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Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue  à la transmission d’une œuvre beauvoirienne

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. Naissance et écriture de ma Maîtrise.
  2. Publication d’extraits de ma Maîtrise : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie,  introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue à la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Clôturons l’exploration de ma Maîtrise par cet article, consacré à mes recherches post-Maîtrise, du moins en date d’août 2026 :

Mon mémoire de Maîtrise consacré au rapport entre Le Deuxième Sexe (1949) et le recueil La Femme rompue (1968) n’a pas constitué un travail isolé, clos avec ma soutenance. Il a ouvert une trajectoire de recherche progressivement élargie.

Partie d’un corpus précis, l’essai ultra-célèbre et un des recueils de nouvelles de Simone de Beauvoir, ma réflexion s’est déplacée au fil des années vers plusieurs dimensions complémentaires : les relations entre les différentes écritures beauvoiriennes, les filiations littéraires, les réceptions et représentations de l’œuvre, puis la transmission d’une pensée et d’un héritage féministe. La Femme rompue n’a pas seulement été un objet d’analyse littéraire : le recueil est devenu un point d’entrée vers l’ensemble de l’œuvre beauvoirienne et vers les questions de circulation des textes, des idées et des lectures.

I. 2005-2006 : le point de départ : Le Deuxième Sexe et La Femme rompue

Mon travail de Maîtrise portait sur le dialogue entre deux œuvres majeures de Simone de Beauvoir : l’essai féministe Le Deuxième Sexe et le recueil de nouvelles La Femme rompue.

L’enjeu était d’étudier comment les analyses théoriques développées dans l’essai de 1949 trouvaient une forme fictionnelle dans l’œuvre publiée près de vingt ans plus tard.

Le recueil était donc envisagé comme une œuvre autonome, mais aussi comme une reprise littéraire de problématiques centrales de la pensée beauvoirienne :

  1. la condition féminine ;
  2. la dépendance affective et matérielle ;
  3. les rapports de pouvoir dans le couple ;
  4. les possibilités d’émancipation.

Ma recherche attentive menée sur le texte conduisit également à analyser certains éléments précis de construction littéraire, notamment les références culturelles présentes dans la parole des personnages. L’étude du cinéma chez Monique s’inscrivait ainsi dans cette démarche générale : comprendre pourquoi Beauvoir choisit certains détails et quelle fonction ils occupent dans l’économie du texte.

II. 2008 : deux écritures beauvoiriennes en parallèle

Mon article « Deuxième Sexe et Femme rompue : une écriture parallèle ? » marque une première reprise scientifique du travail engagé en maîtrise.

Ma réflexion se déplace : il ne s’agit plus seulement d’étudier comment La Femme rompue reprend les analyses du Deuxième Sexe, mais d’interroger la relation entre deux formes d’écriture.

L’essai philosophique et la fiction ne sont pas envisagés comme théorie et illustration, mais comme deux modalités différentes d’une même interrogation sur la condition féminine.

Mon travail initial devient ainsi une réflexion sur les moyens littéraires et intellectuels par lesquels Beauvoir construit sa pensée.

III. 2010 : inscrire La Femme rompue dans une histoire littéraire

Mon article « La Femme rompue de Simone de Beauvoir : réécriture ou dépassement de Princesses de science de Colette Yver ? » élargit encore la perspective.

Le recueil n’est plus seulement étudié dans son rapport à une autre œuvre de Beauvoir : il est replacé dans une histoire plus longue des représentations féminines.

La question devient celle de la filiation littéraire :

  1. que reprend Beauvoir d’une tradition antérieure ?
  2. que transforme-t-elle ?
  3. que dépasse-t-elle ?

La Femme rompue apparaît alors comme une œuvre qui dialogue avec des représentations préexistantes des femmes pour les déplacer et les questionner.

IV. 2019 : du texte aux représentations

Avec « Du texte à la représentation : réceptions de La Femme rompue », ma recherche change encore d’échelle.

Après l’étude de la construction interne du recueil et de ses filiations littéraires, mon attention se porte sur la vie de l’œuvre après sa publication.

Le texte devient un objet de réception :

  1. comment est-il lu ?
  2. comment est-il interprété ?
  3. comment est-il représenté ?

Cette étape ouvre la question de la circulation d’une œuvre littéraire au-delà de son contexte initial.

V. 2020 : dialogues autour de La Femme rompue et adaptation télévisuelle

L’année 2020 constitue une étape importante dans ma transmission de l’œuvre. Les dialogues que j’ai proposés à la chercheuse Marine Rouch, sur son carnet de recherche Chère Simone de Beauvoir, et qu’elle a acceptés, prolongent la réflexion sous une forme différente, celle de l’échange :

  1. « En chemin avec “La femme rompue” » ;
  2. « Dialogue autour de La Femme rompue ».

Ou comment travailler en temps de pandémie.

L’œuvre n’est plus seulement analysée ; elle devient un objet de discussion et de partage. L’adaptation télévisuelle réalisée par Josée Dayan à partir de la nouvelle « La Femme rompue » pose une autre question que celle de mes autres articles et travail de recherche : celle du passage du texte littéraire à une représentation audiovisuelle. Le recueil entre ainsi dans une nouvelle phase de son existence : celle de la réinterprétation.

Cette réflexion autour de la circulation de La Femme rompue s’est également prolongée par un dialogue entre recherche, lecture et création artistique. Dans l’article « Femme rompue, voyages et sculptures », publié en octobre 2020, toujours sur Chère Simone de Beauvoir, j’ai présenté les œuvres plastiques réalisées par Bella Buch à partir de mes recherches sur Simone de Beauvoir. Sa peinture consacrée à la nouvelle « La Femme rompue » et ses deux sculptures inspirées de l’œuvre beauvoirienne montrent alors une autre manière de faire vivre un texte littéraire : non plus seulement par l’analyse universitaire, mais par sa transformation en images et en objets. Le livre devient lui-même un objet artistique, porté par Monique dans le tableau ou ouvert dans les sculptures consacrées à La Femme rompue et à Mémoires d’une jeune fille rangée.

Cette expérience rappelle que les œuvres littéraires ne vivent pas uniquement dans les espaces académiques : elles circulent entre lecteurs et lectrices, artistes et chercheurs, et peuvent susciter de nouvelles formes de création. Elle rejoint ainsi l’une des constantes de mon travail sur Simone de Beauvoir : suivre les chemins par lesquels une œuvre rencontre ses lecteurs, ses lectrices et ses héritiers.

VI. À partir de 2020 : Voyages autour de mon cerveau : Beauvoir comme œuvre transmise

Les articles publiés sur Chère Simone de Beauvoir, puis sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau, montrent une nouvelle étape : celle de la transmission.

Simone de Beauvoir y apparaît non seulement comme un objet d’étude universitaire, mais comme une œuvre vivante, destinée à circuler auprès de nouveaux lecteurs et lectrices.

Les textes consacrés à Beauvoir replacent La Femme rompue dans l’ensemble de sa production :

  1. mémoires ;
  2. romans ;
  3. essais ;
  4. correspondances.

Le recueil n’est plus isolé : il retrouve sa place dans un parcours intellectuel global.

VII. Mai 2020 : Beauvoir reçue dans la sphère familiale : Denis Martin

L’entretien « Denis Martin – Beauvoir, marquer l’Histoire », dans la catégorie « Beauvoir au masculin », montre une autre forme de réception. La découverte de Beauvoir par un lecteur qui n’était pas spécialiste passe par la recherche menée par sa fille, moi.

Cette transmission familiale rappelle que les œuvres vivent aussi en dehors des espaces universitaires.

Beauvoir devient alors une figure historique majeure, notamment à travers la force de la formule : « On ne naît pas femme : on le devient. »

VIII. Juillet 2020 : La recherche comme transmission : Claudine Monteil

La rencontre avec Claudine Monteil, le neuf décembre 2013, à la Maison Paul Bert, salle Anna, à Auxerre, constitue une dimension essentielle de cette trajectoire. Au moment où le mémoire de maîtrise s’achevait, l’échange avec cette proche de Simone de Beauvoir a ouvert des perspectives concrètes pour la poursuite des recherches à Paris.

Cette rencontre au Cercle Condorcet d’Auxerre rappelle que l’héritage beauvoirien ne passe pas uniquement par les textes : il passe aussi par des rencontres, des réseaux intellectuels et des transmissions entre générations.

IX. Décembre 2020 : Judith Coffin : l’œuvre et ses lectrices

Mon entretien avec Judith Coffin sur Voyages autour de mon cerveau apporte un éclairage essentiel sur la réception de La Femme rompue.

La chercheuse nord-américaine rappelle que Beauvoir s’est inspirée des confidences reçues de femmes confrontées à des ruptures conjugales. L’œuvre naît donc d’une écoute du réel.

Mais son histoire ne s’arrête pas à son intention d’autrice.

Les nombreuses lettres reçues par Beauvoir après la publication montrent que les lectrices se sont reconnues dans Monique, parfois en contradiction avec la distance critique que Beauvoir souhaitait maintenir envers son personnage.

Cette tension entre intention d’écriture et réception constitue l’une des richesses majeures de l’histoire du recueil.

X. Avril 2021 : Beauvoir comme héritage : les « héritières »

Mon article « Y a-t-il des héritières Beauvoir ? Pour une arborescence des femmes écrivaines féministes » déplace encore la perspective.

La question n’est plus seulement : comment Beauvoir écrit-elle les femmes ?, mais : comment son œuvre continue-t-elle d’agir dans les écritures féminines qui lui succèdent ? Beauvoir devient alors une figure de transmission intellectuelle et féministe.

XI. Juin 2021 : Beauvoir et les autres écrivaines : Lucie Delarue-Mardrus

Avec « Amanit et Fosca, l’aventure de la traversée des siècles », en compagnie de la chercheuse Irina Durnea, l’étude compare deux œuvres, Amanit (1929) et Tous les hommes sont mortels (1946) autour d’un même motif littéraire : l’immortalité.

Ces recherches prolongent une méthode déjà présente dans la maîtrise : mettre les textes en dialogue afin de comprendre ce qu’ils révèlent des représentations féminines et des conceptions du monde.

XII. Octobre 2022 : « Bim Bam Boum… » : La Femme rompue dans une réflexion contemporaine sur les violences faites aux femmes

Dans « Bim Bam Boum : femmes debout contre les coups », La Femme rompue réapparaît dans une réflexion plus large sur les violences faites aux femmes et les chemins de reconstruction.

L’œuvre beauvoirienne dialogue alors avec d’autres écritures contemporaines, celles de Katherine Pancol et de Typhaine D.

Il ne s’agit plus d’une étude monographique du recueil, mais d’un retour de certaines problématiques beauvoiriennes :

  1. autonomie ;
  2. domination ;
  3. violence ;
  4. possibilité de se reconstruire.

XIII. Mars 2024 : Beauvoir et sa consœur : Françoise Sagan

Mon article « Beauvoir-Sagan, l’admiration tendue », ma réflexion porte sur les relations entre deux écrivaines majeures du XXe siècle, leurs proximités et leurs différences.

XIV. Août 2026 : le Moi(s) Maîtrise

La mise en ligne intégrale de ma Maîtrise sur Voyages autour de mon cerveau constitue une nouvelle étape dans cette trajectoire de transmission. Après avoir étudié la circulation de l’œuvre beauvoirienne, ses réceptions et ses héritages, je choisis désormais de rendre accessible le travail universitaire qui a constitué le point de départ de ces recherches.

Cette publication permet ainsi à ce mémoire, écrit en 2005-2006 et soutenu en mars 2006, de poursuivre son existence auprès de nouveaux lecteurs et lectrices, non comme un travail figé dans le passé, mais comme la première étape d’un parcours intellectuel toujours en mouvement.

XV. Conclusion provisoire : de la maîtrise à la vie d’une œuvre

Mon parcours commencé avec l’étude de La Femme rompue montre finalement moins une succession de sujets qu’un élargissement progressif d’une même interrogation.

Partie d’un recueil de fiction, ma recherche a conduit à explorer :

  1. la pensée féministe de Beauvoir ;
  2. ses choix d’écriture ;
  3. ses filiations littéraires ;
  4. ses réceptions ;
  5. ses représentations ;
  6. ses héritages.

Ma maîtrise apparaît ainsi non comme un travail achevé, mais comme le point de départ d’une relation durable avec une œuvre.

La jeune chercheuse que j’étais en 2005-2006, qui s’interrogeait sur la fonction d’un détail dans un texte (pourquoi Beauvoir fait-elle citer tel film ? pourquoi tel élément apparaît-il ?) a conservé le même geste intellectuel : écouter les œuvres, suivre leurs traces et comprendre comment elles continuent à vivre. Des travaux à continuer, sur une longue route pavée de belles découvertes et échanges.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue  à la transmission d’une œuvre beauvoirienne »,  Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32424

Couverture article VADMC Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026.001

Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026

Nous remercions le Centre national du Livre d’avoir relayé nos lectures d’extraits d’œuvres de Simone de Beauvoir, dans le cadre du Quart d’heure national de lecture 2026. Vous trouverez ci-dessous les références des textes lus, ainsi que les liens des vidéos de lecture, qui se trouvent sur notre chaîne YouTube, Voyages autour de mon cerveauhttps://www.youtube.com/@tiphainemartin3811

I. Extraits des œuvres de Simone de Beauvoir

❃ Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008.

P. 433 : « Cette ardente promenade hier dans les rues brillantes, où des musiques entraînantes se devinaient au bout d’un tapis rouge, où des éventails, des parfums dans des magasins mauves et harmonieux étaient des beautés qui voulaient être respirées avec mon âme de ce soir-là ; tableaux, robes soyeuses, objets de luxe ou d’art, enfants, fleurs des Galeries dormant autour d’un jeu d’eau rosé, j’étais chacune de ces choses par un don total et émerveillé. (…) Non recherche amusée de sensations neuves, aucun calcul, aucun jeu ; mais la vie vraiment qui porte sa réalité avec soi. »

P. 594 : « À six heures je sors, dans un soir frais, léger, secret ; je suis les Boulevards passionnément vivants, où les étalages, les cinémas, arrêtent à chaque pas mon attention offerte. (…) la Seine est lisse et profonde et les ponts noirs-bleutés contre le ciel bleu-noir font une eau-forte classique plus parfaite ce soir qu’on ne l’a jusqu’ici jamais vue. Que ce monde est beau (…). » 

❃ Simone de Beauvoir, Élisabeth Lacoin, Maurice Merleau-Ponty, Lettres d’amitié, Paris, Gallimard, 2022.

P. 299-300 : « Puis ceci : l’étrangeté du monde. Par exemple je me baisse pour cueillir une violette, et je reste un genou sur l’herbe mouillé, impuissante à me relever pendant un temps qui hier fut de quelques minutes mais qui peut durer une heure, et même si la pluie se mettait à tomber ou que la cloche du déjeuner me rappelait, je demeurerais ainsi. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000.

P. 231 : « – Comme Chicago est loin ! dis-je. Et Paris. Comme  tout est loin ! 

– Oui, maintenant nous commençons vraiment à  voyager, dit Lewis d’une voix animée. 

Je serrai sa main. En cet instant, je savais très  bien ce qu’il y avait dans sa tête : le son de la guitare, le chœur des crapauds, et moi. J’entendais les crapauds, la guitare et j’étais toute à lui. Pour lui, pour moi, pour nous, rien n’existait que nous. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997.

P. 179-180 : « Nous mangeons le dîner que N. a préparé ; nous buvons des whiskies et nous écoutons des disques. (…) J’écoute. Et peut-être jamais l’Amérique ne m’a été si violemment présente que dans ces refrains de son passé. (…) Déjà mes souvenirs me donnent le vertige : l’Amérique n’est nulle part. Mais la musique échappe aux rigueurs de l’espace : elle peut enfermer ce qui n’est nulle part. Elle l’enferme, elle me la donne. Du moins c’est ce que je crois, ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 371, 373 : « VENDREDI [12 NOVEMBRE 1948] » « Très cher cher vous. Étrange temps, tous ces jours, un épais brouillard gris en permanence, si impénétrable le soir qu’il est dangereux de prendre un taxi. Ce coton dense parvient à s’insinuer dans les intérieurs, celui de la Nationale par exemple. Quand je quitte mon logis le matin et que le soleil perce sur les quais de la Seine, le spectacle me transporte. (…) Chéri, j’ai oublié de vous dire : un délice, votre gâteau au rhum ! Il m’a donné du fil à retordre ; d’abord je n’arrivais pas à ouvrir la boîte, et après, tout ceux qui en goûtaient voulaient le dévorer en entier, Sartre et mon amie russe se sont âprement battus à ce sujet. Quand même je me suis arrangée pour en arracher quelques morceaux à mon profit. Quant au scotch j’ai déjà vidé la bouteille à moi toute seule, bon dieu ça a coulé vite ! »

❃ Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004.

P. 165 : « Samedi [24 décembre] » 1938

P. 168 : « Il y a un plaisant petit bar qui a poussé au pied du téléski ; c’est minuscule, c’est tenu apr un Indien en chapeau de cow-boy qui lit dans l’avenir ; nous y avons pris un café, entre deux montées, c’était tout vide et tout chaud. Vers 4 heures, le soleil s’est couché, c’était beau à voir, mais il s’est mis à faire du brouillard et un froid de porc et on est rentrés, à skis, par le chemin de l’an dernier. Il n’y a pas beaucoup de neige, on voit des herbes et des pierres, mais je crois qu’il neige un peu ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974.

P. 274 : « Et soudain, un matin, comme je m’étais arrêté sur les bords du Tibre et que je regardais la silhouette massive du château Saint-Ange, par-delà ces décors sans vie, par-delà le vide de mon cœur, quelque chose se mit à vivre ; cela vivait hors de moi et au plus profond de moi : l’odeur noire des ifs, un pan de mur blanc sous le ciel bleu, mon passé. Je fermai les yeux et je vis les jardins de Carmona ; dans ces jardins, il y avait un homme qui brûlait de désir, de colère et de joie ; j’avais été cet homme, il était moi. Là-bas, au fond de l’horizon, j’existais avec un cœur vivant. Le jour même je pris congé du prince d’Orange, je quittai Rome, et je partis au galop sur les routes. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 383 : « C’est avec soulagement que le soir nous avons pris le train pour Kurashiki, une des rares villes du Japon qu’aient épargnées les guerres et les tremblements de terre. Toute la journée du lendemain nous nous y sommes promenés. Au milieu coule entre deux rangées de saules une étroite rivière qu’enjambent de petits ponts. Les vieilles rues sont bordées de maisons basses, aux toits de tuiles vertes ; dans les échoppes largement ouvertes on voyait des artisans fabriquer des ombrelles, des lanternes, des éventails ; de belles enseignes, en caractères noirs, décoraient les magasins plus importants. Un marchand de tissus nous a fait visiter sa maison : elle comprenait plusieurs cours intérieures et des jardins dans lesquels se dressaient des pavillons en bois. Nous avons été voir un village à quelques kilomètres de là ; la ferme où nous sommes entrés était remarquablement propre et confortable. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 103-104 : « A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps. Bien souvent, au cours de ces premiers voyages, de semblables bonheurs m’ont pétrifiée. »

Simone de Beauvoir, La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022.

P. 33 : « D’ordinaire, pour rentrer, nous montions dans des cyclo-pousse ; n’étant pas sûrs de prononcer intelligiblement notre adresse, nous emportions avec nous un album sur lequel il y avait une photographie de l’hôtel. La première fois, incapables de demander aux conducteurs quel était le prix de la course, nous leur avons tendu au hasard un yen ; ils ont secoué la tête : c’était trop. Alors j’ai posé sur la paume de ma main de petites coupures : ils ont hésité, calculé, et pris seulement une partie de la somme. Ces scrupules m’ont donné une haute idée – que tout par la suite a confirmé – de l’honnêteté pékinoise. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre.I., Paris, Gallimard, 1990.

P. 120 : « En sortant de table, Toulouse m’a emmenée faire une grande promenade ; on a traversé des champs, on est descendues au bord d’une route, près d’une petite gare et on a bu un verre dans un bistro au bord de la route ; il y avait deux soldats qui gardaient la voie et il passait un tas d’autos pleines de militaires — ça sentait la guerre à plein nez, ça n’était pas comme Paris, mais ça faisait tout à fait campagne de France en temps de guerre. Cependant les villages étaient paisibles et tout beaux dans cette fin de jour. J’ai senti bien fort comme c’était vrai ce que vous m’aviez dit une fois, à Avignon je crois, sur le précieux que peut avoir un instant au sein du tragique ; je n’oubliais rien mais rien ne pouvait tuer la douceur de paysage. C’était tout à fait fort, cette promenade avec l’horizon barré et noir, et puis ce ciel, cette campagne qui n’entraient dans aucune histoire triste, qui n’entraient dans aucune histoire du tout, qui existaient avec leur sens propre dont j’étais pénétrée comme malgré moi. Ce sont les moments les plus vrais, les meilleurs ; c’est mieux que les minutes de pure distraction, et aussi que les moments d’horreur. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. II., Paris, Gallimard, 1990.

P. 278 : « Je vous ai donc écrit hier de l’aérodrome de Terre-Neuve. On est reparti, et là j’ai trouvé le temps un peu long; il y avait du brouillard, il fallait lire ou dormir et la tête me faisait un peu mal. Mais premier effet de miracle au coucher du soleil quand le brouillard a fait place à un paysage de nuages, de mer et de terre, c’était la côte américaine, un ciel admirablement pur, des nuages extravagants troués d’eau bleue et de terre plate. J’ai dormi encore un peu et quand j’ai ouvert les yeux mon cœur a sauté. Avez-vous vu ça ? plus un nuage, une immense étoffe noire à perte de vue et sur ce fond des girandoles de lumière de toutes les couleurs, c’était extraordinaire cette découverte de l’Amérique à travers des étoiles et des chaînes de paillettes brillantes — on m’a dit que c’était Boston. »

❃ Simone de Beauvoir, Anne, ou quand prime le spirituel, Paris, Gallimard, « Folio », 2006.

P. 213 : « Ces pique-niques au bord de la Vézère représentaient pour les familles du pays une tradition sacrée ; les enfants s’installaient au bord de l’eau sous les peupliers, les parents s’asseyaient un peu en arrière, sur de gros blocs de pierre ; on posait à côté de soi une serviette de papier, un gobelet, des assiettes en carton, et les jeunes filles passaient à la ronde les immenses plats de pâté, de poisson froid, de bœuf en daube, de poulet à la gelée, qui composaient invariablement le repas. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 448 : « Elle s’approcha du feu ; elle savait bien ce qui manquait à cette soirée accueillante ; si seulement elle avait pu toucher la main de Gerbert, lui sourire avec une tendresse avouée, alors les flammes, l’odeur du dîner, les chats et les pierrots de velours noirs auraient gaiement comblé son cœur ; mais tout cela restait épars autour d’elle, sans la toucher, ça lui semblait presque absurde de se trouver là. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 332-333 : « La beauté de Copacabana est si simple que sur les cartes postales on ne la perçoit pas et qu’il a fallu quelque temps pour qu’elle me pénètre. J’ouvrais ma fenêtre, au sixième étage ; dans ma chambre entrait une chaude vapeur, avec une fraîche odeur d’iode et de sel, et le roulement des hautes vagues. La ligne des hauts buildings épouse, sur six kilomètres, la courbe douce de la vaste plage où meurt l’océan ; entre les deux, une avenue rigoureusement lisse : rien ne dérange la rencontre des façades verticales et du sable plat ; le dépouillement de l’architecture s’accorde à la nudité du sol et de l’eau. Une seule tache de couleur, sur la blancheur de la grève : des cerfs-volants de location, rouges et jaunes, tachetés de noir.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 42 : « Une amie m’avait donné l’adresse d’Espagnols antifranquistes. Sur leurs conseils, j’allai à Tetuan, à Vallecas. Tout au nord de Madrid, je vis, accroché à des collines, un quartier vaste comme un gros bourg et sordide comme une zone : des masures aux toits rouges, aux murs de pisé, remplies d’enfants nus, de chèvres et de poules ; pas d’égouts, pas d’eau : des fillettes allaient et venaient, courbées sous le poids des seaux ; les gens marchaient pieds nus ou en pantoufles, à peine vêtus ; parfois, un troupeau de moutons traversait une des ruelles, soulevant un nuage de poussière rouge. Vallecas était moins campagnard, on y respirait une odeur d’usine ; mais c’était le même dénuement ; les rues servaient de champ d’épandage ; des femmes lavaient des loques sur le seuil de leurs taudis ; toutes vêtues de noir, la misère durcissait leurs visages qui paraissaient presque méchants. »

❃ Simone de Beauvoir, Le Sang des autres, Paris, Gallimard, « Folio », 1973.

P. 299 : « Elle s’arrêta net. Sur la place de la Contrescarpe, quatre autobus étaient rangés contre les trottoirs ; il y en avait deux vides, à gauche du terre-plein ; ceux de droite étaient pleins d’enfants. Des agents montaient la garde sur les plates-formes. Une longue file de femmes débouchait de la rue Mouffetard, encadrée par d’autres agents. Elles marchaient deux par deux et tenaient es baluchons à la main. La petite place était silencieuse comme une place de village. A travers les vitres des grosses voitures, on apercevait de petits visages bruns et traqués. Tout autour de la place, immobiles, les gens regardaient. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Gallimard, « Folio », 1972.

P. 126 : « Laurence sort sur la terrasse qui domine la plaine. Au loin, la blancheur du Sacré-Cœur, les ardoises des toits de Paris brillent sous le ciel d’un bleu intense. C’est un de ces jours où la gaieté du printemps perce sous la froidure de décembre. Des oiseaux chantent dans les arbres nus. Sur l’autostrade, en contrebas, des autos filent, étincelantes. Laurence s’immobilise ; le temps soudain s’est arrêté. Derrière ce paysage concerté, avec ses routes, ses grands ensembles, ses lotissements, les voitures qui se hâtent, quelque chose transparaît, dont la rencontre est si émouvante qu’elle oublie les soucis, les intrigues, tout : elle n’est plus qu’une attente sans commencement ni fin. L’oiseau chante, invisible, annonçant le lointain renouveau.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

La Cérémonie des adieux

P. 121-122 : « Presque tout de suite, nous sommes partis en bateau pour la Crète, emmenant la voiture avec nous. J’avais retenu de confortables cabines et nous avons fait une excellente traversée. C’était poétique de nous retrouver à sept heures du matin, pendant que le soleil se levait, sur une route inconnue qui longeait la mer. L’hôtel d’Elounda Beach m’a semblé un vrai paradis, avec ses bungalows crépis de blanc, éparpillés au bord de l’eau, ou un peu en retrait, parmi des plantes odorantes et des fleurs aux couleurs vives.  »

Entretiens avec Jean-Paul Sartre

P. 343 : « S. de B. – On avait dit qu’on parlerait de la lune. »

❃ Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Paris, Gallimard, « Folio », 1991.

« L’Âge de discrétion »

P. 76-77 : « Manette a levé les yeux de son journal :

– Je commence à croire que je verrai de mes yeux des hommes sur la lune !

– Des tes yeux ? Tu feras le voyage ? a demandé André d’une voix rieuse.

– Tu me comprends très bien. Je saurai qu’ils y sont. Et ça sera des Russes, mon petit. Les Amerlos, avec leur oxygène pur, ils ont fait chou blanc.

– Oui, maman, tu verras des Russes sur la lune, a dit André tendrement.

– Penser qu’on a commencé dans des cavernes, avec juste nos dix doigts à notre service, a repris rêveusement Manette. Et on est arrivés où on en est : avoue que ça encourage. »

« Monologue »

P. 87 : « Un cabriolet blanc avec des coussins noirs c’est chouette et les types sifflaient quand je passais des lunettes obliques sur le nez un foulard d’Hermès sur la tête alors qu’ils croient m’épater avec leurs tacots mal lavés et les gueulantes de leurs klaxons ! »

« La femme rompue »

P. 225 : « Pauvre Colette ! J’avais pris soin de lui téléphoner deux fois, d’une voix gaie, pour qu’elle ne s’inquiète pas. Mais ça l’a tout de même étonnée que je n’aille pas la voir, que je ne lui demande pas de venir. Elle a sonné et tambouriné avec tant de violence que je lui ai ouvert. Elle a eu un air si stupéfait que je me suis vue dans ses yeux. J’ai vu l’appartement, et j’ai été stupéfaite aussi. Elle m’a forcée à faire ma toilette et une valise, et à venir m’installer chez elle. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 142 : « Henri riait lui aussi en serrant le bras de Nadine ; il tournait la tête à droite, à gauche, avec une joie incrédule : le passé était au rendez-vous. Une ville du Sud, une ville brûlante et fraîche avec à l’horizon la promesse de la mer et un vent salé battant ses promontoires : il la reconnaissait. Et pourtant elle l’étonnait plus qu’autrefois Marseille, Athènes, Naples, Barcelone, parce qu’aujourd’hui toute nouveauté touchait au prodige ; elle était belle cette capitale au cœur sage, aux collines désordonnées, avec ses maisons glacées de couleurs tendres et ses grands bateaux blancs. »

❃ Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 286 : « Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme. Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. Suivant une procession, insensible au braillement des cantiques et à l’odeur surie des dévotes en liesse, je me fis honte de ma complaisance à moi-même. Rien n’était vrai que cette opaque misère. J’enviai vaguement Zaza qui, pendant les pèlerinages, lavait la vaisselle des malades. Se dévouer. S’oublier. Mais comment ? Pour quoi ? Le malheur, travesti par de grotesques espoirs, était ici trop dénué de sens pour me dessiller les yeux. Je macérai quelques jours dans l’horreur ; puis je repris le fil de mes soucis. »

❃ Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 71 : « Elle respirait l’odeur de l’eau de Cologne, du talc : « Ça sent bon. » Elle a fait disposer sur la table roulante les bouquets et les pots de fleurs : « Les petites roses rouges viennent de Meyrignac. Il y a encore des roses à Meyrignac. » Elle nous a demandé de relever le rideau qui voilait la fenêtre, elle a regardé à travers la vitre le feuillage doré des arbres : « C’est joli : de chez moi je ne verrais pas ça ! » Elle souriait. Et nous avons eu, ma sœur et moi, la même pensée : nous retrouvions le sourire qui avait ébloui notre petite enfance, un radieux sourire de jeune femme. »

❃ Simone de Beauvoir, Malentendu à Moscou, Paris, L’Herne, 2013.

P. 78-79 : « L’hôtel où ils descendirent à Leningrad charmait André. De longs corridors, sur lesquels donnaient des portes gris perle, avec dans le haut une vitre ovale, encadrée de festons rococo et tendue d’un rideau de soie rose, verte ou bleue selon les étages. Dans la chambre, une alcôve que masquait un rideau et de vieux meubles attendrissants : un lourd bureau en faux marbre, un canapé de cuir noir, une table recouverte d’un tapis à franges. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Inséparables, Paris, L’Herne, 2020.

P. 128 : « De l’eau bleue, de vieux chênes, une herbe épaisse ; nous nous serions couchées dans l’herbe, nous aurions déjeuné d’un sandwich, nous aurions parlé jusqu’au soir : une après-midi de parfait bonheur, me dis-je avec mélancolie en aidant Andrée à déballer paniers et bourriches. Que de tracas ! Il fallait dresser les tables, disposer le buffet, étaler les nappes aux bons endroits. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 507-508 : « Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d’Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j’ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre ; si elle avait engendré… quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n’aura eu lieu. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 634 : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont. »

II. Liens des vidéos

Vidéo 1 : https://youtu.be/XppiNeQDBoc

Vidéo 2 : https://youtu.be/JJ3Yko53K_U

Vidéo 3 : https://youtu.be/cj4mbOZRDIc

Vidéo 4 : https://youtu.be/Mk4TOFlyMwI

Vidéo 5 : https://youtu.be/_cafJNjnk44

Vidéo 6 : https://youtu.be/mCVlA6G_R-U

Vidéo complète : https://youtu.be/68FJ171Dfmg

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026 », mars 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29125

Affiche Simone de Beauvoir-Parcours d’une intellectuelle VADMC

Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – Les littératures engagées – 1945-1986

À la Libération, Beauvoir fait représenter sa pièce Les Bouches inutiles, elle publie les romans Le Sang des autres (1945) et Tous les hommes sont mortels (1946). Elle publie également trois recueils philosophiques, Pour une morale de l’ambiguïté (1947) et L’Existentialisme et la sagesse des nations (1948), Privilèges/Faut-il brûler Sade ? (1955).

Elle crée la revue littéraire et politique Les Temps Modernes, avec Sartre et le philosophe Maurice Merleau-Ponty, un ami d’adolescence et ex-fiancé de Zaza. Elle s’investit totalement dans le fonctionnement quotidien de la revue, tout en publiant des articles dans d’autres journaux, et tout en continuant de publier.

En 1949, son essai sur la condition féminine dans les sociétés patriarcales occidentales, colonies incluses, Le Deuxième Sexe est un énorme scandale, donc un grand succès en librairie. Mais, selon Beauvoir, il est « mal lu, mal compris, il agitait les esprits ».

En 1954, elle obtient le prix Goncourt pour son roman Les Mandarins, sur les difficultés de l’engagement des intellectuels français après la guerre, alors que la Guerre froide pointe son nez givré. C’est aussi un roman d’amour fou entre l’héroïne, une psychanalyste mariée à un homme bien plus vieux qu’elle, et un écrivain américain de son âge. Les relations mère-fille sont abordées avec finesse, tout comme la plongée de certaines femmes dans un amour exclusif, donc étouffant à l’homme qu’elles aiment, dans la lignée des analyses beauvoiriennes du Deuxième Sexe.

Elle publie également deux récits de voyage, L’Amérique au jour le jour (1948) et La Longue Marche (1957). Elle publie le premier volume de ses mémoires : Mémoires d’une jeune fille rangée (1958).

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, parcours d’une intellectuelle – Les littératures engagées – 1945-1986 », Voyages autour de mon cerveau, juin 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/25777

Tout en rouge Jane Eyre Simone de Beauvoir VADMC.001

Tout en rouge : Jane Eyre, Simone de Beauvoir 

Il est toujours délicat de tracer un parallèle et d’établir des similarités entre un personnage de fiction et une personne ayant réellement vécu. Cependant, lorsque la personne écrit ses mémoires, l’écriture de son récit est forcément orienté par ce qu’elle souhaite signifier à son lectorat, tout comme dans la fiction, comme nous l’avons noté dans un article précédent. Dans les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Simone de Beauvoir raconte son enfance et son adolescence, ponctuées de crises de colère et de révolte contre la mort. Beauvoir symbolise cette crise existentielle par une scène canonique (Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 2018, p. 127) :

Un après-midi, à Paris, je réalisai que j’étais condamnée à mort. Il n’y avait personne que moi dans l’appartement et je ne refrénai pas mon désespoir ; j’ai crié, j’ai griffé la moquette rouge. Et quand je me relevai, hébétée, je me demandai : « Comment les autres gens font-ils ? Comment ferai-je ? » Il me semblait impossible de vivre toute ma vie le cœur tordu par l’horreur. Quand l’échéance s’approche, me disais-je, quand on a déjà trente ans, quarante ans et qu’on pense : « C’est pour demain », comment le supporte-t-on ? Plus que la mort elle-même je redoutais cette épouvante qui bientôt serait mon lot, et pour toujours.

L’adolescente de dix ans vient de perdre la foi, dans une autre scène canonique, dans la propriété grand-paternelle de Meyrignac, en Limousin (Idem, p. 126), après une autre scène, plus ancienne, toujours à Meyrignac (Idem, p. 44). Dans tous les cas, elle est seule face à elle-même, sans pouvoir exsuder sa terreur du néant. Autant la partie champêtre est calme et belle, autant la partie parisienne frappe par sa violence. Notons en passant l’âgisme dont Beauvoir est imprégnée. Selon elle, l’âge adulte est égal à la vieillesse, donc à la mort. Certes, si l’âge des décès était plus avancé qu’aujourd’hui, il n’empêche que trente ou quarante ans n’a rien de comparable à cent ans. L’adolescente a encore ses grands-parents, qui ont une soixantaine d’années, et ses parents, qui ont, justement, entre trente et quarante ans. Par conséquent, sa révolte contre la mort est également un refus, déjà exprimé, de grandir (Idem, p. 5-6).

Dans l’autobiographie fictionnelle de la préceptrice Jane Eyre (Charlotte Brontë, 1847), une scène de son enfance brimée contraint Jane à affronter l’idée de la mort (Charlotte Brontë, Jane Eyre, London, Bantam Books, 1981, p. 7, 8, 9-10, 11) :

The red-room was a square chamber (…) This room was chill, because it seldom had a fire; it was silent, because remote from the nursery and kitchen; solemn, because it was known to be so seldom entered. (…) Mr. Reed had been dead nine years: it was in this chamber he breathed his last; here he lay in state; hence his coffin was borne by the undertaker’s men; and, since that day, a sense of dreary consecration had guarded it from frequent intrusion. (…) I grew by degrees cold as a stone, and then my courage sank. My habitual mood of humiliation, self-doubt, forlorn depression, fell damp on the embers of my decaying ire. All said I was wicked, and perhaps I might be so; what thought had I been but just conceiving of starving myself to death? That certainly was a crime: and was I fit to die? (…) My heart beat thick, my head grew hot; a sound filled my ears, which I deemed the rushing of wings; something seemed near me; I was oppressed, suffocated: endurance broke down; I rushed to the door and shook the lock in desperate effort.

C’est-à-dire (traduction de Raymond Las Vergnas. Charlotte Brontë, Jane Eyre, Paris, Le Livre de Poche, 1992, p. 26-27, 29-30, 31) :

La chambre rouge était une chambre de réserve (…). Cette chambre était froide, parce qu’on y faisait rarement du feu ; elle était silencieuse, par suite de son éloignement de la nursery et des cuisines ; solennelle, parce qu’au su de tous on y entrait presque jamais. (…) Il y avait neuf ans que Mr. Reed était mort ; c’était dans cette chambre qu’il avait rendu le dernier soupir, qu’il avait été exposé en garde apparat ; c’est de là que son cercueil avait été emporté par les employés des pompes funèbres ; et depuis ce jour-là, le sentiment d’une sorte de consécration lugubre l’avait préservée de fréquentes intrusions. (…) je devins peu à peu froide comme une pierre, mon courage m’abandonna. Mon habituelle disposition d’esprit à m’humilier, à douter de moi-même, à être déprimée jusqu’à désespérer, tomba comme quelque chose d’humide sur les cadres ardentes de ma colère qui diminuait. Tout le monde disait que j’étais mauvaise ; je l’étais peut-être, en effet.  N’avais-je pas eu, un instant auparavant, la pensée de me laisser mourir de faim ? Sans aucun doute cela était un crime ; étais-je, d’ailleurs, prête à mourir ? (…) Mon cœur se mit à battre très vite, ma tête devint brûlante, un son, que je pris pour un bruissement d’ailes, emplit mes oreilles, j’eus l’impression que quelque chose était près de moi, j’étais oppressée, je suffoquais, mon endurance céda, je me précipitai à la porte et secouai la serrure d’un effort désespéré.

L’enfant fait ici une expérience traumatisante. Suite à une crise de colère, elle-même consécutive à des coups reçus de son cousin John Reed, Jane est enfermée dans une chambre où rôde encore le souffle de la mort. Elle doit faire face, seule, sans lumière un jour de pluie hivernale, au souvenir du décès de son oncle, seul aèrent qui l’ait jamais aimée. Ses réflexions profondes sur son sort l’amènent à un état d’exaltation poussée. Ce qui la conduit à éprouver une forte angoisse existentielle et à se jeter contre la porte de sa geôle, fermée à clef, afin d’être délivrée, spatialement et psychologiquement.

Tant Simone que Jane éprouvent la peur de la mort, à des âges similaires. Petites filles sensibles, elles réagissent avec force à ce choc existentiel, qui les marquent à jamais, sur fond rouge. Dans ce contexte, on peut avancer que cette couleur vive symbolise le sang qui s’écoule, même sans mètre en doute la véracité des souvenirs de Beauvoir et le réalisme du décor de la demeure où se trouve Jane Eyre.

Ainsi, tant le personnage que la personne fondent leur sens de la mort à partir d’une expérience forte, ressortant d’autant mieux sur le rouge. Simone tentera d’exorciser cette angoisse de sa mortalité par l’écriture et par le voyage (voir les travaux du professeur Éric Levéel, notamment sa thèse1, et les nôtres), ainsi que par l’écriture d’un roman philosophique d’aventures, Tous les hommes sont mortels (1947).  Jane, quant à elle, va être confrontée à une épidémie de typhus dans la pension où elle a été placée, puis, après quelques années de répit, manquer mourir de faim et de froid au bord d’un fossé, lorsqu’elle fuira un mariage d’amour, mais mariage bigame. Tout finit bien cependant pour nos deux héroïnes : Beauvoir devient une écrivaine célèbre, avec un compagnon principal au long cours, l’auteur Jean-Paul Sartre ; Jane Eyre retrouve l’amour, cette fois sanctifié par un mariage en bonne et due forme, et s’épanouit auprès de son bien-aimé.

1  Eric Levéel, Simone de Beauvoir : l’invitation aux voyages. Une étude biographique et littéraire, sous la direction du Professeur Serge D. Ménager, et de Mesdames Carole M. Beckett, et Vanessa M. Everson, Université du Natal (Pietermaritzburg), 2003.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Tout en rouge : Jane Eyre, Simone de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, mai 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/24843

Droit à l’avortement et antimilitarisme le cas S. de Beauvoir VADMC.001

Droit à l’avortement et antimilitarisme : le cas S. de Beauvoir

L’autrice-philosophe-dramaturge-scénariste Simone de Beauvoir a publié en 1949 son essai sur la condition féminine au sein du patriarcat occidental, Le Deuxième Sexe. Entre autres sujets, elle aborde la libéralisation de l’avortement, alors interdit en France, dans de nombreux pays occidentaux, et dans les territoires colonisés par l’Occident. Beauvoir relie le droit à l’avortement pour toutes les classes sociales à son antimilitarisme, affiché dans ses mémoires (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 37), au besoin d’une éducation mixte sans tabous ni hypocrisie, et à la contraception féminine, notamment dans sa conclusion générale (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome II, Paris, Gallimard, 1987, p. 569, 571-572) :

(…) la maternité serait libre, c’est-à-dire qu’on autoriserait le birth-control et l’avortement et qu’en revanche on donnerait à toutes les  mères et à leurs enfants exactement les mêmes droits, qu’elles soient mariées ou non ; les congés de grossesse seraient payés par la collectivité qui assumerait la charge des enfants, ce qui ne veut pas dire qu’on retirerait ceux-ci à leurs parents mais qu’on ne les leur abandonnerait pas. (…) Et grâce à l’éducation mixte, le mystère auguste de l’Homme n’aurait pas l’occasion de naître : il serait tué par la familiarité quotidienne et les franches compétitions. Les objections qu’on oppose à ce système impliquent toujours le respect des tabous sexuels ; mais il est vain de prétendre inhiber chez l’enfant la curiosité et le plaisir ; on n’aboutit qu’à créer des refoulements, des obsessions, des névroses ; la sentimentalité exaltée, les  ferveurs homosexuelles, les passions platoniques des adolescentes avec tout leur cortège de niaiserie et de dissipation sont bien plus néfastes que quelques jeux enfantins et quelques précises expériences. Ce qui serait surtout profitable à la jeune fille, c’est que ne cherchant pas dans le mâle un demi-dieu – mais seulement un camarade, un ami, un partenaire – elle ne serait pas détournée d’assumer elle-même son existence ; l’érotisme, l’amour prendraient le caractère d’un libre dépassement et non celui d’une démission ; elle pourrait les vivre comme un rapport d’égal à égal. Bien entendu, il n’est pas question de supprimer d’un trait  de plume toutes les difficultés que l’enfant a à surmonter pour se changer en un adulte ; l’éducation la plus intelligente, la plus tolérante, ne saurait le dispenser de faire à ses frais sa propre expérience ; ce qu’on peut demander, c’est qu’on n’accumule pas gratuitement des obstacles sur son chemin.

Beauvoir défend l’éducation et la clarté scientifique, dans un mélange filles-garçons qui tue les mythes traditionnels mortifères de la féminité et de la masculinité, ainsi que les dangereuses poussées de fantasmes, que nous avons synthétisées sous l’appellation « syndrome de Grand Meaulnes ». L’autrice souligne également le besoin d’une participation des pouvoirs publics dans les droits des mères et dans l’existence des enfants – par contre, où est le père et quel est son rôle dans cette nouvelle famille, Beauvoir ne le dit pas. Il est pieusement englobé dans le terme « parents », ce qui, en partie, en 1949, établit une nouvelle égalité dans la famille, loin du « chef de famille » définit par la loi de cette époque. L’écrivaine est lucide et n’attend pas d’une société non patriarcale qu’elle soit idyllique, mais qu’elle ne brise pas l’élan vital des enfants.

Cette partie de la conclusion du Deuxième Sexe est à mettre en rapport, entre autres, avec deux autres passages du Deuxième Sexe, sa lettre du neuf février 1949 à son compagnon nord-américain Nelson Algren, donc juste avant la publication du Deuxième Sexe en volume, et un passage de Tout compte fait, le dernier volume de ses mémoires (1972).

Dans le tome un du Deuxième Sexe, Beauvoir analyse les « obstacles », pour reprendre le terme qu’elle utilise notamment dans sa conclusion, qui entravent la liberté des femmes (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome I, Paris, Gallimard, 2000, p. 103) :

On ne saurait obliger directement la femme à enfanter : tout ce qu’on peut faire c’est l’enfermer dans des situations où la maternité est pour elle la seule issue : la loi ou les mœurs lui imposent le mariage, on interdit les mesures anticonceptionnelles et l’avortement, on défend le divorce.

Les hommes pensent la société comme un espace violemment clos pour les femmes, forcées à n’être que des pondeuses, soumises à un homme, sans le choix de partir, et, corrélativement, d’être indépendantes économiquement, surtout dans les hautes classes sociales.

L’essayiste revient sur ces interdits légaux et leurs conséquences (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Tome II, op. cit., p. 291-292) :

La maternité forcée aboutit à jeter dans le monde des enfants chétifs, que leurs parents seront incapables de nourrir, qui deviendront les victimes de l’Assistance publique ou des « enfants martyrs ». Il faut remarquer d’ailleurs que la société si acharnée à défendre les droits de l’embryon se désintéressedes enfants dès qu’ils sont nés ; on poursuit les avorteuses au lieu de s’appliquer à réformer cette scandaleuse institution nommée Assistance publique ; on laisse en liberté les responsables qui en livrent les pupilles à des tortionnaires ; on ferme les yeux sur l’horrible tyrannie qu’exercent dans des « maisons d’éducation » ou dans des demeures privées les bourreaux d’enfants ; et si on refuse d’admettre que le fœtus appartient à la femme qui le porte, en revanche onconsent que l’enfant soit la chose de ses parents ; dans la même semaine, on vient de voir un chirurgien se suiciderparce qu’il était convaincu de manœuvres abortives et un père qui avait battu son fils presque à mort condamné à troismois de prison avec sursis. Récemment un père a laissé mourir son fils du croup, faute de soins ; une mère a refusé d’appeler un médecin auprès de sa fille, au nom de son abandon inconditionné à la volonté divine : au cimetière, des enfants lui ont jeté des pierres ; mais quelques journalistes s’étant indignés, une cohorte d’honnêtes gens ont protesté que les enfants appartenaient aux parents, que tout contrôle étranger serait inacceptable. Il y a aujourd’hui « un million d’enfants en péril », dit le journal Ce soir ; et France-Soir imprime que : « Cinq cent mille enfants sont signalés comme se trouvant en danger physique ou moral. » En Afrique du Nord, la femme arabe n’a pas la possibilité de se faire avorter : sur dix enfants qu’elle engendre, il en meurt sept ou huit et personne ne s’en soucie parce que les pénibles et absurdes maternités ont tué le sentiment maternel. Si la morale y trouve son compte, que penser d’une tellemorale ? Il faut ajouter que les hommes les plus respectueux de la vie embryonnaire sont aussi ceux qui se montrent lesplus empressés quand il s’agit de condamner des adultes à une mort militaire.

Les raisons pratiques invoquées contre l’avortement légal sont sans aucun poids ; quant aux raisons morales, elles se réduisent au vieil argument catholique : le fœtus a une âme à qui on ferme le paradis en le supprimant sans baptême. Il est remarquable que l’Église autorise à l’occasion le meurtre des hommes faits : dans les guerres, ou quand il s’agit de condamnés à mort ; elle réserve pour le fœtus un humanitarisme intransigeant Il n’est pas racheté par le baptême : mais au temps des guerres saintes contre les Infidèles, ceux-ci ne l’étaient pas non plus et le massacre en était hautement encouragé. Les victimes de l’Inquisition n’étaient sans doute pas toutes en état de grâce, non plus qu’aujourd’hui le criminel qu’on guillotine et les soldats morts sur le champ de bataille.

Dans tous ces cas, l’Église s’en remet à la grâce de Dieu ; elle admet que l’homme n’est dans sa main qu’un instrument et que le salut d’une âme se joue entre elle et Dieu. Pourquoi donc défendre à Dieu d’accueillir l’âme embryonnaire dans son ciel ? Si un concile l’y autorisait, il ne protesterait pas plus qu’à la belle époque du pieux massacre des Indiens. En vérité, on bute ici contre une vieille tradition têtue qui n’a rien à voir avec la morale. Il faut compter aussi avec ce sadisme masculin dont j’ai déjà eu l’occasion de parler.

Cette longue citation montre à quel point Beauvoir envisage l’ensemble des implications humaines d’enfants non désirés, en France et dans les colonies françaises en Afrique du Nord. L’autrice analyse la situation des femmes mères sans l’avoir désiré, se vengeant sur leurs enfants de leurs nombreuses frustrations ; le sort misérables des enfants non désirés, devenus choses de leurs parents, et non individus avec le droit à une existence d’amour et de soins. Et le destin, voulu par les hommes adultes, religieux ou non, des enfants devenus adultes. Tiens, tiens, la femme sans enfants qu’a été Beauvoir serait-elle donc capable de compatir au sort misérable de ceux-ci ?

Les enfants sont déshumanisés, réduits à des pions servant au commerce des armes et à tuer d’autres innocent·es, par exemple dans des guerres coloniales, par exemple en Indochine, conflit qui a sévi de 1945 à 1954, soit pendant l’écriture du Deuxième Sexe, où Beauvoir s’est impliquée du côté des pacifistes et des anti-coloniales et anti-coloniaux (Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 40). N’oublions pas l’expérience traumatisante de la Seconde Guerre mondiale, son compagnon principal Jean-Paul Sartre et son autre compagnon Jacques-Laurent Bost, entre autres, étant mobilisés en 1939, donc en mesure de tuer et de se faire tuer.

L’exemple du génocide des peuples autochtones d’Amérique centrale et du Sud (cf. par exemple l’essai de Marcel Grondin et Moema Viezzer, Le Génocide des Amériques, Paris, écosociété, 2022) est à prendre en miroir de l’écriture et de la publication du roman historique de Beauvoir Tous les hommes sont mortels (1947). Le héros, Fosca, y est confronté à sa grande horreur, dans sa trajectoire d’homme immortel. Beauvoir rappelle à cette occasion l’implication des religieux (et des religieuses) catholiques, tant en Espagne que sur place, dans le massacre d’innocent·es, pieusement considéré·es comme des non-êtres humains, puisque non catholiques. Et, une fois que leur statut humain leur sera concédé par les religieux catholiques, quand elles et ils ont été quasi exterminés, les bon·nes catholiques espagnol·es se tournent vers les habitant·es des côtes africaines et leur esclavage, enclenchant le commerce triangulaire de sinistre mémoire.

Rappelons également que Beauvoir « désapprouve la peine de mort » (Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 329), sans pour autant éprouver de la pitié pour les collaborateurs condamnés à mort à la Libération, dont son confrère, l’écrivain et journaliste Robert Brasillach, dont les diatribes ont eu une conséquence mortifère sur l’existence de centaines de Français·es (Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 36-38). Dans la citation ci-dessus, Beauvoir se réfère aux assassins des « faits divers », à leur tour assassinés légalement, avec la bénédiction des religieuses et religieux catholiques, l’abolition de la peine de mort n’intervenant en France, au niveau étatique, qu’en 1981.

Beauvoir revient sur le tout (répression féroce de l’avortement et des avorteurs, et, implicitement, poids des catholiques dans ladite répression, éducation des enfants mâles pour un futur charnier, violences parentales) dans l’extrait ci-dessous, une lettre à son compagnon, l’écrivain nord-américain Nelson Algren (Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 414) :

En ce moment il y a en France beaucoup d’affaires d’avortement, j’en suis indignée. Chez nous il n’existe aucune espèce de contrôle des naissances, c’est illégal. En conséquence chaque année il y a autant d’avortements que de naissances, à peu près un million, mais l’avortement reste formellement interdit. On vient d’arrêter un médecin que je connaissais très bien et à qui j’ai adressé quantité de femmes dans l’embarras, il les a aidées, les pauvres comme les riches. Un autre chirurgien s’est jeté par la fenêtre la semaine dernière parce qu’on l’avait impliqué dans une sale affaire de ce genre. En revanche un père qui battait son jeune fils presque à mort n’a été que légèrement réprimandé par le tribunal, sans même récolter une peine de prison. Une fois l’enfant né, apparemment, vous pouvez le tuer si ça vous amuse, et s’il meurt à la guerre, c’est pour ça qu’on l’a fabriqué, mais tant qu’il est dans le ventre de sa mère, c’est un meurtre de tenter quoi que ce soit contre lui. Je porte plainte devant vous : ne pouvez-vous rien faire contre cet état de choses ?

La correspondance d’Algren à Beauvoir n’ayant pas encore été publiée, nous ne savons pas aujourd’hui s’il lui a répondu sur ce point. Sous l’humour de la question, qui anticipe par son appel à l’aide, sans le savoir, la présence de l’armée états-unienne en France de 1950 à 1967 dans le contexte de la Guerre froide et de l’OTAN (https://www.persee.fr/doc/rharm_0035-3299_1999_num_215_2_4829), pointe l’angoisse beauvoirienne, sa colère contre ces violences et son impression d’inutilité, même en ayant publié Le Deuxième Sexe.

L’écrivaine reprend ce lien entre ses positions pour l’avortement et antimilitaristes dans le dernier volume de ses mémoires, Tout compte fait (Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 608-609), alors qu’elle décrit son engagement auprès des jeunes militantes féministes de ce début des années soixante-dix, dont sa participation à la manifestation du vingt novembre 1971. Nous ne résistons pas au plaisir de citer l’intégralité de ce passage, très enlevé et malicieux, tant sur le fond que sur la forme, malgré la gravité des sujets abordés :

Pour poursuivre cette campagne, le M.L.F. a organisé le 20 novembre, en liaison avec des manifestations féministes qui se sont déroulées ce jour-là un peu partout dans le monde, un défilé, à travers Paris, de femmes qui réclamaient la liberté de la maternité, de la contraception et de l’avortement. J’y ai pris part. Nous avons marché de la République à la Nation, occupant toute la chaussée (…), portant des pancartes où étaient inscrits des slogans ; des militantes brandissaient des torchons, des fils de fer auxquels était suspendu du linge sale, des poupées en papier, des baudruches ; l’une d’elles distribuait du persil – symbole de l’avortement clandestin – dont certaines plantaient des branches dans leurs cheveux. Nous étions environ quatre mille, en majorité des femmes, mais il y avait aussi des hommes, pour la plupart chevelus et barbus. On a lâché des ballons, chanté, scandé des mots d’ordre : « Enfant désiré, enfant aimé. Maternité libre. » Des parents avaient amené leurs enfants et on voyait des gosses de six ans crier avec les adultes : « Nous aurons les enfants que nous voudrons. » C’était, sous un beau ciel froid, très vivant, très gai et plein de fantaisie. Ce qui était intéressant, c’est que la plupart des femmes que les manifestantes abordaient sur les trottoirs se déclaraient de cœur avec nous et nous applaudissaient. Quand nous avons passé devant l’église Saint-Antoine, une mariée vêtue de blanc était en train de monter l’escalier. Nous avons crié : « La mariée avec nous ! Libérez la mariée ! » et l’avant-garde du cortège a quitté la chaussée pour entrer dans l’église. Le curé a discuté un moment avec les militantes et nous sommes reparties vers la Nation.

Un peu avant d’y arriver nous avons rencontré des objecteurs de conscience qui portaient des pancartes antimilitaristes. Leur manifestation avait été interdite et certains avaient eu l’idée de se joindre à nous. Alors notre cortège s’est mis à crier : « Pas d’enfants pour le casse-pipe. – Debré, salaud, les femmes auront ta peau », et tous ensemble nous avons chanté L’Internationale. A la Nation, des femmes se sont hissées sur le socle d’une des statues et elles ont brûlé des torchons, symboles de la condition féminine. Il y a eu de nouveaux chants, des farandoles : c’était une fête joyeuse et fraternelle.

Militantisme féministe, au féminin et au masculin, et antimilitariste finissent par se rejoindre, pour les droits des femmes, pour ceux des hommes, et pour ceux des enfants. L’ensemble de la société est enfin unie, pour partie, contre les violences qui lui sont faites. La poche de résistance patriarcale est ici symbolisée par le mariage religieux, que les manifestantes conspuent joyeusement. Notons que, comme souvent (la spécialiste de Beauvoir que nous sommes peut amplement en témoigner), Beauvoir n’a pas vérifié les noms de lieux, puisqu’il s’agit de l’église Saint-Ambroise et non Saint-Antoine, comme en témoigne cette précieuse archive, filmée pour le journal télévisé : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf90010438/manifestation-de-femmes-a-paris Notons également que le slogan que l’on entend près de l’église est : « Mariage piège à cons ! » Beauvoir l’a-t-elle également entonné ?

Ce rapide parcours au sein du monde beauvoirien nous a permis de relier deux droits au choix et à une existence heureuse, sans tuerie ni misère sociale ni misère humaine. Simone de Beauvoir apparaît comme soucieuse du bien-être commun, tant féminin que masculin, pour la vie. À imiter ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Droit à l’avortement et antimilitarisme : le cas S. de Beauvoir », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2025. URL : https://vadmc.hypotheses.org/21284