui ne rentre pas dans les cases étroites de leur esprit fermé à la richesse de la littérature, se gaussent fort de récits qui plongent leurs racines dans le vécu de l’auteur-narrateur et qui sont, bien entendu, situés dans un temps et une époque bien précises, quand bien même ce vécu est transformé par la magie du sujet et du style.

Laissons-nous prendre avec bonheur aux filets du conteur, qui nous ramène à nous-mêmes, par le biais de deux histoires en terres lointaines.

Les douceurs orientales

Être oriental, pour Pierre Loti, est bien plus qu’une pose à destination de ses contemporains et de la postérité. Nous nous promenons avec lui dans ce désert algérien printanier, égayé de rares fleurs, nous prenons aussi avec lui des « petites carrioles turques2 ». Il goûte véritablement la manière de vivre extra-européenne. Le principal attrait de Loti réside dans les descriptions de paysages : décrire encore et encore la beauté des villes d’Orient, le glouglou des fontaines, l’air embaumé du parfum des roses, la blancheur des villes, des fleurs entre deux rocs, les « flocons gris3 » des nuages, la lumière sur toute chose, l’espace partout. Espace urbain et grandes étendues sont également louées et appréciées, sauf les lieux familiers.

Loti parle rarement avec les autres, français·e, européen·es ou autochtones, il préfère la méditation silencieuse et solitaire. Les rêveries portent autant sur les voyages déeffectués que sur l’envie de repartir. C’est le « souvenir déchirant de ce Stamboul d’où j’ai apporté toutes ces choses4. », c’est que « la Turquie est le vrai pays de l’égalité, galité devant la contemplation et devant le rêve5. » Ce pays que le marin a élu comme terre où il fait bon vivre et aimer est aussi le lieu où apprécier le silence : « (…) tant de lieux de paix et de rêve (…)6 ». Presque rien ne trouble le songe, le décor est à l’unisson de la recherche de tranquillité du voyageur. Il fait bon rêver à l’Ailleurs, goûter et partager la paix religieuse et le paysage :

Quelle conception haute et sage ils ont de la vie, ces gens-là ! Considérer comme transitoires les choses dici-bas ; espérer en Dieu et prier ; se créer très peu de besoins, très peu dagitations, et jouir le moins brièvement possible de ce qui est dune vraie beauté sur terre : les printemps, les matins limpides et les soirs d’or7.

Il fait chaud, il fait bon, il fait doux. Les oiseaux chantent, les fontaines glougloutent, l’herbe est moelleuse, aucun fantôme ne surgit entre les tombes, pas même l’ombre tendre d’Aziyadé, jamais loin du cœur du baladin. Loti en profite d’ailleurs pour rappeler à son public qu’il est l’auteur de cette œuvre de 1879, célébrée par les critiques et acclamée par un lectorat toujours plus vaste. De l’intét de promener sa plume dans des lieux identiques…

Il apprécie plus que tout la politesse et la courtoisie des Orientaux :

Vraiment, ceux qui nont rencontré les Turcs qu’à Constantinople, ou dans dautres ports déjà déflorés par notre contact, ne les connaissent pas ; cest dans les petites villes moins fréquentées de l’intérieur quil faut venir pour apprécier leur hospitalité ouverte, leur courtoisie parfaite, leur délicatesse et leur scrupuleuse honnêteté8.

Comme en Algérie, l’arrivée et/ou la conquête des Européens ont altéré le naturel bienveillant et accueillant des autochtones, surtout dans les endroits de commerce et de guerre que sont les ports. L’innocent autrefois a disparu :

D’ailleurs, on l’a encore gâtée, cette Algérie, depuis seulement dix ans que je la connais (…) Ici, la couleur est déjà frelatée, et il y a des gens en burnous qui entendent l’argot de barrière ; on réussira bientôt à faire de ce pays quelque chose de banal et de pareil au nôtre (…)9.

Le pittoresque, la couleur locale, l’exotisme en un mot, a été effacé. L’autre doit rester étranger et ne pas ressembler à celui qui le contemple.

Il est vrai que l’écrivain n’évite pas quelques écueils propres à la littérature de voyage de son époque. Cette fin de siècle est fière de son empire et n’a aucune gêne à proclamer qu’elle a une « mission civilisatrice » auprès des « peuples inférieurs ». Les métaphores animalières fleurissent sans complexes sous la plume de nombreux écrivains, dont Gobineau, l’auteur de l’infecte Essai sur l’inégalité des races humaines (paru entre 1853 et 1855), mettant en branle tout un florilège raciste qui perdure jusqu’à nos jours. Loti n’hésite pas à comparer la petite fille Suleïma à un « singe », lorsqu’elle « croque » les morceaux de sucre généreusement offerts par le voyageur à cette fille de vendeur de babouches10. Mais le romancier en reste là, heureusement, et succombe dix ans plus tard au charme d’un sourire « doux et bon11 », loin des artifices dus à sa condition de prostituée, parle avec elle et a une aventure avec elle.

Loti ne se pose pas en défenseur des droits des femmes à ne plus être esclaves sexuelles, mais souligne la dégradation morale où conduit la misère – et peut-être le système colonial. Il se plaît à croire (comme beaucoup de clients de prostituées), que l’ultime baiser que Suleïma lui donne est un baiser d’amour :

Que me voulait-elle, la pauvre petite perdue ?Elle savait bien que je n’avais plus d’argent et que d’ailleurs je ne reviendrais plusLe baiser d’adieu qu’elle vint me donner là, et que je lui rendis avec un peu de mon âme, je ne l’avais pas acheté. D’ailleurs il n’y a pas de louis d’or qui puisse payer un baiser spontané qu’une petite fille charmante de seize ans vous donne. Tous deux, sans le vouloir, nous avions un peu joué Rolla12

La référence au poème de Musset (publié en 1857) idéalise la rencontre entre l’adolescente mineure et le plus si jeune Français. Alfred de Musset, qui décrit les débauches d’un jeune homme, Rolla, qui se suicide auprès de sa très jeune maîtresse Marie car il est ruiné, sert de caution culturelle. Loti n’est pas un simple marin en goguette qui se paye une fille dans chaque port, c’est un homme gracieux et mélancolique, victime de son siècle désenchanté. L’appel à Musset efface aussi la différence ethnique. Ce ne sont plus seulement une colonisée et un colon qui passent plusieurs heures sexuelles ensemble, avec la prostitution qui renforce la prise de pouvoir du mâle européen vis-à-vis de la jeune femme algérienne, c’est aussi et surtout pour l’auteur une histoire d’amour ébauchée et abandonnée, comme il a déjà dû, par le passé, abandonner une autre belle éplorée, sur d’autres rives lointaines…

Dans cet épisode sexuel somme toute banal pour n’importe quel touriste d’hier et d’aujourd’hui, l’écrivain est aussi bien de son époque. L’essayiste Simone de Beauvoir analyse avec son acuité habituelle le rapport des écrivains qui voyagent avec les colonies et les terres étrangères en général, par le biais des femmes :

(…) les baisers dune bouche exotique livreront à l’amant un pays avec sa flore, sa faune, ses traditions, sa culture. La femme nen résume pas les institutions politiques ni les richesses économiques ; mais elle en incarne à la fois la pulpe charnelle et le mana mystique. De Graziella de Lamartine aux romans de Loti et aux nouvelles de Morand, cest à travers les femmes quon voit l’étranger tenter de s’approprier l’âme dune région13.

Nous retrouvons l’assimilation antique entre LA Femme et la Terre. La femme colonisée prostituée devient la preuve de la défaite d’un peuple et de la victoire d’un autre. Le colon n’a pas en face de lui un être indépendant quoique assujetti par la défaite des siens -, mais un être doublement humilié et humble. Et plus tard, l’histoire amoureuse de Loti et de Suleïma se diluera dans un drame juridique à la Simenon. Autre scène de couleur locale que nous devons interroger, celui d’un mariage entre colons :

(…) une noce de colons qui passait, avec une belle mariée en blanc et un violon en tête. Tout cela nous avait même paru un bizarre assemblage de choses : un village d’Algérie, une soirée d’hiver très froide, et une pauvre noce campagnarde défilant gaiement en musique, au crépuscule, devant des Bédouins et des chameaux14.

L’écrivain assemble les différents éléments du décor comme un artiste cubiste qui aurait lu Maupassant. Cependant, il ne fait aucun commentaire, sauf pour indiquer sa surprise de voir une scène typiquement française dans un cadre étranger. Est-ce pour indiquer que les colons sont parfois aussi pauvres que les colonisé·e? Ou que les us et coutumes françaises perdurent et ne s’altèrent pas au contact des Algérien·ne? Au vu du manque de racisme revendiqué chez Loti, nous trancherons par le souci de croquer une scène inhabituelle.

Quitter son pays natal est s’arracher à la vieillesse des siens, redonner un coup vif de pinceau à ses souvenirs :

Comme ici mon imagination s’obscurcit et s’éteint !Mes souvenirs des pays du soleil s’éloignent, s’embrument, prennent les teintes vagues des choses passées. (…) C’est donc vrai, qu’il y a encore au monde de l’espace et du soleil15.

Se retirer en permission chez soi est fermer la porte au vécu à l’étranger. Loti se métamorphose en Capitaine Fracasse  revenu de Paris et rêvant à ses aventures extraordinaires au coin de son maigre foyer (1863). Et qui sera l’Isabelle qui tirera l’ex-marin de son ennui provincial ? C’est aussi que le goût de l’aventure et de l’Ailleurs est plus fort que tout :

Mais qu’y faire ? Il y a toujours ce vent d’inconnu et d’aventures qui nous talonne tous, et sans lequel notre métier ne serait pas possible ; quand une fois on a respiré ce vent-là, on étouffe après, en air calme ; toutes les choses douces et aimées, après lesquelles on a soupiré ́quand on était au loin, deviennent peu à peu monotones, incolores ; et, sourdement, on rêve de repartir16.

Il faut à Loti le changement constant des voyages, le piment des (re)découvertes et l’amplitude des grands espaces. Il ne respire bien qu’Ailleurs.

L’Orient est aussi le pays de la lumière, du soleil :

Étrange rajeunissement que le grand matin apporte toujours aux sens dans les pays du soleil, et qui n’est peut-être rien, après tout, rien qu’une sensation fausse et un mirage de vie(…) ce matin, nos fenêtres ouvertes au clair soleil, nous nous étions dabord émerveillés de voir tout apparaître (…)17.

La lumière orientale fait l’effet d’un philtre de jeunesse, comme dans un conte. Les mots « lumière, lumineux, soleil » reviennent comme un leitmotiv de l’enivrement de Loti à se trouver dans ses pays d’adoption. C’est aussi que l’étranger ramène l’écrivain à sa jeunesse :

Et, là, auprès de ma vieille tante, je me perds dans des rêves bizarres de vieillesse et de mort (…) Peut-être est-ce parce que je m’y sens encore étonnamment jeune que j’aime tant ce pays18.

Le retour aux racines familiales est plus une plongée vers l’obscurité du dernier sommeil qu’une étape apaisante. De ce côté-ci des mers, dans la mère-patrie, le retour vers le passé est mortifère.

Le refus du Progrès

Ces deux histoires constituent un témoignage passionnant et contrasté des mutations de la fin du dix-neuvième siècle, de cette fameuse « révolution industrielle » qui a bouleversé les rapports entre les peuples autour du monde.

Pierre Loti exprime à maintes reprises son chagrin du progrè: progrès de la « civilisation française/occidentale » dansSuleïma, qui détruit les particularités de l’Afrique du Nord, progrès des transports qui fait retentir dans le ciel de Brousse les sifflements perçants des trains :

(…) je me mis à sourire aussi de sa moquerie discrète. Le chemin de fer ! le petit chemin de fer à voie étroite qui, depuis une année, relie Brousse à l’un des ports de la mer de Marmara19.

Oui, Pierre Loti le Français connaît bien cette avancée technique, contrairement au Turc qui lui est supérieur car ignorant du modernisme et heureux de cette lacune. Il prône la lenteur contre la rapidité et inverse l’échelle des valeurs en vogue à son époque. Pour lui, l’Orient est supérieur à l’Occident.

Le voyageur se lamente, comme beaucoup d’écrivains-voyageurs de son époque, sur la destruction du monde ancien à l’étranger :

À Oran, on ne trouve pas, comme à Alger, de ces belles habitations mauresques d’autrefois, qui gardent dans leur décrépitude le charme de leur splendeur morte. Cette maison de Suleïma est sordide et misérable20.

Il se plaint de la disparition du pittoresque, c’est-à-dire de ce qu’il voit de manière superficielle lorsqu’il passe. Ou est-ce une manière indirecte de souligner la présence négative des colons et l’appauvrissement consécutive des colonisé?

À l’inverse, il apprécie la permanence de l’Antiquité dans l’espace urbain :

Au crépuscule rose, nous redescendons, le long des murailles byzantines qui entourent la Brousse dautrefois, débris encore imposants, de carrure presque cyclopéenne21.

La démesure des ruines participent du dépaysement et de la dimension respectable car ancienne et immuable de la ville.

Comme Théophile Gautier en Espagne, Pierre Loti souffre de la progressive indifférenciation des endroits :

D’ailleurs, on l’a encore gâtée, cette Algérie, depuis seulement dix ans que je la connais, et c’est plus loin dans le Sud qu’il faudrait à présent aller la chercher. Ici, la couleur est déjà frelatée, et il y a des gens en burnous qui entendent l’argot de barrière ; on réussira bientôt à faire de ce pays quelque chose de banal et de pareil au nôtre, où il n’y aura plus de vrai que le soleil22.

Ce lamento est celui d’un passéiste. Ce goût pour les cartes postales léchées, qui permet d’ignorer la souffrance des pauvres et des colonisés, est politique. Il n’est pas anodin que l’écrivain pointe d’une plume acide ce qu’il nomme « belles théories égalitaires » :

Et nous ignorons complètement la fraternité quils pratiquent, nous, les promoteurs des belles théories égalitaires qui aboutissent à la marmite explosible, après nous avoir fait passer par la duperie honteuse et bête d’une aristocratie dargent23.

Le pittoresque aboutit à une pensée réactionnaire et à une condamnation de la République et du capitalisme, sur fond d’attentats anarchistes.

Ce que Loti condamne également est la rapidité du monde moderne, son agitation. Ce que goûte Loti, en revanche, est la permanence des traditions :

(…) un vieil Iman comme il en apparaît dans les contes orientaux, si vieux, si vieux, que lorsquil était immobile, il semblait à peine vivre. Longue barbe blanche et longue robe blanche. Sur le tapis rouge, personnage tout blanc, il était assis à té des autres, continuant un rêve commencé depuis près dun siècle24.

L’écrivain en appelle à l’imaginaire oriental du lecteur, aux Mille et une nuits traduits par Antoine Galland au début du dix-huitième siècle, tradition qui sera plus tard reprise par Claude Farrère dans Shahrâ sultane et la mer (1931). La pérennité dans l’attitude de l’imam et son âge avancé indique la stabilité et la respectabilité de la civilisation qu’il représente. Et toujours l’invitation au rêve de la part des Orientaux…

Il sourit à la permanence et à l’immuabilité de la joie des bambins :

(…) quatre petites filles de six à huit ans, délicieusement jolies, entrèrent dans le préau. Leurs robes longues avaient des couleurs éclatantes de fleurs ; des petits voiles de mousseline blanche peinturlurée, posés sur leurs cheveux teints au henneh, les coiffaient drôlement. (…) à té des Imans graves, elles se déchaussèrent, firent un tas de leurs socques et de leurs babouches ; puis se mirent à sauter par-dessus, à cloche-pied, en chantant une chanson lente. (…) des enfants () jouent, des enfants qui ont de beaux yeux pleins de la joie dexister25.

Le monde religieux et profane cohabitent sans heurts et sans interdits du jeu de la part des religieux.

Loti n’est pas féministe et il ne prend pas ici parti clairement contre le voile intégral de couleur noire (contrairement aux Désenchantées). Il se réjouit de manière sensuelle de la clarté et de la joliesse des courts carrés que les Turques se mettent coquettement sur la tête, ni plus ni moins qu’il noterait la forme et la couleur d’un chapeau féminin français. À cette époque, Françaises et Turques sont soumises aux mêmes codes de bonne tenue : le cheveu doit être couvert lorsque les femmes se trouvent dehors, sous peine de passer pour une femme de mauvaise vie (prostituée ou femme du peuple, c’est tout un à cette époque).

Pour un public du vingt-et-unième siècle, cette petite fille qui joyeusement saute à la corde fait irrésistiblement songer à l’héroïne de Djinn la malice de Jacqueline Cervon (publié en 1972), bientôt contrainte à un mariage avec un homme bien plus âgé qu’elle et qui doit porter un long voile dans les rues d’Ispahan26. Nous nous interrogeons sur le sort du personnage de Loti : sera-t-elle cloîtrée dans le harem ou aussi « libre » que ses consœurs européennes, qui ne sont pas des citoyennes et qui font en grande majorité des mariages d’argent ? Ou deviendra-t-elle une prostituée, offerte à ses compatriotes et aux touristes étrangers contre monnaie sonnante et trébuchante ? D’autant que le passant européen hypersexualise les fillettes, dans lesquelles il voit « (…) détout le mystère et tout le charme des femmes orientales27. » L’auteur se concentre sur le regard de ces petites filles, mais il y plaque aussitôt le cliché bien connu du caché oriental, faisant perdre toute individualité aux enfants, qui ne sont plus que des représentations, des simulacres.

Refuser le monde d’aujourd’hui et se réfugier dans le monde d’hier est aussi une façon de se mirer avec complaisance dans la lunette du passé. Au-delà de la stratégie commerciale visant à fidéliser son public en rappelant des œuvres ultérieures (Azyiadé, encore et toujours), l’auteur construit un univers centré sur sa jeunesse, sur son agilité à parcourir monts et vallées, sur sa virilité qui fait tourner bien des têtes.

L’univers mélancolique de Loti ne lui offre que des sentiments teints de tristesse. Cependant, ce vague à l’âme n’est pas sans charme :

Rien de triste lugubrement, mais plutôt une mélancolie apaisée et douce, dans cette scène de mort (…) Cette vallée (…) avait une mélancolie tranquille et suave avec ses grands arbres dépouillés et ses orangers en fleur. (…) Je regardais toutes ces choses familières à mon enfance avec une mélancolie douce (…) dans certaines contrées de l’Orient (…) sa présence continuelle [du soleil] me cause une mélancolie inexprimable, plus intime et plus profonde que la tristesse des brumes du Nord28.

L’humeur du voyageur teinte ce qu’il voit d’un voile suave, propre à enclencher la méditation et la rêverie du lecteur. Le public se met volontiers à la place du « moi » lotien, qui emprunte à Nerval son « soleil noir de la mélancolie ». Il s’interroge avec l’auteur sur ce besoin foncier de considérer le monde avec distance, tout en se laissant aller au spleen, humeur si à la mode à la fin du dix-neuvième siècle, remous de l’âme inquiète devant les changements et vapeur apolitique.

Partir ou rester

Loti nous fait réfléchir sur l’envie et le besoin d’être ailleurs, mais aussi sur la tristesse que peut renfermer le foyer. Entre Balzac et Gide, il nous montre la sensation d’étouffement que peut provoquer des êtres pourtant chéris, mais ô combien tristes et terre-à-terre. Sans compter que le climat pluvieux de la Charente renforce par contraste la luminosité des grands espaces algériens et turcs . Le gris des nuages rochefortais accroche les souvenirs de là-bas, là où se trouve l’aimée, là où il y a des coupoles et non des clochers, des petites filles qui jouent devant des imams, en somme la douceur de vivre loin du bruit et de l’agitation. L’auteur marque ainsi son ennui du foyer maternel : « C’est là l’impression la plus décevante de toutes : sentir qu’on s’ennuie au foyer de famille !… (…) comme il me paraît terne et pâle, vu d’ici, ce temps que je viens de passer au foyer de famille29 »

Cependant, il éprouve la nostalgie de son enfance et de sa naïveté, monstres compris.

Il regrette son innocence enfuie, dans un autre retour sur lui-même, que d’aucuns pourraient qualifier de nombrilisme. Rien ne parvient à le retenir dans sa carrée rochefortaise, pas même la reconstitution des lieux qu’il a jadis traversés :

Pourtant ce n’est pas l’Orient, tout cela ; j’ai eu beau faire, le charme n’y est pas venu ; il y manque la lumière, et un je ne sais quoi du dehors qui ne s’apporte pas. Ce n’est pas l’Orient, et ce n’est pas davantage le foyer ; ce n’est plus rien30.

Composer un tableau avec des objets rapportés et entrer dans le tableau ne permet pas de retrouver les sensations vécues là-bas. Ce ne sont que des représentations, pas un vécu retrouvé dans son intégralité, les tentures et des objets restent un décor. Il faut être dans le pays même pour rentrer dans son ancienne vie, odeurs comprises :

Et je retrouve ici tous ces souvenirs oubliés ; ils sortent des feuilles des chamœrops et des aloès, ils me reviennent dans toutes ces senteurs de plantes31.

Il faut que le voyageur se rende sur place pour que les effluves lui remettent son passé en mémoire.

Ce qui manque au décor pour qu’il devienne vivant, c’est une femme. Pas seulement l’aimée, la toujours désirée, l’image de la perfection-même puisque à jamais intacte par la mort. Mais une femme, « un idéal féminin en toute simplicité », pour parler comme un autre habitant, temporaire, de Rochefort, le marin Maxence des Demoiselles de Rochefort (Jacques Demy, 1967), égayerait son existence et le rajeunirait :

Ce qui me manque au foyer, c’est l’élément jeune, c’est quelque chose qui réponde à ma jeunesse à moi32.

Le philtre de l’amour est assez puissant pour faire d’un homme mûr un jeune homme. Le portrait du mélancolique ne serait pas complet sans désir d’amour ou amour insatisfait. L’acteur égyptien Omar Sharif, qui avoue à Jacques Chancel, le six octobre 1976 avoir meublé une maison et attendre la femme qui l’habitera33, imite-t-il sans le savoir l’écrivain du siècle précédent ?

Plutôt que de ruminer, tel les vaches de son pays, Loti repart, pour notre plus grand plaisir. Une pause trop longue ennuierait le lecteur en lassant son attention. Il est préférable de l’emmener au loin, dans un décor plus ou moins enchanteur, plus ou moins teinté de féerie, où il verra son héros méditer moins à vide et dans des paysages exotiques.

Ce qui frappe chez Loti est son respect de l’Autre. Sans exclure un inconscient raciste, il va à la rencontre des étrangers et ne reste pas dans un groupe franco-français. Au contraire, nous le voyons se fâcher avec un ami et ne pas frayer avec les colons, qui sont un élément parmi d’autres du pittoresque. Il s’est assimilé à la culture turque à tel point qu’il en garde les us et coutumes lorsqu’il se trouve en France :

(Je déteste les chaises. Plumkett dit même que c’est là un des indices de ma nature et de mes mauvaises fréquentations : ne savoir plus m’asseoir comme tout le monde, et toujours m’étendre ou m’accroupir comme font les sauvages34.)

Le réflexe raciste de trouver les manières de l’autre étranges, car non coutumières, vient d’un ami et non pas de l’écrivain. Il invite son lecteur à réfléchir à ses propres comportements. L’auteur n’est plus uniquement dans du narcissisme et dans une posture mondaine. Il revendique une manière de vivre spécifique, qu’il présente comme une ouverture sur une existence au quotidien plus confortable que celle de son pays. Un de ses buts est d’être au cœur d’un changement, d’une globalisation commençante.

Un pas supplémentaire est franchi vers l’Autre par Loti lorsqu’il parle sa langue : « (…) je causais en turc avec les Imans (…)35 » Entrer dans une langue inconnue est faire l’effort de comprendre les nuances de l’altérité et de faire résonner dans sa bouche les mots qui décrivent ce que l’on voit et ce que l’on ressent. On devient semblable sinon totalement identique à la culture qu’on a choisie, on s’y installe. En outre, la méfiance de celui qui est visité par un étranger tombe plus aisément :

Et dé, entre nous, une sympathie sest nouée ; ils ont compris sans doute que nous sommes presque des Orientaux, nous dont les côtés tourmentés leur échappent36

Immédiatement, un rapport de confiance entre l’habitant et le touriste s’instaure, grâce à l’effort du voyageur. L’écrivain se présente en liberté, dans le respect total de l’Autre.

Il n’est pas anodin que Loti fasse intervenir des religieux dans sa progression vers l’Autre. Le temps des prostituées semble révolu, place à la pure contemplation de la beauté terrestre et l’envol vers la méditation. Après le changement du langage du corps, l’adéquation spirituelle avec l’autre. Dans La Mosquée verte, le recueillement est le terrain d’entente qui permet d’être accepté comme même et non plus comme touriste violeur de terres. La religion est-elle un refuge pour Loti, des années après son échec sentimental ? Ou est-ce une preuve de fidélité supplémentaire envers la morte ? Cette méditation passe d’abord par le partage silencieux avec les imams de la mosquée. Les âmes se rejoignent, le partage d’un même idéal s’instaure. Cette haute spiritualité est également due à l’adéquation qu’il trouve entre sa méditation et le paysage qui l’entoure. En cela, Loti est très proche des Romantiques, qui voient dans le spectacle de la nature un reflet de leur état d’esprit. La paix des lieux invite son âme et celle du lecteur à se dilater. La tranquillité intérieure se reflète dans la beauté du paysage, où prédominent les édifices religieux.

Être en Turquie, c’est être dans le pays d’islam, selon Loti. Sa vision de cette religion est à la fois lisse et vague. Il ne parle pas du tout du texte coranique et de ses préceptes, il préfère se concentrer sur les rites et sur le mode de vie qui découle de l’attachement à ce monothéisme :

(…) on apportait les narguilés, le café, les petits sorbets. () Et comme nous voulions en cueillir, de ces roses : “Attendez !” dit l’Iman. Il disparaît derrière les branches, puis revient bientôt nous en rapportant dautres, dabsolument embaumées, de celles qui servent à composer lexquise essence orientale37.

Le religieux fait un geste d’hospitalité envers les visiteurs. Ce geste est la quintessence de la tradition antique d’accueil, puisque la rose a été défini par le voyageur comme le symbole de la Turquie. L’écrivain est fasciné par les signes plus que par la lettre. Il nous présente un islam de l’apaisement et apaisé. L’écrivain se range du côté des Orientaux plutôt qu’avec les Occidentaux. Il n’est pas, il n’est jamais, un chevalier français portant le saint Graal du progrès et de la « civilisation chrétienne » dans des contrées exotiques.

Ce qu’il décrit est un monde de l’exil, plus ou moins volontaire :

Le nègre nous apprit quil était du Soudan occidental, mais quil ne se rappelait plus sa patrie, ayant été amené tout petit à la Brousse. LAlgérien nous conta quil était venu ici à la suite dun pèlerinage à la Mecque, sans trop savoir pourquoi, par fantaisie de nomade, peut-être : mais à présent il regrettait son pays, quitté depuis deux années, et souhaitait dy revenir. Il se trouva que mon compagnon de voyage, H. de V…., qui jadis fut aussi mon compagnon au Maroc, avait habité son village, connaissait sa tribu, son caïd, ce dont l’exilé fut touché jusquaux larmes. Alors une conversation en arabe sengagea entre eux deux (…)38.

L’écrivain fait éclater ici la surface lisse de la Belle Époque, telle qu’elle est vue par la bourgeoisie triomphante et peut-être encore aujourd’hui par nous-mêmes. Le monde n’est pas stable, des hommes sont emmenés très loin de leur contrée natale contre leur gré. Le déracinement forcé a provoqué une amnésie partielle. Loti oppose deux manières de vivre à l’étranger. Le Soudanais n’a pas demandé à partir. Au contraire, le pèlerin, comme l’auteur, a fait le choix de partir, pour un temps déterminé et sans but précis. C’est encore une fois la barrière des langues que fait éclater le voyageur. Il délègue l’avancée vers l’Autre à son ami, miroir positif de Plumkett dans Suleïma. C’est aussi, comme lorsque Loti parle le turc, montrer la supériorité et la grandeur d’esprit de certains Français, qui parlent des langues non romanes. Il s’agit de deux configurations différentes, dans un monde qui s’agrandit, vu d’Occident.

Conclusion

Pierre Loti accorde sa préférence à l’Ailleurs, à ce qui n’est pas la France, Rochefort, sa maison familiale. La vie est si douce sur la couche d’une adolescente algérienne, dans un cimetière rempli d’arbres et de silence, dans un désert ou auprès d’un iman. Là seulement on peut se détendre, respirer et étreindre l’immensité du monde.

Voyager lui permet de se sentir jeune à jamais, tout en rêvant à ce qui fut, en retrouvant les senteurs et les coutumes africaines ou turques. Il est ravi de se trouver loin des progrès techniques de son siècle, loin du bruit et de l’agitation.Cependant, la violence le rattrape, sous deux formes tragiques. Le Soudanais rencontré à Brousse est prisonnier, survivant de l’esclavage, l’Algérienne Suleïma est condamnée à la prison pour avoir tué. Loti préfère détourner son regard et goûter parfums et mets locaux, dont le souvenir est difficile à rattraper une fois revenu en France.

Finalement, ce qui importe à Loti est la contemplation. Contemplation spirituelle auprès des imans, contemplation du paysage partout. Le destin d’une jeune criminelle ne pèse rien face à l’immensité du désert. Loti pratique l’égotisme à un degré élevé, pour ne pas dire la muflerie machiste. Seul compte à ses yeux ses regrets de ne pas avoir une existence paisible, fixée en un seul point du globe. La pose est agréable et désaltérante, mais est-elle vraiment sincère ? Plus sobre et plus frappante est la fin de La Mosquée verte, où le marin prévoit les transformations et les déformations que va apporter à la civilisation turque le nouveau contact brutal avec les Occidentaux.

Ce monde de roses dont l’Occident respire avec envie le parfum depuis des siècles enivre le voyageur pour un temps encore, et nous avec lui.

🌹

1 Pierre Loti, La Mosquée verte, in Œuvres complètes. Tome VII, Paris, Calmann Lévy éditeur, s. d., p. 548. Abrégée en MV.

2 MV, 539.

3 Pierre Loti, Suleïma, in Œuvres complètes. Tome II, Paris, Calmann Lévy éditeur, s.d., p. 495. Abrégé en S.

4 S, 499.

5 MV, 547.

6 MV, 550.

7 MV, 549.

8 MV, 552.

9 S, 520.

10 S, 494.

11 S, 514.

12 S, 521.

13 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe I, Paris, Gallimard, 2000, p. 284.

14 S, 510.

15 S, 498.

16 S, 498.

17 S, 518.

18 S, 504, 506.

19 MV, 561.

20 S, 513.

21 MV, 556.

22 S, 520.

23 MV, 547.

24 MV, 557.

25 MV, 553-554, 555.

26 Voir notre article : Tiphaine Martin, « De Colette à Jacqueline Cervon, école, femmes et émancipation », in Frédérique Toudoire-Surlapierre, Alessandra Ballotti, Inkar Kuramayeva (dir.), A Room of Ones Own : lapprentissage au féminin, Reims : Éditions et presses universitaires de Reims, 2018, p. 107-121.

27 MV, 554.

28 S, 527.

29 S, 498, 505.

30 S, 499.

31 S, 506.

32 S, 504.

33 Jacques Chancel, Radioscopie. Omar Charif, 06/10/1976.

34 S, 501-502.

35 MV, 558.

36 MV, 549-550.

37 MV, 558, 564-565.

38MV, 558.

🌹

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte », juin 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28682

 

Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Chaussures rouges et musique Rivière sans retour Éclair de lune VADMC .001

Chaussures rouges et musique : Rivière sans retour, Éclair de lune

Le succès du film musical Le Magicien d’Oz (Victor Fleming, The Wizard of Oz, 1939), aurait-il lancé la mode des chaussures rouges féminines dans les longs-métrages ? En effet, dans Le Magicien d’Oz, la jeune héroïne Dorothy (Judy Garland) hérite de chaussures rouges pailletées magiques, qui lui permettent de rentrer chez elle.

Nous avons choisi deux autres films nord-américains où musique et chaussures rouges sont liées, à savoir Rivière sans retour (Otto Preminger, River of no Return, 1954) et Éclair de lune (Norman Jewison, Moonstruck, 1987).

Dans Rivière sans retour, les chaussures rouges sont celles, à talons et à paillettes, de Kay Weston (Marilyn Monroe), chanteuse de cabaret dans l’Ouest états-unien du dix-neuvième siècle. Elle les conservent tout au long de ses aventures mouvementées. Elles sont le symbole de sa profession, avec tout l’arrière-plan sexuel et ultra-sexué que connote la couleur rouge en Occident et ce travail salarié de chanteuse de cabaret. L’implicite prostitutionnel est présent, et devient explicite quand Kay s’emporte contre le fermier Matt Calder (Robert Mitchum), qui la traite comme une « traînée » (« tramp ») et non comme une « femme » (« woman »). Rappelons également que Matt arrache des baisers à Kay lors de leur trajet en radeau et en forêt. Plaquée au sol par Matt, elle a beau répéter « non » et le repousser de ses bras, il l’embrasse de force. Il faudra que Kay soit victime de tentative de viol, de la part de deux bûcherons, dans une scène suivante, pour lui faire comprendre que Kay doit être respectée comme n’importe quelle femme, et comme n’importe quel être humain.

Dans Éclair de lune, les chaussures à talons rouges apparaissent quand Loretta Castorini, veuve italo-américaine des années 1980, rejoint Ronny Cammareri (Nicolas Cage), également italo-américain, le frère de son fiancé Johnny (Danny Aiello), à l’opéra de New York. Elles sont le symbole de son amour pour Ronny et de sa résurrection sentimentale et sexuelle. Dans une scène suivante, après avoir passé la nuit avec Ronny, Loretta se promène dans le quartier de Ronny, avec comme musique extra-diégétique l’air de La Bohème de Giacomo Puccini (1896) entendue à l’opéra, puis chez Ronny juste auparavant. Cette musique d’opéra italien est le fil conducteur entre les deux amants.

Loretta est dehors, dans la rue. C’est le matin. Elle porte encore sa robe d’opéra sous son chaud manteau d’hiver, noir. De la pointe de ses chaussures rouges, elle shoote dans des boîtes de conserve, répandues ça et là sur la chaussée. Le contraste entre l’hyper-féminité de ses chaussures et l’hyper-masculinité de sa conduite aboutit à une scène iconique, où éclate le conflit entre son cœur (son amour pour Ronny) et sa raison (elle est fiancée au frère de Ronny) : que faire ? Le réalisateur et l’actrice ont créé un personnage féminin fort, sans outrance, donc tout à fait moderne.

Dans les deux longs-métrages, tout finit bien, mais pas forcément en rouge ni en musique, surtout dans Rivière sans retour. À la toute fin du film, Kay est récupérée par Matt et son fils Mark (Tommy Rettig), arrachée par eux à cette odieuse vie de stupre et de lucre où elle s’avilit – selon les clichés sexistes mis en scène dans ce film. Kay est alors forcée d’abandonner son métier de chanteuse de cabaret, où elle est, comme au début du film, objet de la convoitise brutale des clients du cabaret. Elle sera donc fermière, auprès de Matt et de Mark. Et Kay de laisser tomber ses chaussures rouges à paillettes sur le sol poussiéreux de la ville, dans le dernier plan du film. En route pour la vie de femme au foyer, dans la campagne, a priori sans voisin·es. Ce qui est présenté ici comme idyllique – un homme rendant à une femme sa dignité et sa place au sein de la société patriarcale traditionnelle, peut toutefois être interrogé : Kay a-t-elle véritablement gagné une vie heureuse ?

À la fin d’Éclair de lune, Johnny délie Loretta de sa promesse de mariage, car sinon sa mère va mourir (voir l’intégralité du film pour comprendre ce retournement inattendu et fort drôle). En outre, à l’instar de Patricia Monestier (Mireille Darc) dans Pouic-Pouic (Jean Girault, 1963), qui prétend vouloir faire, vers la fin du film, un mariage sans amour, mais qui finit, heureusement, par épouser l’homme qu’elle aime, Loretta comprend qu’elle a le droit de faire un mariage d’amour. Loretta coupe ainsi avec ce que sa mère lui a asséné depuis toujours, à savoir qu’un bon mariage est un mariage de raison. Toute la famille Castorini et Johnny trinquent alors au bonheur de Loretta et Ronny. Retentit à nouveau l’air de La Bohème, conclusion triomphante et musicale de cette très jolie comédie romantique, à portée féministe.

Alors, on se réjouit ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Chaussures rouges et musique : Rivière sans retour, Éclair de lune », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30016