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Jouer un rôle : Beauvoir en singe dans ses mémoires

Cet article est issu d’un extrait de notre thèse, que nous développons (Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir ». sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, Université Paris Diderot-Paris 7 et du Docteur Éric Levéel, Université de Stellenbosch (Afrique du Sud), p. 402).

L’écrivaine Simone de Beauvoir utilise l’image du singe dans ses mémoires pour se montrer, puis montrer d’autres personnes, jouant un rôle, ou refusant de s’y plier. Comme dans les singeries de Chardin, dont Le Singe antiquaire (1740), en couverture de cet article, le déplacement entre l’humain et l’animal produit un effet d’étrangeté qui fait apparaître autrement les comportements humains. Chez Beauvoir, l’animalisation permet en particulier de rendre sensible le malaise de l’adolescente sous le regard d’autrui.

Le singe apparaît dans les mémoires de Simone de Beauvoir comme une figure du rôle joué devant autrui. Il ne désigne pas seulement l’animal : il devient une image de l’être humain lorsqu’il imite, lorsqu’il se donne en spectacle, lorsqu’il accepte ou refuse le personnage que les autres veulent lui attribuer.

Dans Mémoires d’une jeune fille rangée, le singe apparaît d’abord dans le cadre familial et théâtral (Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999,  p. 36-37) :

Dans les réunions de famille, il tenait la vedette : il récitait des monologues, ou Le Singe de Zamacoïs et tout le monde applaudissait.

Le singe est ici lié au spectacle. Il existe sous le regard d’un public qui rit, écoute et applaudit. La référence au poème de Miguel Zamacoïs, extrait de L’Arche de Noé (1911), renforce cette dimension : l’animal devient un personnage dont les gestes sont observés et reproduits.

Mais Beauvoir déplace rapidement cette image vers l’expérience intime de l’enfant. Le singe n’est plus seulement celui qui amuse les autres : il devient celui qui risque d’être enfermé dans une représentation.

Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée,  op. cit., p. 40) :

Il n’en faut pas beaucoup pour qu’un enfant se change en singe ; auparavant, je paradais volontiers ; mais je refusais d’entrer dans les comédies concertées par les adultes ; trop âgée à présent pour me faire caresser, câliner, cajoler par eux, j’avais de leur approbation un besoin de plus en plus aigu.

Le vocabulaire est révélateur : « se changer », « parade », « comédies ». L’enfant devient un personnage. Il ne s’agit pas seulement d’amuser les adultes, mais d’entrer dans un scénario préparé par eux.

Pourtant, Beauvoir insiste sur une contradiction essentielle : elle refuse cette comédie tout en désirant encore l’approbation de ceux qui la regardent. Le singe apparaît alors comme la figure d’une tension entre désir d’être reconnue et refus d’être réduite à un rôle.

Devenir « un petit singe »

L’image devient plus douloureuse lorsqu’elle quitte le domaine du jeu pour entrer dans celui du jugement.

Pendant des séances de gymnastique, Beauvoir se souvient d’un vêtement qui accentue son malaise (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 85) :

Pendant les séances de gymnastique dont j’ai parlé, j’étais vêtue d’un vilain maillot étriqué et une de mes tantes avait dit à maman : “Elle a l’air d’un petit singe.”

La remarque pourrait sembler anodine. Pourtant, elle produit une véritable blessure, car l’enfant finit par adopter ce regard extérieur (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 86) :

Je me sentis soudain gauche, poltronne, laide : un petit singe ; sans aucun doute, c’est ainsi que ces beaux enfants me voyaient ; ils me méprisaient : pire, ils m’ignoraient. Je contemplai, désemparée, leur triomphe et mon néant.

Le « petit singe » n’est donc plus un rôle amusant choisi par l’enfant. C’est une identité imposée par le regard des autres.

La comparaison animale révèle ici une expérience existentielle : Simone ne se voit plus seulement comme une enfant maladroite ; elle se voit comme un être qui ne correspond pas aux normes de beauté et d’aisance qu’elle observe chez les autres enfants.

Comme dans les singeries de Chardin, l’animalisation crée un effet d’étrangeté. Mais chez Beauvoir, cette étrangeté n’est pas seulement esthétique : elle devient une expérience de soi sous le regard d’autrui.

Singer pour rire, singer pour obéir

Le verbe « singer » n’a cependant pas toujours une valeur négative sous la plume de Beauvoir. L’imitation peut être un jeu, une manière d’observer les autres et de manifester son intelligence.

Ainsi, lorsqu’elle évoque Zaza, sa meilleure amie d’enfance, Beauvoir écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 125) :

Dans la semaine qui suivit, elle acheva de me séduire : elle singeait à merveille Mademoiselle Bodet ; tout ce qu’elle disait était intéressant ou drôle.

Dans ce cas, « singer » n’est pas une soumission. Zaza ne disparaît pas derrière le personnage qu’elle imite : elle révèle au contraire son esprit, son humour, sa capacité à transformer une imitation en création.

La question n’est donc pas l’imitation en elle-même, mais la liberté avec laquelle elle est pratiquée.

On peut jouer un rôle consciemment, avec distance et ironie. On peut aussi être enfermé dans un rôle que d’autres ont préparé.

Cette distinction permet de comprendre un autre passage essentiel de Mémoires d’une jeune fille rangée, consacré à la rupture avec la foi religieuse. Beauvoir reprend alors l’image du singe pour désigner le refus d’une existence entièrement déterminée par une volonté extérieure (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 316) :

Quand la condescendance amusée des adultes transformait autrefois ma vie en une puérile comédie, je me convulsais de rage : aujourd’hui, j’aurais refusé non moins furieusement de me faire le singe de Dieu.

Le « singe de Dieu » est celui qui accepterait de jouer une pièce dont il ne serait pas l’auteur. La formule prolonge le souvenir des « comédies concertées par les adultes » : dans les deux cas, Beauvoir refuse une existence définie par un scénario extérieur.

L’enfant ne veut pas être le personnage amusant préparé par les adultes ; l’adolescente qui part sur le chemin de l’athéisme ne veut pas être l’instrument docile d’un ordre transcendant.

Faire le singe toute une existence

Le motif réapparaît dans La Force de l’âge, où Beauvoir rapporte les paroles d’une femme qui refuse de continuer à exercer un métier dans lequel elle ne se reconnaît plus (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 200) :

“Voyons ! j’ai envoyé ma démission ! Je ne vais pas continuer à faire le singe pendant le reste de mon existence.” Un singe, un bouffon, comme le père Karamazov, elle avait joué ce rôle, soit, mais c’était fini, elle voulait se régénérer, travailler de ses mains, balayer les rues peut-être, ou faire des ménages.

L’expression rapproche explicitement le singe du bouffon et du rôle : « elle avait joué ce rôle, soit, mais c’était fini ». « Faire le singe », c’est alors jouer un personnage devenu insupportable, continuer à représenter une identité sociale qui ne correspond plus au désir profond de l’individu. Surtout, Beauvoir insiste sur la possibilité de sortir de ce rôle : la femme dont elle rapporte les paroles démissionne et préfère envisager des activités socialement moins valorisées plutôt que de continuer à jouer un personnage dans lequel elle ne se reconnaît plus. Le singe devient donc une figure de l’aliénation : il désigne le moment où l’être humain n’habite plus son rôle, mais est habité par lui. Mais le rôle n’est pas nécessairement définitif : il est possible de quitter la scène.

« Il devient singe et comédien »

Cette analyse rejoint celle que Beauvoir développera dans Tout compte fait, lorsqu’elle réfléchit à la construction de l’enfant (Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 17) :

Si son personnage lui semble flatteur, il s’y conforme avec empressement : il devient singe et comédien. Sartre dans Les Mots décrit ses cabotinages.

Le vocabulaire est particulièrement révélateur. L’enfant ne subit pas toujours simplement le regard des autres : il peut aussi désirer l’image avantageuse que ce regard lui propose.

Mais cette adhésion comporte un risque : celui de confondre le personnage avec soi-même.

Le singe et le comédien sont associés parce qu’ils renvoient tous deux à la représentation. La difficulté n’est pas de jouer ; elle est de ne plus pouvoir quitter la scène.

Refuser le spectacle

Cette réflexion éclaire le refus par Sartre du prix Nobel, que Beauvoir rapporte dans Tout compte fait (Tout compte fait, op. cit., p. 64) :

Sartre avait pris sa décision. Il avait une orgueilleuse horreur des “honneurs” : il n’envisageait pas d’aller faire le singe à Stockholm. Qui étaient ces académiciens qui se permettaient de l’élire ?

« Faire le singe » retrouve ici le sens de parade publique. Il ne s’agit plus d’imiter un individu précis, mais d’accepter une mise en scène sociale.

L’écrivain consacré risque alors de devenir son propre personnage : celui du grand homme recevant les honneurs.

Le refus de Sartre prolonge ainsi une inquiétude très présente dans les mémoires de Beauvoir : comment rester un sujet lorsque les autres fabriquent autour de vous une image qui menace de vous enfermer ?

Beauvoir et Sartre, deux petits comédiens

Le rapprochement avec Les Mots est particulièrement fécond, puisque Sartre utilise lui-même abondamment le vocabulaire de la singerie pour raconter son enfance, six ans après sa compagne. Il se représente apprenant à écrire par imitation (Les Mots, Paris, Gallimard, « Folio », 1972, p. 120) :

(…) j’écrivais par singerie, par cérémonie, pour faire la grande personne.

L’écriture elle-même risque alors de n’être qu’une représentation (Les Mots, op. cit., p. 123) :

Tout destinait cette activité nouvelle à n’être qu’une singerie de plus.

Sa mère encourage le spectacle et conduit les visiteurs devant le jeune écrivain, qui fait semblant de ne pas les remarquer. L’enfant joue à l’écrivain devant les adultes qui jouent à le surprendre écrivant : la comédie est collective. Sartre résume ensuite brutalement cette existence (Les Mots, op. cit., p. 187) :

En famille, je continuai de singer l’homme.

Mais la sortie du cercle familial change tout. Avec ses camarades, il affirme être « homme parmi les hommes » et se « lave » de « la comédie familiale » (Les Mots, op. cit., p. 187). Il continue pourtant à imiter ses camarades, à reprendre leurs gestes et leurs mots, parce qu’il désire cette fois s’intégrer au groupe. La frontière entre imitation, apprentissage et aliénation demeure donc mouvante.

Beauvoir et Sartre racontent ainsi deux enfances traversées par la représentation. Les adultes leur proposent des personnages ; les enfants les jouent, les refusent ou s’y complaisent. Plus tard, les deux écrivain·es utilisent cette expérience pour penser les rôles sociaux.

Chez Beauvoir cependant, le « petit singe » possède une dimension particulièrement douloureuse : l’expression est une blessure reçue du regard d’autrui avant de devenir une image de soi.

D’autres singes : intelligence, solidarité et domination

Le singe n’est pas une figure nouvelle dans Voyages autour de mon cerveau. Il apparaît déjà dans plusieurs articles consacrés à la littérature jeunesse, mais avec une valeur presque opposée à celle que lui donne Beauvoir.

Dans « Une histoire de singe, sauver sa vie par l’intelligence » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023, URL : https://vadmc.hypotheses.org/8405), nous avons étudié le personnage de Petit Singe, imaginé par May d’Alençon.

Petit Singe est curieux : il part découvrir son environnement, la jungle, mais sa volonté d’exploration le conduit au danger. Après avoir voulu attraper une noix de coco trop grosse pour lui, il tombe dans le fleuve et se retrouve dans la gueule d’un crocodile.

Pourtant, il n’est pas condamné par son erreur. Il utilise son intelligence pour s’en sortir : il comprend la gourmandise du saurien, lui promet un buffle bien gras et profite de son empressement pour s’enfuir. Le singe n’est donc pas ici une figure de l’imitation ou du spectacle : il est un être capable d’apprendre, de réfléchir et d’agir.

Son aventure rejoint une autre dimension importante : la nécessité de demander de l’aide. Petit Singe ne triomphe pas seul ; il accepte l’intervention de l’éléphant qui le ramène auprès des siens. L’intelligence ne signifie pas l’isolement, mais aussi la capacité à reconnaître ses limites et à entrer en relation avec d’autres êtres.

Cette représentation éclaire par contraste le singe beauvoirien. Chez May d’Alençon, le singe construit son autonomie par l’expérience du monde. Chez Beauvoir, le singe apparaît lorsque l’individu risque au contraire de perdre son autonomie en devenant un personnage aux yeux des autres.

Cette question de la liberté est également centrale dans « Solidarité singes et oiseaux : Les Deux Gredins » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/?p=8529).

Dans le récit de Roald Dahl, les singes sont soumis par Compère et Commère Gredin à un spectacle cruel : anciens animaux de cirque, ils doivent vivre la tête en bas et apprendre à boire et manger dans cette position. Ils sont donc littéralement réduits à un rôle.

Mais, contrairement au « petit singe » beauvoirien qui intériorise un regard dévalorisant, les singes de Dahl refusent progressivement la place qui leur est assignée. Grâce à l’Oiseau Arc-en-Ciel et à la solidarité entre espèces, ils retrouvent leur liberté.

La vengeance finale inverse le rapport de domination : les animaux qui étaient objets du spectacle deviennent les acteurs de leur propre libération. Les singes de Dahl cessent ainsi de « faire les singes » pour leurs maîtres.

Cette solidarité inter-espèces apparaît également dans « Crocodile énorme, mais petit cerveau : L’Énorme Crocodile » (Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8440).

Dans ce récit de Roald Dahl, Jojo-la-Malice le singe participe avec Trompette l’éléphant et Dodu-de-la-Plume l’oiseau à la protection des enfants menacés par l’Énorme Crocodile.

Le contraste est particulièrement fort : le crocodile possède la puissance physique, mais une intelligence limitée ; les autres animaux disposent de la ruse, de l’entraide et de l’imagination.

Chez Dahl comme chez May d’Alençon, l’animal n’est donc jamais inférieur parce qu’il n’est pas humain. Au contraire, il permet de réfléchir autrement à l’intelligence, à la liberté et à la solidarité.

Le singe et l’animalisation de l’Autre

Cependant, la figure du singe possède également une histoire plus sombre. Dans notre article consacré à  « Pierre Loti, Suleïma et La Mosquée verte », l’animalisation de la jeune Algérienne Suleïma révèle un tout autre usage de la comparaison animale, Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28682)

Ici, le singe n’est pas une image choisie par le sujet pour réfléchir à sa propre situation. Il est imposé par un regard extérieur, dans un contexte colonial où la comparaison sert à réduire l’autre à une apparence animale. Le mécanisme est donc inverse de celui observé chez Beauvoir.

Chez Beauvoir, le « petit singe » révèle la violence du regard d’autrui, mais cette prise de conscience permet de penser l’émancipation : comment ne plus être seulement ce que les autres voient ? Dans le discours colonial, l’animalisation vise au contraire à enfermer l’autre dans une représentation et à lui retirer symboliquement sa pleine humanité.

Le même animal peut donc devenir une figure de liberté ou un instrument de domination selon celui qui regarde et selon la relation de pouvoir dans laquelle la comparaison est produite.

Conclusion : ne pas être le personnage des autres

Dans les mémoires de Simone de Beauvoir, le singe est donc une figure du rôle. Il apparaît lorsque l’enfant devient spectacle pour les adultes, lorsque l’adolescente intériorise le jugement d’autrui, lorsque l’être humain risque de confondre son existence avec l’image que les autres lui proposent.

Mais le singe révèle aussi une possibilité de résistance : refuser de continuer à jouer un personnage imposé. De la petite fille qui refuse « les comédies concertées par les adultes » (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 40) à l’intellectuel qui refuse de « faire le singe à Stockholm » (Tout compte fait, op. cit., p. 64), une même exigence traverse l’œuvre de Beauvoir : pouvoir devenir sujet de sa propre vie. On peut jouer un rôle, imiter, représenter. Mais il faut pouvoir quitter la scène.

Le singe beauvoirien est ainsi moins un animal qu’un révélateur : il montre l’écart entre être et paraître, entre choisir un rôle et être enfermé dans celui que les autres ont choisi.

On s’échappe avec les autres singes ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Jouer un rôle : Beauvoir en singe dans ses mémoires », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34634

Pas fraternel 5 Les Bernstein VADMC.001

Pas fraternel (5) : Les Bernstein

Ils sont américains. Ils sont compositeurs. Ils s’appellent Bernstein. Ils sont nés à quatre ans d’intervalle. L’un a composé West Side Story (1957), l’autre la musique des Sept Mercenaires (John Sturges, The Magnificent Seven, 1960). Leonard Bernstein (1918-1990) et Elmer Bernstein (1922-2004) avaient donc tout pour être frères. Sauf qu’ils ne l’étaient pas. Aucun lien de parenté entre eux. Voilà qui méritait bien un nouvel épisode de « Pas fraternel ».

D’autant que tous deux ont travaillé pour le cinéma et le spectacle, même si leurs carrières ont emprunté des chemins fort différents. Leonard Bernstein est avant tout chef d’orchestre, pianiste et compositeur de musique symphonique et de théâtre musical. Broadway lui doit notamment On The Town (1944), porté cinq ans plus tard à l’écran par Stanley Donen et Gene Kelly sous le titre français Un Jour à New York (1949), avec Gene Kelly et Frank Sinatra — et un dinosaure dont nous avons déjà déploré le triste sort sur VADMC. Puis viennent Wonderful Town (1953), Candide (1956) et, bien entendu, West Side Story, créé en 1957 avec Stephen Sondheim aux paroles et Arthur Laurents au livret. Hollywood s’en empare en 1961, sous la direction de Robert Wise et Jerome Robbins.

Leonard Bernstein n’est d’ailleurs pas un inconnu dans ces pages. Nous avons déjà croisé sa musique au détour du dinosaure malmené d’Un Jour à New York, puis des Jets de West Side Story, chantant leur peu de considération pour l’« officier Krupke » et, plus largement, pour les différentes autorités chargées de les remettre dans le droit chemin. West Side Story est revenu ensuite par d’autres chemins : à propos des escaliers de secours de Tous en scène (Vincente Minnelli, The Band Wagon, 1953), des violences masculines et de la jalousie dans Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956), ou encore des bandes de jeunes dans West Side Story, Grease (Randal Kleiser, 1978) et Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987). À force, Leonard Bernstein avait fini par avoir ses habitudes sur Voyages autour de mon cerveau.

Elmer Bernstein, lui, n’avait encore rien demandé.

Et c’est justement Les Sept Mercenaires qui nous a conduits jusqu’à lui. Quelques trompettes héroïques, des chevaux lancés au galop, et hop : « Leonard Bernstein ! » Eh bien non. Elmer. Il faut dire que la confusion est tentante : deux Bernstein, deux compositeurs américains du vingtième siècle, deux hommes liés, quoique de manière très différente, au cinéma, et deux œuvres immédiatement reconnaissables dès leurs premières mesures.

Elmer Bernstein est en effet l’un des grands compositeurs de musique de films hollywoodiens. Sa filmographie traverse les genres : le drame avec L’Homme au bras d’or (Otto Preminger, The Man with the Golden Arm, 1955), le western avec Les Sept Mercenaires, le drame judiciaire avec Du silence et des ombres (Robert Mulligan, To Kill a Mockingbird, 1962), le film de guerre avec La Grande Évasion (John Sturges, The Great Escape, 1963), avant une carrière qui se poursuit pendant plusieurs décennies.

Et nous voici repartis en voyage. La musique d’Elmer Bernstein accompagne volontiers des personnages qui partent, reviennent ou tentent de s’échapper. Frankie Machine (Frank Sinatra) revient dans son quartier de Chicago au début de L’Homme au bras d’or, après un séjour en prison et une cure de désintoxication, avec l’espoir de changer d’existence. Le film est adapté du roman homonyme de Nelson Algren. Nelson Algren, compagnon américain de… Simone de Beauvoir. Nous étions partis à cheval avec Les Sept Mercenaires ; quelques mesures d’Elmer Bernstein plus tard, nous voici revenus chez Beauvoir. On ne sort décidément jamais tout à fait de chez soi.

Dans Les Sept Mercenaires, justement, le déplacement est au cœur du récit : des hommes sont recrutés pour aller défendre un village mexicain contre les attaques de bandits. Ils franchissent une frontière, arrivent dans un lieu qui n’est pas le leur et doivent décider, au terme de l’aventure, s’ils repartent, restent ou, pour certains, ne repartiront jamais. Le voyage permet ici la rencontre avec un autre monde, tandis que le western transforme le déplacement des cavaliers en spectacle. Le célèbre thème d’Elmer Bernstein semble presque faire surgir à lui seul les chevaux, la poussière et les grands espaces.

Dans La Grande Évasion, le déplacement devient au contraire un objectif vital. Les prisonniers alliés enfermés dans un camp allemand creusent des tunnels pour sortir de l’espace qui leur est imposé, puis se dispersent, prennent la route, le train, la moto, tentent de franchir des frontières. Voyager signifie alors reconquérir sa liberté.

Quant à Du silence et des ombres, il est beaucoup plus sédentaire : Scout (Mary Badham) et Jem (Phillip Alford) parcourent surtout leur petite ville de Maycomb et découvrent, en se déplaçant d’un lieu à l’autre, les frontières sociales et raciales qui la structurent. Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour changer de monde. Simone de Beauvoir fait une remarque similaire dans L’Amérique au jour le jour 1947 à propos de Harlem : quelques rues new-yorkaises peuvent suffire pour passer d’un univers social à un autre, tant la ségrégation transforme l’espace urbain en territoire compartimenté. Et nous voici donc revenus une seconde fois à Beauvoir.

Chez Leonard, les groupes occupent volontiers la rue en chantant et en dansant ; chez Elmer, des hommes traversent les grands espaces, reviennent chez eux, cherchent à s’évader, tandis que des enfants découvrent les frontières invisibles de leur propre ville. Dans les deux cas, difficile de rester immobile. Ce qui tombe plutôt bien pour Voyages autour de mon cerveau.

Les deux Bernstein n’en sont pas moins très différents. Chez Leonard, West Side Story fait entrer dans Broadway le jazz, les rythmes latino-américains et les tensions de la ville moderne. Chez Elmer, le thème des Sept Mercenaires est devenu presque indissociable de l’imaginaire du western. Même patronyme, même pays, même siècle, même métier de compositeur : tout semblait conspirer pour fabriquer une fraternité là où la généalogie s’obstinait à ne pas en fournir.

Ce qui nous arrange fort bien.

Après les frères et sœurs qui craignent de l’être dans La Colline aux coquelicots et Ôtez-moi d’un doute, les familles très peu recommandables de La Fleur du mal et du Château des Oliviers, puis le docteur Kennedy, frère incestueux et meurtrier de La Dernière Énigme, voici donc deux hommes que l’on pourrait aisément prendre pour des frères et qui ne le sont pas.

Mais il nous reste un Elmer.

Il n’est ni compositeur, ni chef d’orchestre, ni même humain. C’est un éléphant. Elmer, le pachyderme bariolé créé par l’auteur et illustrateur britannique David McKee, fait son apparition dans la littérature jeunesse en 1968. Il n’a, à notre connaissance, aucun lien de parenté avec Leonard ou Elmer Bernstein. Mais puisque la littérature jeunesse a également droit de cité dans ces pages, il aurait été regrettable de l’abandonner au bord du chemin.

Ainsi s’achève notre enquête généalogique : Leonard Bernstein et Elmer Bernstein ne sont pas frères ; Elmer l’éléphant ne l’est ni de l’un ni de l’autre.

Leonard peut retourner à West Side Story. Elmer peut récupérer son cheval.

Et l’autre Elmer sa trompe.

Pas fraternel, donc. Mais sacrément musical. Et un peu pachydermique.

YIIIIHAAAAA !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (5) : Les Bernstein », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33940

L'Enorme Crocodile VADMC

Crocodile énorme, mais petit cerveau : L’Énorme Crocodile

Être un énorme crocodile permet de faire peur à ses proies et d’en déguster un certain nombre sans être dérangé par la concurrence, mais cela n’empêche pas la gentillesse ni l’intelligence. Ou devrait.

Le héros éponyme de Roald Dahl (1978) va en faire l’amère expérience et payer, in fine, ses méchancetés, gratuites ou préméditées. Après avoir mordu Trompette l’éléphant, l’arbre où Jojo-la-Malice le singe se reposait et les plumes de la queue de Dodu-de-la-Plume, l’oiseau multicolore, l’Énorme Crocodile sort de la jungle. Las de manger des poissons, il souhaite diversifier son alimentation.

Cependant, il préfère s’attaquer de manière sournoise aux enfants plutôt que d’attraper des proies près de son domicile marécageux. L’Énorme Crocodile met toute son énergie affamée au service de l’anthropophagie, devenant cocotier, balançoire, crocodile de manège en bois, banc de pique-nique. Sa courte intelligence n’avait pas prévue que ses confrères animaliers porteraient secours aux enfants et qu’il ne pourrait rien faire contre ces actions de solidarité. Ses « plans secrets et ruses habiles » et autres « pièges subtiles » échouent.

De prédateur il devient proie et finit très mal. Dans la collection Folio Benjamin, édition de 1987, son châtiment s’étale sur sept pages. Les illustrations de Quentin Blake, dessinateur favori de Dahl, montre le rétrécissement du saurien, sa courte élongation, puis son écrabouillement dans le soleil, grâce à Trompette.

Ainsi, il est prouvé : 1) que le régime piscivore est meilleur pour la santé que le carnivore ;  2) que la solidarité inter-espèce existe ; 3) que la mauvaiseté est toujours punie.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Crocodile énorme, mais petit cerveau : L’Énorme Crocodile », Voyages autour de mon cerveau, février 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/8440