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Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d'expositions, 1984-2002. Partie II. VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. 

Suite de notre article précédent,  Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. »

À neuf ans, j’avais découvert Louis, enfant roi, le téléfilm de Roger Planchon. Puis, mes parents m’ont prêté Petit Louis, dit XIV, le roman de Claude Duneton qui a inspiré ce très grand téléfilm. J’ai beaucoup aimé le roman, aussi. À dix ans, j’ai lu Les Trois Mousquetaires. Un an après, mes parents m’ont offert l’intégrale de Molière en GF, que j’ai toujours. Il faut dire que j’étais dans ma période Louis XIV, parce qu’en classe de cinquième on étudiait Le Bourgeois gentilhomme. Dans le même temps, je lisais Vingt Ans après. La période de La Fronde ne m’était pas étrangère, par Louis, enfant roi. En outre, Aramis me faisait penser à l’hypocrisie religieuse du Tartuffe. Mais je préférais quand même Les Trois Mousquetaires, parce que dans Vingt Ans après les quatre amis se retrouvent dans des camps opposés. Une relecture adulte récente m’a fait beaucoup mieux percevoir la richesse historique du roman. Mais Aramis est toujours aussi Tartuffe.

Quant au Vicomte de Bragelonne, je me suis jurée de ne jamais le relire. La mort du bon gros géant Porthos est trop affreuse. Encore, si ç’avait été Aramis, justement, bon. Mais Porthos ? Le seul des mousquetaires qui ne s’étale pas devant Louis XIV, contrairement à d’Artagnan, ni devant les nobles, contrairement à Athos et à Aramis. Oui, je sais, Dumas est un très grand écrivain, d’avoir si bien magnifié cette scène de Porthos défiant la mort et étant enseveli par elle. Oui. Mais je m’en fiche. Je refuse de pleurer à nouveau. Là, j’ai dit.

Toujours à onze ans, au rayon adolescents de la bibliothèque municipale d’Auxerre, dans une section consacrée à Louis XIV, j’ai trouvé L’Allée du roi de Françoise Chandernagor. Je l’ai emprunté, j’ai adoré. Un mois environ plus tard, j’ouvre Télérama : L’Allée du roi allait passer à la télévision. J’ai regardé le feuilleton avec mes parents, pendant les vacances de Noël. Quelques semaines plus tard, mes parents allaient à Paris voir un spectacle. Ils sont passés à la Fnac des Halles à Paris et ont cherché pour moi l’édition de poche que j’avais lue. Elle n’y était pas. Ils m’ont donc rapporté l’édition grand format. Je l’ai toujours. Bibliothèque. Revue. Télévision. Librairie. Bibliothèque personnelle. Je ne le savais pas encore, mais j’avais déjà une méthode.

À cette époque, j’avais aussi ma première chatte, Fleur-de-Trèfle, née le cinq avril 1993, soit deux jours avant mon neuvième anniversaire. Son nom venait d’un conte que j’avais lu : trois chattes y aidaient une princesse à surmonter trois épreuves, et l’une d’elles s’appelait Feuille-de-Trèfle. J’avais transformé son nom en Fleur-de-Trèfle pour baptiser ma chatte.

À partir de 1994, un autre réseau se mettait en place : celui des bouquinistes. À Samoëns, en Haute-Savoie, où j’ai passé tous mes étés depuis avant ma naissance, puisque, paraît-il, j’y ai même été fabriquée durant l’été 1983, une bouquiniste s’est installée sur le marché en 1994. J’avais dix ans. Dès lors, je traversais le marché très vite. Les fruits et légumes ne m’intéressaient guère. Les matelas non plus. Les poulets rôtis pouvaient parfaitement se débrouiller sans moi, les pauvres. Il y avait des livres. À l’époque, un livre de poche coûtait trois francs. Je ne me souviens plus exactement de tout ce que je lui ai acheté. Je me souviens d’elle et de sa gentillesse. Nos échanges ont toujours été peu fournis, mais souriants. Il m’arrivait également de croiser au marché les bibliothécaires de Sixt-Fer-à-Cheval. Nous nous saluions. J’étais suffisamment habituée de la bibliothèque pour être reconnue en dehors de ses murs.

Cette bibliothèque de Sixt était importante dans mes vacances estivales. Le bâtiment était en pierre au rez-de-chaussée, en bois à l’étage, avec cette odeur légèrement ancienne mais propre des livres. J’y allais continuellement. Bien plus tard, elle a brûlé lors de l’incendie nocturne de la boulangerie voisine. Une partie de mes souvenirs matériels est partie avec elle. Et ces pauvres livres, tordus par les flammes. Affreux.

À Annemasse, un bouquiniste davantage spécialisé dans les livres anciens descendait à la cave lorsqu’il me voyait arriver et remontait avec un sac en papier rempli de vieux livres de poche. Il me faisait un prix. Un monsieur très gentil.

Dans la région de Caylus, dans l’Aveyron, où nous passions aussi des vacances, il y avait d’autres bouquinistes. Celui de Caylus, dans la rue descendant de la place du marché, m’a même un jour offert deux livres. Fête. Sur les marchés de Saint-Antonin-Noble-Val (le mardi), Najac (le dimanche), Villefranche-de-Rouergue (le jeudi), les bouquinistes me fournissaient notamment en anciennes Bibliothèques Vertes, par exemple Béatrice au grand galop, de beaux volumes Rouge et Or, des G.P., dont Les Secrets de l’étang.

Les vacances dans l’Aveyron, c’était aussi l’Abbaye de Beaulieu, un magnifique centre d’art contemporain, régulièrement visité. J’en profite pour saluer amicalement ma contemporaine Audrey Walas et sa famille, qui nous louaient leur gîte d’étape, au lieu-dit Ventaujols. Que de souvenirs : la maison, les animaux, le lac en contrebas, et… les grands-parents d’Audrey qui essayaient absolument de m’apprendre l’occitan. Je ne comprenais rien, mais j’acquiesçais poliment. Au moment du départ, les parents d’Audrey nous donnaient des tomates, des salades et des fruits de leurs récoltes dans des cagettes. La générosité et la gentillesse. Merci encore.

Retour dans l’Yonne, chez moi. Depuis la publication de la première partie de cet article, ma mère m’a rappelé un souvenir beaucoup plus ancien : elle pense que le premier livre que mes parents m’ont lu était Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak. Je n’en avais aucun souvenir.

En sixième, mes parents m’ont offert L’Odyssée dans la traduction de Victor Bérard. J’ai adoré. J’aimais Ulysse, sa ruse, son intelligence, son rapport presque amical, voire affectueux, avec la déesse Athéna. Beaucoup moins les massacres à répétition de L’Iliade. Et vas-y que je te sorte un œil avec ma lance, et voilà-t-y-pas que j’enroule tes viscères avec mon épée, etc. etc. etc. Sans façon. Je ne savais évidemment pas qu’un jour un chat noir aux yeux d’ambre s’appellerait Ulysse et qu’il poserait sa patte sur mon cœur, définitivement.

À la bibliothèque d’Auxerre, je suis passée symboliquement du rayon enfants au rayon adolescents au début de la sixième. J’y ai trouvé assez peu de choses qui me retiennent durablement. Je suis donc rapidement allée voir ailleurs, au rayon adultes. J’y suis passée définitivement au début de mon année de quatrième. La seule restriction concernait les bandes dessinées adultes, interdites avant seize ans. Avec mon regard d’aujourd’hui, je trouve cette précaution des bibliothécaires tout à fait justifiée.

De toute façon, je ne manquais pas de bandes dessinées. Chez mon demi-frère, il y avait Yoko Tsuno et tous les Astérix. Yoko Tsuno m’a durablement marquée : femme forte, intelligente, compétente, entretenant avec ses amis masculins des rapports égalitaires, confrontée au racisme et ne le supportant pas, voyageant entre l’Europe et l’Asie, le présent et la science-fiction, et déjà attentive à l’écologie et au nucléaire.

À la bibliothèque de Sixt, j’empruntais des Cédric, des Femmes en blanc, puis les Mélusine, petite sorcière rousse délurée et sympathique. J’ai ainsi prénommé la petite chatte tricolore, non tatouée et non pucée à l’origine, qui est venue s’installer chez moi il y a quelques mois. À la bibliothèque d’Auxerre, au rayon adolescents, il y avait aussi la série Julie, Claire, Cécile, trois étudiantes dont les vies me fascinaient.

À Auxerre, mon père m’emmenait à La Pieuvre, la librairie de bandes dessinées tenue par un monsieur barbu, mais celui-ci ne m’impressionnait pas, contrairement au libraire d’Obliques. Mon père m’y achetait des Cédric, Les Femmes en blanc, Mélusine, Snoopy, Yoko Tsuno.

Mais surtout, mon père avait dans son bureau une bibliothèque de bandes dessinées qui constituait un continent. En vrac et dans le désordre joyeux de tous ces joyaux littéraires : Claire Bretécher, et notamment Cellulite. Gotlib. Alexis. Lauzier. F’Murr. La Jungle en folie. Cosey et À la recherche de Peter Pan. Wolinski. Tintin. Corto Maltese. Valérian et Laureline. Et tant d’autres que j’ai visiblement oubliés mais qui m’ont construite.

Ce continent était largement masculin, souvent très marqué par son époque et par des représentations genrées. Cela ne m’empêchait pas de me faire ma propre opinion. Vers seize ans, par exemple, comme j’aimais les dessins de Wolinski dans Charlie Hebdo, j’ai essayé ses albums. J’ai reposé. Beaucoup trop phallocrate pour moi. Dans Tintin, je préférais surtout Le Lotus bleu, précisément parce que j’y trouvais une dénonciation du racisme et un respect des personnages chinois qui résonnaient pour moi avec Vent d’Est, Vent d’Ouest de Pearl Buck. Valérian et Laureline m’offrait heureusement un univers beaucoup plus égalitaire.

Et puis il y a eu Corto Maltese. J’étais adolescente. Il était marin, beau, voyageur, avec une boucle d’oreille. Bon. Bon bon bon. Ou plutôt, pour reprendre respectueusement ses mots à la grand sorcière vaudou Bouche Dorée : « Oui… oui… oui. » Grande passion pour le beau marin. J’ai même écrit sur lui bien des années plus tard, sur son rapport aux femmes.

La bibliothèque municipale d’Auxerre continuait d’être ma géographie livresque, et disquaire, aussi (voir mon article palimpseste musical). Je musardais. Le rayon policier adulte était merveilleusement fourni. Après Agatha Christie sont venus John Dickson Carr, Dorothy L. Sayers, San-Antonio, Nestor Burma, Patricia Wentworth et Miss Silver, Miss Seeton et ses trois romanciers, le juge Ti, Charles Exbrayat.

Exbrayat a été une énorme découverte. J’ai commencé notamment par Encore vous, Imogène !, où l’Écossaise Imogène flanque à un moment ses œufs au bacon à la figure d’un professeur de mathématiques irlandais. Mon antipathie n’allait évidemment pas aux Irlandais ni aux professeurs, mais aux mathématiques, matière avec laquelle mes relations n’ont jamais été très chaleureuses.

Et comment ne pas citer notre Arsène Lupin national ? Je l’ai découvert par une diffusion estivale de quelques épisodes de la série télé avec Georges Descrières, le beau, l’élégant, le souriant plein d’humour. Et son sympathique chauffeur et homme de main Grognard, et sa petite amie, que, deux/trois ans après, je verrai sous les traits de la jeune baronne Amélie, lectrice de Série noire, dans Le Diable par la queue. Et que, bien des années plus tard, je retrouverais comme héroïne kurlandaise dans La Demoiselle d’Avignon.

Pour en revenir à Lupin, comme pour les Agatha Christie, il m’a fallu du temps pour m’installer dans son univers romanesque. Mon père avait, dans sa bibliothèque, Le Triangle d’or, soit un Lupin où Lupin n’apparaît pas beaucoup. Et quelle atmosphère terrifiante ! Et les pièges horribles de l’infâme machin-truc, décidé à ce que la jeune Coralie et le jeune Patrice ne soient pas heureux ensemble ! Brrr ! Donc oui, mais sans plus. Heureusement, j’ai enchaîné par le recueil, là aussi prêté par mon père, Les Aventures d’Arsène Lupin. Des aventures moins légères que la série télé, mais très bien racontées, et haletantes. Et puis, cette atmosphère de la Belle Époque, mi-insouciante mi-on-court-à-la-guerre, et puis la gouaille d’Arsène Lupin, tempérée par des moments de désespoir et d’incertitude. Pas tant pour lui que pour celles et ceux qu’il veut sauver. Maurice Leblanc est un grand écrivain. J’ai logiquement entraîné mes parents dans sa maison d’Étretat, où la visite est obligatoirement avec un casque (et c’est tant mieux). De pièce en pièce, la voix de Georges Descrières commente ce que nous voyons. Un très beau voyage.

Et puisque nous en sommes aux maisons d’écrivains, mes parents ont eu l’insigne chance que je leur demande d’aller, outre Étretat, de la fin des années 90 au début des années 2000 : à Médan, chez Zola (génial) ; à Saché, chez les amis de Balzac (très beau château) ; à Passy, chez Balzac (une déception, il n’y avait rien de balzacien, du moins à l’époque) ; à Nohant, chez George Sand (ce lustre bleu et rose en verre de Murano, kitsch à souhait) ; à la Maison Victor Hugo, à Paris (très bien) ; à Guernesey, chez Hugo (wow) ; à Rochefort, chez Loti, en plus de L’Hermione en construction ; à Illiers-Combray, chez la tante Léonie de Proust, après que les ai eus converti à Marcel et à sa Recherche. Ma mère a insisté pour que nous visitions le tombeau de Ronsard. J’ai fortement reniflé mon dédain persistant pour ce poète, mais j’y suis allée quand même. Avec mon père, on est allé à la Maison Joachim du Bellay, très sympathique. Avec ma mère, nous avons profité d’un voyage bordelais pour aller voir la Tour de Montaigne (une légère déception, il n’y a rien à voir si ce n’est sa fameuse « librairie »), et pour nous rendre à Malagar, chez Mauriac. Là, j’ai été estomaquée de voir que Mauriac avait décrit son propre salon dans Le Nœud de vipères. Et ce, sans attendre que le guide nous le dise. Ça va, je le sais. Comment ? Mais pas les autres visiteurs et visiteuses ? Bon bon. Ok. C’est entendu. À Paris, nous avons visité le cimetière du Père Lachaise et du Montparnasse.

Retour à Auxerre. À la bibliothèque, je réempruntais aussi énormément. Lire ne consistait pas nécessairement à aller toujours vers un livre nouveau. Quand j’aimais quelque chose, je pouvais revenir. C’est ce que j’ai fait avec les ouvrages de Raymond Chirat lorsque, vers treize-quatorze ans, j’ai commencé à écumer le rayon cinéma. Ses livres sur le cinéma français, ceux aussi de Patrick Brion, ceux de Jean A. Gili pour le cinéma italien, les encyclopédies : le cinéma que je voyais à la télévision ou en salle pouvait désormais être prolongé par les livres.

Vers treize ans, il y a eu également La Nuit des temps de René Barjavel. Je l’ai terminé. Puis je l’ai recommencé presque immédiatement. Je relis volontiers des livres. Mais relire un roman juste après l’avoir fini est suffisamment rare pour que je me souvienne encore du geste. Parmi les livres que j’ai relus immédiatement après les avoir terminés, il y a eu aussi Le Passage secret de Janet Lunn. Deux ans environ avant La Nuit des temps, même phénomène : arrivée à la dernière page, j’ai repris le livre depuis le début. Et, dans les deux cas, il s’agissait d’une histoire de voyage dans le temps. Ah oui, tiens, tiens. Je ne crois pas avoir fait le rapprochement à l’époque. Je le fais aujourd’hui.

À peu près au même âge, les musées continuaient.

Après Miró, il y a eu les retours à la Fondation Maeght. Puis, il y a eu la découverte de la Fondation Gianadda, à Martigny, avec ses grandes expositions temporaires et son parc de sculptures qui s’enrichit d’année en année. J’étais alors abonnée au Petit Léonard. Avant cela, il y avait eu Dada, intéressant mais un peu sérieux et un peu épais à mon goût. Le Petit Léonard, en revanche, était génial. Dans les années 1990, la carte d’abonnée permettait d’obtenir des avantages dans certains musées et monuments. À Gianadda, je me souviens d’un tarif réduit, de l’affiche de l’exposition et, je crois, de quelques cartes postales gratuites. Le rêve.

C’est également cette carte qui m’a permis d’entraîner mes parents au Clos Lucé à la fin des années 1990. Merci François Ier d’avoir ramené Léonard de Vinci sous votre bras, depuis l’Italie.

Par chez moi, il y avait, et il y a toujours : le Centre d’art contemporain du Tremblay, le château de Tanlay et son centre d’art contemporain, le musée d’art brut de Noyers, et La Fabuloserie. Alors, La Fabuloserie, c’est un endroit effectivement fabuleux, avec une partie musée et une partie parc de sculptures d’art naïf et d’art brut, dont Le Manège de Petit Pierre. De quoi rêver, imaginer, s’immerger dans les univers parfois effrayants des artistes, mais toujours pleins d’imagination. La Fabuloserie est connue bien au-delà de l’Yonne : je me souviens de ma surprise et de mon plaisir en trouvant une fiche publicitaire du musée dans la librairie de la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. La même année, en 1999, j’avais vu avec mes parents, à la Fondation de l’Hermitage, la très belle exposition Victor Brauner ou l’enchantement surréaliste. Et j’ai retrouvé cette même publicité pour La Fabuloserie à Paris, à la Halle Saint-Pierre, autre grand lieu de l’art brut et de l’art naïf, avec des expositions où j’ai toujours plaisir à m’immerger.

Il y a eu aussi le musée de Dunkerque, visité avec mes parents quelques années plus tard. J’en garde très peu de souvenirs : le musée m’avait paru un peu sinistre et peu fourni. Mais j’y ai retrouvé Ben, que je connaissais déjà grâce à Beaubourg, avec notamment une boîte noire qui m’avait beaucoup plu. Elle m’a donné l’idée de demander à mon grand-père paternel, qui s’y connaissait très bien en menuiserie, de me fabriquer une boîte à secrets avec des tiroirs. Je savais déjà à peu près ce que je voulais et, avec mon père, nous en avons dessiné le plan. C’est lui qui a suggéré d’ajouter un petit miroir à l’intérieur. Mon grand-père a fabriqué la boîte et ma mère l’a peinte en noir. Elle était destinée à ma table de chevet, où je l’ai ensuite installée. Je l’ai toujours : ma boîte à secrets à la manière de Ben.

Je ne sais plus de quand date la première visite aux deux grands musées parisiens de l’art classique et moderne, le Louvre et le Musée d’Orsay, avec mes parents. Je me souviens juste que je n’ai jamais pu me pâmer devant La Joconde, dont je trouve toujours le sourire quand même un peu niais, n’en déplaise à Léonard de Vinci. En outre, à cette époque, juste en face de La Joconde, il y avait Les noces de Cana de Véronèse, que je préférais de beaucoup. Je trouvais ça beaucoup plus plus fouillé comme type de tableau. Beaucoup plus joyeux aussi, ce qui est logique au vu du sujet. J’aimais particulièrement la petite genette, en bas à droite du tableau. Mon père m’avait expliqué qu’à l’époque du tableau, il n’y avait pas de chat comme aujourd’hui, mais que c’était des genettes, plus ou moins domestiquées.

Pour ce qui est d’Orsay, je me souviens plus de mon affection d’alors pour les meubles Art nouveau qui y étaient exposés que pour les dizaines de tableaux et de sculptures impressionnistes. J’aime beaucoup leurs lignes, gracieuses et simples. Quant à l’Orangerie, j’ai dû y aller à l’adolescence pour la première fois, dans de très bonnes conditions de visite, puisque, je ne sais plus pourquoi, il n’y avait quasiment personne dans la salle des Nymphéas. Quelques années après, j’ai été très impressionnée d’apprendre combien la donation des Nymphéas et la création des salles destinées à les accueillir avaient été longues et difficiles, et quel rôle décisif Clemenceau avait joué auprès de son ami Monet pour que le projet aboutisse. J’ai été tout aussi choquée en découvrant l’histoire du legs Caillebotte. À sa mort, en 1894, Gustave Caillebotte a légué à l’État son importante collection d’œuvres impressionnistes, dont des tableaux de Monet, Renoir, Degas, Manet, Cézanne, Pissarro et Sisley. Renoir, son exécuteur testamentaire, a dû affronter les réticences de l’administration, qui n’en a finalement accepté qu’une partie. Mais non, visiblement, dans les années 1890, les tableaux impressionnistes étaient encore dans toute leur fraîcheur révolutionnaire des années 1860. Ce qui, quelque part, est un assez beau compliment pour Monet, Manet, Degas, Renoir, etc. Et j’ai adoré lire, il y a quelques années maintenant, le petit ouvrage de Clemenceau sur son ami Monet et sur ses Nymphéas. Le style de Clemenceau est très fouillé, très précis et très agréable, rien à voir avec les biographies romancées qui pullulent de nos jours, écrites en trois coups de clavier sur un ton infantilisant.

Les grandes expositions s’ajoutaient aux lieux familiers. Ainsi, l’extraordinaire exposition Vermeer aux Pays-Bas, qui réunissait une grande partie de ses tableaux : le calme, la précision, la clarté, la beauté absolue. Il y avait du monde, mais la muséographie permettait de voir. Et j’étais déjà suffisamment grande pour regarder par-dessus la tête d’un certain nombre de visiteurs. J’avais particulièrement aimé, et j’aime toujours, ces femmes avec leurs mantelets jaunes aux manches de fourrure blanche à petits points noirs, occupées à lire ou à écrire une lettre, tantôt absorbées par elle, tantôt tournées vers nous.

Bosch, quelques années plus tard : splendide, drôle, absurde, extraordinairement imaginatif, mais tellement bondé que la visite en devenait moins agréable.

Magritte à Bruxelles, vers la fin des années 1990 : une profusion de tableaux et un bonheur complet. J’adore le surréalisme en peinture. En littérature, beaucoup moins.

Autre souvenir, cette journée suisse à Bâle : le matin, visite de la Fondation Tinguely, avec mes parents. L’après-midi, au début, seule :  « Agatha Christie et l’Orient », merveilleuse, envoûtante. Et voir ces immenses malles-cabines en vrai, et pas seulement dans les adaptations de Mort sur le Nil et du Crime de l’Orient-Express, par exemple (totalement au hasard…). Puis, en milieu d’après-midi, visite avec mes parents de la Fondation Beyeler. Une journée, trois ampoules aux pieds.

Le centre d’art contemporain de Vassivière, dans le centre de la France. Un beau lieu un peu isolé, avec des souvenirs de land art.

Et, au Jeu de Paume, l’exposition Gaston Chaissac, avec ce visiteur qui pontifiait, à très haute voix, sur le… tam-tam-tam habituel : « ce-n’est-pas-de-l’art »/« je-peux -faire-pareil ». Etc. etc. etc.

Man Ray, au Grand Palais, avec mes parents et mon amie Sarah. Je me souviens particulièrement d’une photographie d’une femme portant quantité de bracelets. Sarah et moi nous étions promis que, lorsque nous serions grandes, nous ferions pareil.

Et Sarah Sze à la Fondation Cartier. Cela m’avait énormément plu. Ses installations étaient légères, aériennes, colorées, et tout simplement très belles. Mais cette beauté n’était pas gratuite : avec tous ces objets et matériaux récupérés, j’y voyais aussi une réflexion sur la récupération, le gaspillage et l’écologie. Des installations qui m’ont transportée.

Et Cézanne au Grand Palais. J’avais environ treize ans. Il n’y avait presque personne, dans mon souvenir. J’arrive devant une nature morte. Un monsieur âgé explique doctement à sa femme, blonde, en plus, que Cézanne ne savait pas peindre. La preuve ? Ses pommes et ses poires n’étaient pas alignées. Je me souviens avoir été profondément agacée. Bouge du tableau, imbécile. Merci. Oh, et… tu sais quoi ? Ta femme a un cerveau. Merci.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/36715

Un destin exceptionnel : L’Histoire du Suppositoire qui visait la lune

Comment devenir un héros ? Luc choisit, en toute simplicité, de viser la lune. Pour accomplir sa destinée, il lui faut cependant un coup de pouce. Gentil suppositoire de pharmacie, il est choisi, avec ses camarades Imo, Jeff et Elon, pour faire partie du voyage spatial d’Ariane et de Thomas vers la l’astre lunaire, dans l’album jeunesse L’Histoire du Suppositoire qui visait la lune (Alex Vizorek, Caroline Allan, Karo Pauwels, aux éditions Michel Lafon, 2023).

Après quelques bouffées de fierté à l’idée de ce grand départ et un cauchemar où il croise une fusée-suppo-Dark Vador (s.p.), Luc part pour l’objectif lune, comme certains Belges avant lui : le fameux Tintin, le Capitaine Haddock, Milou, le Professeur Tournesol, les Dupond et Dupont, ainsi que les méchants de rigueur (Objectif Lune, Hergé, éditions Casterman, 1953 ; On a marché sur la lune, Hergé, éditions Casterman, 1954).

Comme son alter ego terrestre Paul, dans L’Histoire du suppositoire qui voulait échapper à sa destinée (Alex Vizorek, Caroline Allan, Karo Pauwels, aux Michel Lafon, 2022), Luc le malin glisse hors de portée humaine et part à la découverte d’un nouvel univers. Il fait la rencontre d’une sympathique balle de golf, oubliée là par des humains doublement peu soucieux de l’écologie. Tel un pauvre suppositoire solitaire, il continue son chemin dans la lune tombante. Et tombe dans le l’estomac d’un non moins sympathique extraterrestre. Qui l’a gagné de haute lutte avec un autre non moins sympathique extraterrestre.

Ayant évité de servir à déboucher les intestins d’Ariane ou de Thomas suite à leur consommation de nourriture américaine, anglaise, française, indienne, italienne, Luc finit tout de même comme digestif. Après avoir parcouru des milliers de kilomètres, vu un nouveau monde et ses habitants, avoir pris son destin en… mains, Luc termine son voyage camusien (« Un destin n’est pas une punition. », s.p.) en beauté.

Quelle vie exaltante et quelles aventures ébouriffantes pour un voyage tout en couleurs !

 

Voir aussi notre interview et notre article du L’Histoire du suppositoire qui voulait échapper à sa destinée :

 Tiphaine Martin, Alex Vizorek, Caroline Allan, Karo Pauwels, « Notre héros le Suppo – Interview d’A. Vizorek, C. Allan, K. Pauwels », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9359

Tiphaine Martin, « À la recherche de la rose perdue », Voyages autour de mon cerveau, mars 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9344

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Un destin exceptionnel : L’Histoire du Suppositoire qui visait la lune », Voyages autour de mon cerveau, décembre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13594

Toutes des Castafiore ? VADMC

Toutes des Castafiore ? Violences féminines graphiques 

Article issu de notre communication au colloque de Poitiers, qui aurait dû avoir lieu le 19 mars 2020.

Dans l’inconscient collectif, le personnage de la cantatrice Bianca Castafiore est le symbole de la femme-gorgone, terrifiant les héros, Tintin, le Capitaine Haddock et les autres mâles. Milou, dans sa longue interview par Ariane Valadié, l’appelle « Madame Sans-Gêne » (« Ma vie de chien », Paris, Seuil, « Points », 1994). Et il en est de même des très rares autres femmes qui ont le droit d’exister dans les planches d’Hergé. Gosciny et Uderzo emboîtent le pas à leur maître à penser : leurs Gauloises n’ont rien à voir avec la place véritable qu’elles occupaient, malgré des tentatives qui suivent, avec retard et plutôt maladroitement, l’évolution de la société (La Rose et le Glaive, 1991 ; La Fille de Vercingétorix, 2019). Seule héroïne non sexiste dessinée par un homme dans les années soixante-dix, Yoko Tsuno passe son temps à contrer le patriarcat et ses violences. C’est l’époque où des dessinatrices-scénaristes émergent avec leur lot d’héroïnes dans la bande dessinée et le roman graphique. Nous aimerions nous concentrer sur les personnages féminins vues et dessinées par les femmes et par les hommes : sont-elles caricaturales, uniquement représentatives des fantasmes masculins ? subissent-elles des violences physiques et morales ? prennent-elles leur destin en main ? y a-t-il une évolution dans le regard porté par les hommes sur les femmes qu’ils dessinent ? l’émancipation féminine et la redécouverte de femmes féministes est-elle prise en compte par les dessinateurs et scénaristes ? Nous tracerons d’abord une généalogie européenne de personnages féminins vus par les femmes et par les hommes. Nous analyserons ensuite les violences sexistes auxquelles elles sont confrontées et les réactions imaginées par celles et ceux qui les mettent en scène. Nous terminerons en nous demandant si l’imaginaire sur les femmes est enfin troublé à notre époque : assistons-nous à une sérieuse remise en cause du patriarcat, ou à une de ses ultimes métamorphoses ?

I. Généalogie

Aux débuts de la bande dessinée dite « de la ligne claire », initiée par le Belge Hergé dans les années 1920, les femmes sont plutôt absentes. Dans la série des Aventures de Tintin, seule la diva la Castafiore et la fiancée du général Alcazar, Peggy, sont dessinées et ont droit à quelques rares bulles, qui montrent leur caractère emporté. Logiquement, les hommes les fuient pour se retrouver entre eux, seule manière de vivre agréablement. Les Anglais Blake et Mortimer (du Belge Edgar P. Jacobs) dénouent les machinations de l’infâme Olrick, dans un vase clos ultra-masculin, à l’exception de femmes de ménage et de gouvernantes, en arrière-plan d’un très petits nombres de cases. L’accès des femmes belges au droit de vote en 1920 et l’abondance des mouvements féministes wallons et flamands1 serait-il pour quelque chose dans cette misogynie féroce ?

Peggy est une harpie, qui assaille son fiancé de travail : faire la vaisselle, donc partager les tâches ménagères, quel déshonneur pour un homme véritablement viril ! Que dire d’Elvire, la fiancée de M. Cryptogame, qui le poursuit par monts et par vaux ? Dans cet album de 1861, du Suisse Töpffer, Histoire de M. Cryptogame, les traits de la jeune femme sont durs, ses mouvements brusques, et les réactions de Cryptogame démesurées : il bande les yeux de sa fiancée sur un bateau, et la fait tomber à l’eau (ainsi que beaucoup des passagères et passagers). La case suivante la montre péniblement remontée par un filin, tête en bas. Les violences s’enchaînent, mais la culpabilité est portée par le personnage féminin, qui ne reste pas dans les bornes de la bienséance dictées aux femmes.

Bécassine la Bretonne reste dans les cadres genrés et surtout sociaux qui bornent la société bourgeoise du début du vingtième siècle. La sottise de son personnage de bonne fait ressortir celle de sa patronne, en deux images misogynes qui ne se répondent qu’imparfaitement, puisque la domestique n’a jamais la parole. Privée de sa bouche par ses créateurs Rivière et Pinchon (une femme et un homme), Bécassine est ainsi réduite à l’état d’objet utilitaire.

Les personnages féminins sans cervelle peuvent également être hypersexualisés, comme Natacha, hôtesse de l’air. Créée en 1970 par les Belges Walthéry et Gos (deux hommes), elle n’est que sexualité : poitrine mise en avant et vêtements ultra-courts, elle est régulièrement capturée par les méchants de l’histoire, permettant aux autres hommes de jouer les sauveurs. Et lorsqu’elle résout une situation, ce n’est pas grâce à son intelligence, mais par hasard. La Stroumpfette de Peyo est tout aussi caricaturale, avec ceci d’aggravant qu’elle provoque des catastrophes, mettant en péril l’ordre patriarcal et paternaliste du village. On pourrait presque, d’ailleurs, l’analyser comme un personnage féministe malgré elle, tellement sa seule présence est synonyme de danger pour le pouvoir du Grand Stroumpf, qui ne peut plus gouverner ses petits Stroumpf comme il l’entend (pour leur bien à eux, bien entendu). Si ce n’est que la Stroumpfette est une créature de Gargamel, l’horrible sorcier au nez crochu, aux grandes oreilles et à l’amour de l’or inconditionnel. Comme son maître, elle a d’abord les cheveux noirs, ce qui connoterait également une appartenance juive, sous la plume antisémite de leur créateur2. Sa transformation physique en une Aryenne parfaite, grâce au Grand Stroumpf, la renvoie au stéréotype de la blonde stupide parce qu’ayant une couleur jaune pour ses cheveux, à l’instar de Natacha et des personnages féminins aux cheveux blonds dans la série Astérix.

Autre catégorie envisagée comme stupide et secondaire dans l’action, celle des petites amies du héros. La demoiselle Snorque, dans la série graphique des Moumine, de la Finlandaise Tove Jansson, assistée de son frère, n’est préoccupée que de son apparence et de sa frange… blonde. Chez Franquin, Mademoiselle Jeanne sautille autour de Gaston Lagaffe et l’admire inconditionnellement, sans avoir son imagination débordante. Les mères, les sœurs passent régulièrement au second plan, préoccupées par les tâches ménagères et le soin aux enfants, sauf lorsqu’elles se liguent contre les hommes, comme dans La Famille Fenouillard de Christophe. Les hommes sont alors en positon de victimes de harpies. Retour à la misogynie traditionnelle et à sa violence contre les femmes…

Côté révolte contre la société et contre les stéréotypes, nous trouvons Mortelle Adèle et la sorcière Mélusine. Cependant, ni l’une ni l’autre ne sont des révolutionnaires. Mortelle Adèle, créée par Mr Tan (Antoine Dole), a des parents qui se répartissent les tâches ménagères de manière traditionnelle : la mère fait la valise de sa fille, rang sa chambre, fait la cuisine, passe l’aspirateur, et le père ne fait rien. Quant aux aventures vécues par la fillette, elles ne renversent aucunement les pires stéréotypes sexistes. La jeune Mélusine de Clarke et Gilson est plus préoccupée par les philtres d’amour et par ses rendez-vous avec un charmant loup-garou que par l’abolition des sociétés patriarcales, celle de son Moyen-Age et celle de notre époque, qui transparaît pourtant dans les situations qu’elle vit.

Nous évoquerons plus longuement les vraies révoltées dans les parties suivantes : Agrippine, Cellulite et les Frustrées, croquées par Claire Bretécher, Yoko Tsuno la sino-japonaise vivant en Europe et dans une galaxie extra-terrestre (Roger Leloup), la Petite Peste philosophique de l’italienne Vanna Vicci, l’Iranienne Marjane Satrapi dans son autobiographie graphique Persépolis. Et bien d’autres. Toutes ne se laissent pas faire – même les Frustrées – et réfléchissent et combattent celles et ceux qui voudraient que l’ordre établi reste immuable, au détriment de l’égalité femmes-hommes. Voyons de quelles manières elles s’y prennent.

II. Quelles violences ?

Commençons par la série Astérix, qui accorde de plus en plus de place aux femmes au fil des albums, mais qui les confronte à de nombreuses violences physiques : coups de poing, gifles et caricatures misogynes. Bonemine, la « femme du chef », toujours vêtue de rose, fait hurler Astérix dans Le Fils d’Astérix (1983), lui toujours si courtois avec les femmes ; elle prend des coups de la part du bébé mâle (le fameux « fils de »), qui d’ailleurs lui préfère le méchant légionnaire romain. Toutes comme les autres Gauloises, elle n’aura pas sa place au banquet final, sur la galère égyptienne. Notons que Cléopâtre est également vêtue de rose dans cet album, au mépris elle aussi de toute vérité historique et loin des tenues blanches d’Astérix et Cléopâtre (1965), pourtant dessiné à une époque où la deuxième vague du féminisme du vingtième siècle n’avait pas encore surgi. En 1983, cette deuxième vague est bien présente, malgré le reflux de la mobilisation et le retour du bâton patriarcal, lui bien présent dans cet album. La misogynie, inexistante dans les albums antérieurs à 1970, serait-elle due à la présence unique d’Uderzo aux commandes de l’album ? Il faut retenir cette hypothèse, puisqu’il récidive en 1991 avec La Rose et le Glaive. Une étape est franchie, puisque Astérix frappe Maestria, la barde hommasse porteuse de braies (pantalons). Les discours de sonorité tenues par cette dernière sont ridiculisées, de même que l’instauration de l’égalité femme-homme dans les couples du village, qui bascule dans l’asservissement des hommes : bref, un album digne d’Eric Zemmour et de ses discours sur la dévirilisation de la France à cause des féministes (toutes des femmes, bien entendu). Violences également dans la représentation des légionnaires romaines, converties à la paix avec les Gaulois et les Gauloises par… des soldes ! Terminons par le dernier album en date, La Fille de Vercingétorix (2019). Uderzo ayant laissé la place depuis quelques albums au tandem Ferri-Conrad, Adrénaline figure sur la couverture, protégée par Astérix, Obélix et Idéfix, dans une attitude fière. Ses aventures ne dupliquent aucun des albums dont nous venons de parler. Si elle refuse de se plier aux ordres d’Astérix, d’Obélix, de Bonemine et des autres femmes du village, elle n’utilise pas la force comme Maestria ni ses discours enflammés. Elle fait bande à part avec les autres adolescents du village (que des garçons), elle parvient à fuguer à plusieurs reprises et refuse de servir de symbole de la résistance averne et gauloise à la colonisation romaine. Plus sereinement, elle envisage un avenir doré dans une île lointaine avec le beau capitaine Letitbnix, où elle accueillerait tous les enfants qui voudraient y venir. En conclusion, nous retombons dans les clichés sexistes de la femme naturellement maternelle, naturellement pacifiste et uniquement préoccupée de ses histoires de cœur. Où est l’évolution ? Nous posons également la question de la pertinence de conserver des personnages féminins dans cette série, tant ils restent stéréotypés.

Revenons plus de trente ans en arrière, en 1983 : Cothias et Juillard commencent la publication de la série Les 7 Vies de l’épervier. La jeune aristocrate Ariane, suite à de sombres histoires de famille et à un viol perpétré par de jeunes hobereaux locaux, prend la suite du justicier Masquerouge, au dix-septième siècle. Le viol dont elle victime est explicitement montré et l’héroïne est exemptée de toute culpabilité. Elle est courageuse, intelligente et combat sans relâche les tares de la société de son époque. Le duo masculin des créateurs n’est pas, contrairement à Uderzo, effrayé par les luttes pour l’égalité femmes-hommes. Au contraire, ils montrent leur ancienneté et leur pérennité dans l’Histoire.

De même, l’électronicienne Yoko Tsuno combat les violences masculines (physiques et mentales), que ce soit en Europe, en Asie ou dans les galaxies vinéennes. Du onzième siècle chinois aux temps futurs, elle met à bas les ruses des hommes pour capter des héritages qui ne leur appartiennent pas, pour assoir leur soif de pouvoir et elle retourne vers elle les très rares méchantes qu’elle croise dans ses aventures. Un bel exemple de sororité3.

La princesse Cellulite, quant à elle, met à mal les stéréotypes héritées des dessins animés de Walt Disney, en pourchassant tous les mâles qui passent à sa portée. Ce qui pourrait être analysé comme une maladie, de la nymphomanie, devient désir joyeux. Les lecteurs et lectrices rient de la confusion des hommes, qui ne savent plus se retrouver dans ce retournement de situation, face à la demande d’un plaisir sexuel au féminin. Les Frustrées sont croquées par leur créatrice avec humour. Brétecher met à distance les petits problèmes existentiels de ses contemporaines pour montrer l’évolution des mœurs et sen moquer sans méchanceté, quoique avec acuité. Les femmes ne ont jamais responsables, les hommes si. Son adolescente en cheffe, Agrippine (retournement dans le prénom, elle n’a rien d’une empoisonneuse avide de pouvoir comme la mère de Néron), vit ses années collège et lycée sans laisser les garçons lui dicter leur loi et en employant des arguments parfois surprenants pour manipuler l’affection de son père, béat d’admiration devant sa fille. Même les enseignants hommes sont désarmés devant la mauvaise foi d’Agrippine et de ses amies, qui ne savent plus quoi inventer pour échapper à l’ennui de leur scolarité. Les filles font la loi, ce qui n’empêche pas Brétecher de souligner leur addiction à la mode et à la surconsommation et de s’en moquer.

La Petite Peste philosophique, un peu plus jeune qu’Agrippine, donne bien des soucis à sa génitrice. Vautrée sur son pouf, elle soliloque sur l’insupportable pesanteur d’exister, citant indifféremment Nietzsche ou Mae West. Elle refuse tout contact avec ses semblables, leur préférant la compagnie de son singe en peluche, qu’elle fait parler. Aux violences du monde (politiques, sociales, sexuelles), elle répond par des analyses percutantes et mordantes.

Les « brebis zinzins » de l’Helvète F’Murr ont fort à faire pour lutter contre le patriarcat, depuis leur apparition dans la série Le Génie des alpages, en 1973. Râleuses, hypocondriaques, elles s’unissent volontiers pour bouter le nouveau bélier – un macho de deux cents kilos – hors de leurs montagnes4, en jouant les excitées sexuelles. Nous retrouvons ici la thématique d’un désir féminin qui effraie considérablement l’espèce mâle, quand il s’exprime librement. Faut-il voir ici un clin d’œil à la princesse Cellulite, qui a exposé ses « états d’âme » un an auparavant ? Dans le même album, tout le troupeau vole au secours de Molécule, enlevée par un aigle5. Ni le chien de berger ni le bélier n’interviennent, symbole du patriarcat qui laisse les « problèmes de femmes » aux femmes, quitte à se vanter après d’avoir réussi à abolir telle perversion. La sororité est récupérée, créant une nouvelle forme de violence à l’encontre des femmes.

Les violences peuvent également découler de la situation historique. Ainsi, Florence Cestac et l’écrivain de romans policiers Tonino Benacquista ont rappelé, dans Des salopes et des anges (2010) les situations dramatiques des Françaises qui n’avaient pas encore le droit d’avorter au début des années soixante-dix et qui avaient des rapports sexuels non protégés, les Français ne voulant pas se servir du préservatif (existant pourtant depuis le dix-huitième siècle), et les contraceptions féminines et masculines étant difficiles à trouver pour les femmes et inexistantes pour les hommes. Cette situation terrible est redoublée par l’égoïsme masculin, qui refuse de protéger sa partenaire et de lutter pour que les lois changent. Ajoutons que la bande dessinée montre que le choix d’être dans l’illégalité ou d’avoir des enfants non désirés repose entièrement sur les épaules des femmes – à de très rares exceptions près.

Une partie de la bande dessinée Simone Veil l’immortelle, de Bresson et Duphot (2018), est consacrée à cette lutte pour le droit à l’avortement, côté tribune de l’Assemblée nationale. Les violences de ce combat-ci sont surtout psychologiques : lettres anonymes, injures, cris pleuvent sur la ministre et les militant·es féministes qui ont impulsé la remise en question de la loi scélérate de 1920. La bande dessinée retrace également les violences antisémites dont Veil et sa famille ont été victimes : injures, coups, déportation. Simone Veil a perdu ses parents et son frère dans les camps nazis. Les dessins concentrent logiquement l’attention de la lectrice et du lecteur sur les sévices des femmes déportées.

Marjane Satrapi décrit d’autres formes d’enfermement dans la série Persépolis (2000-2003), celles des femmes iraniennes, contraintes à rester chez elles à partir de 1979, après une période de relative liberté de mouvement et de pensée durant le régime du Shah. Les violences contre les femmes sont multiples : obéissances forcées (au chef de l’État, au père, au mari, à la religion…), enfermement au foyer, tenues vestimentaires très strictes, coups et violences domestiques et à l’extérieur, pas de liberté d’apprentissage intellectuel ni de réflexion, autocensure. La seule porte de sortie reste l’exil, ultime violence : s’arracher à la terre natale et à sa famille pour se retrouver seule, avec de nouveaux repères à acquérir, dans un monde où les formes d’oppression contre les femmes peuvent également exister et être reproduits dans la bande dessinée.

III. Nouveaux patriarcats

Le tournant des années deux mille marque l’apparition de nouvelles générations et d’une france diversification des supports : le support papier est concurrencé par le livre électronique et les blogs, diffusés massivement via les réseaux sociaux. Parallèlement, la bande dessinée gagne en visibilité et reconnaissance officielles en faisant son apparition dans les manuels scolaires, comme texte et images littéraires. Les personnages féminins, les autrices et les dessinatrices n’ont jamais été aussi présentes, mais qu’en est-il vraiment ?

Notons que les autrices et scénaristes ne sont pas très connues du grand public (jeunesse et adulte), contrairement aux auteurs et scénaristes hommes. Il est vrai que les institutions officielles n’aident pas à la diffusion de leurs œuvres : pas de sélection au Festival d’Angoulême ni donc de récompense, pas de présence dans les manuels scolaires, très peu d’invitations dans les émissions de télévision ou de radio, pas/peu d’expositions de leurs œuvres dans les musées et bibliothèques, pas de chaînes YouTube qui soit consacré à leurs travaux, très peu d’articles dans les revues spécialisées. Ajoutons notre expérience personnelle, suite à des communications sur Yoko Tsuno et plus généralement les femmes dans la bande dessinées, ainsi que des conversations privées. L’héroïne japonaise reste quasiment inconnue des publics (très/moins) cultivés, à l’exception de rares hommes qui connaissent la série et qui ont donc choisi un métier dans la technologie, en hommage à ce modèle de femme libre et atypique. Concernant les autrices/scénaristes et personnages féminins, seules Claire Bretécher et Bécassine sont largement connues. Grand succès éditorial, les Culottées de Pénélope Bagieu (2016-2017) ont été récompensées par le prix Eisner en 2019… aux États-Unis.

La croisée du Neuvième Art et du Septième Art est fructueuse. Citons entre autres les adaptations de La Famille Fenouillard (1960), de Bécassine (1939, 2018), des Moumine (à partir de 1959), de Tintin (1961, 1964, 1972, 2011, 2021), d’Astérix (entre 1967 et 2018), d’Agrippine (2001), de Corto Maltese (2002), du Chat du rabbin (2011), de Silex and the city (2012), de 50 nuances de Grecs (2018). Sans surprise, ce sont des œuvres faites par des hommes, avec des équipes composées en majorité d’hommes, pour des films où les hommes sont très présents. L’invisibilisation des autrices et scénaristes reste la norme en France, ce qui est une forme de violence. L’imaginaire dans l’univers de la bande dessinée est une affaire d’hommes, il est interdit aux petites filles de se projeter comme future dessinatrice et écrivaine.

Quant aux personnages féminins dans la bande dessinée papier, force est de constater la pérennité des stéréotypes, même chez les autrices/dessinatrices : personnages féminins dessinés selon les canons physiques édictés par les magazines de mode, insistance sur leur superficialité et focalisation sur leurs histoires d’amour et/ou de mère de famille, comme chez Margaux Motin. L’argument historique reste une manière d’introduire de la nudité bon marché – au féminin uniquement. Ainsi, la reine Cléopâtre et l’impératrice Tseu Hi sont dénudées sur la couverture, tout autant que « la princesse du soleil invincible » (tome 2 des Trois Julia), dans Les Reines de sang. Le titre de cette série, commencée en 2012, fait plus penser à celui d’un feuilleton populaire ou d’un roman de gare qu’à celui de bandes dessinées consacrées à des personnages historiques, à destination d’un public cultivé. Il en est de même pour la présentation des différents tomes, sur le site des éditions Delcourt : « Souveraines, bourgeoises ou femmes du peuple, elles ne reculeront devant rien pour assouvir leur soif de pouvoir… Elles sont Les Reines de Sang6. » Si nous nous en tenons à ce résumé, il s’agit de personnages qui sont animés par un autoritarisme féroce. Rien n’indique que leur position de femme, donc de personne en position d’infériorité systématique, les contraindrait à verser le sang en grande quantité. Il n’est fait nulle mention de violences particulières à leur encontre, parce que femmes dans des sociétés patriarcales, tout est essentialisé et dépolitisé.

Les discours et dessins récusant les clichés se trouvent dans des niches qui émergent péniblement au grand jour, c’est-à-dire sur les tables de librairie. Pensons aux dessinatrices de presse Coco et Catherine Meurisse. Cette dernière est invitée à exposer à l’automne 2020 au Centre Pompidou, suite aux succès de ses deux derniers albums, La Légèreté (2016) et Les Grands Espaces (2018), centrés sur son existence.

Le passage du blog à la version papier est également un symptôme positif de l’intérêt pour les violences contre les femmes. Ainsi du blog Projet Crocodiles, en hommage à la bande dessinée de Chantal Montellier Odile et les crocodiles (1984), qui traite du viol. Le blog est actuellement géré Juliette Boutant et Thomas Mathieu, il décrit les violences sexistes et sexuelles du quotidien, l es hommes y ont la tête de crocodiles. Mathieu a publié en 2014 Les Crocodiles, puis avec Boutant Les Crocodiles sont toujours là (2019). Ainsi, l’anthropomorphisme permet de souligner la cruauté masculine humaine et d’accentuer le choc des attentats sexistes. Ajoutons un témoignage personnel récent, de février 2020 : le vendeur de bandes dessinées de notre petite ville de province a fait une table violences sexistes dans sa librairie et nous a confié que des professeurs et professeuses du lycée lui avaient commandé Les Crocodiles, pour en faire étudier des extraits à leurs élèves. Un symptôme encourageant de la massification (relative, mais réelle) de la condamnation par la société des violences contre les femmes et de la prise de conscience de l’importance de l’éducation des jeunes contre ces violences.

La dessinatrice Catel Muller trace son chemin depuis plusieurs années, à coup – entre autres – de romans graphiques consacrées à ses femmes célèbres : Olympe de Gouges (2012), Benoîte Groult (2012), Mylène Demongeot et sa mère Claudia (Adieu Kharkov, 2015), Joséphine Baker (2016), Kiki de Montparnasse (2016), bientôt Colette et Alice Guy. Toutes ont en commun une grande résistance aux violences : sexistes, sexuelles, raciales. Toutes sont des lutteuses, suite à des viols, des attaques racistes, des coups, ce qui permet à Muller de prendre le contrepied des stéréotypes qui voudraient « la » femme passive et uniquement en état de victime sans défense. La dessinatrice propose des exemples d’existences joyeuses et pleines malgré les horreurs vécues. La célébrité grandissante de la dessinatrice auprès d’un large public permettra-t-il de contrebalancer et d’éradiquer les clichés sexistes, en donnant des exemples positifs de battantes aux filles et aux garçons ?

Conclusion

Les violences graphiques contre les femmes se suivent et ont une tendance certaine à se ressembler fâcheusement. Les coups pleuvent, les viols se suivent, les différents types de harcèlement continuent à être représentés, pour le plus grand plaisir voyeuriste du public, pensé comme presque uniquement masculin. Les dénonciations restent sectorisés et peu atteignent la visibilité de l’impression papier, les honneurs des émissions littéraires et des récompenses dans les festivals, sauf hors de France.

Malgré la mixité scolaire, les personnages de série enfantine sont pour beaucoup des garçons (Titeuf, qui a l’honneur de figurer dans certains manuels), les filles restent à l’arrière-plan. Elles sont sœurs, petites amies ou camarades ennuyeuses et pétries de clichés sexistes. Les mères, quand elles existent, sont toujours des domestiques non rétribuées, chargées à cent pour cent des courses-ménage-vaisselle-éducation. Où serait l’évolution depuis l’après-Seconde Guerre mondiale, ou plutôt, depuis la création de la bande dessinée au dix-neuvième siècle ?

Les bandes dessinées adultes jouent de l’étiquette « libération sexuelle » pour présenter des femmes et des jeunes filles hypersexualisées, qui ont tout de la « soubrette » berlusconienne, c’est-à-dire peu vêtue, stupide et qui se laissent manipuler sans dire un mot pour exprimer son propre désir. Seul prime celui des mâles : ceux de la bande dessinée, et ceux qui écrivent et dessinent. Mais comment parler de « libération sexuelle », quand on reste dans la dichotomie homme-sujet/femme-objet ? Les soi-disant transgressions à la morale sexuelle en cours (sadisme, masochisme…) ne sont qu’éléments pimentant la sexualité masculine.

La très modeste féminisation de la profession endiguera-t-elle enfin les renouvellements du système patriarcal ? Il est permis d’en douter, malgré la qualité et l’engagement de certaines autrices/dessinatrices. Il subsiste encore trop de bandes dessinées centrées sur le moi et ressassant les clichés de la superficialité innée des femmes.

Cependant, parions sur la mobilisation des jeunes dessinateurs et dessinatrices, qui refusent plus que leurs aîné·es de vivre dans un monde binaire et étouffant. Place à la créativité féministe !

 

1 Catherine Jacques, « Le féminisme en Belgique de la fin du 19e siècle aux années 1970 », Courrier hebdomadaire du CRISP 2009/7 (n° 2012-2013), p. 5-54.

2 Judidh Duportail, « Les Schtroumpfs sont-ils racistes, machos et antisémites ? », Rue89, 2 juin 2011, https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-rue89-culture/20110601.RUE2617/les-schtroumpfs-sont-ils-racistes-machos-et-antisemites.html.

3 Tiphaine Martin, « Analyse de bandes dessinées : Yoko Tsuno », Dominique Brechemier, Nicole Laval-Turpin (dir.), Femmes de sciences : quelles conquêtes ? quelles reconnaissances ?, Paris, L’Harmattan, p. 125-138. Tiphaine Martin, « Images de femmes dans le Neuvième Art  : de la casse-pieds infatigable à la super-héroïne », Michel Wieviorka (dir.), Féminin. Masculin, Auxerre, Éditions Sciences Humaines, p. 93-109.

4 F’MURR, Le Génie des alpages, Paris, Dargaud, 2006, p. 40-41.

5 Idem, p. 42-43.

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Toutes des Castafiore ? Violences féminines graphiques »,  Voyages autour de mon cerveau, octobre 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/12509

Guitry Hergé VADMC

Guitry et Hergé

Les téléphones cellulaires et leur immédiateté nous ont presque fait perdre le goût de l’impromptu et du bizarre – sauf les messages avinés de trois heures du matin un dimanche, que l’on découvre après le brunch.

Il n’en était pas de même lors des soixante premières années du vingtième siècle, lorsque les communications étaient plus aléatoires, souvent coupées et dépendant du bon vouloir des téléphonistes. Bien entendu, les auteurs et les autrices s’en sont emparées dans un but comique. Citons, parmi mille exemples, le film Allô Paris ? Ici Berlin, réalisé en 1931 par Julien Duvivier, le sketch de Fernand Raynaud Le 22 à Asnières (1955), et l’adaptation française du Canard à l’orange du Britannique William Douglas-Home (1968).

Dans le genre théâtral, Sacha Guitry a utilisé ce ressort à l’acte deux de Faisons un rêve (1916), pièce qu’il a filmée en 1936. Téléphonant à Elle, sa future maîtresse (Jacqueline Delubac), Lui (Guitry), bourgeois avocat ne plaidant pas, s’exaspère d’être constamment coupé dans son chaleureux roucoulement. Il est même pris pour un commerçant :

Allô ? – Comment ? Maison quoi ? (…) Oui Monsieur c’est ici – De la cerisette ? Bien monsieur. (…) Je t’en ficherai, moi, de la cerisette !

Non mais, je vous le demande, venir interférer dans le désir amoureux pour une vulgaire transaction marchande, fi.

Et, bien sûr, cela ne peut qu’avoir inspiré le dessinateur belge Hergé dans L’Affaire Tournesol (1956), lorsque Nestor, le maître d’hôtel du château de Moulinsart, est pris pour le patron de la Boucherie Sanzot (sans os), à la première page de l’album :

 Allo ? … Pardon ? … Non, Madame, ce n’est pas la boucherie Sanzot !

Nestor est beaucoup moins patient que Lui.

Les deux artistes s’amusent des quiproquos engendrés par la défaillance technologique, qui servent à retarder le début de l’intrigue, amoureuse chez Guitry, d’espionnage chez Hergé, le second rendant hommage au premier.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Guitry et Hergé », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6949

Coeurs vaillants cinéma

Cœurs vaillants, la liberté au bout du champ

Ce film de Mona Achache se déroule à l’été 1942, juste après la Rafle du Vel’ d’Hiv’, où « 13 152 juifs sont arrêtés à leur domicile par des policiers français avant d’être livrés aux Nazis1. »

Rose (Camille Cottin), conservatrice au Louvre, a caché six enfants juifs et juives dans des caisses d’œuvres d’art destinées à partir loin des Allemands, c’est-à-dire, d’abord, dans les châteaux de la Loire. Les trois filles et les trois garçons arrivent sains et saufs à Chambord, d’où elles et ils doivent partir le lendemain matin pour la zone libre, grâce au curé de Chambord (Patrick d’Assumçao). Mais une officière nazie (Anne-Lise Heimburger) surgit, en exigeant les collections spoliées aux Français·es juives et juives. Se trouvant fort bien au château (acht, François Ier), elle décide d’y séjourner et d’y chasser dans le parc royal.

Les enfants, Hannah (Maé Roudet-Rubens), Jacques (Léo Riehl), Josef (Ferdinand Redouloux), Clara (Lilas-Rose Gilberti), Henriette (Asia Suissa-Fuller) et son frère Léon (Luka Haggège), vont se cacher dans la forêt, grâce à la complicité du jeune Paul (Félix Nicolas), enfant de chœur dont le père est prisonnier en Allemagne depuis la défaite de 1940. Les cabanes de Paul leur sont des refuges temporaires contre la barbarie qui leur colle aux chausses.

Rose, qui peut compter sur la discrétion précieuse du conservateur du château (Swann Arlaud), se prépare donc à faire passer le groupe enfantin et Paul en zone non occupée, où elles et ils sont attendus dans une maison d’enfants. Ce qui sera fait, après le décès accidentel de Clara et le sacrifice de Rose, qui se fait passer pour folle auprès des soldats allemands qui gardent le dernier pont avant le champ de la liberté.

Dans ce film foisonnant, nul pathos désagréable, mais une véritable émotion qui surgit régulièrement, grâce à une mise en scène serrée, au plus près des corps et des visages. Le jeu des acteurs et des actrices est sobre, les adultes n’en font pas trop et les enfants ne bêtifient pas. Lorsque leurs larmes coulent, c’est que la situation l’exige : fatigue, faim, manque de leurs parents et angoisse quant à leur sort (le leur et celui de leurs parents). Les garçons autant que les filles s’expriment ainsi, sans fausse honte.

De même, dans ce groupe où les âges s’échelonnent entre huit et seize ans, les disputes ne manquent pas, loin de l’image d’Épinal d’angelots se tenant forcément les coudes en cette période noire de leur existence. Ce qui n’empêche pas des flirts de s’ébaucher, entre Clara et Josef d’abord, Clara qui se noie après deux chutes sans gravité dans l’eau. Josef récupère alors le journal intime de cette nouvelle Anne Franck, y écrit son amour pour elle, se barbouille les lèvres de l’encre de son stylo et appuie ses lèvres sur la page qu’il vient de rédiger. L’entreprise mémorielle de Clara se poursuit sous une autre forme, celle de la biographie et de la conservation du nom de la disparue, comme aujourd’hui dans les mémoriaux de la Shoah… et dans les films consacrés à cette période.

Autre flirt, celui d’Hannah et de Paul, très intéressé par la poitrine de la jeune fille, lors du bain pris en commun – et en sous-vêtements. Les coup d’œil sur le corps de l’autre deviennent des regards de visage à visage, en un début d’histoire.

Et c’est d’ailleurs en exposant son corps en chemise que Rose sauve « les » enfants, elles et eux qui ne sont pas « ses » enfants, comme elle le fait sèchement remarquer au conservateur de Chambord au début du film. Rose joue de la concupiscence des soldats allemands pour les attirer dans la rivière, afin que le groupe enfantin passe le pont qui les mènera en zone libre.

Le personnage de Rose, hommage à la résistante Rose Valland, dont Camille Cottin a pris les traits, les vêtements pratiques et les lunettes2, n’est pas une mère de substitution, ce dont Léon et Josef lui font d’ailleurs grief. Les motivations de Rose sont humanistes et non maternalistes. Sauver un peu, si peu, de l’humanité dans l’enfer de l’Occupation, telle est la tâche qu’elle s’est donnée, qu’il s’agisse de tableaux ou d’êtres humains. Elle reproche ainsi au conservateur de Chambord de se réfugier dans l’art pour fuir le monde, au lieu d’être dans le monde humain grâce à l’art et à l’architecture. Belle leçon de philosophie du film, où les œuvres d’art montrées sont soit des visages (La Joconde, La Victoire de Samothrace, des portraits de jeunes filles peintes par Renoir3), soit du land art fabriqué par les enfants au sol de leur première cabane, où se trouvent aussi des figurines humaines.

Par les cabanes, nous touchons à la part onirique du film. Il y a déjà les brèves images, sublimes, de jour et de nuit, du château, de la forêt et des animaux non humains qui y vivent en liberté. Par la vie dans la cabane au sol et le passage dans la cabane dans l’arbre, nous plongeons dans l’univers de l’aventure, dont la revue catholique Cœurs vaillants est un des prototypes, avec notamment la publication des aventures de Tintin et Milou. Dans le film, situé en juillet 42, il s’agit du Crabe aux pinces d’or4. Sans oublier le clin d’œil au public contemporain, avec Hannah et son chapeau de type Indiana Jones – qui combat les Nazis dans La Dernière Croisade (Steven Spielberg, 1989).

Mais l’onirisme n’est pas que joyeux, il peut tourner au cauchemar, comme dans n’importe quel conte de fées. Le repos et la vie aventureuse (trouver à manger, se laver, boire, dormir autre part que sur une fourmilière, recoudre un vêtement déchiré) ne durent qu’un temps. L’officière et ses sbires viennent accomplir leur œuvre de mort dans le parc, établissant un parallèle facile entre leur assassinat d’animaux non humains et celui de Juifs, de Juives, de résistant·es… et, potentiellement, des enfants qui observent la militaire du haut de leur cachette dans l’arbre. Les abris dans la forêt sont aussi fragiles que ceux des Hébreux dans le désert5 et, comme les Hébreux, les enfants doivent reprendre leur errance, jusqu’à atteindre la Terre promise, loin des méchant·es en armes.

Heureusement, le groupe reprend ses chaussures, au lieu de les laisser en tas, comme c’est le cas des gazé·es dans les camps de déportation6. Et, grâce à Rose, prennent le champ.

Si ce film mélange les vérités historiques, c’est pour notre plus grande joie. Rose Valland, conservatrice au Jeu de Paume et résistante, n’est jamais allée à Chambord pendant l’Occupation pour s’occuper de la sauvegarde des collections des musées nationaux. Sauvegarde qui s’est effectuée à partir de « Drôle de guerre », non en 1942. Et les œuvres d’art spoliées par les Allemands n’en faisaient évidemment pas partie, même si Valland a pu en dresser l’inventaire, puisque les caisses d’œuvres d’art ont transité par les entrepôts des musées nationaux7. Par contre, Lucie Mazauric, conservatrice au Louvre, raconte dans le troisième tome de ses mémoires, Le Louvre en voyage. 1939-1945 (publié en 1967), les ruses déployées par ses collègues et elle-même afin de soustraire le patrimoine artistique français et étranger à l’avidité nazie, dès 1939 et jusqu’à la Libération, qui verra fleurir une grande exposition au Louvre puis au Petit Palais8. Et, surtout, aucun·e enfant n’a été sauvé via le transport des œuvres d’art.

Il n’empêche que ce film accompli brillamment un devoir de mémoire indispensable, avec des acteurs et des actrices de talent. Film donc à voir pour soi et à montrer de toute urgence aux jeunes générations.

Pour aller plus loin sur le Vel’ d’Hiv’ et les enfants cachés (livre, bande dessinée, radio, film) :

Claude Berri, Le Vieil Homme et l’Enfant, 1967.

Roselyne Bosch, La Rafle, 2010.

Robert Bober, Berg et Beck, Paris, POL, 1999.

Cabu, La Rafle du Vel’ d’Hiv‘, Paris, Tallandier, 2022.

Louis Malle, Au revoir les enfants, 1987.

Xavier Mauduit, « Recueillir et prendre soin, destins d’enfants juifs après la guerre », France Culture, vendredi 10 juin 2022. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/recueillir-et-prendre-soin-destins-d-enfants-juifs-apres-la-guerre-9469341?fs=e&s=cl

Gilles Paquet-Brenner, Elle s’appelait Sarah, 2010.

Tatiana de Rosnay, Elle s’appelait Sarah, Paris, Héloïse d’Ormesson, 2007.

Johan Sfar, Gainsbourg (vie héroïque), 2010.

 

2 Cf. les photographies de Rose Valland à la fin de l’album in Catel, Pollack, Bouilhac, Rosa Valland. Capitaine Beaux-Arts, Bruxelles, Dupuis, 2009, s.p.

5 Marion Feldman, Yoram Mouchenik, Marie Rose Moro, « Les enfants juifs cachés en France pendant la Seconde Guerre mondiale : des traces du traumatisme repérables plus de soixante ans après », La psychiatrie de l’enfant, 2008/2 (Vol. 51), p. 481–513, note 7 : « En hébreu, signifie « cabanes ». C’est une des trois grandes fêtes de pèlerinage ou fêtes des moissons. Célébrée durant sept jours à partir du 15 Tichri, Souccoth est la plus joyeuse des fêtes prescrites par le Pentateuque. Les Juifs s’installent dans des cabanes rituelles, qui sont les symboles de la protection divine puisqu’elles rappellent les abris fragiles où les Hébreux vécurent dans le désert. » URL : https://www.cairn.info/revue-la-psychiatrie-de-l-enfant-2008-2-page-481.htm#re7no7

6 Le plasticien Christian Boltansky en a fait l’objet de son installation en 2016 au Grand Palais à Paris : http://www.lecoindesartsplastiques.com/2016/09/installation-memoire-christian.html

7 Chronologie à la fin de l’album de Catel, Polack, Bouilhac, Rosa Valland. Capitaine Beaux-Arts, op. cit., s.p.

8 Lucie Mazauric, Le Louvre en voyage. 1939-1945, Paris, Plon, 1978, p. 208-213Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Cœurs vaillants, la liberté au bout du champ », Voyages autour de mon cerveau, juin 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/5487

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Cœurs vaillants, la liberté au bout du champ », Voyages autour de mon cerveau, juin 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/5487