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Mon Palimpseste littéraire et expositions I

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I.

Je ne sais pas quel est le premier livre que mes parents m’ont lu. Je ne sais pas davantage quelle est la première exposition que j’ai vue. C’est peut-être mieux ainsi. Les livres et les images étaient là avant que ma mémoire ne commence à les classer.

Tous les soirs, mes parents me lisaient un album. Il y en avait d’autres le week-end, pendant les vacances. Je me souviens de L’Énorme Crocodile, des Deux Gredins, de Max et les Maximonstres, des Trois Brigands, du Chat ne sachant pas chasser, de Matilthe et le fantôme, de Cache-cache cochon, de William cochon, des Dessous du sable (livre sans texte, mais qui peut être parcouru à plusieurs). Je me souviens des animaux, surtout. Ils ont toujours beaucoup peuplé mes livres.

Il y a eu, aussi, L’Homme qui plantait des arbres. Je crois que mes parents m’ont d’abord montré le film d’animation de Frédéric Back. J’en ai conservé une image qui est encore un éblouissement : à la fin, cette mer d’arbres plantés par Elzéard Bouffier, tout ce vert et ce bleu qui bougent sous le vent. Plus tard, quand j’ai su lire, j’ai lu Giono. Je le relis toujours volontiers. Et je regarde toujours volontiers le film d’animation.

Mes parents, écologistes, m’ont également offert plusieurs livres consacrés à la protection de l’environnement : Ma planète, ça me regarde, 50 trucs faciles pour embellir la Terre, puis, quelques années plus tard, Déluge sur Monteyrac. Comme je l’ai raconté dans mon premier Palimpseste, ils m’ont sensibilisée à l’écologie dès mon enfance.

À l’école maternelle, il y avait des livres. Mes parents m’avaient abonnée à L’École des loisirs et, régulièrement, un album arrivait à l’école. Il y avait aussi les lectures mises en scène par les adultes,  dans l’émission jeunesse Les Badabocks. J’en parle déjà dans un autre Palimpseste : un album respecté, accompagné plutôt que transformé, ce qui est peut-être une des raisons pour lesquelles je supporte si mal certaines adaptations qui prétendent améliorer ce qui n’avait pas besoin de l’être. Et qui changent le sens du récit voulu par l’auteur ou l’autrice.

À la maison arrivaient aussi les revues. Popi, d’abord, dont il me reste surtout la peluche qui m’accompagnait toute petite. Pomme d’Api, Les Belles Histoires, avec à chaque fois une histoire et des univers graphiques différents. Puis J’aime lire, avec un graphisme plus vif, toujours agréable.

Je ne me rappelle pas non plus ma première visite au Musée en Herbe. D’après mes parents, j’étais toute petite. Le musée se trouvait alors dans le parc parisien où il y a des miroirs déformants. Aujourd’hui, le musée se trouve en plein cœur de Paris. Je n’en ai gardé aucune exposition précise, seulement l’idée, transmise par leur souvenir, d’un musée réellement conçu à hauteur d’enfant.

Mes parents me lisaient et me commentaient également des livres d’art. Bruegel est ainsi entré très tôt dans la maison. J’avais un livre pour enfants consacré aux Jeux d’enfants, que j’ai toujours. Mes parents avaient accroché une reproduction des Chasseurs dans la neige dans un des couloirs de la maison. J’aimais ce tableau : la neige, les personnages qui rentrent, les maisons au loin, le calme. Beaucoup plus tard, à Vienne, j’ai vu l’original. L’émotion était forte, puisque j’ai enfin rencontré en vrai un tableau que je connaissais depuis toujours.

Mais le véritable coup de foudre a eu lieu ailleurs. J’avais environ six ans. Nous étions à la Fondation Maeght, entre Saint-Paul et Saint-Paul-de-Vence, en Provence, loin de ma Yonne natale. Pas de collines ni de vignes, mais des pins parasols et du plat. Je me souviens… La pinède où nous garions la voiture, les quelques minutes à pied, puis le bâtiment apparaissant entre les arbres. Les poissons de Braque dans le petit couloir d’eau à l’entrée. Le sol en terre cuite rouge du Midi. Les sculptures de Giacometti (Le Chien, Le Chat) et celles de Miró, toutes délirantes, donc merveilleuses. Les mosaïques de Miró sur les murs extérieurs. Le jardin. Les expositions temporaires. Le Tigre de Jacques Monory à l’étage, un de ses Pique-nique bleu glacé, magnifique. Un grand Chagall, genre Les Mariés de la Tour Eiffel. Je continue d’ailleurs à trouver profondément regrettable que la Fondation Maeght ne soit pas une location de vacances : je m’y installerais très volontiers.

À six ans pourtant, je trouvais encore volontiers les musées ennuyeux. Puis je suis arrivée devant Le Carnaval d’Arlequin de Miró. Coup de foudre. Du coup, je ne me suis plus jamais ennuyée dans une exposition ni dans un musée, même lorsque je ne vibre pas à l’œuvre. Mes parents m’avaient appris à aller voir. À partir de ce moment-là, je crois que j’ai commencé à regarder.

Quand j’ai su lire, ou, plus exactement, quand j’ai commencé à savoir déchiffrer suffisamment pour essayer, j’ai naturellement voulu choisir moi-même mes livres, encouragée, comme mes ami·es et camarades, par mes instituteurs et institutrices, avant le dirigisme des professeurs du Secondaire et de l’université de Dijon, sauf en Maîtrise, où j’ai choisi mon sujet de recherche. Et j’ai continué à être libre de mes choix littéraires en Master 2 et en thèse à l’université Paris 7, et depuis. Au CP, dans la bibliothèque de l’école primaire, j’ai tenté un Oui-Oui. Peut-être Oui-Oui et le taxi jaune. J’ai dû tenir un paragraphe et demi. J’ai reposé le livre. Je trouvais ça vraiment trop crétin. En outre, l’illustration triade de la couverture, en mode Oui-Oui est un nain de jardin (je déteste les nains de jardin, même kitschs), ne m’a pas aidée à entrer dans le récit.

Cette expérience malheureuse ne m’a heureusement pas détournée d’Enid Blyton : j’ai adoré Le Club des Cinq, Le Clan des Sept et La Famille Tant-Mieux. Dans cette même bibliothèque, j’ai découvert l’adaptation illustrée du film Tintin et la Toison d’or. Je n’ai vu le film que beaucoup plus tard, vers vingt ans, comme Tintin et les Oranges bleues, mais pendant des années le livre m’a fait rêver. Il y avait aussi, en bibliothèque internationale Nathan, les Moomins, C’est la vie, mon vieux chat, Monsieur Ouiplala et d’autres livres, venus notamment du nord de l’Europe. J’en ai racheté certains bien plus tard.

Parmi ces premières lectures, il y a…. tellement de livres : Bulle ou la voix de l’océan, Treize à la douzaine, Le Fantôme de Thomas Kempe, Les Patins d’argent, Le Bon Gros Géant… Le Vent dans les saules reste un très, très, très bon souvenir. Lassie, chien fidèle me faisait pleurer. Il y avait aussi Au revoir Blaireau, petit livre d’une immense douceur malgré son sujet. Les animaux étaient décidément partout.

Chez mon ami C., je lisais aussi les livres de ses deux petites sœurs, M. et E. Martine ne m’intéressait guère. Je préférais Caroline, car il y avait les animaux. Et, comme j’adorais Mimi Cracra, les albums et le dessin animé, H., la mère de C., m’avait même fabriqué pour mon anniversaire un coussin Mimi Cracra, que j’ai toujours. Mimi Cracra est là, en robe rouge, bondissante, un tuyau d’arrosage à la main. Merci H.

En CE1, une entorse m’a ouvert un autre continent. Nous passions les vacances de février dans le Doubs, en location avec mes parents. J’avais fait une mauvaise chute à vélo et je devais garder le lit. Dans la location, il y avait une petite bibliothèque. Mes parents y ont repéré L’Auberge de l’Ange-Gardien de la Comtesse de Ségur et m’ont conseillé de le lire. J’ai adoré. Eux l’avaient lu bien avant moi et savaient qu’il existait une suite, Le Général Dourakine. Ils me l’ont acheté et me l’ont offert. Je l’ai dévoré aussitôt. Après cela, j’ai lu la Comtesse de Ségur. Puis relu. Puis rerelu. Puis rerelu encore. Tout.

Certains de ses livres m’ont davantage marquée que d’autres. Mémoires d’un âne, par exemple, n’est pas pour moi le gentil récit animalier auquel on pourrait le réduire : il raconte aussi la condition faite aux animaux, et particulièrement aux ânes.

François le Bossu m’a beaucoup touchée. Le livre montre ce que le regard des autres et leurs insultes peuvent faire à une personne handicapée, mais aussi comment l’affection et l’amour peuvent apaiser une partie de ces blessures. Christine, petite fille puis jeune fille, ne regarde pas François comme les autres le regardent. Elle-même est mal aimée dans sa propre famille. Son père est largement indifférent, tout entier dévoué à une épouse qui n’est pas piquée des hannetons : vulgaire, parlant fort, portant des toilettes voyantes et, surtout, refusant de voir grandir sa fille parce qu’elle tient elle-même à paraître éternellement jeune. Christine trouve donc refuge auprès de François et de son père, qui a perdu son épouse. Elle passe auprès d’eux une grande partie de son enfance puis de son adolescence. Cette famille presque choisie, substituée à une famille biologique défaillante, n’était pas tout à fait banale.

Peut-être étais-je particulièrement sensible à cette histoire parce que la question du handicap ne m’était pas étrangère. Ma mère, qui avait été mon institutrice en maternelle, avait monté un projet d’école avec un IME près d’Auxerre. Lorsque j’étais en grande section, si mon souvenir est bon, nous étions notamment allés pique-niquer avec les personnes accueillies dans cet établissement. Le handicap n’appartenait donc pas seulement pour moi aux livres.

Quel amour d’enfant ! me faisait, lui, beaucoup ricaner amèrement. Giselle n’est pas mal aimée : ses parents l’aiment, mais ils l’aiment en lui passant tous ses caprices. Elle fait ce qu’elle veut, comme elle veut, quand elle veut. Elle est odieuse avec les domestiques et avec à peu près tout le monde. Elle n’apprend rien, puisque ses préceptrices ne restent guère auprès d’elle. Les domestiques s’en vont régulièrement. Toute la maison vit dans l’instabilité. Jusqu’à ce que ses parents finissent, sur les conseils d’autres adultes, par modifier durablement leur manière de l’élever. Je n’avais évidemment pas le vocabulaire pédagogique pour analyser cela. J’avais en revanche parfaitement compris qu’aimer un enfant ne consiste pas à lui permettre absolument tout. Aujourd’hui, je pense parfois que certains parents qui, sous prétexte de suivre Maria Montessori, laissent leurs enfants faire tout ce qu’ils veulent (pour leur propre tranquillité, nous sommes bien d’accord), feraient bien de lire Quel amour d’enfant !

Et puis il y avait la fin d’Un bon petit diable, dont j’ai gardé une véritable philosophie de la suffisance. Une fortune arrive au héros à la fin du livre : elle pourrait bouleverser entièrement son existence. Mais pourquoi diable faudrait-il se mettre à consommer davantage ? On ne peut porter qu’un costume à la fois. On ne peut pas faire trente-six repas par jour, ni être dans quarante-six endroits en même temps. Il est donc possible de continuer à vivre simplement et d’utiliser l’argent autrement, notamment pour faire du bien autour de soi. Je n’appellerais certainement pas cela de l’épicurisme chez la très catholique Comtesse de Ségur. Aujourd’hui, je parlerais plutôt de sobriété volontaire : savoir ce qui suffit.

Dans Les Petites Filles modèles, j’aimais particulièrement toute l’histoire de la fête improvisée. Elle se déroule dans un univers entièrement féminin et tout le monde participe : les mères aristocrates et leurs filles, certes, mais aussi la bonne Élisa. Et Élisa n’est justement pas une figurante. C’est elle qui accomplit une bonne partie du travail, notamment lorsqu’elle évide des coquilles de noix pour les remplir de cire et y placer une mèche afin d’en faire de petits lampions. Cela me paraissait fantastique. Il y avait également un petit buffet, préparé sans doute par la cuisinière. Tout un travail féminin, habituellement invisible, devenait donc visible. Je ne crois pas que la Comtesse de Ségur le fasse avec maternalisme, même si cela peut évidemment se discuter. Et rien que le terme « croquettes de riz » me met(tait) l’eau à la bouche.

Dans Les Vacances, j’adorais toute l’histoire des cousins et des cousines qui construisent des cabanes. Les filles aussi construisent des cabanes, ça compte et ça ne va pas de soi, ni au dix-neuvième siècle, ni au vingtième. Et aujourd’hui ? Par contre, ce roman m’avait réservé une déception : Sophie n’épouse finalement pas Paul, son ami d’enfance, qu’elle retrouve après son incroyable réapparition. Paul a passé des années sur une île avec le père de Marguerite de Rosbourg et ceux que la Comtesse de Ségur appelle alors des « sauvages », lesquels ont bien entendu été « civilisés » par les Européens. Tout cela appartient à l’imaginaire colonial du XIXe siècle. Mais enfant, ce n’était pas cela qui m’avait déçue. Je voulais que Sophie épouse Paul, et non pas l’insignifiant Jean. Quelques années plus tard, à quinze ans, j’ai lu Mémoires d’une jeune fille rangée et découvert avec ravissement que Simone de Beauvoir avait éprouvé, à peu près au même âge que moi, la même déception devant le destin matrimonial de Sophie et Paul. Voilà qui me rassurait rétrospectivement. Je n’étais plus seule face à mes lectures d’enfance. En outre, adulte, j’ai pu constater que l’intérêt de Jean pour Sophie est inscrit dès le début des Vacances, et se poursuit tout au long du roman. Mouais.

J’avais éprouvé une déception très semblable avec Louisa May Alcott, tout comme, là aussi, Simone de Beauvoir. Après Les Quatre Filles du docteur March, j’avais lu la suite publiée en français sous le titre Les Quatre Filles du docteur March se marient. Bon, déjà, gros problème avec le titre, qui masque la mort tragique de la douce Beth – alors qu’Amy la pimbêche, elle, reste en vie. En outre, j’avais été très déçue que Jo n’épouse pas Laurie, son ami d’enfance. Mais cette déception-là n’a pas duré. À dix ans, j’ai vu au cinéma l’adaptation des Quatre Filles du docteur March avec Winona Ryder. Et tout à coup, quelque chose qui ne m’était pas apparu avec la même évidence à la lecture est devenu parfaitement logique : Jo aime beaucoup Laurie, mais elle ne l’aime pas d’amour. Elle a même tout à fait raison lorsqu’elle comprend que, s’ils étaient ensemble, ce serait l’enfer. Ce n’est pas ce qu’elle cherche chez un mari. Ce n’est pas parce qu’un garçon et une fille ont grandi ensemble, sont extrêmement proches et s’aiment profondément qu’ils doivent nécessairement former un couple. Et c’est précisément à ce moment-là que Jo décide de quitter la maison familiale. Elle part à New York, poursuit sa propre vie et y rencontre l’homme qu’elle aimera, le professeur Bhaer. Je dois ajouter, pour être tout à fait honnête, que la réalisatrice a magnifiquement choisi, aussi, ses interprètes masculins : l’acteur qui joue Laurie a des traits jolis, jeunes bien sûr, mais reste peu mature. Par contre, l’acteur aux cheveux noirs et yeux bleus qui joue le professeur Bhaer est très beau et viril. Ahem. Enfin bref.

Entre Sophie et Paul d’un côté, Jo et Laurie de l’autre, quelque chose avait donc déjà bougé dans ma manière de lire les histoires d’amour. Je pouvais souhaiter très fort qu’un couple se forme, puis changer d’avis si l’histoire me faisait comprendre que l’amitié et l’amour n’étaient pas interchangeables.

À l’école primaire, il y a eu une rencontre importante. Dans mon livre de lecture de CE1 figurait un extrait de La Chatte de Colette, sur le « Kashasaha de Saha ». Cela m’avait fascinée. En outre, Colette, pour moi, n’était pas d’abord « Colette, grande écrivaine française ». Elle était une écrivaine de l’Yonne. Une locale.

Vers neuf ou dix ans, je suis d’ailleurs allée avec mon père à la librairie Obliques, rue Joubert, à Auxerre. Le libraire de l’époque avait une grande barbe et m’impressionnait un peu. J’ai choisi La Chatte et Dialogues de bêtes. Un peu plus  tard, j’ai lu Claudine à l’école. Claudine disait « je » ; j’ai donc commencé par croire que tout cela était vrai. Il m’a fallu comprendre progressivement qu’une narratrice disant « je » n’était pas nécessairement l’autrice et que Claudine, malgré tout ce qu’elle avait d’apparemment vivant, n’existait pas.

La librairie Obliques, quant à elle, est devenue MA librairie. Quelques années plus tard, le premier propriétaire l’a cédé à son employée George. Je l’ai beaucoup connue ainsi. Quand nous nous croisons encore par hasard dans Auxerre, elle me salue comme l’une de ses plus anciennes clientes. Cela me fait toujours plaisir.

À neuf ans, mes grands-parents m’ont offert Quelle vie de chat ! J’étais chez eux pour une semaine de vacances, dans la ferme icaunaise héritée du père de ma grand-mère. Mon anniversaire tombe en avril. Parmi mes cadeaux se trouvait ce livre, sur le chat Jacob, qui raconte sa vie. C’est très amusant et très délicat.

Chez ma grand-mère maternelle, je lisais ce que je trouvais. Vers dix ans, j’ai lu Rebecca. Je l’ai adoré et je l’aime toujours. Bien plus tard, j’ai été heureuse de découvrir enfin le texte français intégral grâce à une nouvelle traduction, sans pour autant renier la traduction abrégée de mon enfance. J’ai aussi lu Autant en emporte le vent, dans l’édition Gallimard de 1939, dont j’ai hérité à la mort de ma grand-mère, en 2017. Là, j’ai éprouvé beaucoup moins d’enthousiasme que pour Rebecca. Je préférais le film, car, dans le roman, Scarlett est absolument insupportable.

Par contre, j’aimais beaucoup Stéphanette, de René Bazin. Je percevais déjà, sans employer évidemment le terme, son caractère contre-révolutionnaire : les révolutionnaires français y sont présentés comme des êtres assoiffés de sang. Cela ne m’empêchait pas d’aimer le style et la jolie histoire d’amour entre l’aristocrate et la jeune fille pauvre, malmenée par un ancien révolutionnaire, qui, ô stupeur, se trouve être une aristocrate. Comment ça, c’est cliché-ultra ?

J’ai lu aussi Une jeune fille voyagea, de Claude Farrère, que je recevais surtout comme un roman d’aventures et d’émancipation féminine. La fin, où l’héroïne finit par se ranger et épouser l’homme plus âgé dont elle ne voulait pas au départ, m’intéressait nettement moins. Toujours, d’ailleurs.

Ma grand-mère possédait quelques Astérix, que je lisais et relisais, et un très bel album de Sempé dont j’ai également hérité. Sempé à son plus haut point : tendresse, humour, délicatesse.

Chez sa sœur aînée, ma grand-tante, il y avait presque tout Pagnol. C’est là que j’ai découvert Pagnol écrit, en commençant par Marius, Fanny et César, que j’ai ensuite vus en films chez ma grand-mère. Lorsque ma grand-tante est entrée en maison de retraite et qu’il a fallu vider son appartement, ma grand-mère m’a autorisée à prendre quelques livres : des Pagnol, mais aussi Ces dames aux chapeaux verts, de Germaine Acremant, en m’assurant que ça allait me plaire. Oh que oui : gaieté, jeunesse, vieillesse, amours finalement heureuses, bref, les années 1920 telles qu’on se les imagine. En 2014, j’ ai même fait une communication sur ce roman.

Vers neuf ans, également, je suis entrée dans le roman policier. Il y a eu, probablement, d’abord, Une étude en rouge de Conan Doyle, auquel j’étais arrivée par une adaptation en bande dessinée dans Je bouquine. J’ai adoré, puis j’ai enchaîné avec tous les Sherlock Holmes, puis avec les Conan Doyle qui n’étaient pas des Sherlock Holmes. C’est resté l’un de mes grands amours policiers. Et j’ai versé ma petite larme d’émotion quand Sherlock Holmes surgit devant le docteur Watson, qui le croit mort. Et, avant, j’avais pleuré à gros bouillon quand Holmes est entraîné par l’infâme Moriarty dans je en sais plus quelles chutes d’eau. Mais non, IL n’est pas mort !!! Snif de soulagement.

J’ai lu aussi Le Mystère de la chambre jaune, puis Le Parfum de la dame en noir. Je les adore toujours. Et j’attends toujours une adaptation cinématographique qui soit fidèle à l’esprit de suspens et de mystère qui plane sur ces deux romans, sans oublier de tout adapter de chaque roman. À la limite, les deux films de L’Herbier sont corrects. Mais certainement pas ceux de Podalydès. Comme je fais généralement lorsque j’aime un auteur, j’ai poursuivi ma lecture des Gaston Leroux. Le Fantôme de l’Opéra m’a moins intéressée, mais m’a plu. Bon, bof. Par contre, j’ai adoré Chéri-Bibi, le garçon boucher devenu assassin par malheur, et pas parce qu’il veut venger sa sœur victime du viol d’un aristocrate local : « Fatalitas ! » Là aussi, j’attends toujours la série télé/internet qui rende justice à cette pentalogie excellente – sauf le dernier volume, grossièrement anti-anarchiste. La Poupée sanglante est affreuse et terrifiante, j’ai adoré. Quant au Fauteuil hanté, beaucoup plus drôle, avec ses académiciens assassinés les uns après les autres parce qu’un homme aimerait beaucoup devenir académicien à leur place. Un peu comme dans La Cité de la peur…

En CM2, ma mère m’a prêté ses P. D. James. J’ai lu et relu ces romans jusqu’au début du collège. Puis je suis passée à autre chose avant d’y revenir bien des années plus tard et de compléter tout ce que je n’avais pas lu, jusqu’à La Mort s’invite à Pemberley, sa suite d’Orgueil et Préjugés, que j’ai trouvée remarquablement respectueuse de Jane Austen, y compris de son ironie.

Je peux témoigner ici de l’homophobie, bête et méchante comme il se doit, de certain·es de mes camarades de CM2, qui ricanaient devant les initiales P.D. N’étant pas homophobe, comme je l’ai expliqué dans mon premier article palimpseste, il a fallu qu’elles et ils m’expliquent leurs ricanements. Sans commentaire autre.

À la bibliothèque municipale d’Auxerre, j’ai découvert La Nuit du renard de Mary Higgins Clark, en K7 audio, puis je l’ai lu. Les deux me faisaient atrocement peur. Des expériences géniales.

Pour La Mariée était en noir de William Irish, c’était pareil. Le roman m’est arrivée d’abord en K7 audio, empruntée à la bibliothèque. Puis j’ai lu le roman. Beaucoup plus tard, le film de Truffaut m’a déçue : le roman retourne finalement l’histoire contre son héroïne d’une manière, misogyne certes, mais tellement fabuleuse, que le film ne reproduit pas. C’est tout à l’honneur de Truffaut d’avoir fait de la mariée une héroïne un peu féministe, mais ça n’a rien à voir avec le roman.

Et puis Agatha Christie, pendant l’été 1997. Premier essai : son roman policier qui s’appelait alors Dix petits nègres. J’ai détesté. Trop noir, trop désespéré, trop désespérant. Je me suis dit que j’étais peut-être simplement tombée sur le mauvais. Deuxième essai, avec Le Meurtre de Roger Ackroyd. Le narrateur était le meurtrier. OK. Mais en fait non. Moi qui étais habituée à une distribution relativement stable entre enquêteur et coupable, j’ai trouvé cela très fort, mais je n’ai pas aimé du tout. Puisque c’était ainsi, j’arrêtais Agatha Christie.

Enfin… jusqu’au troisième essai. L’Homme au complet marron. Et là : l’aventure, l’exotisme colonial, l’amour, le danger et surtout l’humour, partout, y compris dans les passages les plus inattendus. Je ris encore lorsque je le relis. Par exemple, l’héroïne va chercher à la bibliothèque municipale de son petit village des romans d’amour qui lui mettent « la tête en ébullition ». Elle rentre chez elle et trouve une lettre menaçant de couper le gaz. Son père est un savant absorbé par la préhistoire. Le vocabulaire scientifique devient lui-même matière à plaisanterie jusque dans la dernière phrase du roman. Du grand art. Le roman se déroule dans un univers colonial sans remise en cause du système colonial. Cela existe et il ne faut pas censurer ce genre de roman, sous peine de ne plus pouvoir faire d’histoire ni d’analyse du passé et de ses représentations.

Après cela, j’ai lu tout Agatha Christie : les romans policiers, ses mémoires (La Romancière et l’Archéologue), puis les romans psychologiques publiés sous le nom de Mary Westmacott, que j’ai découverts grâce à leurs rééditions. Le rendez-vous avait simplement nécessité trois tentatives.

Il y a d’ailleurs un point commun entre ma lecture d’Agatha Christie et celle, quelques années auparavant, de la Comtesse de Ségur. En effet, j’ai lu et relu les deux suffisamment souvent pour être assez bien immunisée contre les discours sexistes tenus à leur sujet. Pendant longtemps, j’ai entendu dire de l’une comme de l’autre qu’elles étaient des autrices « gentillettes », sans grande profondeur ni grand intérêt littéraire. J’ai surtout entendu cela à l’adolescence puis à l’âge adulte, et généralement énoncé avec beaucoup d’assurance par des gens qui ne les avaient pas lues.

Or je les avais lues. Beaucoup. Il était donc assez difficile de me faire croire que la Comtesse de Ségur se résumait à de charmantes histoires pour petites filles lorsque j’y avais trouvé la maltraitance des enfants, le handicap et le regard porté sur lui, la condition animale, l’éducation, les rapports de classe, l’argent, la famille et ses défaillances ; tout comme il était difficile de me faire prendre Agatha Christie pour une aimable fabricante de petits meurtres anglais lorsque j’avais lu ses variations sur la violence, le couple, la famille, l’argent, le pouvoir, les rapports entre les sexes et les classes sociales, sans oublier son humour.

Toutes deux avaient en outre contre elles d’être des femmes qui écrivent. La Comtesse de Ségur écrivait pour les enfants, et notamment pour les petites filles. Agatha Christie écrivait des romans policiers, lus par un immense public et notamment par des femmes. À la hiérarchie des genres littéraires s’ajoutait donc celle des sexes : des œuvres écrites par des femmes, largement lues par des femmes et, dans le cas de Ségur, adressées aussi aux filles pouvaient être d’autant plus facilement renvoyées du côté du mineur, du léger, du « gentil ». Rien à voir avec la littérature « sérieuse », parce que masculine, par exemple celle du « pif paf boum » raciste et sexiste des romans noirs et des thrillers, sans oublier les resucées des romans médiévaux via la fantasy.

Ce discours sexiste commence heureusement à changer, notamment grâce aux travaux des chercheuses et des chercheurs qui prennent les œuvres, entre autres, de Ségur et de Christie, au sérieux. Mais, dans mon cas, je n’ai pas eu besoin d’attendre leur réhabilitation critique pour savoir qu’elles étaient beaucoup plus intéressantes que ce qu’on racontait sur elles.

J’avais lu les livres.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL :  https://vadmc.hypotheses.org/36644

Beauvoir Mandela VADMC.001

D’une ségrégation à l’autre : Beauvoir en Amérique, Mandela en Afrique du Sud

En 1947, lorsqu’elle voyage aux États-Unis, Simone de Beauvoir découvre un pays qui se pense volontiers comme celui de la liberté et de la démocratie, mais dans lequel une partie de la population demeure séparée de l’autre par la couleur de sa peau. Dans L’Amérique au jour le jour, publié l’année suivante, elle revient à plusieurs reprises sur la condition des Noirs américains, particulièrement lorsqu’elle traverse le Sud. Elle observe les espaces séparés, les discriminations, mais aussi les discours par lesquels une partie des Blancs américains parvient à concilier l’affirmation de principes démocratiques avec une réalité qui les contredit.

La réflexion de Beauvoir sur l’oppression ne naît cependant pas de son voyage américain. Plusieurs années auparavant, elle s’interroge déjà sur les conditions concrètes dans lesquelles une liberté peut s’exercer… ou être empêchée de s’exercer. Dans Pyrrhus et Cinéas (1944), elle évoque ainsi les sociétés qui vivent de l’exploitation d’autres êtres humains et doivent, pour assurer la permanence de cette exploitation, empêcher les dominés d’être pleinement reconnus comme des hommes. Dans ses exemples se côtoient notamment l’esclave de Virginie et le colonisé indochinois. L’oppression apparaît déjà comme un système qui ne se contente pas d’exploiter : il doit également produire une représentation de l’exploité qui rende son exploitation acceptable.

Cette réflexion se précise dans Pour une morale de l’ambiguïté, publié en 1947, l’année même du voyage américain. Beauvoir y évoque les esclavagistes du Sud des États-Unis et le lynchage ; ailleurs, elle décrit des colons d’Algérie qui apaisent leur conscience en méprisant les Arabes que la situation coloniale maintient dans la misère. Plus ceux-ci sont misérables, explique-t-elle, plus ils apparaissent méprisables aux yeux de ceux qui contribuent à produire leur misère : le résultat de l’oppression devient ainsi une justification supplémentaire de l’oppression.

Le problème est donc politique autant que moral. Beauvoir réfléchit dans le même ouvrage à l’autodétermination des opprimés – Noirs, colonisés, femmes – et aux arguments employés pour la leur refuser. La liberté ne consiste pas à déclarer abstraitement les êtres humains libres : encore faut-il qu’ils disposent effectivement des possibilités de décider de leur existence.

« Il m’a secoué l’âme » : Beauvoir et The Ox-Bow Incident

C’est dans ce contexte philosophique qu’il faut replacer l’expérience américaine de 1947. Elle n’est pas seulement faite de rencontres, de conversations, de villes et de paysages. Le cinéma participe lui aussi à la découverte que Beauvoir fait des États-Unis.

Le 13 mars, à Los Angeles, elle voit notamment L’Étrange Incident (William Wellman, The Ox-Bow Incident, 1943). La projection n’est pas ordinaire : le film est projeté pour elle aux studios RKO. Dans une lettre adressée à son compagnon Jean-Paul Sartre, Beauvoir manifeste immédiatement son enthousiasme : on lui avait recommandé le film sans lui en exagérer la valeur, constate-t-elle. C’est, à ses yeux, l’un des meilleurs qu’elle ait vus, et il lui a « secoué l’âme ». La formule est suffisamment forte pour interdire de réduire L’Étrange Incident à une référence cinéphilique parmi d’autres.

Dans L’Amérique au jour le jour, Beauvoir reprend l’épisode. Après avoir mentionné Les Plus Belles Années de notre vie (William Wyler, The Best Years of Our Lives, 1946) et Le Poison (Billy Wilder, The Lost Weekend, 1945), elle écrit (Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 235) :

Aux studios R.K.O. on a projeté pour nous le Oxbow incident, ce chef-d’œuvre classique que les Américains ont refusé d’exporter parce qu’il raconte un lynchage situé pourtant au siècle dernier.

Le « pourtant » importe. Beauvoir souligne le décalage entre le temps de la fiction et celui de sa réception : le lynchage représenté par Wellman appartient au XIXe siècle, mais son évocation demeure, dans l’Amérique de 1947 telle qu’elle la décrit, suffisamment sensible pour expliquer le refus d’exporter le film.

Il faut ici conserver une distinction essentielle. L’Étrange Incident ne représente pas un lynchage de Noirs américains : les trois hommes exécutés par la foule ne le sont pas en raison de leur appartenance à la population afro-américaine, mais parce qu’ils sont Mexicains. Le film ne constitue donc pas une représentation cinématographique des lynchages racistes anti-noirs dont Beauvoir parle par ailleurs. Mais cette différence rend précisément le rapprochement intéressant. Le film met à nu un mécanisme de violence collective raciste : des hommes se constituent en instance de jugement, fabriquent des coupables à partir de soupçons, suspendent les procédures destinées à établir leur culpabilité et accomplissent finalement un meurtre au nom de la justice.

L’intérêt de Beauvoir ne s’arrête d’ailleurs pas à cette projection. Elle dira ensuite à son compagnon Nelson Algren avoir lu le récit dont le film a été tiré. De la réaction immédiate consignée dans une lettre à Sartre à la reprise de l’épisode dans L’Amérique au jour le jour, puis à la lecture de l’œuvre-source évoquée avec Algren, TL’Étrange Incident accompagne donc durablement sa réflexion et sa culture américaines.

De l’« égalité dans la différence » aux lois Jim Crow

Deux ans plus tard, dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir formule de manière beaucoup plus systématique un mécanisme qu’elle a rencontré sous plusieurs formes.

Elle remarque que les adversaires de l’émancipation des femmes consentent parfois à leur accorder une prétendue « égalité dans la différence » (Tome 1, Paris, Gallimard, « Folio », 2023, p. 26). Or cette formule lui rappelle directement celle qui gouverne les lois Jim Crow aux États-Unis : une « ségrégation soi-disant égalitaire » qui a produit, écrit-elle, « les plus extrêmes discriminations » (p. 26-27). Et elle élargit aussitôt le raisonnement : lorsqu’une race, une caste, une classe ou un sexe sont réduits à une condition inférieure, « les processus de justification sont les mêmes (p. 27).

C’est ce que j’ai appelé ailleurs une « théorie des parallèles » chez Simone de Beauvoir. Cette théorie ne consiste justement pas à affirmer que toutes les oppressions seraient identiques. Beauvoir marque elle-même les limites des rapprochements qu’elle construit. Les femmes ne constituent pas une minorité comparable aux Noirs américains ou aux Juifs. L’introduction de l’esclavage en Amérique, la diaspora juive ou les conquêtes coloniales sont des événements historiques datés ; les groupes concernés ont pu connaître auparavant une autonomie, une histoire, une tradition ou une culture propres. Une situation produite par l’histoire peut également être défaite par l’histoire : Beauvoir cite à cet égard les Noirs d’Haïti.

Comparer n’est donc pas confondre. Il s’agit de rapprocher des situations distinctes afin d’identifier certains processus communs, puis de revenir à ce qui fait la spécificité de chacune. Beauvoir elle-même procède ainsi lorsqu’elle rapproche femmes, Noirs américains, Juifs, prolétaires et colonisés avant de rompre les parallèles qu’elle vient d’établir lorsque ceux-ci cessent d’être pertinents.

C’est cette méthode que l’on peut à notre tour appliquer à un système que Beauvoir n’analyse pas elle-même de manière comparable : l’apartheid sud-africain.

De Jim Crow à l’apartheid : comparer sans confondre

La ségrégation raciale des États-Unis et l’apartheid sud-africain ne sont pas deux noms donnés au même système. Ils diffèrent par leur histoire, leurs institutions, leur législation et les sociétés qui les ont produits.

Mais ma « théorie des parallèles » permet de poser aux deux une question commune : que vaut une égalité proclamée lorsque l’organisation concrète de la société en interdit l’exercice ? Beauvoir fournit elle-même une réponse remarquable lorsqu’elle décrit le raisonnement du groupe dominant. Celui-ci ne se contente pas d’imposer une situation aux dominés : il tire argument de la situation qu’il a créée. Dans Le Deuxième Sexe, elle reprend ainsi une réflexion ironique et mordante, qu’elle attribue à l’écrivain irlandais George Bernard Shaw : le Blanc américain relègue le Noir au rang de cireur de chaussures, puis conclut de cette situation que le Noir n’est bon qu’à cirer des chaussures (p. 27).

L’infériorité socialement produite est naturalisée après coup. Ce processus traverse chez Beauvoir différentes formes de domination. Les racistes, les colons ou les hommes peuvent attribuer aux dominés des caractères prétendument naturels – irresponsabilité, paresse, incapacité, infantilisme – qui sont précisément ceux que leur situation contribue à produire. Le système crée ses propres preuves. Et c’est ici que la rencontre avec Nelson Mandela devient particulièrement féconde.

Un homme noir dans le tribunal d’un homme blanc

Le 22 octobre 1962, devant le tribunal de Pretoria, Nelson Mandela prononce sa première déclaration au procès qui lui est intenté. Son texte est souvent désigné par son attaque : Black Man in a White Man’s Court. Mandela s’en prend précisément à une notion qui pourrait sembler incontestable : l’égalité devant la loi.

Il admet qu’un Africain et un Blanc comparaissant devant un tribunal puissent, formellement, être soumis aux mêmes règles de procédure et de preuve. Mais cette égalité procédurale ne suffit nullement à rendre les deux hommes égaux devant la loi. Car il faut poser une autre question : qui fait la loi ?

Les Noirs sud-africains sont soumis à des lois à l’élaboration desquelles ils ne participent pas dans les mêmes conditions que les Blancs. Ils sont privés des droits politiques qui leur permettraient de participer à la définition des règles auxquelles ils doivent pourtant obéir. Ils sont également exclus du pouvoir qui administre et applique ces lois. L’égalité formelle masque donc une inégalité politique préalable.

Le parallèle avec la critique beauvoirienne de l’« égalité dans la différence » devient alors saisissant. Dans les deux cas, une formule égalitaire peut coexister avec un système qui organise matériellement l’inégalité. L’égalité ne peut être jugée à partir de la seule formulation de la règle : elle doit l’être à partir des possibilités concrètes offertes à ceux auxquels cette règle s’applique.

Deux ans plus tard, lors du procès de Rivonia, Mandela approfondit cette position. Il réclame avant tout des droits politiques égaux. La division politique fondée sur la couleur doit disparaître avec la domination qu’elle permet. Son projet n’est pas de remplacer une domination blanche par une domination noire, mais de construire une société démocratique et libre dans laquelle tous disposent de possibilités égales.

Beauvoir et Mandela parlent donc depuis des positions radicalement différentes. Beauvoir est une voyageuse française blanche qui observe en 1947 un système dont elle ne subit pas personnellement la ségrégation. Mandela est un homme noir sud-africain auquel l’apartheid refuse précisément les droits qu’il revendique ; lorsqu’il analyse ce système, il le fait devant le tribunal qui est en train de le juger. L’une observe, interroge et théorise une domination dont d’autres sont victimes. L’autre parle depuis la situation qu’il décrit et lutte pour la détruire. Leurs paroles ne sont donc pas interchangeables.

Mais cette dissymétrie rend leur rapprochement plus intéressant encore : elle permet de confronter le regard extérieur d’une philosophe de la situation à la parole politique d’un homme qui revendique pour lui-même et pour son peuple la possibilité de transformer cette situation.

Briser le cercle

Chez Beauvoir, le système d’oppression comporte en effet quelque chose de circulaire. Un groupe est maintenu dans une situation d’infériorité. Cette situation limite ses possibilités. Les conséquences de cette limitation sont ensuite présentées comme des caractéristiques naturelles du groupe. Ces caractéristiques servent enfin à justifier le maintien de la situation qui les a produites. Le cercle semble parfait. Dans la conclusion du Deuxième Sexe, Beauvoir écrit cependant que si l’on maintient une caste en état d’infériorité, elle demeure effectivement inférieure : « mais la liberté peut briser le cercle » (Paris, Gallimard, « Folio », 2023, p. 649). La formule pourrait presque servir de point de rencontre avec Mandela.

Car le problème n’est plus seulement de dénoncer les représentations produites par le dominant : il faut modifier les conditions qui les rendent possibles. C’est pourquoi l’autodétermination, déjà présente dans Pour une morale de l’ambiguïté, devient essentielle. Les opprimés ne peuvent être déclarés abstraitement libres par ceux qui conservent le pouvoir de décider à leur place. Ils doivent devenir les sujets politiques de leur propre histoire.

Beauvoir formule ailleurs une proposition plus radicale encore : on ne saurait créer de justice au sein de l’injustice. Il ne suffit donc pas que le dominant se comporte mieux à l’intérieur d’un rapport de domination. C’est le rapport lui-même qui doit être transformé.

1948 : deux histoires qui se croisent

La chronologie rend le rapprochement encore plus saisissant. Beauvoir parcourt les États-Unis en 1947. L’Amérique au jour le jour paraît en 1948. Cette même année, le Parti national remporte les élections en Afrique du Sud et entreprend de systématiser, par un ensemble de lois et de dispositifs politiques, le régime auquel le nom d’apartheid restera attaché.

Il ne s’agit toujours pas de construire une fausse simultanéité : l’histoire de la domination raciale en Afrique du Sud précède évidemment 1948, tout comme celle de la ségrégation américaine précède largement le voyage de Beauvoir. Mais cette proximité chronologique est frappante. Au moment où Beauvoir publie le livre dans lequel elle confronte les principes démocratiques américains à la condition réelle des Noirs américains, un autre système de séparation raciale entre dans une nouvelle phase de son histoire à l’autre bout du monde. Et l’Afrique du Sud va bientôt apparaître dans la revue que Beauvoir a co-fondée avec Sartre en 1945.

Les Temps modernes : de l’apartheid à l’anticolonialisme

En juillet 1950, Les Temps modernes publient un article de I. R. Skine, « Apartheid en Afrique du Sud ». Cette présence est d’autant plus intéressante que l’écrivain Frantz Fanon cite l’article deux ans plus tard dans Peau noire, masques blancs. L’Afrique du Sud entre ainsi très tôt dans un réseau de réflexions sur le racisme, la colonisation et la production politique des identités dominées qui croise celui de Beauvoir.

Il faut certes résister à une tentation : rien ne permet, sur la seule présence de cet article dans Les Temps modernes, d’affirmer que Beauvoir l’a personnellement choisi, édité ou même lu. Mais il établit quelque chose de plus modeste et de parfaitement suffisant : l’apartheid est présent dès 1950 dans l’espace intellectuel collectif de la revue qu’elle a contribué à fonder et à laquelle elle participe.

Fanon constitue ensuite un trait d’union particulièrement intéressant. Dans Le Lièvre de Patagonie, le journaliste Claude Lanzmann revient sur ses rencontres avec lui (Paris, Gallimard, 2009, p. 352-357). Il évoque notamment la conférence panafricaine d’Accra de 1958, à laquelle Fanon participe et où sont présents des représentants de l’ANC sud-africain. Dans son récit, cette histoire est directement reliée aux réflexions de Fanon sur la violence et les luttes de libération.

Ce croisement africain appartient lui-même à une histoire beaucoup plus vaste : celle de l’engagement anticolonialiste des Temps modernes. Lanzmann raconte aussi très concrètement l’engagement partagé avec Beauvoir pendant la guerre d’Algérie. Avertis par Jacques Vergès de l’exécution imminente de militants algériens, ils pouvaient passer une partie de la nuit à chercher quelqu’un susceptible d’intervenir pour tenter d’empêcher leur mise à mort (p. 18). Lanzmann rappelle explicitement qu’ils militaient pour l’indépendance de l’Algérie, ce que Beauvoir décrit dans La Force des choses (1963).

Il ne s’agit donc toujours pas de transformer rétrospectivement Beauvoir en militante de l’ANC ni en commentatrice de Mandela. Ce serait substituer une filiation imaginaire à la « théorie des parallèles » que nous essayons précisément de respecter. Il s’agit plutôt de constater que la question de l’oppression raciale rencontrée par Beauvoir aux États-Unis s’inscrit progressivement dans un espace intellectuel plus vaste où racisme et colonialisme sont pensés ensemble sans être confondus.

1986 : Afrique du Sud : demain le feu

Cette histoire connaît un dernier épisode particulièrement frappant. Simone de Beauvoir meurt le 14 avril 1986. En juin de la même année, Les Temps modernes publient un énorme numéro triple, numéros 479-480-481, consacré à l’Afrique du Sud : Afrique du Sud : demain le feu. En plus de cinq cents pages, le dossier ne réduit pas l’apartheid à une question abstraite de préjugés raciaux. Il examine ses structures économiques et politiques : le capital sud-africain, le travail et les syndicats, les Bantoustans, la répression et la détention, l’ANC, l’United Democratic Front, les révoltes dans les townships, les grèves de masse, la conscription, l’éducation, les intellectuels engagés, la littérature noire et la politique sud-africaine de la France. Surtout, il accorde une place importante aux paroles et expériences sud-africaines elles-mêmes : militants, travailleurs, opposants, écrivains.

Nous ne savons pas, en l’état de nos recherches, quel rôle Beauvoir a éventuellement pu jouer dans la préparation de ce dossier paru quelques semaines après sa mort. Il serait donc imprudent de lui en attribuer la conception. Mais il n’est nullement nécessaire de le faire pour que la chronologie soit éloquente.

En 1950, Les Temps modernes publiaient « Apartheid en Afrique du Sud ». En 1986, la revue consacrait à l’Afrique du Sud un numéro triple entier. Entre les deux se déploient plusieurs décennies d’anticolonialisme, Fanon, la guerre d’Algérie, les mouvements de libération africains et l’ANC. Et derrière cette histoire collective demeure la question que Beauvoir avait rencontrée dès son voyage américain : comment une société produit-elle l’infériorité d’un groupe avant d’utiliser cette infériorité comme justification de sa domination ?

Beauvoir et Mandela : une théorie des parallèles

Le rapprochement entre Simone de Beauvoir et Nelson Mandela ne consiste donc pas à découvrir que les États-Unis ségrégationnistes et l’Afrique du Sud de l’apartheid auraient été deux sociétés identiques. Ce serait précisément trahir Beauvoir. Sa « théorie des parallèles » procède autrement. Elle rapproche pour comprendre ; elle distingue pour ne pas effacer l’histoire.

Les lois Jim Crow, l’apartheid, le colonialisme, l’oppression des femmes ne constituent pas un système unique auquel il suffirait de donner différents noms. Mais ils peuvent produire des mécanismes comparables : naturaliser une situation historiquement créée ; fabriquer l’infériorité avant de l’invoquer ; assigner les dominés à une place choisie par les dominants ; leur refuser la possibilité de définir eux-mêmes leurs intérêts ; proclamer éventuellement leur égalité tout en organisant les conditions concrètes de leur inégalité.

Beauvoir observe une partie de ces mécanismes dans l’Amérique de 1947 et les théorise. Mandela les affronte depuis l’intérieur de l’apartheid et revendique les moyens politiques de les abolir. Et peut-être est-ce finalement là que leurs deux paroles se rejoignent le plus exactement : la liberté ne se proclame pas à la place d’autrui. Elle exige que chacun dispose réellement des moyens de devenir sujet de sa propre existence. Du Sud des États-Unis à l’Afrique du Sud, les histoires sont différentes. Les voix sont différentes. Les situations sont différentes.

Mais le parallèle permet précisément de faire apparaître ce qui les traverse sans les confondre : la contradiction entre l’égalité affirmée et l’inégalité organisée, entre la liberté proclamée et les conditions qui en interdisent l’exercice.

Et si l’oppression travaille à refermer le cercle en transformant ses propres effets en justifications, Beauvoir nous avait déjà donné, avant Mandela, la formule qui permet de penser sa rupture :

(…) la liberté peut briser le cercle.

On le brise !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « D’une ségrégation à l’autre : Beauvoir en Amérique, Mandela en Afrique du Sud », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35134

D’où viennent-ils ? Victor Hugo Simone de Beauvoir VADMC .001

D’où viennent-ils ? Victor Hugo, Simone de Beauvoir

On connaît leur point d’arrivée. Victor Hugo : l’écrivain républicain, l’opposant à Napoléon III, l’exilé de Guernesey, l’auteur des Misérables. Simone de Beauvoir : l’intellectuelle de gauche, féministe, anticolonialiste, autrice du Deuxième Sexe. À force de les regarder depuis le terme de leur parcours, on oublierait presque qu’ils n’y sont pas nés.

Hugo ne naît pas Hugo. Beauvoir n’est pas née Beauvoir.

Victor Hugo naît en 1802 dans une famille dont les appartenances politiques et sociales sont plus complexes que ne le laisse supposer l’image du grand homme républicain. Son père, Léopold Hugo, fait carrière dans l’armée de la Révolution puis de l’Empire ; sa mère, Sophie Trébuchet, issue de la bourgeoisie nantaise, est royaliste. Le jeune Hugo est lui-même catholique et monarchiste. Sa trajectoire politique le conduit progressivement vers le libéralisme, puis vers la République et l’opposition résolue au Second Empire. L’exil transforme définitivement en grande figure politique celui qui écrivait encore dans sa jeunesse en faveur de la monarchie.

Simone de Beauvoir naît un siècle plus tard, en 1908, dans un autre monde, mais elle aussi dans un milieu dont elle s’éloignera profondément. Sa famille appartient à une bourgeoisie fragilisée économiquement après la Première Guerre mondiale, tout en restant attachée à son prestige social. Son père est conservateur et nationaliste ; sa mère profondément catholique. Beauvoir est élevée au Cours Désir, établissement catholique pour jeunes filles, et grandit dans la perspective d’une existence féminine conforme aux normes de son milieu : religion, mariage, famille.

Elle s’en écarte peu à peu. La perte de la foi constitue une rupture fondamentale ; les études lui permettent ensuite de construire une autonomie intellectuelle et matérielle. Celle qui avait été élevée dans un univers bourgeois, catholique et conservateur devient une femme indépendante, une écrivaine, une philosophe engagée, puis l’une des grandes figures du féminisme du XXᵉ siècle.

Chez Hugo comme chez Beauvoir, la trajectoire n’est donc pas celle d’une fidélité au monde reçu, mais celle d’un déplacement. Cela ne signifie pas que leurs parcours soient identiques, ni qu’ils conduisent aux mêmes positions. Un siècle les sépare, leurs conditions sociales diffèrent, et surtout leur rapport à l’émancipation des femmes n’est évidemment pas comparable.

C’est Beauvoir elle-même qui nous invite à mesurer cette différence. Dans le premier tome du Deuxième Sexe, retraçant l’histoire de la condition féminine au XIXᵉ siècle, elle évoque Victor Hugo à propos de « l’idée de la femme associée, de la femme régénératrice ». Mais elle souligne aussitôt l’ambiguïté d’une telle valorisation : ces doctrines peuvent desservir la cause des femmes lorsqu’au lieu de reconnaître leur commune humanité avec les hommes, elles les définissent par des qualités supposément propres : « l’intuition, le sentiment et non la raison ».

Voilà un Hugo progressiste, certes, mais dont le progressisme conserve les limites de son siècle. Exalter la femme n’est pas l’émanciper. Lui attribuer une mission particulière, une sensibilité supérieure ou une fonction régénératrice peut même devenir une autre manière de lui assigner une place.

Le second tome du Deuxième Sexe apporte un contrepoint plus intime encore. Beauvoir y parle d’Adèle Hugo, mais surtout de Juliette Drouet. Celle-ci devient sous sa plume un exemple de la femme amoureuse dont l’existence finit par se subordonner à celle de l’homme aimé. Beauvoir rappelle qu’Hugo, après lui avoir fait rompre avec son protecteur, l’avait installée dans un petit appartement et lui avait interdit pendant douze ans de sortir seule. Juliette attend Hugo, organise son existence autour de lui et lui écrit des milliers de lettres. Plus tôt, Beauvoir décrit encore cette femme heureuse de se rendre utile à l’homme qu’elle aime, lui préparant ses repas, entretenant ses vêtements, construisant pour lui un foyer.

Le rapprochement devient alors particulièrement intéressant. Nous pouvons regarder Hugo et Beauvoir comme deux êtres qui se sont éloignés des valeurs reçues dans leur enfance ; mais Beauvoir, lisant Hugo un siècle après lui, mesure également la distance qu’il n’a pas entièrement parcourue.

Hugo quitte le royalisme pour la République, combat la misère sociale et s’oppose à la peine de mort. Beauvoir quitte le catholicisme et la morale bourgeoise de son enfance pour interroger plus radicalement les conditions dans lesquelles certains êtres humains sont empêchés de devenir des sujets autonomes.

Leurs évolutions disent aussi quelque chose de plus général : une personne n’est pas réductible au milieu dont elle vient. Une éducation, une famille, une classe sociale, une époque façonnent profondément un individu ; elles ne déterminent pourtant pas définitivement ce qu’il choisira de devenir.

Le vieil Hugo républicain n’était pas contenu tout entier dans l’enfant royaliste. La Beauvoir âgée sous son turban n’était pas contenue tout entière dans la petite fille du Cours Désir. Ni Hugo n’est né Hugo, ni Beauvoir n’est née Beauvoir. Tous deux ont dû parcourir la distance qui séparait le monde dont ils venaient du monde qu’ils choisiraient.

Et Beauvoir, finalement, nous permet encore de regarder Hugo autrement : non comme un homme arrivé une fois pour toutes au terme du progrès, mais comme un homme en chemin, qui a parcouru une distance immense, et dont un autre siècle pouvait néanmoins apercevoir les limites.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « D’où viennent-ils ? Victor Hugo, Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35107

Jouer un rôle : Beauvoir en singe dans ses mémoires

Cet article est issu d’un extrait de notre thèse, que nous développons (Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir ». sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, Université Paris Diderot-Paris 7 et du Docteur Éric Levéel, Université de Stellenbosch (Afrique du Sud), p. 402).

L’écrivaine Simone de Beauvoir utilise l’image du singe dans ses mémoires pour se montrer, puis montrer d’autres personnes, jouant un rôle, ou refusant de s’y plier. Comme dans les singeries de Chardin, dont Le Singe antiquaire (1740), en couverture de cet article, le déplacement entre l’humain et l’animal produit un effet d’étrangeté qui fait apparaître autrement les comportements humains. Chez Beauvoir, l’animalisation permet en particulier de rendre sensible le malaise de l’adolescente sous le regard d’autrui.

Le singe apparaît dans les mémoires de Simone de Beauvoir comme une figure du rôle joué devant autrui. Il ne désigne pas seulement l’animal : il devient une image de l’être humain lorsqu’il imite, lorsqu’il se donne en spectacle, lorsqu’il accepte ou refuse le personnage que les autres veulent lui attribuer.

Dans Mémoires d’une jeune fille rangée, le singe apparaît d’abord dans le cadre familial et théâtral (Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999,  p. 36-37) :

Dans les réunions de famille, il tenait la vedette : il récitait des monologues, ou Le Singe de Zamacoïs et tout le monde applaudissait.

Le singe est ici lié au spectacle. Il existe sous le regard d’un public qui rit, écoute et applaudit. La référence au poème de Miguel Zamacoïs, extrait de L’Arche de Noé (1911), renforce cette dimension : l’animal devient un personnage dont les gestes sont observés et reproduits.

Mais Beauvoir déplace rapidement cette image vers l’expérience intime de l’enfant. Le singe n’est plus seulement celui qui amuse les autres : il devient celui qui risque d’être enfermé dans une représentation.

Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée,  op. cit., p. 40) :

Il n’en faut pas beaucoup pour qu’un enfant se change en singe ; auparavant, je paradais volontiers ; mais je refusais d’entrer dans les comédies concertées par les adultes ; trop âgée à présent pour me faire caresser, câliner, cajoler par eux, j’avais de leur approbation un besoin de plus en plus aigu.

Le vocabulaire est révélateur : « se changer », « parade », « comédies ». L’enfant devient un personnage. Il ne s’agit pas seulement d’amuser les adultes, mais d’entrer dans un scénario préparé par eux.

Pourtant, Beauvoir insiste sur une contradiction essentielle : elle refuse cette comédie tout en désirant encore l’approbation de ceux qui la regardent. Le singe apparaît alors comme la figure d’une tension entre désir d’être reconnue et refus d’être réduite à un rôle.

Devenir « un petit singe »

L’image devient plus douloureuse lorsqu’elle quitte le domaine du jeu pour entrer dans celui du jugement.

Pendant des séances de gymnastique, Beauvoir se souvient d’un vêtement qui accentue son malaise (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 85) :

Pendant les séances de gymnastique dont j’ai parlé, j’étais vêtue d’un vilain maillot étriqué et une de mes tantes avait dit à maman : “Elle a l’air d’un petit singe.”

La remarque pourrait sembler anodine. Pourtant, elle produit une véritable blessure, car l’enfant finit par adopter ce regard extérieur (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 86) :

Je me sentis soudain gauche, poltronne, laide : un petit singe ; sans aucun doute, c’est ainsi que ces beaux enfants me voyaient ; ils me méprisaient : pire, ils m’ignoraient. Je contemplai, désemparée, leur triomphe et mon néant.

Le « petit singe » n’est donc plus un rôle amusant choisi par l’enfant. C’est une identité imposée par le regard des autres.

La comparaison animale révèle ici une expérience existentielle : Simone ne se voit plus seulement comme une enfant maladroite ; elle se voit comme un être qui ne correspond pas aux normes de beauté et d’aisance qu’elle observe chez les autres enfants.

Comme dans les singeries de Chardin, l’animalisation crée un effet d’étrangeté. Mais chez Beauvoir, cette étrangeté n’est pas seulement esthétique : elle devient une expérience de soi sous le regard d’autrui.

Singer pour rire, singer pour obéir

Le verbe « singer » n’a cependant pas toujours une valeur négative sous la plume de Beauvoir. L’imitation peut être un jeu, une manière d’observer les autres et de manifester son intelligence.

Ainsi, lorsqu’elle évoque Zaza, sa meilleure amie d’enfance, Beauvoir écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 125) :

Dans la semaine qui suivit, elle acheva de me séduire : elle singeait à merveille Mademoiselle Bodet ; tout ce qu’elle disait était intéressant ou drôle.

Dans ce cas, « singer » n’est pas une soumission. Zaza ne disparaît pas derrière le personnage qu’elle imite : elle révèle au contraire son esprit, son humour, sa capacité à transformer une imitation en création.

La question n’est donc pas l’imitation en elle-même, mais la liberté avec laquelle elle est pratiquée.

On peut jouer un rôle consciemment, avec distance et ironie. On peut aussi être enfermé dans un rôle que d’autres ont préparé.

Cette distinction permet de comprendre un autre passage essentiel de Mémoires d’une jeune fille rangée, consacré à la rupture avec la foi religieuse. Beauvoir reprend alors l’image du singe pour désigner le refus d’une existence entièrement déterminée par une volonté extérieure (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 316) :

Quand la condescendance amusée des adultes transformait autrefois ma vie en une puérile comédie, je me convulsais de rage : aujourd’hui, j’aurais refusé non moins furieusement de me faire le singe de Dieu.

Le « singe de Dieu » est celui qui accepterait de jouer une pièce dont il ne serait pas l’auteur. La formule prolonge le souvenir des « comédies concertées par les adultes » : dans les deux cas, Beauvoir refuse une existence définie par un scénario extérieur.

L’enfant ne veut pas être le personnage amusant préparé par les adultes ; l’adolescente qui part sur le chemin de l’athéisme ne veut pas être l’instrument docile d’un ordre transcendant.

Faire le singe toute une existence

Le motif réapparaît dans La Force de l’âge, où Beauvoir rapporte les paroles d’une femme qui refuse de continuer à exercer un métier dans lequel elle ne se reconnaît plus (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 200) :

“Voyons ! j’ai envoyé ma démission ! Je ne vais pas continuer à faire le singe pendant le reste de mon existence.” Un singe, un bouffon, comme le père Karamazov, elle avait joué ce rôle, soit, mais c’était fini, elle voulait se régénérer, travailler de ses mains, balayer les rues peut-être, ou faire des ménages.

L’expression rapproche explicitement le singe du bouffon et du rôle : « elle avait joué ce rôle, soit, mais c’était fini ». « Faire le singe », c’est alors jouer un personnage devenu insupportable, continuer à représenter une identité sociale qui ne correspond plus au désir profond de l’individu. Surtout, Beauvoir insiste sur la possibilité de sortir de ce rôle : la femme dont elle rapporte les paroles démissionne et préfère envisager des activités socialement moins valorisées plutôt que de continuer à jouer un personnage dans lequel elle ne se reconnaît plus. Le singe devient donc une figure de l’aliénation : il désigne le moment où l’être humain n’habite plus son rôle, mais est habité par lui. Mais le rôle n’est pas nécessairement définitif : il est possible de quitter la scène.

« Il devient singe et comédien »

Cette analyse rejoint celle que Beauvoir développera dans Tout compte fait, lorsqu’elle réfléchit à la construction de l’enfant (Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 17) :

Si son personnage lui semble flatteur, il s’y conforme avec empressement : il devient singe et comédien. Sartre dans Les Mots décrit ses cabotinages.

Le vocabulaire est particulièrement révélateur. L’enfant ne subit pas toujours simplement le regard des autres : il peut aussi désirer l’image avantageuse que ce regard lui propose.

Mais cette adhésion comporte un risque : celui de confondre le personnage avec soi-même.

Le singe et le comédien sont associés parce qu’ils renvoient tous deux à la représentation. La difficulté n’est pas de jouer ; elle est de ne plus pouvoir quitter la scène.

Refuser le spectacle

Cette réflexion éclaire le refus par Sartre du prix Nobel, que Beauvoir rapporte dans Tout compte fait (Tout compte fait, op. cit., p. 64) :

Sartre avait pris sa décision. Il avait une orgueilleuse horreur des “honneurs” : il n’envisageait pas d’aller faire le singe à Stockholm. Qui étaient ces académiciens qui se permettaient de l’élire ?

« Faire le singe » retrouve ici le sens de parade publique. Il ne s’agit plus d’imiter un individu précis, mais d’accepter une mise en scène sociale.

L’écrivain consacré risque alors de devenir son propre personnage : celui du grand homme recevant les honneurs.

Le refus de Sartre prolonge ainsi une inquiétude très présente dans les mémoires de Beauvoir : comment rester un sujet lorsque les autres fabriquent autour de vous une image qui menace de vous enfermer ?

Beauvoir et Sartre, deux petits comédiens

Le rapprochement avec Les Mots est particulièrement fécond, puisque Sartre utilise lui-même abondamment le vocabulaire de la singerie pour raconter son enfance, six ans après sa compagne. Il se représente apprenant à écrire par imitation (Les Mots, Paris, Gallimard, « Folio », 1972, p. 120) :

(…) j’écrivais par singerie, par cérémonie, pour faire la grande personne.

L’écriture elle-même risque alors de n’être qu’une représentation (Les Mots, op. cit., p. 123) :

Tout destinait cette activité nouvelle à n’être qu’une singerie de plus.

Sa mère encourage le spectacle et conduit les visiteurs devant le jeune écrivain, qui fait semblant de ne pas les remarquer. L’enfant joue à l’écrivain devant les adultes qui jouent à le surprendre écrivant : la comédie est collective. Sartre résume ensuite brutalement cette existence (Les Mots, op. cit., p. 187) :

En famille, je continuai de singer l’homme.

Mais la sortie du cercle familial change tout. Avec ses camarades, il affirme être « homme parmi les hommes » et se « lave » de « la comédie familiale » (Les Mots, op. cit., p. 187). Il continue pourtant à imiter ses camarades, à reprendre leurs gestes et leurs mots, parce qu’il désire cette fois s’intégrer au groupe. La frontière entre imitation, apprentissage et aliénation demeure donc mouvante.

Beauvoir et Sartre racontent ainsi deux enfances traversées par la représentation. Les adultes leur proposent des personnages ; les enfants les jouent, les refusent ou s’y complaisent. Plus tard, les deux écrivain·es utilisent cette expérience pour penser les rôles sociaux.

Chez Beauvoir cependant, le « petit singe » possède une dimension particulièrement douloureuse : l’expression est une blessure reçue du regard d’autrui avant de devenir une image de soi.

D’autres singes : intelligence, solidarité et domination

Le singe n’est pas une figure nouvelle dans Voyages autour de mon cerveau. Il apparaît déjà dans plusieurs articles consacrés à la littérature jeunesse, mais avec une valeur presque opposée à celle que lui donne Beauvoir.

Dans « Une histoire de singe, sauver sa vie par l’intelligence » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023, URL : https://vadmc.hypotheses.org/8405), nous avons étudié le personnage de Petit Singe, imaginé par May d’Alençon.

Petit Singe est curieux : il part découvrir son environnement, la jungle, mais sa volonté d’exploration le conduit au danger. Après avoir voulu attraper une noix de coco trop grosse pour lui, il tombe dans le fleuve et se retrouve dans la gueule d’un crocodile.

Pourtant, il n’est pas condamné par son erreur. Il utilise son intelligence pour s’en sortir : il comprend la gourmandise du saurien, lui promet un buffle bien gras et profite de son empressement pour s’enfuir. Le singe n’est donc pas ici une figure de l’imitation ou du spectacle : il est un être capable d’apprendre, de réfléchir et d’agir.

Son aventure rejoint une autre dimension importante : la nécessité de demander de l’aide. Petit Singe ne triomphe pas seul ; il accepte l’intervention de l’éléphant qui le ramène auprès des siens. L’intelligence ne signifie pas l’isolement, mais aussi la capacité à reconnaître ses limites et à entrer en relation avec d’autres êtres.

Cette représentation éclaire par contraste le singe beauvoirien. Chez May d’Alençon, le singe construit son autonomie par l’expérience du monde. Chez Beauvoir, le singe apparaît lorsque l’individu risque au contraire de perdre son autonomie en devenant un personnage aux yeux des autres.

Cette question de la liberté est également centrale dans « Solidarité singes et oiseaux : Les Deux Gredins » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=8529).

Dans le récit de Roald Dahl, les singes sont soumis par Compère et Commère Gredin à un spectacle cruel : anciens animaux de cirque, ils doivent vivre la tête en bas et apprendre à boire et manger dans cette position. Ils sont donc littéralement réduits à un rôle.

Mais, contrairement au « petit singe » beauvoirien qui intériorise un regard dévalorisant, les singes de Dahl refusent progressivement la place qui leur est assignée. Grâce à l’Oiseau Arc-en-Ciel et à la solidarité entre espèces, ils retrouvent leur liberté.

La vengeance finale inverse le rapport de domination : les animaux qui étaient objets du spectacle deviennent les acteurs de leur propre libération. Les singes de Dahl cessent ainsi de « faire les singes » pour leurs maîtres.

Cette solidarité inter-espèces apparaît également dans « Crocodile énorme, mais petit cerveau : L’Énorme Crocodile » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8440).

Dans ce récit de Roald Dahl, Jojo-la-Malice le singe participe avec Trompette l’éléphant et Dodu-de-la-Plume l’oiseau à la protection des enfants menacés par l’Énorme Crocodile.

Le contraste est particulièrement fort : le crocodile possède la puissance physique, mais une intelligence limitée ; les autres animaux disposent de la ruse, de l’entraide et de l’imagination.

Chez Dahl comme chez May d’Alençon, l’animal n’est donc jamais inférieur parce qu’il n’est pas humain. Au contraire, il permet de réfléchir autrement à l’intelligence, à la liberté et à la solidarité.

Le singe et l’animalisation de l’Autre

Cependant, la figure du singe possède également une histoire plus sombre. Dans notre article consacré à  « Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte », l’animalisation de la jeune Algérienne Suleïma révèle un tout autre usage de la comparaison animale, Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28682)

Ici, le singe n’est pas une image choisie par le sujet pour réfléchir à sa propre situation. Il est imposé par un regard extérieur, dans un contexte colonial où la comparaison sert à réduire l’autre à une apparence animale. Le mécanisme est donc inverse de celui observé chez Beauvoir.

Chez Beauvoir, le « petit singe » révèle la violence du regard d’autrui, mais cette prise de conscience permet de penser l’émancipation : comment ne plus être seulement ce que les autres voient ? Dans le discours colonial, l’animalisation vise au contraire à enfermer l’autre dans une représentation et à lui retirer symboliquement sa pleine humanité.

Le même animal peut donc devenir une figure de liberté ou un instrument de domination selon celui qui regarde et selon la relation de pouvoir dans laquelle la comparaison est produite.

Conclusion : ne pas être le personnage des autres

Dans les mémoires de Simone de Beauvoir, le singe est donc une figure du rôle. Il apparaît lorsque l’enfant devient spectacle pour les adultes, lorsque l’adolescente intériorise le jugement d’autrui, lorsque l’être humain risque de confondre son existence avec l’image que les autres lui proposent.

Mais le singe révèle aussi une possibilité de résistance : refuser de continuer à jouer un personnage imposé. De la petite fille qui refuse « les comédies concertées par les adultes » (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 40) à l’intellectuel qui refuse de « faire le singe à Stockholm » (Tout compte fait, op. cit., p. 64), une même exigence traverse l’œuvre de Beauvoir : pouvoir devenir sujet de sa propre vie. On peut jouer un rôle, imiter, représenter. Mais il faut pouvoir quitter la scène.

Le singe beauvoirien est ainsi moins un animal qu’un révélateur : il montre l’écart entre être et paraître, entre choisir un rôle et être enfermé dans celui que les autres ont choisi.

On s’échappe avec les autres singes ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Jouer un rôle : Beauvoir en singe dans ses mémoires », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34634

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Vaisselle, nom féminin : S. de Beauvoir, A. Sylvestre

Faire la vaisselle, est-ce une tâche exaltante, ou une action pesante parce que genrée ? L’écrivaine Simone de Beauvoir et l’autrice-compositrice-interprète Anne Sylvestre répondent par le second choix, tant dans leur œuvre mémorielle que romanesque que dans leurs essais (Beauvoir), qu’en chanson (Sylvestre).

Anne Sylvestre chante ironiquement les joies de la vaisselle dans « La vaisselle » (Dans la vie en vrai, 1981), alors que s’avance doucement le retour du bâton misogyne des années 1980, avec le cliché de la femme capable de tout faire, tout en restant « séduisante », « féminine », c’est-à-dire, selon la sentence beauvoirienne (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. T. II, Paris, Gallimard, 1987, p. 88) :

Être féminine, c’est se montrer impotente, futile, passive, docile.

Les deux femmes soulignent la dimension d’enfermement féminin que représentent les tâches ménagères. Elles décrivent un espace réservé aux femmes REF :

(…) elle puise l’eau à la fontaine, sert le second repas, lave la vaisselle, travaille de nouveau aux  champs jusqu’au dîner, après le dernier repas elle occupe la veillée à raccommoder, nettoyer, égrener le maïs, etc. (…) rien ne rebute ses mains angéliques, amies des épluchures et des eaux de vaisselle. (…) Les journaux féminins enseignent abondamment à la ménagère l’art de garder son  attrait sexuel tout en faisant sa vaisselle, de rester élégante au cours de sa grossesse, de concilier coquetterie, maternité et économie ; mais celle qui s’astreindrait à suivre avec vigilance leurs conseils serait vite affolée et défigurée par les soucis ; il est fort malaisé de demeurer désirable quand on a les mains gercées (…).

Qui c’est qui fait la vaisselle

Faut pas qu’ça se perde

Qui c’est qui doit rester belle

Les mains dans la merde

(…)

Ça fait rien, on change rien

Sont réservés aux femmes au sein de ces endroits non mixtes, des travaux non rémunérés et socialement dévalorisés. Sylvestre ironise joyeusement, tandis que Beauvoir, de son côté, analyse la relégation des femmes par les hommes dans un cadre spatio-économique non rentable pour les femmes. Beauvoir conceptualise l’aliénation ménagère, Sylvestre la fait claquer en refrain. Elle montre la vaisselle comme une assignation aux seules femmes, tout en soulignant dans le reste de sa chanson le poids d’une éducation et d’un enseignement scolaire genrés. Le tout restant immuables, malgré la décennie de luttes et de victoires féministes intenses qui viennent de s’écouler.

N’oublions pas le coût temporel de la vaisselle, travail répété plusieurs fois par jour, et ce, toute l’année et pendant l’existence entière de presque chaque femme et de beaucoup de filles, toute classe sociale et toute époque confondues. Tout ce temps de tâches ménagères étant également source de culpabilité, via les magazines féminins, vendeurs de cosmétiques chimiques ou « naturels », qui enjoignent une impossible élégance à maintenir pour la femme… à destination de l’homme, et de lui seul. Capitalisme et patriarcat vont alors de pair, comme souvent, dans une très jolie injonction contradictoire.

Rappelons que Beauvoir évoque, dans Le Deuxième Sexe, sous couvert de généralités, un épisode de son adolescence, qu’elle assume comme tel dans son premier volume autobiographique, Mémoires d’une jeune fille rangée REF :

L’enfant envisage l’avenir comme une ascension indéfinie vers on ne sait quel sommet. Soudain, dans la cuisine où la mère lave la vaisselle, la fillette comprend que depuis des années, chaque après-midi, à la même heure, ces mains ont plongé dans les eaux grasses, essuyé la porcelaine avec le torchon rugueux. Et jusqu’à la mort elles seront soumises à ces rites. Manger, dormir, nettoyer…. les années n’escaladent plus le ciel, elles s’étalent identiques et grises en une nappe horizontale ; chaque jour imite celui qui le précéda ; c’est un éternel présent inutile et sans espoir. (…)

Un après-midi, j’aidais maman à faire la vaisselle ; elle lavait des assiettes, je les essuyais ; par la fenêtre, je voyais le mur de la caserne de pompiers, et d’autres cuisines où des femmes frottaient des casseroles ou épluchaient des légumes. Chaque jour, le déjeuner, le dîner ; chaque jour la vaisselle ; ces heures indéfiniment recommencées et qui ne mènent nulle part : vivrais-je ainsi ? Une image se forma dans ma tête, avec une netteté si désolante que je me la rappelle encore aujourd’hui : une rangée de carrés gris s’étendait jusqu’à l’horizon, diminués selon les lois de la perspective, mais tous identiques, et plats ; c’étaient les jours et les semaines, et les années. Moi, depuis ma naissance, je m’étais endormie chaque soir un peu plus riche que la veille ; je m’élevais de degré en degré ; mais si je ne trouvais là-haut qu’un morne plateau, sans aucun but vers lequel marcher, à quoi bon ?

Ici, l’écrivaine accentue la dimension d’enfermement au foyer des femmes. Elle oppose le désir de liberté de chaque être, construit par une éducation non genrée, à la clôture forcée de la très grande majorité des femmes et des filles. Chez Beauvoir, faire la vaisselle, plus que faire le ménage ou la cuisine, symbolise une routine sans gloire et sans reconnaissance. La vaisselle transforme l’avenir en surface : non plus une ascension, mais une nappe grise de jours identiques. Ce n’est pas la vaisselle qui effraie Beauvoir enfant, mais l’idée qu’elle recommence chaque jour, sans destination. En outre, Beauvoir fait de la cuisine un espace d’enfermement, donc un anti-voyage. Là où le voyage ouvre l’espace, la vaisselle referme le temps.

Certes, Beauvoir montre, dans ses romans, nouvelles et récits, par exemple, que la vaisselle peut devenir joyeuse, collective, provisoire, sauf quand le bruit rappelle l’intendance, le service, la fatigue. La vaisselle n’est supportable que lorsqu’elle cesse d’être destin.

La vaisselle n’aliène pas parce qu’elle salit les mains ; elle aliène quand elle devient seule route exitstentielle.

Donc, on secoue ses mains, et on sort !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Vaisselle, nom féminin : S. de Beauvoir, A. Sylvestre », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32258