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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d'expositions, 1984-2002. Partie II. VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. 

Suite de notre article précédent,  Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. »

À neuf ans, j’avais découvert Louis, enfant roi, le téléfilm de Roger Planchon. Puis, mes parents m’ont prêté Petit Louis, dit XIV, le roman de Claude Duneton qui a inspiré ce très grand téléfilm. J’ai beaucoup aimé le roman, aussi. À dix ans, j’ai lu Les Trois Mousquetaires. Un an après, mes parents m’ont offert l’intégrale de Molière en GF, que j’ai toujours. Il faut dire que j’étais dans ma période Louis XIV, parce qu’en classe de cinquième on étudiait Le Bourgeois gentilhomme. Dans le même temps, je lisais Vingt Ans après. La période de La Fronde ne m’était pas étrangère, par Louis, enfant roi. En outre, Aramis me faisait penser à l’hypocrisie religieuse du Tartuffe. Mais je préférais quand même Les Trois Mousquetaires, parce que dans Vingt Ans après les quatre amis se retrouvent dans des camps opposés. Une relecture adulte récente m’a fait beaucoup mieux percevoir la richesse historique du roman. Mais Aramis est toujours aussi Tartuffe.

Quant au Vicomte de Bragelonne, je me suis jurée de ne jamais le relire. La mort du bon gros géant Porthos est trop affreuse. Encore, si ç’avait été Aramis, justement, bon. Mais Porthos ? Le seul des mousquetaires qui ne s’étale pas devant Louis XIV, contrairement à d’Artagnan, ni devant les nobles, contrairement à Athos et à Aramis. Oui, je sais, Dumas est un très grand écrivain, d’avoir si bien magnifié cette scène de Porthos défiant la mort et étant enseveli par elle. Oui. Mais je m’en fiche. Je refuse de pleurer à nouveau. Là, j’ai dit.

Toujours à onze ans, au rayon adolescents de la bibliothèque municipale d’Auxerre, dans une section consacrée à Louis XIV, j’ai trouvé L’Allée du roi de Françoise Chandernagor. Je l’ai emprunté, j’ai adoré. Un mois environ plus tard, j’ouvre Télérama : L’Allée du roi allait passer à la télévision. J’ai regardé le feuilleton avec mes parents, pendant les vacances de Noël. Quelques semaines plus tard, mes parents allaient à Paris voir un spectacle. Ils sont passés à la Fnac des Halles à Paris et ont cherché pour moi l’édition de poche que j’avais lue. Elle n’y était pas. Ils m’ont donc rapporté l’édition grand format. Je l’ai toujours. Bibliothèque. Revue. Télévision. Librairie. Bibliothèque personnelle. Je ne le savais pas encore, mais j’avais déjà une méthode.

À cette époque, j’avais aussi ma première chatte, Fleur-de-Trèfle, née le cinq avril 1993, soit deux jours avant mon neuvième anniversaire. Son nom venait d’un conte que j’avais lu : trois chattes y aidaient une princesse à surmonter trois épreuves, et l’une d’elles s’appelait Feuille-de-Trèfle. J’avais transformé son nom en Fleur-de-Trèfle pour baptiser ma chatte.

À partir de 1994, un autre réseau se mettait en place : celui des bouquinistes. À Samoëns, en Haute-Savoie, où j’ai passé tous mes étés depuis avant ma naissance, puisque, paraît-il, j’y ai même été fabriquée durant l’été 1983, une bouquiniste s’est installée sur le marché en 1994. J’avais dix ans. Dès lors, je traversais le marché très vite. Les fruits et légumes ne m’intéressaient guère. Les matelas non plus. Les poulets rôtis pouvaient parfaitement se débrouiller sans moi, les pauvres. Il y avait des livres. À l’époque, un livre de poche coûtait trois francs. Je ne me souviens plus exactement de tout ce que je lui ai acheté. Je me souviens d’elle et de sa gentillesse. Nos échanges ont toujours été peu fournis, mais souriants. Il m’arrivait également de croiser au marché les bibliothécaires de Sixt-Fer-à-Cheval. Nous nous saluions. J’étais suffisamment habituée de la bibliothèque pour être reconnue en dehors de ses murs.

Cette bibliothèque de Sixt était importante dans mes vacances estivales. Le bâtiment était en pierre au rez-de-chaussée, en bois à l’étage, avec cette odeur légèrement ancienne mais propre des livres. J’y allais continuellement. Bien plus tard, elle a brûlé lors de l’incendie nocturne de la boulangerie voisine. Une partie de mes souvenirs matériels est partie avec elle. Et ces pauvres livres, tordus par les flammes. Affreux.

À Annemasse, un bouquiniste davantage spécialisé dans les livres anciens descendait à la cave lorsqu’il me voyait arriver et remontait avec un sac en papier rempli de vieux livres de poche. Il me faisait un prix. Un monsieur très gentil.

Dans la région de Caylus, dans l’Aveyron, où nous passions aussi des vacances, il y avait d’autres bouquinistes. Celui de Caylus, dans la rue descendant de la place du marché, m’a même un jour offert deux livres. Fête. Sur les marchés de Saint-Antonin-Noble-Val (le mardi), Najac (le dimanche), Villefranche-de-Rouergue (le jeudi), les bouquinistes me fournissaient notamment en anciennes Bibliothèques Vertes, par exemple Béatrice au grand galop, de beaux volumes Rouge et Or, des G.P., dont Les Secrets de l’étang.

Les vacances dans l’Aveyron, c’était aussi l’Abbaye de Beaulieu, un magnifique centre d’art contemporain, régulièrement visité. J’en profite pour saluer amicalement ma contemporaine Audrey Walas et sa famille, qui nous louaient leur gîte d’étape, au lieu-dit Ventaujols. Que de souvenirs : la maison, les animaux, le lac en contrebas, et… les grands-parents d’Audrey qui essayaient absolument de m’apprendre l’occitan. Je ne comprenais rien, mais j’acquiesçais poliment. Au moment du départ, les parents d’Audrey nous donnaient des tomates, des salades et des fruits de leurs récoltes dans des cagettes. La générosité et la gentillesse. Merci encore.

Retour dans l’Yonne, chez moi. Depuis la publication de la première partie de cet article, ma mère m’a rappelé un souvenir beaucoup plus ancien : elle pense que le premier livre que mes parents m’ont lu était Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak. Je n’en avais aucun souvenir.

En sixième, mes parents m’ont offert L’Odyssée dans la traduction de Victor Bérard. J’ai adoré. J’aimais Ulysse, sa ruse, son intelligence, son rapport presque amical, voire affectueux, avec la déesse Athéna. Beaucoup moins les massacres à répétition de L’Iliade. Et vas-y que je te sorte un œil avec ma lance, et voilà-t-y-pas que j’enroule tes viscères avec mon épée, etc. etc. etc. Sans façon. Je ne savais évidemment pas qu’un jour un chat noir aux yeux d’ambre s’appellerait Ulysse et qu’il poserait sa patte sur mon cœur, définitivement.

À la bibliothèque d’Auxerre, je suis passée symboliquement du rayon enfants au rayon adolescents au début de la sixième. J’y ai trouvé assez peu de choses qui me retiennent durablement. Je suis donc rapidement allée voir ailleurs, au rayon adultes. J’y suis passée définitivement au début de mon année de quatrième. La seule restriction concernait les bandes dessinées adultes, interdites avant seize ans. Avec mon regard d’aujourd’hui, je trouve cette précaution des bibliothécaires tout à fait justifiée.

De toute façon, je ne manquais pas de bandes dessinées. Chez mon demi-frère, il y avait Yoko Tsuno et tous les Astérix. Yoko Tsuno m’a durablement marquée : femme forte, intelligente, compétente, entretenant avec ses amis masculins des rapports égalitaires, confrontée au racisme et ne le supportant pas, voyageant entre l’Europe et l’Asie, le présent et la science-fiction, et déjà attentive à l’écologie et au nucléaire.

À la bibliothèque de Sixt, j’empruntais des Cédric, des Femmes en blanc, puis les Mélusine, petite sorcière rousse délurée et sympathique. J’ai ainsi prénommé la petite chatte tricolore, non tatouée et non pucée à l’origine, qui est venue s’installer chez moi il y a quelques mois. À la bibliothèque d’Auxerre, au rayon adolescents, il y avait aussi la série Julie, Claire, Cécile, trois étudiantes dont les vies me fascinaient.

À Auxerre, mon père m’emmenait à La Pieuvre, la librairie de bandes dessinées tenue par un monsieur barbu, mais celui-ci ne m’impressionnait pas, contrairement au libraire d’Obliques. Mon père m’y achetait des Cédric, Les Femmes en blanc, Mélusine, Snoopy, Yoko Tsuno.

Mais surtout, mon père avait dans son bureau une bibliothèque de bandes dessinées qui constituait un continent. En vrac et dans le désordre joyeux de tous ces joyaux littéraires : Claire Bretécher, et notamment Cellulite. Gotlib. Alexis. Lauzier. F’Murr. La Jungle en folie. Cosey et À la recherche de Peter Pan. Wolinski. Tintin. Corto Maltese. Valérian et Laureline. Et tant d’autres que j’ai visiblement oubliés mais qui m’ont construite.

Ce continent était largement masculin, souvent très marqué par son époque et par des représentations genrées. Cela ne m’empêchait pas de me faire ma propre opinion. Vers seize ans, par exemple, comme j’aimais les dessins de Wolinski dans Charlie Hebdo, j’ai essayé ses albums. J’ai reposé. Beaucoup trop phallocrate pour moi. Dans Tintin, je préférais surtout Le Lotus bleu, précisément parce que j’y trouvais une dénonciation du racisme et un respect des personnages chinois qui résonnaient pour moi avec Vent d’Est, Vent d’Ouest de Pearl Buck. Valérian et Laureline m’offrait heureusement un univers beaucoup plus égalitaire.

Et puis il y a eu Corto Maltese. J’étais adolescente. Il était marin, beau, voyageur, avec une boucle d’oreille. Bon. Bon bon bon. Ou plutôt, pour reprendre respectueusement ses mots à la grand sorcière vaudou Bouche Dorée : « Oui… oui… oui. » Grande passion pour le beau marin. J’ai même écrit sur lui bien des années plus tard, sur son rapport aux femmes.

La bibliothèque municipale d’Auxerre continuait d’être ma géographie livresque, et disquaire, aussi (voir mon article palimpseste musical). Je musardais. Le rayon policier adulte était merveilleusement fourni. Après Agatha Christie sont venus John Dickson Carr, Dorothy L. Sayers, San-Antonio, Nestor Burma, Patricia Wentworth et Miss Silver, Miss Seeton et ses trois romanciers, le juge Ti, Charles Exbrayat.

Exbrayat a été une énorme découverte. J’ai commencé notamment par Encore vous, Imogène !, où l’Écossaise Imogène flanque à un moment ses œufs au bacon à la figure d’un professeur de mathématiques irlandais. Mon antipathie n’allait évidemment pas aux Irlandais ni aux professeurs, mais aux mathématiques, matière avec laquelle mes relations n’ont jamais été très chaleureuses.

Et comment ne pas citer notre Arsène Lupin national ? Je l’ai découvert par une diffusion estivale de quelques épisodes de la série télé avec Georges Descrières, le beau, l’élégant, le souriant plein d’humour. Et son sympathique chauffeur et homme de main Grognard, et sa petite amie, que, deux/trois ans après, je verrai sous les traits de la jeune baronne Amélie, lectrice de Série noire, dans Le Diable par la queue. Et que, bien des années plus tard, je retrouverais comme héroïne kurlandaise dans La Demoiselle d’Avignon.

Pour en revenir à Lupin, comme pour les Agatha Christie, il m’a fallu du temps pour m’installer dans son univers romanesque. Mon père avait, dans sa bibliothèque, Le Triangle d’or, soit un Lupin où Lupin n’apparaît pas beaucoup. Et quelle atmosphère terrifiante ! Et les pièges horribles de l’infâme machin-truc, décidé à ce que la jeune Coralie et le jeune Patrice ne soient pas heureux ensemble ! Brrr ! Donc oui, mais sans plus. Heureusement, j’ai enchaîné par le recueil, là aussi prêté par mon père, Les Aventures d’Arsène Lupin. Des aventures moins légères que la série télé, mais très bien racontées, et haletantes. Et puis, cette atmosphère de la Belle Époque, mi-insouciante mi-on-court-à-la-guerre, et puis la gouaille d’Arsène Lupin, tempérée par des moments de désespoir et d’incertitude. Pas tant pour lui que pour celles et ceux qu’il veut sauver. Maurice Leblanc est un grand écrivain. J’ai logiquement entraîné mes parents dans sa maison d’Étretat, où la visite est obligatoirement avec un casque (et c’est tant mieux). De pièce en pièce, la voix de Georges Descrières commente ce que nous voyons. Un très beau voyage.

Et puisque nous en sommes aux maisons d’écrivains, mes parents ont eu l’insigne chance que je leur demande d’aller, outre Étretat, de la fin des années 90 au début des années 2000 : à Médan, chez Zola (génial) ; à Saché, chez les amis de Balzac (très beau château) ; à Passy, chez Balzac (une déception, il n’y avait rien de balzacien, du moins à l’époque) ; à Nohant, chez George Sand (ce lustre bleu et rose en verre de Murano, kitsch à souhait) ; à la Maison Victor Hugo, à Paris (très bien) ; à Guernesey, chez Hugo (wow) ; à Rochefort, chez Loti, en plus de L’Hermione en construction ; à Illiers-Combray, chez la tante Léonie de Proust, après que les ai eus converti à Marcel et à sa Recherche. Ma mère a insisté pour que nous visitions le tombeau de Ronsard. J’ai fortement reniflé mon dédain persistant pour ce poète, mais j’y suis allée quand même. Avec mon père, on est allé à la Maison Joachim du Bellay, très sympathique. Avec ma mère, nous avons profité d’un voyage bordelais pour aller voir la Tour de Montaigne (une légère déception, il n’y a rien à voir si ce n’est sa fameuse « librairie »), et pour nous rendre à Malagar, chez Mauriac. Là, j’ai été estomaquée de voir que Mauriac avait décrit son propre salon dans Le Nœud de vipères. Et ce, sans attendre que le guide nous le dise. Ça va, je le sais. Comment ? Mais pas les autres visiteurs et visiteuses ? Bon bon. Ok. C’est entendu. À Paris, nous avons visité le cimetière du Père Lachaise et du Montparnasse.

Retour à Auxerre. À la bibliothèque, je réempruntais aussi énormément. Lire ne consistait pas nécessairement à aller toujours vers un livre nouveau. Quand j’aimais quelque chose, je pouvais revenir. C’est ce que j’ai fait avec les ouvrages de Raymond Chirat lorsque, vers treize-quatorze ans, j’ai commencé à écumer le rayon cinéma. Ses livres sur le cinéma français, ceux aussi de Patrick Brion, ceux de Jean A. Gili pour le cinéma italien, les encyclopédies : le cinéma que je voyais à la télévision ou en salle pouvait désormais être prolongé par les livres.

Vers treize ans, il y a eu également La Nuit des temps de René Barjavel. Je l’ai terminé. Puis je l’ai recommencé presque immédiatement. Je relis volontiers des livres. Mais relire un roman juste après l’avoir fini est suffisamment rare pour que je me souvienne encore du geste. Parmi les livres que j’ai relus immédiatement après les avoir terminés, il y a eu aussi Le Passage secret de Janet Lunn. Deux ans environ avant La Nuit des temps, même phénomène : arrivée à la dernière page, j’ai repris le livre depuis le début. Et, dans les deux cas, il s’agissait d’une histoire de voyage dans le temps. Ah oui, tiens, tiens. Je ne crois pas avoir fait le rapprochement à l’époque. Je le fais aujourd’hui.

À peu près au même âge, les musées continuaient.

Après Miró, il y a eu les retours à la Fondation Maeght. Puis, il y a eu la découverte de la Fondation Gianadda, à Martigny, avec ses grandes expositions temporaires et son parc de sculptures qui s’enrichit d’année en année. J’étais alors abonnée au Petit Léonard. Avant cela, il y avait eu Dada, intéressant mais un peu sérieux et un peu épais à mon goût. Le Petit Léonard, en revanche, était génial. Dans les années 1990, la carte d’abonnée permettait d’obtenir des avantages dans certains musées et monuments. À Gianadda, je me souviens d’un tarif réduit, de l’affiche de l’exposition et, je crois, de quelques cartes postales gratuites. Le rêve.

C’est également cette carte qui m’a permis d’entraîner mes parents au Clos Lucé à la fin des années 1990. Merci François Ier d’avoir ramené Léonard de Vinci sous votre bras, depuis l’Italie.

Par chez moi, il y avait, et il y a toujours : le Centre d’art contemporain du Tremblay, le château de Tanlay et son centre d’art contemporain, le musée d’art brut de Noyers, et La Fabuloserie. Alors, La Fabuloserie, c’est un endroit effectivement fabuleux, avec une partie musée et une partie parc de sculptures d’art naïf et d’art brut, dont Le Manège de Petit Pierre. De quoi rêver, imaginer, s’immerger dans les univers parfois effrayants des artistes, mais toujours pleins d’imagination. La Fabuloserie est connue bien au-delà de l’Yonne : je me souviens de ma surprise et de mon plaisir en trouvant une fiche publicitaire du musée dans la librairie de la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. La même année, en 1999, j’avais vu avec mes parents, à la Fondation de l’Hermitage, la très belle exposition Victor Brauner ou l’enchantement surréaliste. Et j’ai retrouvé cette même publicité pour La Fabuloserie à Paris, à la Halle Saint-Pierre, autre grand lieu de l’art brut et de l’art naïf, avec des expositions où j’ai toujours plaisir à m’immerger.

Il y a eu aussi le musée de Dunkerque, visité avec mes parents quelques années plus tard. J’en garde très peu de souvenirs : le musée m’avait paru un peu sinistre et peu fourni. Mais j’y ai retrouvé Ben, que je connaissais déjà grâce à Beaubourg, avec notamment une boîte noire qui m’avait beaucoup plu. Elle m’a donné l’idée de demander à mon grand-père paternel, qui s’y connaissait très bien en menuiserie, de me fabriquer une boîte à secrets avec des tiroirs. Je savais déjà à peu près ce que je voulais et, avec mon père, nous en avons dessiné le plan. C’est lui qui a suggéré d’ajouter un petit miroir à l’intérieur. Mon grand-père a fabriqué la boîte et ma mère l’a peinte en noir. Elle était destinée à ma table de chevet, où je l’ai ensuite installée. Je l’ai toujours : ma boîte à secrets à la manière de Ben.

Je ne sais plus de quand date la première visite aux deux grands musées parisiens de l’art classique et moderne, le Louvre et le Musée d’Orsay, avec mes parents. Je me souviens juste que je n’ai jamais pu me pâmer devant La Joconde, dont je trouve toujours le sourire quand même un peu niais, n’en déplaise à Léonard de Vinci. En outre, à cette époque, juste en face de La Joconde, il y avait Les noces de Cana de Véronèse, que je préférais de beaucoup. Je trouvais ça beaucoup plus plus fouillé comme type de tableau. Beaucoup plus joyeux aussi, ce qui est logique au vu du sujet. J’aimais particulièrement la petite genette, en bas à droite du tableau. Mon père m’avait expliqué qu’à l’époque du tableau, il n’y avait pas de chat comme aujourd’hui, mais que c’était des genettes, plus ou moins domestiquées.

Pour ce qui est d’Orsay, je me souviens plus de mon affection d’alors pour les meubles Art nouveau qui y étaient exposés que pour les dizaines de tableaux et de sculptures impressionnistes. J’aime beaucoup leurs lignes, gracieuses et simples. Quant à l’Orangerie, j’ai dû y aller à l’adolescence pour la première fois, dans de très bonnes conditions de visite, puisque, je ne sais plus pourquoi, il n’y avait quasiment personne dans la salle des Nymphéas. Quelques années après, j’ai été très impressionnée d’apprendre combien la donation des Nymphéas et la création des salles destinées à les accueillir avaient été longues et difficiles, et quel rôle décisif Clemenceau avait joué auprès de son ami Monet pour que le projet aboutisse. J’ai été tout aussi choquée en découvrant l’histoire du legs Caillebotte. À sa mort, en 1894, Gustave Caillebotte a légué à l’État son importante collection d’œuvres impressionnistes, dont des tableaux de Monet, Renoir, Degas, Manet, Cézanne, Pissarro et Sisley. Renoir, son exécuteur testamentaire, a dû affronter les réticences de l’administration, qui n’en a finalement accepté qu’une partie. Mais non, visiblement, dans les années 1890, les tableaux impressionnistes étaient encore dans toute leur fraîcheur révolutionnaire des années 1860. Ce qui, quelque part, est un assez beau compliment pour Monet, Manet, Degas, Renoir, etc. Et j’ai adoré lire, il y a quelques années maintenant, le petit ouvrage de Clemenceau sur son ami Monet et sur ses Nymphéas. Le style de Clemenceau est très fouillé, très précis et très agréable, rien à voir avec les biographies romancées qui pullulent de nos jours, écrites en trois coups de clavier sur un ton infantilisant.

Les grandes expositions s’ajoutaient aux lieux familiers. Ainsi, l’extraordinaire exposition Vermeer aux Pays-Bas, qui réunissait une grande partie de ses tableaux : le calme, la précision, la clarté, la beauté absolue. Il y avait du monde, mais la muséographie permettait de voir. Et j’étais déjà suffisamment grande pour regarder par-dessus la tête d’un certain nombre de visiteurs. J’avais particulièrement aimé, et j’aime toujours, ces femmes avec leurs mantelets jaunes aux manches de fourrure blanche à petits points noirs, occupées à lire ou à écrire une lettre, tantôt absorbées par elle, tantôt tournées vers nous.

Bosch, quelques années plus tard : splendide, drôle, absurde, extraordinairement imaginatif, mais tellement bondé que la visite en devenait moins agréable.

Magritte à Bruxelles, vers la fin des années 1990 : une profusion de tableaux et un bonheur complet. J’adore le surréalisme en peinture. En littérature, beaucoup moins.

Autre souvenir, cette journée suisse à Bâle : le matin, visite de la Fondation Tinguely, avec mes parents. L’après-midi, au début, seule :  « Agatha Christie et l’Orient », merveilleuse, envoûtante. Et voir ces immenses malles-cabines en vrai, et pas seulement dans les adaptations de Mort sur le Nil et du Crime de l’Orient-Express, par exemple (totalement au hasard…). Puis, en milieu d’après-midi, visite avec mes parents de la Fondation Beyeler. Une journée, trois ampoules aux pieds.

Le centre d’art contemporain de Vassivière, dans le centre de la France. Un beau lieu un peu isolé, avec des souvenirs de land art.

Et, au Jeu de Paume, l’exposition Gaston Chaissac, avec ce visiteur qui pontifiait, à très haute voix, sur le… tam-tam-tam habituel : « ce-n’est-pas-de-l’art »/« je-peux -faire-pareil ». Etc. etc. etc.

Man Ray, au Grand Palais, avec mes parents et mon amie Sarah. Je me souviens particulièrement d’une photographie d’une femme portant quantité de bracelets. Sarah et moi nous étions promis que, lorsque nous serions grandes, nous ferions pareil.

Et Sarah Sze à la Fondation Cartier. Cela m’avait énormément plu. Ses installations étaient légères, aériennes, colorées, et tout simplement très belles. Mais cette beauté n’était pas gratuite : avec tous ces objets et matériaux récupérés, j’y voyais aussi une réflexion sur la récupération, le gaspillage et l’écologie. Des installations qui m’ont transportée.

Et Cézanne au Grand Palais. J’avais environ treize ans. Il n’y avait presque personne, dans mon souvenir. J’arrive devant une nature morte. Un monsieur âgé explique doctement à sa femme, blonde, en plus, que Cézanne ne savait pas peindre. La preuve ? Ses pommes et ses poires n’étaient pas alignées. Je me souviens avoir été profondément agacée. Bouge du tableau, imbécile. Merci. Oh, et… tu sais quoi ? Ta femme a un cerveau. Merci.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/36715

Pas fraternel 4 La Dernière Énigme VADMC.001

Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme

C’est vraiment chic de se retrouver sur le sol natal après toutes ces belles années en Nouvelle-Zélande. Et ce, à tout jamais. Il ne reste plus qu’à trouver une maison où vivre avec Gilles. Gwenda est toute contente de l’avoir trouvée, leur demeure familiale, dans la campagne anglaise. Mais, comme nous sommes dans un roman policier, La Dernière Énigme (Agatha Christie, Sleeping Murder: Miss Marple’s Last Case, 1940/1976), ladite maison est étrange et le court séjour à Londres de Gwenda n’arrange rien.

Car Gwenda connaît cette maison. Sans savoir qu’elle la connaît. Elle sait où se trouvait une porte qui a été condamnée, quel papier peint recouvrait autrefois un mur, et se souvient progressivement d’un escalier et d’un cadavre. À Londres, une représentation de La Duchesse d’Amalfi (John Webster, The Duchess of Malfi, 1614), dont Christie ne nous donne le titre qu’à la fin du roman, fait brutalement ressurgir une phrase entendue autrefois et la vision d’une femme morte au pied de l’escalier. Jolie mise en abyme théâtrale d’un meurtre enfoui dans la mémoire. Seul subsiste un prénom : Helen.

Heureusement pour Gwenda, la détective Miss Marple va dénouer les fils de cette vieille affaire familiale. La Dernière Énigme appartient ainsi à une catégorie relativement rare chez Christie : le cold case, l’enquête sur un crime ancien, comme dans Cinq Petits Cochons (Five Little Pigs, 1942) et, beaucoup plus tard, Une mémoire d’éléphant (Elephants Can Remember, 1972), deux enquêtes d’Hercule Poirot. Ici, il ne s’agit pas seulement de savoir qui a tué, mais de reconstituer des souvenirs déformés ou incomplets et de faire parler un passé que tout le monde croyait définitivement enterré.

Cette vieille affaire est basée sur l’inceste, mais elle fait également appel au gaslighting, cette technique de manipulation qui consiste à persuader une personne que ses perceptions, ses souvenirs ou son jugement sont faux, jusqu’à la faire douter de sa propre santé mentale. Christie décrit le mécanisme sans employer, bien entendu, notre vocabulaire actuel. Ici, la victime de cette technique patriarcale est aussi un homme.

Le criminel procède en différents temps. D’abord, continuer à être, en apparence, un bon frère et un beau-frère admirable. Le docteur Kennedy dispose même d’un avantage supplémentaire : son statut de médecin lui confère autorité et respectabilité. Il peut parler des autres, de leur santé physique ou mentale, et être cru.

Puis, il drogue progressivement son beau-frère, le major Halliday, avant et après le meurtre d’Helen, jusqu’à le persuader qu’il a lui-même tué son épouse, Helen, la sœur de Kennedy. Halliday finit par demander son internement. Kennedy continue alors à le droguer, et le major se suicide, convaincu d’être un meurtrier. Le docteur Kennedy ne se contente donc pas de dissimuler son propre crime : il fabrique un coupable.

Le procédé rappelle, avec des différences importantes, Cinq Petits Cochons. Caroline Crale, condamnée pour le meurtre de son mari Amyas, se laisse accuser parce qu’elle croit sa jeune sœur Angela coupable et qu’elle souhaite la protéger, comme une manière d’expier un geste violent qu’elle avait commis contre elle lorsqu’elles étaient plus jeunes. Dans La Dernière Énigme, le major Halliday ne décide pas lui-même de porter la culpabilité d’un autre : Kennedy construit méthodiquement sa conviction d’avoir tué Helen. Mais, dans les deux romans, Christie s’intéresse à une culpabilité qui ne correspond pas au crime commis, à la manière dont un être humain peut porter jusqu’au sacrifice la faute d’un autre.

Les deux romans se répondent également par leurs assassins. Dans Cinq Petits Cochons, Elsa Greer tue Amyas Crale lorsqu’elle comprend que l’homme dont elle est la maîtresse ne quittera pas sa femme pour elle. Pire encore, Caroline la plaint, elle, la jeune, la belle, la fringante, l’étincelante Elsa ! Sa jalousie, son orgueil et son incapacité à accepter le rejet la conduisent au meurtre. Et elle punit Caroline d’avoir osé la prendre en pitié, en la faisant accuser du meurtre d’Amyas. Dans La Dernière Énigme, le docteur Kennedy a enfoui son désir incestueux pour sa sœur Helen au plus profond de lui-même. Il préfère la tuer plutôt que d’accepter qu’elle lui échappe et vive avec un autre homme. Deux criminels très différents, mais deux personnages chez lesquels Christie fouille l’obsession, la possession et l’impossibilité d’accepter que l’être désiré puisse choisir sa propre vie.

Helen, elle, a compris depuis longtemps que quelque chose ne va pas (Agatha Christie, La Dernière Énigme, Paris, Le Masque, 1980, p. 245) : « Je crois que j’ai toujours eu peur de toi. » Elle le dit à son frère. Et Kennedy ne tue pas seulement Helen. Leonie, la nurse suisse, a vu quelque chose le soir du meurtre : elle doit disparaître. Elle meurt. Lorsque, des années plus tard, Gwenda et Gilles commencent à remuer le passé, Lily, ancienne femme de chambre, revient vers la demeure où elle travaillait et pense pouvoir apporter un témoignage. Elle est assassinée près de la gare.

Trois femmes : Helen, Leonie, Lily. Trois féminicides qui permettent au même homme de conserver son secret.

Kennedy brouille également les pistes en parlant de sa sœur selon des clichés sexistes. Helen serait une femme instable, légère, partie avec un homme. Or l’histoire des vêtements qu’elle aurait soi-disant emportés dans sa fuite ne tient pas : les habits laissés ou prétendument pris ne correspondent pas au comportement attendu d’une femme préparant réellement son départ. Le récit de la fuite d’Helen est une reconstruction masculine maladroite. Le meurtrier a inventé les gestes d’une femme qu’il ne comprend pas.

Il a surtout utilisé une position particulièrement commode : celle du frère protecteur. Plus Kennedy paraît respectable, attentionné et raisonnable, moins on songe à le soupçonner. Le frère qui devrait protéger est précisément celui dont Helen doit avoir peur. Difficile de faire plus « pas fraternel ».

Ce mécanisme du gaslighting n’est d’ailleurs pas isolé dans l’œuvre de Christie. Dans Le Major parlait trop (A Caribbean Mystery, 1964), autre enquête de Miss Marple, la manipulation psychologique et la fabrication de la folie féminine par un homme jouent également un rôle essentiel. Miss Marple, qui connaît trop bien la violence tapie derrière les apparences respectables, ne se laisse guère impressionner par les beaux discours et découvre le meurtrier.

Dans ce même roman, Christie fait dire à sa détective (Agatha Christie, Le Major parlait trop, Paris, Le Club des Masques, 1989, p. 9) :

Pourtant l’existence à la campagne était loin du tableau idyllique que son neveu et les ignorants de sa sorte imaginaient. (…) beaucoup d’histoires sentimentales légales ou illégales, viols, incestes, perversions de toutes sortes, quelques-unes même inconnues des austères et savants jeunes gens d’Oxford qui écrivent sur ce sujet.

Après avoir égratigné au passage le travail d’écrivain de romans noirs de son neveu, Miss Marple analyse avec finesse l’aveuglement de gens qui ne regardent que leurs livres, et non la réalité. Son analyse convient parfaitement à La Dernière Énigme. Derrière une jolie maison de la campagne anglaise, son jardin et la respectabilité des familles se cachent inceste, meurtre, manipulation et suicide provoqué.

Miss Marple a d’ailleurs une philosophie assez peu sentimentale de la confiance (Agatha Christie, La Dernière Énigme, op. cit., p. 248) :

Non (…), parce que vous croyiez ce qu’il vous racontait. Il est très dangereux de croire les gens. En ce qui me concerne, il y a bien des années que je ne donne plus dans ce travers.

Il ne suffit donc pas d’écouter ce que les gens disent d’eux-mêmes et des autres. Il faut confronter les récits, observer les actes, retrouver les témoins, et accepter que le frère admirable, le médecin respectable ou le proche serviable puisse être celui qui ment.

Et, comme souvent sur Voyages autour de mon cerveau, voyageons. Gwenda quitte l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande après le meurtre de sa belle-mère et juste avant l’internement de son père. Adulte et mariée, elle effectue le trajet inverse, de la Nouvelle-Zélande vers l’Angleterre, puis depuis Londres vers la campagne pour acheter une maison. Elle revient ensuite à Londres pour assister à la pièce de Webster qui provoque la remontée de ses souvenirs.

Pour Helen comme pour Leonie, le retour est associé à la mort. Helen voyage de la maison de son frère, en Inde, pour épouser William Fane, puis revient en Angleterre, où elle meurt. Leonie voyage de la Suisse vers l’Angleterre, puis repart. Elle meurt chez elle. Miss Marple quitte St Mary Mead pour Londres afin de voir son neveu Raymond, écrivain de romans policiers pleins de sang et de fureur, et son épouse Joan, peintre, puis se rend dans le village où habitent Gwenda et Gilles afin de les aider à résoudre le cold case. Lily, enfin, revient vers la demeure où elle travaillait autrefois et meurt près de la gare avant de pouvoir révéler ce qu’elle sait.

Les voyages ne sont donc pas nécessairement libérateurs. Certains personnages parcourent des milliers de kilomètres et sont rattrapés par le passé. Trois trajectoires féminines dessinent d’ailleurs un mouvement géographique similaire, mais aux issues opposées : Helen quitte l’Angleterre pour l’Inde, puis revient en Angleterre, où elle est assassinée ; Leonie quitte la Suisse pour l’Angleterre, puis regagne la Suisse, où elle meurt ; Gwenda, enfin, quitte enfant l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande avant de revenir, adulte, dans son pays natal.

Pour Helen et Leonie, le retour est ainsi associé à la mort. Pour Gwenda, au contraire, il permet la connaissance et la vie. Elle accomplit le même grand mouvement géographique en sens inverse : partie enfant d’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande afin d’être éloignée du drame, elle revient adulte en Angleterre et peut enfin découvrir ce qui s’est réellement passé. Son retour n’est donc pas un enfermement dans le passé. Il permet d’en sortir.

Pour autant, la fin de La Dernière Énigme n’est pas extrêmement heureuse. Comment le serait-elle ? Helen, Leonie et Lily sont mortes. Le major Halliday s’est suicidé en se croyant meurtrier. Découvrir la vérité ne ressuscite personne.

Mais la fin est soulagée. Gwenda sait enfin ce qu’elle a vu lorsqu’elle était enfant. Son père n’était pas un assassin. Helen n’était pas la femme instable et volage décrite par son frère. Le véritable criminel est démasqué. La maison elle-même semble pouvoir être enfin aérée de l’horreur qui l’habitait.

Et surtout, une autre famille est en train de naître. Gwenda est enceinte, Gilles est auprès d’elle. Leur enfant pourra grandir dans cette maison où une famille avait autrefois été détruite, mais dont le crime et les mensonges ont enfin été mis au jour. Christie ne ressuscite pas les morts et ne répare pas miraculeusement le passé. Elle permet simplement aux vivants de reprendre leur place.

Après l’inceste, les féminicides, le gaslighting, la culpabilité fabriquée et les secrets de famille, une maison redevient une maison.

Non aux secrets, donc. Et vive les familles où l’on peut enfin vivre sans peur.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33912

Espions internationaux Lautner Les Frères Jacques Exbrayat VADMC.001

Espions internationaux : Lautner, Les Frères Jacques, Exbrayat

Les années gaulliennes sont celles de la puissance nationale retrouvée, du prestige diplomatique, de la souveraineté, du verrouillage de l’information officielle. C’est aussi l’époque où l’imaginaire collectif se méfie des appareils secrets, dont les membres furent communément surnommés « barbouzes ».

Outre les journalistes et les dessinateurs de presse1, artistes et écrivain·es se sont emparé·es du sujet, sur le mode humoristique pour certain·es. Nous avons choisi un film, une chanson, un roman, le tout produit par des hommes, sur deux ans : Les Barbouzes (Georges Lautner, 1964), « Les Barbouzes » (Les Frères Jacques, 1964) et Mandolines et Barbouzes (Charles Exbrayat, 1965).

Dans l’ensemble de ces œuvres, les barbouzes sont ridiculisées, quelle que soit leur nationalité. Il est vrai que la figure du « barbouze » est parfaite pour la fiction comique. Le « barbouze » agit dans l’ombre. Il prétend maîtriser les événements, mais il est, souvent, grotesquement humain. C’est presque une inversion du mythe de James Bond, malgré les failles que les derniers films, à ce jour, laissent apparaître derrière sa façade marmoréenne.

Qui dit espion dit univers cosmopolite, que l’on soit pendant la Guerre froide, comme ici, ou non. Dans le film de Lautner, les pays suivants sont représentés : France, Suisse, URSS, Chine, Allemagne, États-Unis. Leurs espions se disputent l’honneur de conter fleurette à la Française Amaranthe (Mireille Darc), fraîchement veuve d’un industriel spécialiste en brevets d’armes atomiques.

Les Frères Jacques concentrent leurs lazzis sur les barbouzes françaises. Elles plastronnent, entre autres, par rapport à leurs voyages : « À Munich, à New York, au Caire ». Soit deux pays du bloc occidental (Allemagne de l’Ouest et États-Unis) et un pays non-aligné, l’Égypte, mais qui pouvait être vu comme communiste, à cause de l’accord entre l’Égypte et l’URSS au niveau de l’armement.

Chez Exbrayat, la France et l’URSS se chamaillent à coup de grenades, de pistolet et de poignard pour mettre la main sur les formules d’une micro-bombe atomique inventée par le professeur italien Marco Arena, à Modène. Dans toutes ces œuvres, le rire n’est pas dirigé contre un seul pays, il vise le fantasme même de l’espion tout-puissant.

Lautner accumule le nombre de puissances mondiales pour créer un effet de vertige comique. Toutes les grandes nations veulent leur morceau du gâteau, mais elles sont représentées par des individus qui passent leur temps à se tromper, à mentir, à se manipuler, à qui mettra une bombe dans la douche de l’un, à qui dynamitera, par erreur, la quasi intégralité des fenêtres du château d’Amaranthe, à qui aura l’honneur de mettre dehors la barbouze nord-américaine (Jess Hahn), etc.

Exbrayat réduit l’échelle géopolitique, mais il conserve le principe de Lautner de l’espion ridicule. Dans son roman, les grands espions internationaux sont vaincus non par une puissance supérieure, mais par des Modénais·es âgé·es, appartenant à la meilleure société appauvrie. Entre deux accords de leurs chères mandolines, elles et ils envoient les espions français et soviétiques dans la tombe, ainsi que leurs complices italiens, sans hésiter à manier le poignard lorsque cela s’avère nécessaire. Ces Modénais·es ne veulent pas de l’arme atomique, elles et ils se substituent alors, tout comme les barbouzes, aux pouvoirs officiels.

Elles et ils sont aidé·es par un Italien plus jeune, Ercole, musicien des rues, qui ne veut pas que les espions salissent son beau pays, et encore moins sa ville. En outre, la jeune Agnèse, modeste salariée, préfère voler le carnet du professeur Arena à son amoureux, l’espion français Robert/Bob (Morane ?), plutôt que mettre en péril la vie de millions de personnes. Non seulement Exbrayat ne fait pas preuve d’âgisme, mais il évite également l’autre écueil, en favorisant la solidarité trans-générationnelle. Il préserve également de la mort Bob, qui forme finalement couple avec Agnèse, et un espion soviétique, Anton, parce que celui-ci regrette le temps d’avant Lénine. L’anticommunisme sert la cause de la vie.

Les Frères Jacques alignent les clichés de la virilité triomphante de leurs espions, qui sont au-dessus des gendarmes, policiers et autres enquêteurs. Leurs barbouzes cognent dur, mangent carné, boivent alcoolisé, et ne sont pas de grands intellectuels. Il en est de même, avec plus ou moins de finesse dans la caricature, chez Lautner et chez Exbrayat.

Les Frères Jacques sont dans le détournement du sérieux. Le terme « barbouzes » porte une connotation masculine, virile, clandestine, dangereuse, alors que le changement final de sexe de leurs barbouzes fissure cette image. Chez Lautner et chez Exbrayat, les hommes censés être des maîtres de la manipulation deviennent des figures de spectacle. Soit des pantins entre les mains d’Amaranthe, parfaitement consciente, sous ses airs de biche innocente, des enjeux géo-politiques dont elle est l’objet. Les barbouzes se transforment en marionnettes destinées à mourir brutalement entre les mains musiciennes des Modénais·es âgé·es, pour le bien de la vie de tous et de toutes. La virilité des barbouzes est constamment mise en défaut. Les conclusions des œuvres ont des tonalités diverses : grand éclat de rire chez Lautner et Les Frères Jacques, douceur amusée chez Exbrayat. Le rire ne détruit pas seulement l’espionnage, il détruit aussi la posture masculine de l’espion.

Trinquons alors à la solidarité, à la vie, à l’amour et à la musique.

1 Cf. Jacques Lamalle (dir.), Le Canard enchaîné. La Ve République en 2000 dessins, Paris, Les Arènes, 2012, p. 116-117.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Espions internationaux : Lautner, Les Frères Jacques, Exbrayat », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31790

Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton VADMC

Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton

Ou comment ne surtout pas se comporter comme un mouton. « Bé » et re-« Bé ». Mais un « Bé » revendicatif de sa liberté, liberté de penser, d’agir. La pensée reste individuelle, mais l’action est commune, tant chez les brebis suisses, dans la série de bande dessinée Le Génie des Alpages (F’Murr, 1973-2007), que dans les films d’animation ayant pour héros Shaun le mouton anglais (Nick Park, 2015, 2019). Shaun est déjà apparu dans Rasé de près (Nick Park, A Close Shave, 1995). Il a ensuite eu sa propre série (Nick Park, 2007-2020).

On rit beaucoup, en lisant et en regardant les bandes dessinées et les films d’animation. Peu à peu, derrière le rire, apparaissent d’autres questions : l’exil et l’accueil de l’étranger, les rapports entre les femmes et les hommes, le tourisme, la mode, l’opposition entre ville et campagne ou encore les violences infligées aux animaux. L’absurde devient alors un remarquable outil critique. Et, dans les deux cas, on remarque la manière dont une société traite celles et ceux qui n’entrent pas dans la norme.

Un détail relie même les deux univers : Shaun et une des brebis du Génie des Alpages aiment arborer un os entre leurs mâchoires comme un chien de berger, tant dans Rasé de près que dans le tome un du Génie des Alpages et sur la quatrième de couverture du tome quatre. Une simple image suffit à faire exploser un cliché animal pour en convoquer un autre. Ou comment on passe d’un cliché animal à un autre, dans un grand éclat de rire – du créateur et du public.

Remarquons que les brebis de F’Murrr parlent énormément. Elles philosophent, contestent, pinaillent, inventent des raisonnements improbables. Shaun, lui, ne s’exprime pas en langage humain. Mais son bêlement est un idiome à lui tout seul, compréhensible par les spectateurs et spectatrices. Chez les brebis alpines, le langage déborde. Chez Shaun, le langage se condense. Ce sont deux façons opposées d’arriver au même résultat : faire des brebis, du mouton et des autres personnages animaliers, de véritables personnages. Les brebis de F’Murrr parlent comme des philosophes absurdes ; Shaun pense comme un ingénieur burlesque. Les premières déconstruisent le monde par la parole, le second le reconstruit par l’action.

Inversement, le berger est dépassé, tant chez F’Murr que chez Park. Côté Suisse, le premier berger essaie désespérément de comprendre ce qui lui arrive. Côté Angleterre, le fermier ne comprend presque jamais ce qui se passe autour de lui, et son chien Bitzer passe son temps à limiter les dégâts. Finalement, le pouvoir humain est toujours un peu ridicule. Les humains croient gouverner ; les moutons, eux, imposent souvent leur propre logique, aussi déroutante soit-elle. Personne n’est réellement en danger, mais tout le monde perd un peu ses repères, d’où le rire qui prend le public dans ces festivals de l’absurde et du décalage humoristique. Ce qui n’empêche pas la gravité ni les violences.

Dans tous les cas, tant Shaun que la plupart des brebis vont vers les autres. Par exemple, Shaun va vers la petite lapine intergalactique dans Shaun le mouton, le film : La ferme contre-attaque (Nick Park, A Shaun the Sheep Movie: Farmageddon, 2019). Les brebis, pas très nettes dans d’autres domaines (hurlant à mort quand une goutte de pluie touche leur laine, par exemple), consolent Katarsis le sphinx égyptien, quand il a le mal du pays (tome un). Shaun, les autres moutons, les cochons de la ferme, le chien de troupeau et le fermier ; les brebis déjantées, le bélier, le chien de berger, le(s) berger(s), le lion hippie, Katarsis le sphinx : tous et toutes forment des communautés un peu improbables où l’on apprend à vivre ensemble malgré ses différences – et celles des autres.

C’est pourquoi, finalement, la campagne anglaise de Park, les Alpes de F’Murrr et celles de Johanna Spyri ne sont peut-être pas si éloignées. De l’autre côté de la montagne, Heidi accueille volontiers celles et ceux qui arrivent, qu’ils soient enfants, voyageurs, moutons anglais, brebis philosophiques ou sphinx nostalgiques.

Chez F’Murrr comme chez Nick Park, la communauté idéale n’est jamais celle où tout le monde se ressemble, mais celle où chacun·e peut demeurer profondément différent·e sans cesser d’être accueilli·e.

Finalement, qui sont les véritables moutons ?

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Ovidés rebelles : Le Génie des Alpages, Shaun le mouton », Voyages autour de mon cerveau, 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31299

Affiche Simone de Beauvoir-Parcours d’une intellectuelle VADMC

Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – Une vie de combats – 1945-1986

Cette seconde guerre mondiale a brisé l’apolitisme farouche de Beauvoir. Elle commence, via sa revue Les Temps Modernes et le succès de ses ouvrages (romans, essais, nouvelles), un compagnonnage distant avec le Parti communiste français. Elle lui préfère les communistes italien·nes, les castristes, les intellectuel·les de gauche des nombreux pays où elle est invitée avec Sartre.

Elle parcourt le globe, de l’Amérique du Nord à celle du Sud, de l’Afrique du Nord à l’Égypte et au Moyen-Orient, de la Russie à la Suède, des pays baltes à la Suisse. L’Italie est sa seconde patrie, plus que l’Espagne franquiste, où elle ne retourne qu’avec mauvaise conscience. Elle s’engage pour la décolonisation, en Indochine puis en Afrique du Nord.

Militante féministe aujourd’hui régulièrement qualifiée de « blanche bourgeoise », elle décrit longuement le racisme dont sont victimes les Noir·es américain·es dans son récit de voyage L’Amérique au jour le jour (1948), elle établit un parallèle entre situation des colonisé·es et situation des femmes dans Le Deuxième Sexe (1949), elle signe manifestes et pétitions contre les colonialismes, ouvre les colonnes des Temps modernes aux résistant·es indépendantistes, elle participe aux manifestations anticolonialistes, c’est-à-dire anti-guerres coloniales, elle soutient financièrement nombre d’associations et de résistant·es insurgé·es contre les dictatures et les colonialismes.

Sa vie amoureuse est riche : outre ses maîtresses, elle a une aventure avec le metteur en scène Michel Vitold, une liaison avec le romancier nord-américain Nelson Algren, un compagnonnage de sept ans avec Claude Lanzmann, de dix-sept ans son cadet, journaliste et futur réalisateur de Shoah (1985).

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – Une vie de combats – 1945-1986 », Voyages autour de mon cerveau, juin 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25792