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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II.

Entendre, apprendre, transmettre

Je vais commencer cette seconde partie par un hommage à mon professeur de musique de collège, monsieur Martin – aucun lien de parenté, juste une fine plaisanterie de temps en temps : « Alors, mademoiselle Martin ? – Oui, monsieur Martin ? – Vous nous jouez quoi à la flûte ? – “Les Chariots de feu”, de Vangelis. » Non pas pour m’avoir obligée, comme toute la classe, à chanter seule depuis ma place chaque chanson apprise par cœur en Sixième puis en Cinquième, ni parce que j’ai eu des très bonnes notes en flûte à bec pendant quatre ans, au vu de mes entrainements quotidiens chez mes parents. Mais pour deux choses :

  1. avoir remis à sa place, pédagogiquement, une… hum… une camarade de Troisième, qui voulait qu’on apprenne une chanson des 2B3 (prononcer « tou bi threeeee »), un de ces horribles « boys band » qui ont fleuri (sic) à la fin des années 90, pile pendant mes années collège. Après avoir dû supporter les Pokémon en primaire, je n’étais pas prête pour une autre vague de médiocrité. Or donc, monsieur Martin nous a expliqué que les « boys band » et les « girls band » étaient fabriqués par type physique, afin de plaire à une pléthore de décérébré·es, de fans, pardon. Et que les chansons étaient calibrées pour plaire à la même foultitude. Mine dépitée de la camarade. Joie intense de moi. Qui, mais si mais si, avait fait l’effort d’écouter, sur le walkman d’amies, une chanson de chaque groupe en question. Je précise également que : a) le paysage musical des années 90 était particulièrement horrible, avec toutes ces chanteuses qui criaient au lieu d’articuler, tous ces groupes pré-fabriqués, d’un côté, et de l’autre, des chanteurs marmonnants leur envie de suicide en se regardant le nombril ; b) que lesdits groupes pré-fabriqués ont brisé des amitiés de maternelle, car il n’était pas question, si j’ai bien compris, d’aimer les trois groupes. Comme pendant la Première Guerre mondiale, il fallait être soit du côté de la Triple Entente, soit du côté de la Triple Alliance. La cour de récréation du collège s’est transformée en guerre des tranchées, jusqu’à ce que le mondial de football de 98 mette tout le monde d’accord.
  2. nous avoir appris, à la fin de la Troisième, à regarder une musique de film. Je m’explique : monsieur Martin avait fait un montage, sur une VHS, d’extraits d’Indiana Jones, de Star Wars et de Rambo. Il nous a projeté plusieurs fois ces extraits, sur la télévision roulante du collège, en nous faisant écouter l’arrivée du thème du héros, par exemple, qui précède/accompagne l’action. Ou comment le thème d’amour se mêle et remplace le thème du héros.
  3. oui je sais, ça fait trois choses, et alors ? Dans le picon-citron de Marius, il y a bien quatre tiers. Bon, je reprends : nous avoir/m’avoir fait découvrir, entre autres, le continent irlandais, grâce aux chansons des Cranberries : « Zombie », « Just my imagination », « In the Ghetto » ; et grâce à un des spectacles de River Dance, dont je ne suis toujours pas sortie, plus de trente ans après. Et pour m’avoir fait découvrir que John Lennon était aussi un chanteur tout seul, qui avait composé cet hymne pacifiste qu’est « Imagine ».

Merci, monsieur Martin !

Avant les chansons et les musiques au collège, il y a eu celles en Maternelle (sic et re-sic pour le sexisme de cette appellation) et en Primaire. Dans mes toutes premières années de scolarité, j’ai appris, dont je me souviens : « Hérisson », « Nage, nage », « Bel escalier », « Petit Sapin », « Flocon papillon », d’Anne Sylvestre ; « Par les prés, par les bois », « Toi mon petit âne », de Raymond Fau ; « Petrouchka » et « Une fleur m’a dit », de Mannick ; « Un petit hamster », de Jo Akepsimas. Puis, en Primaire (sic et re-sic pour le côté « primitif » de cette appellation) : en CE1, mon institutrice, Nelly, nous avait fait écouter Piccolo & Saxo. Je m’étais alors drapée dans un sentiment – secret, je l’espère a posteriori -, de supériorité, car je connaissais ce conte musical depuis toute petite, ainsi que deux de ses suites, Passeport pour Piccolo & Saxo (mon favori), Piccolo & Saxo et le cirque Jolibois (bof au niveau de l’histoire, et puis, le cirque qui maltraite les animaux, sans façon !). En CM1, Jean-Paul, décharge de mon instituteur Francis et mari de Nelly, nous avait fait apprendre : « Santiano » et « Le Petit Âne gris » (non, je ne pleure pas), d’Hugues Aufray ; « Fye-Faye » (un crapaud qui « jouait du banjo ») ; « Les filles de Redon ». En CM2, Claudine, décharge de Francis, nous avait fait apprendre « San Francisco », de Maxime Le Forestier. Que de très bons souvenirs.

Ce qui m’amène, naturellement, aux spectacles de l’école. J’ai parlé, dans ma première partie d’article, du spectacle de Moyenne Section, à partir du Magicien des couleurs.

Quand j’étais en primaire, en CP puis au CE2, mon institutrice (la même), Jo, nous avait fait écrire des poèmes en vers libres : 1) rêves d’escaliers et d’échelles ; 2) la violence. Puis, un comédien était venu à l’école pour nous faire travailler ces poèmes et on avait fait un spectacle à la fin de l’année, dans la salle de répétition, en bas de notre école.

En CM1-CM2, Jean-Paul, la décharge de Francis, nous a fait apprendre des poèmes (Prévert et autres) et on a fabriqué un spectacle de poésie, que l’on a fait devant nos parents dans une salle de l’École normale d’Auxerre, non loin de notre école primaire.

En CM2, Francis nous a fait adapter un conte sénégalais, « Bakari » : on a transformé le conte en pièce de théâtre, puis on a peint les décors sur de grands draps blancs, puis nos mères et grands-mères ont cousu nos costumes. Puis, on a répété et on a joué, dans la « salle de théâtre » de l’École normale d’Auxerre. J’incarnais une partie du héros, joué par trois d’entre nous : Justine, une élève de CM1 (classe double), moi, Noëllie, une amie de CM2. Je faisais la partie où Bakari, rejeté par les villageois·es, trop trouillard·es pour combattre le monstre à trois têtes qui terrorisent leur village, part rencontrer trois marabouts, qui vont lui donner un conseil ou une amulette. En échange, Bakari leur donne un lingot d’or. Ces fichus lingots étaient trois ballons de hand-ball, entourés de papier doré, que je portais dans un sac de jute. Certes, j’étais grande et j’avais quelques muscles, mais c’était lourd. Est-ce pour cela que j’ai vibré, très très longtemps après, au Train sifflera trois fois ?

Je tiens d’autant plus à raconter tous ces souvenirs de Primaire que Jo, Nelly et Francis sont aujourd’hui décédés. Ils me manquent.

Les musiques héritées

Passons maintenant à la maison, à la famille. Comme pour la télévision et les films, il y a ma grand-mère maternelle et mes parents. Chez ma grand-mère, il y a une France qui s’étend des années 1930 aux années 1960 :

  • Fernand Raynaud, un 45T et un 33T de sketchs ;
  • Les Compagnons de la chanson, en vinyle ;
  • Jacques Lantier, en vinyle  ;
  • Les Frères Jacques, en vinyle ;
  • la bande originale du Bal, d’Ettore Scola, en vinyle  ;
  • Gilbert Bécaud, en vinyle et en CD, sa Bécaulogie ;
  • La Valse des patineurs, d’Émile Waldteufel, en vinyle tout petit ;
  • Sur un marché persan, de Ketelbey, en vinyle ;
  • le coffret vinyle 33T Pleins feux sur Franck Pourcel.

De ce coffret, je me souviens de : « La chanson de Lara », Sibelius, « Chariot ». J’ai mis des années à trouver son interprète, Petula Clark, mais j’ai réussi, quand j’étais étudiante à Paris, grâce à l’émission de Pierre Lescure et Dominique Besnehard sur les années 60. J’étais très heureuse.

Il y a aussi le duo Stone et Charden, via « Le prix des allumettes », entendu à Fa Si La Chanter. Comme j’avais adoré cette chanson, ma grand-mère, me gâtant comme toujours (oui, et alors ? des jaloux dans la salle ?), m’a offert la K7 audio de tubes de Stone et Charden, que j’ai retrouvé il y a peu en CD, en une bouffé de bonheur. Marcel P., c’est toi là-bas dans le noir ?

Chez mes parents, le paysage change complètement. Il est beaucoup plus marqué par les années 1960-1990 et par une ouverture internationale, en CD et en vinyle :

  • Anne Sylvestre et son répertoire adulte ;
  • Bruce Springsteen, Born in the USA ;
  • Renaud ;
  • Yves Simon ;
  • Maxime Le Forestier ;
  • Françoise Hardy ;
  • Marie Laforêt ;
  • Cat Stevens ;
  • la bande originale du Lauréat, portée par Simon & Garfunkel ;
  • Gene Vincent ;
  • Eddie Cochran ;
  • Jacques Higelin, Tombé du ciel, surtout ;
  • Georges Brassens ;
  • Boby Lapointe ;
  • Vivaldi et son Concerto pour mandoline en ut majeur, RV 425, subi mis à chaque Noël.

Pour ce qui est de Cat Stevens, Gene Vincent et Eddy Cochran, en vinyle, je les ai écoutés et réécoutés à l’adolescence, en faisant des parties de solitaire sur le PC de mon père, ou en faisant du repassage, dans le bureau de mon père donc.

Ma musique à moi-je

Bon, maintenant, ma musique à moi-je, en vinyle, en K7, puis en CD :

  • Anne Sylvestre, côté Fabulettes ;
  • Imbert et Moreau ;
  • Mannick ;
  • Jo Akepsimas ;
  • Pierre Lozère (vu en concert à la bibliothèque musicale d’Auxerre, joie !) ;
  • Henri Dès ;
  • Raymond Fau ;
  • une K7 de La Flûte enchantée (le petit ménestrel) ;
  • un 45T de l’histoire de Peter et Elliot le dragon.
  • un coffret CD de La Flûte enchantée et celui des Nozze di Figaro, pour mes dix ans, en même temps qu’un poste radio-cd-k7, couleur bleu nuit, que j’ai gardé jusqu’en 2007, date de mon départ pour l’université Paris VII en Master 2, puis en thèse, pendant mes trois années à la Cité Internationale Universitaire, à la Maison de la Suède, puis trois mois au Kremlin-Bicêtre, puis six mois d’Erasmus à Bologne, puis retour au Kremlin-Bicêtre ;
  • coffret vinyle illustré de Pierre et le Loup, chez Duculot ;
  • Les Lettres de mon moulin, par Fernandel ;
  • Piccolo & Saxo, comme expliqué plus haut.

Bref, j’ai une enfance terrible (au sens Johnny Hallyday du terme), comme vous pouvez le constater.

Pendant mon adolescence, il y a eu les CD empruntés à la bibliothèque municipale d’Auxerre, la Jacques Lacarrière :

  • Claude François ;
  • Charles Trenet ;
  • Françoise Hardy 89 ;
  • Jane Birkin ;
  • Pierre Dac ;
  • Les Maîtres du mystère ;
  • les livres audio : La Mariée était en noir, La Nuit du renard ;
  • Fellag ;
  • Offenbach.

J’ai découvert Offenbach sur ARTE, par Orphée aux Enfers, version Marc Minkowski. Étudiant le latin depuis la Cinquième et attendant d’être en Troisième pour commencer enfin le grec ancien, j’ai évidemment adoré la parodie du mythe antique d’Offenbach et de ses librettistes. J’ai continué mon exploration du monde d’Offenbach par La Belle Hélène (youpi, l’opéra-bouffe a donné son nom à la glace !) et Les Contes d’Hoffman, puis par un CD regroupant Les Dames de la Halle, Pomme d’Api et Monsieur Choufleuri. Aujourd’hui encore, je continue à découvrir l’œuvre d’Offenbach avec ravissement, après avoir appris deux trois choses sur sa vie son œuvre sur France musique, au début des années 2000, dans l’émission du regretté Benoît Duteurtre, « Étonnez-moi Benoît ».

Il faut que j’ajoute aussi que mes débuts avec Charles Trenet ont été compliqué. En effet, monsieur Martin, mon professeur de musique de collège, quand j’étais en sixième, nous a fait apprendre comme première chanson « Je chante », soit l’histoire d’un suicide. Je m’étais dit, en mon for intérieur, que les cours de musique allaient être bien ennuyeux et bien sombres. Et que je n’allais certes pas écouter autre chose de Trenet. Comme je vous l’ai dit au début de cet article, j’ai adoré mes cours de musique. Quant à mon écoute de Trenet, elle est devenue virale pendant mon année de Cinquième (ou de Quatrième, je ne sais plus). En effet, à Fa Si La chanter, une des chansons à découvrir était « Boum ». Et là, j’ai tout de suite accroché, et je suis allée emprunter un CD de Trenet à la discothèque municipale. C’est là que mon long compagnonnage avec Trenet et ses chansons a commencé. Ceci étant dit, j’ai toujours du mal avec « Je chante ».

Par contre, sa naissance à Narbonne, où je suis allée pendant dix ans et plus avec mes parents en vacances, l’été ou à l’automne, a fortement plaidé en sa faveur. Ainsi, quand j’ai entendu « La Mer » pour la première fois, j’ai tout de suite visualisé ce dont il parlait. Parce que quand on est au-dessus de Narbonne-Plage, sur la colline, et qu’on voit la mer, c’est bien une mer avec « reflets d’argent/le long des golfes clairs », comme dans la chanson de Trenet. Ce n’est pas la mer pailletée d’or comme à Capri, quand j’y suis allée en 2011, quand j’étais en Erasmus à Bologne. Effectivement, tout autour de Narbonne, dans la campagne, il y a aussi ces étangs dont Trenet parle dans « La Mer ». Adolescente, je n’ai pas pris « La Mer » comme une chanson ultra célèbre, de toute façon, je ne le savais pas, mais vraiment comme une chanson locale, régionale, d’un coin aimé.

Sans surprise, Trenet est devenu mon chanteur favori, à partir de ce moment-là. Je n’ai jamais trouvé, dans la musique de mon adolescence, un·e artiste qui me convienne, puisque j’étais, sinon, coincée entre les artistes commerciaux fabriqués à la chaîne (voir plus haut), les chanteuses à la voix en sirène d’alarme et les dépressifs marmonnants, pompeux et nombrilistes adoubés par France Inter, Télérama et Les Inrockuptibles. Le côté fabrication commerciale d’artistes m’a, cependant, permis de ne pas être trop surprise par les émissions de télé-réalité du début des années 2000, puisque c’était une logique similaire.

Ce qui me rappelle une autre forme de souffrance sonore : la « musique » dans les supermarchés. J’ai entendu tous ces tubes en CD quand j’étais étudiante à Paris. Tout cela est dû à mon écoute, en 2008, d’une émission de France Inter sur la musique en Mai 68. Dans cette émission, j’avais retrouvé, heureusement pour moi, la chanson « California Dreamin’ » que j’avais entendue dans Three Times de Hou Hsiao-hsien et que je cherchais depuis. Après avoir écouté cette émission, j’ai emprunté un super coffret de musiques des années 60 à la Médiathèque musicale à Paris. Et je me suis dit que j’allais continuer mon exploration musicale des tubes de la musique populaire dans les années 70, 80, 90, 2000. Ce que j’ai fait. Quand j’en suis arrivée aux années 80, je me suis aperçue à ma grande horreur que je connaissais toutes les paroles de quasiment tous les tubes que j’entendais dans les coffrets que j’avais empruntés. Gloups. Vite, une cure de Maurice Chevalier ! (Autre découverte d’adolescence.)

Par contre, je ne me souviens aucunement des musiques qui passaient dans les boums auxquelles j’ai assisté, soit à la fin des voyages scolaires de primaire et de collège : en CM1 à Saint-Aignan, dans le Morvan ; en CM2 à Six-Fours ; en Sixième à Super-Besse ; en Cinquième à ? (classe de neige), soit chez une amie, M., à la fin de notre année de CM2. Juste le souvenir de mon incapacité à danser. Ceci dit : 1) en CM1, j’ai pris plaisir à observer mes ami·es et camarades danser ; 2) en CM2, à Six-Fours, j’ai finalement dansé, grâce à mes amies, qui se sont relayées pour m’encourager ; 3) en Sixième, je me suis vaguement dandiné cinq minutes ; 4) en Cinquième, j’ai dansé un slow (oui, je suis une dinosaure) avec un ami de maternelle, A. Pour ce qui est de la boum de fin de CM2, chez M., elle a été gâchée par les histoires d’amours contrariées des uns et des autres – sauf moi, au-dessus de la mêlée. Conclusion : ma danse à moi passait ailleurs, par la danse contemporaine.

Quittons le terrain de proximité pour partir, brièvement, à la radio : tant enfant qu’adolescente, je n’écoutais pas beaucoup la radio. Mes petits-déjeuners, en compagnie de mon père, étaient rythmés par les infos et la météo de Jacques Kessler, sur France Inter. C’est à ce moment-là que j’ai appris le décès de Roald Dahl, un de mes écrivains favoris, depuis que j’avais appris à lire avec Le Doigt magique. Mes céréales ont eu un drôle de goût, tout d’un coup. Bien plus amusante était l’écoute, chaque dimanche en fin de matinée, de l’émission humoristique « Rien à cirer ». Je me souviens, je l’écoutais avec mes parents dans le salon : Laurent Gerra, Anne Roumanoff, Virginie Lemoine, Patrick Font, Jean-Jacques Vannier, Jacques Ramade… et Laurent Ruquier en maître d’œuvre… et un des génériques de l’émission était signé…. Charles Trenet ! Autrement, je me suis mise à France Culture à partir du lycée, comme je l’ai raconté ailleurs , mais uniquement le week-end et pendant les vacances scolaires, bien entendu.

Les musiques imagées

Dernier aspect de mon rapport à la musique, l’écran. Soit la musique de film, écoutée pour retrouver un film, et/ou pour elle-même.

Par exemple : une musique ample, lyrique. Et je vois tout de suite une place italienne écrasée de soleil, avec une église au bout. Puis j’entends la voix de Jean Debucourt (de la Comédie française), parlant à son prêtre favori, Don Camillo (Fernandel), de ses démêlés éternels avec le maire communiste du village, Peppone (Gino Cervi). Un sifflement joyeux : des gendarmes du sud de la France. Une chanson joyeuse et énergique : la fille d’un des gendarmes, qui danse avec ses amies et ses amis, dans un bar de Saint-Tropez.

Le Concerto pour mandolines de Vivaldi dont j’ai parlé il y a quelques pages : L’Enfant sauvage, de Truffaut. Le Concerto pour flautino de Vivaldi : le même film, et sa citation, par cette musique classique, dans Le Pornographe, de Bonello. Des bruits de balles de tennis : Les Vacances de M. Hulot, de Tati. Comment ça, je triche ? Même pas vrai. « Le Grand Choral » de Georges Delerue pour La Nuit américaine, de Truffaut : la chair de poule, la gorge serrée par l’émotion. Le flamboyant Concerto flamand de Maurice Jaubert, ré-enregistré pour La Chambre verte, de Truffaut : idem.

Un groupe de voyous, leurs donzelles, un juge et son épouse, égarés là par la jalousie de leur chauffeur : « Comme de bien entendu », morceau d’anthologie dansé et chanté dans Circonstances atténuantes, de Jean Boyer. Autre comédie de Jean Boyer, Nous irons à Paris, avec « À la mi-août », entonnée par Ray Ventura et son orchestre dans une grange languedocienne, en compagnie de… chut, il ne faut pas le dire, nous sommes sur Radio X, radio clandestine.

Une place ensoleillée, dans l’ouest de la France. Où plutôt non, je préfère le début : un pont transbordeur, autre que celui, marseillais, de Pagnol. Sur ce pont glissant, des camions. La musique du début du film continue. Mais elle s’adapte subtilement aux mouvements des camionneurs, qui s’étirent et font sortir les femmes des camions. Puis, tous et toutes s’étirent encore, puis… se mettent à danser. Jacques Demy, Michel Legrand, les troupes nord-américaines de danseurs et danseuses : Les Demoiselles de Rochefort.

Une salle de bal, en France, à différentes époques, avec le glissement temporel grâce au sublime thème de Vladimir Cosma : Le Bal, d’Ettore Scola. Et toutes les autres musiques du film, sauf les allemandes (période de l’Occupation), et sauf « T’es Ok », à la fin, parce que c’est une chanson horriblement bête.

De là, je passe naturellement à « Parlami d’amore Mariù », citée dans Le Bal, qui est une scène forte en douceur de Ces hommes, quels mufles !, de Mario Camerini. Réalisé en 1932, sous le fascisme, ce film n’a rien d’un film de propagande. Il raconte une histoire sentimentale dans l’Italie populaire de son temps (voir notre article ici).

Terminons ce très bref tour d’horizon de mes listes musicales filmiques par quelque chose de plus rythmé, à savoir la reprise, en mode électro, de « A far l’amore comincia tu », de Raffaella Carrà, dans La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino. Pas besoin de dialogues pour faire ressortir le vide de ces gens riches, très riches, à Rome, dans la seconde décennie du vingt-et-unième siècle.

Hum… non, c’est trop triste. Alors, je conclus par un chant solidaire, entonné par des êtres qui ont envie de porter secours à leur prochain, sous l’égide… d’Euripide : je parle, comme de bien entendu, de « SOS Société » (en VF) au début de Bernard et Bianca, des Studios Disney. Les souris déléguées de chaque pays se lèvent et chantent, sous la photo du fondateur de la société en question, la souris Euripide. Je m’interroge encore sur ce beau, mais très étonnant, choix de patronnage – peut-être déjà présent dans le roman de Margery Sharp, The Rescuers (1959).

D’ici la prochaine étape de mon palimpseste personnel, je vous souhaite beaucoup de curiosité, de découvertes, d’enchantements, de réflexion. À vous les studios !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste cinématographique, télévisuel, musical, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32826

Les Champs amusants VADMC

Les champs amusants

La campagne française, les champs, la nature, les pesticides, les chasseurs… et les chanteurs et les chanteuses qui en parlent, hier, avant-hier et aujourd’hui. Elles et ils chantent les champs et les cultures d’un point de vue citadin et bourgeois, c’est-à-dire en idéalisant les paysan·nes et le travail de la terre. Les clichés de Parisien·nes sont légion, étant entendu que tous et toutes sont implanté·es à Paris depuis Philippe-Auguste, et ignorant donc qu’autour de Paris il existe des villes et non pas seulement des villages ou des champs et des prés.

Commençons par Le Devin du village, intermède de l’Helvète Jean-Jacques Rousseau représenté en 1752. Pas de sabots gravés de jolies edelweiss comme dans Les Confessions (1782), mais un cœur-à-cœur contrarié entre Colette et Colin, qui se termine heureusement avec l’air guilleret « Allons danser sous les ormeaux ». Nous pourrions tout aussi bien être à Paris ou à Versailles, dans un salon élégant.

Un peu plus d’un siècle plus tard, le tube « Duo des dindons » de l’opérette La Mascotte (1880, livret d’Alfred Duru et Henri Chivot, musique d’Édmond Audran) est passé par l’étape Marie-Antoinette et moutons enrubannés de rose à Trianon, encore que la scène se passe au dix-septième et non au dix-huitième siècle. Gardienne de dindons, Bettina, la mascotte qui porte chance, est donc amoureuse du berger Pippo. Ils chantent leur amour mutuel, plus fort que celui qu’ils éprouvent pour leurs dindons et moutons respectifs. Ce qui vaut sans doute mieux pour tout le monde, humain et non humain. Ce duo a été repris par les humoristes et vocalistes Juliette et François Morel, lors de la Nuit de la Voix 20191.

Dans ces deux exemples, la pénibilité du travail agricole et d’élevage est ignorée par celles et ceux qui vivent à la campagne toute l’années.

De même, les citadin·es ne se préoccupent pas du tout de la dureté du labeur paysan. Citons le « Couchés dans le foin » de Mireille et Jean Nohain (1930), où l’important est de faire l’amour « avec le soleil pour témoin, un petit oiseau qui chante au loin2 ». Puis, on ôte les brins de foin de sa chevelure et on repart chez soi, peut-être à bicyclette, moyen de locomotion populaire. La bonne humeur et l’humour sont de mise dans cette chanson sans prétention qui exhibe son refus des tâches fermières, dont la traite des vaches.

Il en est de même dans « Il y a du soleil sur la France » du duo Stone et Charden (1970). La fraîcheur de leurs voix, le sautillement lyrique de la musique et les paroles nonchalantes mettent à distance la rudesse paysanne :

Il y a du soleil sur la France

Et le reste n’a pas d’importance

Il y a du soleil sur la France

Allons viens vite que l’on profite de la vie

La douceur des années soixante-dix et l’amour qui lie le duo éclatent dans cette profession de foi. Ce n’est pas parce que le « fermier d’en face » surveille avec méfiance les visiteurs que la fête ensoleillée sera gâchée.

Il est vrai que certains abusent, tout de même, à crier « vive Fidel Castro » au fin fond de la cambrousse, qu’elle soit nord-américaine ou française, comme dans l’adaptation moqueuse d’Hugues Aufray, du « Motorpsycho nightmare » de Bob Dylan (1964). Dans « Cauchemar psychomoteur » (1965), Aufray rit, tout comme Dylan, de l’étroitesse d’esprit des paysans et de la frustration sexuelle de leurs filles. Ici, pas de rééducation au sain contact des champs à la maoïste, mais une expérience périlleuse sur fond d’anti-intellectualisme profond d’un côté, d’effarement angoissé de l’autre.

Parfois, cependant, l’invasion des citadins tourne au drame, comme dans « C’est mon dernier bal » de Renaud (1979). Si l’on suit bien le récit, l’action est censée se dérouler à Sarcelles, ville nouvelle de l’après-guerre et pionnière dans la construction de grands ensembles sans âme, comme en témoigne « Béton armé » (1967, Henri Gougaud, José Cana, Max Rongier) :

Sarcelle était un nom d’oiseau

Aujourd’hui l’oiseau est en cage

Et moi je trouve ça dommage

Si vous vous le voyez de haut

Béton armé soleil en berne

Hommes de nouvelles cavernes

Voilà ce que nous devenons

La modernité tue l’humain, au moins à petit feu.

Chez Renaud, la banlieue voisine encore avec la campagne, puisque ce sont les « milices rurales » qui tentent d’arrêter les petits gars de Créteil venus chercher la bagarre loin de leur territoire, passant du sud parisien au nord de la capitale. Renaud en profite pour régler son compte à la musique traditionnelle des bals populaires, en faisant avaler son accordéon au musicien : « Maintenant il a une belle paire, de poumons nacrés ». Et la bagarre vire au drame, après un détour par le western et la « Winchester de l’adjoint au maire ». Le narrateur hulule alors son désespoir : « Putain qu’ça fait mal, de crever sous la lune ! » Mais il aura son quart d’heure de célébrité, au moins, via son portrait en première page du journal du lendemain. Six pieds sous terre, mais dans le journal.

La campagne peut tout de même retrouver son calme et sa tranquillité. Voire un peu trop. Donc, que faire, sinon chanter ? Soit tout seul sur son tracteur, soit avec ses amis « Les Glaviots », un « groupe punk de Normandie ». Ce groupe est sorti de l’imagination des Wampas, dans la chanson « Manu Chao » (2003, Never trust a guy who after having been a punk, is now playing electro). Et de clamer leur colère contre les collègues qui, se posant comme contestataires, n’en gagnent pas moins confortablement leur existence :

Si j’avais le portefeuille de Manu Chao

Je partirais en vacances au moins jusqu’au Congo

Si j’avais le compte en banque de Louise Attaque

Je partirais en vacances au moins jusqu’à Pâques

Temps et espace lointains font rêver, tout comme la belle vie des chanteurs sus-nommés. Au-delà des attaques personnelles, Les Wampas décrivent un quotidien paysan qui a peu changé depuis la nuit des temps, avec l’immensité des cultures qu’il faut travailler alors qu’on manque de main-d’œuvre (« j’ai encore cinq hectares à labourer ») et avec les … vaches, encore elles, pour seule compagnie.

La critique des camarades chanteurs et chanteuses peut s’accompagner d’un humour de bon aloi, comme dans le « Twist agricole » des Frères Jacques (1964, André Popp et Jean-Claude Massoulier). En pleine vague yé-yé, le quatuor tourne en dérision les fameuses onomatopées  sixties, imitées des chansons rocks nord-américaines, par exemple « Be-Bop-A-Lula » de Gene Vincent, 1956, ou les « wa-pa-pu » des chœurs et les « yeah » d’Eddie Cochran dans sa chanson « Cherished Memories » (1959). Pourtant, les paroles rock-n’roll sont aussi peu intéressantes, au final, que celles de Tino Rossi, Georges Guétary et autres Petits Chanteurs à la croix de bois, contemporains des Frères Jacques. Mais la vague yé-yé a attiré un grand public populaire, parisien et provincial, qui est aussi celui du quatuor, en plus des intellectuel·les et des artistes de Saint-Germain-des-Prés. Rappelons que la narratrice/le narrateur de « Béton armé » demande « une chanson sans hystérie » autant qu’un « peu de terre ». La campagne anti-yé-yé bat son plein, surtout Rive Gauche.

Le « Twist agricole » brocarde gentiment les campagnard·es, à coup d’atmosphère rurale : les bœufs rentrés à l’étable, l’« angélus qui sonne », les « patates » qu’on sème, les « godasses » qu’on retire pour danser le « twist du rural », le « twist paysan », pour se « décomplexer », et l’autre instrument de musique rattaché à la cambrousse, après l’accordéon, le biniou. Outre l’allusion à l’origine bretonne des frères Bellec3, deux des quatre Jacques. Cet objet nasillard est adapté à l’ironie du propos.

La danse à la mode, le twist, dénommé « yé-yé », a des vertus euphorisantes, à l’égal d’une drogue puissante. Les paysans, et surtout la paysanne, ne peuvent s’en passer, et la danse les fait tenir debout toute la nuit. Et le twist est si puissant qu’il envahit la culture locale. Outre l’élevage des bovins (autre symbole de la balourdise paysanne), les locaux font pousser des « graines de transistor », nouveauté technologique. Tel un « Te Deum » laïque, la chanson s’achève sur la vision très calendrier des Postes-Millet des « Semeurs » en action, œuvrant au bien-être des jeunes générations et de Salut les copains. Amen.

Autre vision ironique, celle de « Sois érotique » des Charlots (1970, Il était une fois à l’Olympia). Le trio reprend « Je t’aime moi non plus » de Serge Gainsbourg (1969). Gérard Rinaldi, voix principale du morceau, imite le timbre hautain et le phrasé du futur « homme à la tête de chou ». De même, dans le clip, Rinaldi, cigarette entre les doigts, prend une pose snob à la Gainsbourg.

Le texte de « Sois érotique » souligne malicieusement les soi-disant ravages de l’invasion des signes du monde moderne dans les coins les plus reculés : les « baby-dolls » (nuisette), la cuisine exotique, donc épicée (pas question de bœuf bouilli dans une sauce à la menthe type plat anglais comme dans Lucky Luke), les chansons érotiques qui viennent de la capitale et qui ne font donc pas partie du folklore rural, les films pornographiques (Emmanuelle), les articles de conseils sexe, les foires du sexe (Copenhague). En effet, la capitale du Danemark accueillait dans les années soixante et soixante-dix une « foire du sexe » et les livres pornographiques étaient en vente libre. François Mauriac s’en indignait dans son Bloc-notes :

Se flatter de vaincre la pornographie par la liberté et par la satiété nous ramène à cette vue stupide que les jeunes êtres saturés au point de n’en plus faire cas n’ont pas été salis, souillés irréparablement, qu’ils n’ont pas été atteints dans leur intégrité spirituelle, qu’ils n’ont rien perdu à ce contact immonde4.

L’écrivain catholique souligne avec force la contagion probable des enfants et adolescent·es par la visibilisation de la pornographie.

Quant à Simone de Beauvoir, elle déclare avoir été « interloquée », alors qu’elle était jurée au Tribunal Russell qui, en 1967, jugeait les crimes de guerre commis au Vietnam par les Étatsuniens :

A l’étalage et à l’intérieur il y avait sur les couvertures des photographies en couleurs de gens qui s’exhibaient dans toutes les positions imaginables : couples hétérosexuels et homosexuels des deux sexes, partouzes à trois ou quatre partenaires. Il y avait des revues, des réclames dont le nom commençait par : « Porno ». Porno-magazine, porno-week-end, etc. Les enfants qui passaient devant le magasin n’accordaient pas un coup d’œil à cette littérature ; ils étaient beaucoup plus intéressés par les journaux d’enfants et les jeux qui se trouvaient dans une autre vitrine5.

Beauvoir, ici, contredit implicitement Mauriac en décrivant l’indifférence enfantine devant les images pornographiques, tout en étant frappée d’étonnement.

Dans la chanson des Charlots, cette référence sert à exalter la virilité paysanne et française, supposée plus ardente que l’entière foire danoise… pour autant que la science tienne ses promesses d’augmenter l’ardeur testostéronée du narrateur :

Mais ça va être sa fête à c’t’heure

Hier j’ai été chez l’docteur

Et j’vais prendre un médicament

Qui va la laisser sur les dents

Ah, « la Marie », elle doute de son chéri au lit ? Vindiou, c’est ce qu’elle va voir ! Les sabots et le râteau du narrateur vont entrer en action, et vivement. Du moins d’après ce qui est dit dans le refrain. Le prénom de la paysanne, les chaussures, le vêtement (béret) et l’outil participent à créer une atmosphère campagnarde, à la fois drôle et ultra-virile, propre à renforcer, au final, l’estime de soi masculine.

Ce n’est pas tout à fait le cas dans « Darla dirladadda » (1970, Ils ont changé ma chanson) chantée par Dalida – musique de Jean Musy et paroles de Boris Bergman. L’infidélité masculine rurale est au centre de la chanson. La narratrice fait ses adieux à son mari, qui part à la ville en compagnie de leur fils, après l’avoir trompée avec ses amies. Après avoir vanté les charmes citadins à son enfant : « On dit que la ville, c’est mieux qu’ici (…), tu pourras avoir des voitures (…), comme dans les livres d’aventures (…) », la chanteuse clame sa liberté retrouvée. Elle se fond dans la nature, loin du bruit du tracteur et de la rumeur citadine :

Et moi, je n’ai que mes deux mains (darla dirladada)

Pour semer le vent et le grain (darla dirladada) (…)

Je n’ai qu’une enfant, c’est ma terre (darla dirladada)

Je n’ai qu’une amie, la rivière (darla dirladada)

Elle est à moi, elle me connaît (darla dirladada)

Quand elle danse sur les galets (darla dirladada) (…)

Il est temps de couper le seigle (darla dirladada) (…)

Je vivrai dans un monde d’algues (darla dirladada) (…)

Et j’aurais l’océan pour moi (darla dirladada)

La narratrice chante le souffle dansant de l’autonomie retrouvée. Elle se fond dans le cosmos, tout en s’occupant seule des tâches céréalières, sans avoir besoin d’outils modernes ni de mari. Son horizon est illimité, dans le bleu océanique.

L’attraction des mœurs citadines est soulignée dans « La Montagne » (1965, La Montagne) de Jean Ferrat, autant que la permanence, vue comme positive, de la vie campagnarde. L’étroitesse de l’existence banlieusarde, comme trois ans plus tard dans « Béton armé », est condamnée : « formica », « ciné », « bal », être « flics ou fonctionnaires », vivre dans un « HLM » et « manger du poulet aux hormones », tout cela n’est rien, face à la beauté de la montagne, immuable, à la longévité de la vie des habitants de la campagne et à la bonne chère non frelatée (« perdreau » et « tomme de chèvre »). Le constat, binaire, est une ode à la vie campagnarde, sans pour autant que son interprète puisse être taxé d’être de droite, au vu de ses engagements aux côtés du PCF et de son existence dans le village d’Antraïgues, à partir de 1964, puis définitivement à partir de 1974.

Après être passé·es du côté des (pseudo) campagnard·es, revenons à un point de vue citadin, tout en rapprochant de l’époque contemporaine, loin des bouleversements sociaux-économiques des Trente Glorieuses. Dans « Les grandes balades » (1998, Les Arbres verts) d’Anne Sylvestre, la chanteuse-compositrice râle contre les contraintes des séjours à la campagne. Cette fois, nous sortons de la classe populaire pour entrer dans le monde bourgeois des propriétaires de maisons de campagne, mis en scène par Agnès Jaoui dans Place publique en 2018.

Dans sa chanson, Anne Sylvestre se lamente des longues, ô combien longues, promenades dans la boue et sous la pluie, prétextes à admirer paysages et à manger des fruits et légumes, plus ou moins comestibles et tendres. La visiteuse apprécie plus, à la rigueur, la simple visite de la maison, de ses « poutres » et de ses « rosiers » que celle du « potager » et des « dahlias ». Surtout, ne pas franchir le seuil de l’habitation.

En outre, comme elle le clame, « le silence me rend zinzin, et puis y’a pas de magasins ». Vive la ville et les vrombissements de voiture ! Et les boutiques. Anne Sylvestre, féministe et écologiste convaincue, s’amuse avec les clichés et renvoie dos à dos bourgeois·es des grandes villes façonnant la campagne à leur convenance, selon leurs clichés, et citadin·nes ne vivant que par et pour le bruit et la fureur des villes (mais ayant l’honnêteté de le dire).

Vingt ans auparavant, l’écrivaine féministe Simone de Beauvoir s’était délectée, elle aussi, à décrire la réduction de la campagne à des poncifs glacés par les gens de la ville, dans Les Belles Images (1966) :

(…) ils caressent leurs regards à l’image parfaite qu’ont reproduite Plaisir de France et Votre Maison : la ferme achetée pour une bouchée de pain – enfin, disons, de pain brioché – et aménagée par Jean-Charles au prix d’une tonne de caviar. (“je n’en suis pas à un million près”, a dit Gilbert), les roses contre le mur de pierre, les chrysanthèmes, les asters, les dahlias “les plus beaux de toute l’Ile-de-France”, dit Dominique ; le paravent et les fauteuils bleus et violets – c’est d’une audace ! – tranchent sur le vert de la pelouse, la glace tinte dans les verres…6

Comme tout cela est impeccable, une belle image publicitaire propre à faire l’envie de couples moins fortunés et à stimuler la compétitivité des autres bourgeois. Et les fameux dahlias, là aussi cloués au pilori de la fausse esthétique campagnarde. Tant Beauvoir que Sylvestre grattent le décor bourgeois et se moquent de la prétention sociale à jouer aux paysan·nes.

La chanteur Bénabar va dans le même sens, dans « À la campagne » (2008, Infréquentable). Après avoir déchiré les généralités sur la retraite, forcément heureuse, dans « Monsieur René » (2004, Les Risques du métier), il ironise sur l’atmosphère rurale, vue par les citadin·es, comme une belle « fête aux clichés », car « À la campagne on veut de l’authentique, du feu de cheminée et du produit régional ». Planter un décor qui ne correspond pas à la réalité serait une constante chez les gens des villes. Surtout ne pas aller à la découverte des autres, des réalités existentielles rurales, mais réduire la campagne à des personnes et des lieux-types : « Des sangliers, des hérissons, des vieux sur des tracteurs (…) des châteaux tout cassés et des arbres centenaires ». Le chanteur s’amuse à mettre les animaux non-humains avant le duo homme-machine et à réduire le patrimoine à des blocs. Les clichés sont montrés comme tels, bons pour un téléfilm estival et familial, sans avoir d’existence réelle. Comme Anne Sylvestre, Bénabar s’amuse des discours parisiens sur la recherche de la tranquillité loin de la pollution et du bruit de la ville, alors que le silence campagnard est, finalement, pesant.

Ce tour d’horizon a montré la permanence d’images types sur la campagne, de moins en moins prises au sérieux au fil des siècles. Pour les citadin·es, la campagne reste une halte bienvenue dans la grisaille quotidienne. À nous de choisir quelle (belle) image de la campagne nous voulons.

 

https://www.youtube.com/watch?v=msCYHrrPl-8

Notes personnelles, comme pour toutes les paroles des chansons citées.

3 Cécile Philippe et Patrice Tourenne, Les Frères Jacques, Paris, Balland, 1981, p. 65, 71.

4 François Mauriac, Bloc-Notes V. 1968-1970, Paris, Points, 1993, p. 263-264.

5 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 492.

6 Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Le Livre de Poche, 1972, p. 7.

 

Playlist :

« Allons danser sous les ormeaux »

« Duo des dindons »

« Couchés dans le foin »

« Il y a du soleil sur la France »

« Cauchemar psychomoteur »

« Motorpsycho nightmare »

« C’est mon dernier bal »

« Béton armé »

« Manu Chao »

« Twist agricole »

« Be-Bop-A-Lula »

« Cherished Memories »

« Sois érotique »

« Darla dirladadda »

« La Montagne »

« Les grandes balades »

« À la campagne »

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les champs amusants », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6705