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Danser guerre L’Amour vient en dansant Le Bal des cinglés VADMC .001

Danser pendant et après la guerre : L’Amour vient en dansant, Le Bal des cinglés

Grâces soient rendues aux Nords-Américains d’avoir libéré l’Europe du nazisme et du fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale, en aidant les résistant·es des pays européens occupés et les Anglais·es bombardé·es par les Nazis.

Nous avons choisi ici deux films états-uniens légers, qui se déroulent soit pendant la guerre, aux États-Unis, dans L’Amour vient en dansant, soit après la guerre, dans la France libérée, dans Le Bal des cinglés. Le premier est un film musical de Sidney Lanfield (You’ll never get rich), sorti en 1941, avec Fred Astaire et Rita Hayworth. Le second est une comédie de Richard Quine (Operation Mad Ball), sorti en 1957, avec Jack Lemmon et Kathryn Grant.

Si L’Amour vient en dansant inscrit la danse dans l’effort de guerre, Le Bal des cinglés la déplace vers le temps de l’après-guerre. L’action, située en 1946 dans un hôpital militaire américain en Normandie, montre que les combats sont terminés, mais que la discipline militaire continue d’encadrer les corps et les relations entre les sexes. Les infirmières, toutes officiers, sont tenues à l’écart des soldats, mais pas des officiers. En organisant clandestinement un bal, Hogan (Jack Lemmon) contourne cette organisation militaire et recrée un espace de rencontre où la hiérarchie s’efface momentanément au profit de la sociabilité et de l’amour.

Dans L’Amour vient en dansant, la guerre est pleinement intégrée au quotidien ; le spectacle et la danse deviennent une contribution au moral de l’armée, tandis que l’amour se construit dans l’univers militaire. Robert Curtis (Fred Astaire), chorégraphe, découvre qu’il est amoureux de la danseuse Sheila Winthrop (Rita Hayworth), au moment où elle part rejoindre son fiancé, le capitaine Tom Barton (John Hubbard). Juste auparavant, Sheila avait tenté de faire comprendre à Robert son amour pour lui, en vain. Robert, de son côté, avait préféré la solidarité masculine vis-à-vis de Martin Cortland (Robert Benchley), son ami et producteur de son spectacle, qui avait été pris en flagrant délit d’offrande chère et coûteuse à Sheila : un bracelet de diamants gravé aux initiales de Sheila, alors que son épouse Julia (Frieda Inescort) n’avait eu droit, pour leur anniversaire de mariage, qu’à un… grattoir pour le dos à deux dollars.

Dans Le Bal des cinglés, la guerre est terminée, mais la logique militaire continue d’organiser les corps. Le bal clandestin réintroduit la liberté, le désir et la sociabilité. Hogan crée alors artificiellement un espace extraordinaire au sein d’un univers extrêmement réglementé.

Le bal clandestin joue presque le même rôle que les pouvoirs de la sorcière Gillian (Kim Novak) dans L’Adorable Voisine (Richard Quine, Bell, Books and Candle, 1958), où Jack Lemmon joue le frère de Gillian : il suspend momentanément les règles ordinaires et permet aux personnages de vivre autrement. Rappelons également qu’une circulation cinématographique relie L’Amour vient en dansant au cinéma de Richard Quine. Fred Astaire et Jack Lemmon se retrouvent en effet réunis, aux côtés de Kim Novak, dans L’Inquiétante Dame en noir (The Notorious Landlady, 1962). Cette distribution établit un pont entre la comédie musicale de guerre de Sidney Lanfield et la comédie policière de Quine, tout en révélant les multiples réseaux d’acteurs qui structurent le cinéma hollywoodien de ces décennies. Quant à L’Amour vient en dansant, il permet de retrouver Robert Benchley, déjà présent dans Uniformes et jupons courts (Billy Wilder, The Major and the Minor, 1942). Dans les deux films, il incarne un homme marié poursuivant une autre femme avec une désinvolture comique, figure du séducteur importun dont les avances sont systématiquement tournées en ridicule. Cette permanence d’emploi contribue à créer une familiarité entre les œuvres, tout en soulignant la récurrence d’un type masculin dans la comédie hollywoodienne du début des années 1940. Quant au couple à l’écran Fred Astaire et Rita Hayworth, il est reformé un an après L’Amour vient en dansant, dans Ô toi ma charmante (William A. Seiter, You Were Never Lovelier, 1942), avec une symétrie grammaticale dans les titres originaux.

Dans les deux films étudiés ici, la danse est une forme de désobéissance. Dans L’Amour vient en dansant, Robert Curtis est constamment en infraction avec la discipline militaire ; pourtant, c’est grâce au spectacle qu’il retrouve sa place et épouse Sheila. Dans Le Bal des cinglés, Hogan enfreint délibérément le règlement pour permettre aux soldats et aux infirmières de se rencontrer. Le bal est clandestin ; il constitue une suspension provisoire de l’ordre militaire. Le bal est un espace de liberté créé hors de l’institution militaire, dans une ferme normande en piteux état, au vu des bombardements alliés… et du comportement excessif de certains soldats de l’armée de libération.

Car la libération d’un territoire ne signifie pas que les corps soient immédiatement libérés des contraintes de la guerre. En 1946, les combats sont terminés, mais les uniformes, les grades, les règlements et les interdits demeurent. Il faut donc aux personnages du Bal des cinglés conquérir une autre forme de liberté, toute provisoire : celle de se rencontrer, de se séduire et de danser ensemble, malgré la hiérarchie militaire. La France est libérée ; le temps d’un bal, les corps le sont également.

Dans L’Amour vient en dansant, cinq ans auparavant, la danse participait encore à l’effort de guerre : Robert Curtis, danseur et chorégraphe devenu soldat, finissait par faire entrer son art dans l’univers militaire. Chez Richard Quine, au contraire, c’est en sortant clandestinement de cet univers que Hogan et ses camarades retrouvent la danse et la fête. Pendant la guerre comme après celle-ci, cependant, le mouvement dansé ouvre une parenthèse où l’ordre militaire cesse momentanément de régler les rapports humains.

Danser, donc, pour continuer à vivre pendant la guerre ; danser, ensuite, pour recommencer à vivre après elle.

Dansons, nous aussi.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Danser pendant et après la guerre : L’Amour vient en dansant, Le Bal des cinglés », Voyages autour de mon cerveau,  septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33555

Livres à dévorer - Interview de Stéphanie Vallet VADMC

Livres à dévorer – Interview de Stéphanie Vallet

Nous remercions chaleureusement Stéphanie Vallet d’avoir répondu à nos questions.

Tiphaine Martin – Comment êtes-vous devenue libraire dans une des antennes du Bibliovore ?

Stéphanie Vallet – La découverte du Bibliovore de Rouen, et la rencontre avec les fondateurs au moment où je devais changer d’activité.

T.M. – Qu’est-ce que le Bibliovore ?

S.V. – Le Bibliovore est une librairie de seconde main au prix fixe de 3€ le livre et 10€ les 4, même les plus gros !

T.M. – Pour vous, en quoi consiste le métier de libraire ?

S.V. – Le libraire a d’abord un rôle d’accueil et de conseil auprès de ses clients. Être libraire dans une librairie de seconde main consiste à acheter/sélectionner les livres vendus par les particuliers. Livres qu’il faut ensuite nettoyer, trier, ranger… et mettre en avant dans la boutique ainsi que sur les réseaux sociaux.

T.M. – Qu’aimez-vous dans l’objet livre ?

S.V. – Son odeur, son toucher, le fait que ce soit quelque chose de tangible. J’aime pouvoir le feuilleter en avant, en arrière… c’est un objet vintage et ancré.

T.M. – Dans votre biographie, sur le site du Bibliovore de Paris 3 (voir ci-dessous), vous vous dites passionnée par la série jeunesse des Alice détective : est-ce que ces lectures vous ont poussée à voyager, puisqu’à chaque livre ou presque, Alice [Nancy Drew en VO] voyage, quittant sa ville natale de River City, USA ?

S.V. – Vous avez vu juste… et je n’avais jamais vraiment fait le lien avant de vous lire… je vous en remercie. Alice était mon héroïne préférée, j’ai toujours voulu lui ressembler, être une jeune femme libre et indépendante au volant de sa voiture à parcourir le monde seule ou avec ses amies… aujourd’hui je suis un peu moins jeune mais j’ai bien l’intention de repartir. 😉

T.M. – Génial ! Nous vous souhaitons beaucoup de beaux voyages. Que vous êtes-vous souhaité au premier de l’an, en tant que libraire ?

S.V. –  De vendre plus de livres !

Site du Bibliovore – Paris 3 : https://www.lebibliovore.fr/les-librairies/paris-3/

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Stéphanie Vallet, « Livres à dévorer – Interview de Stéphanie Vallet », Voyages autour de mon cerveau, 02 avril 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29325

Couverture article VADMC Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026.001

Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026

Nous remercions le Centre national du Livre d’avoir relayé nos lectures d’extraits d’œuvres de Simone de Beauvoir, dans le cadre du Quart d’heure national de lecture 2026. Vous trouverez ci-dessous les références des textes lus, ainsi que les liens des vidéos de lecture, qui se trouvent sur notre chaîne YouTube, Voyages autour de mon cerveau : https://www.youtube.com/@tiphainemartin3811

I. Extraits des œuvres de Simone de Beauvoir

❃ Simone de Beauvoir, Cahiers de jeunesse, Paris, Gallimard, 2008.

P. 433 : « Cette ardente promenade hier dans les rues brillantes, où des musiques entraînantes se devinaient au bout d’un tapis rouge, où des éventails, des parfums dans des magasins mauves et harmonieux étaient des beautés qui voulaient être respirées avec mon âme de ce soir-là ; tableaux, robes soyeuses, objets de luxe ou d’art, enfants, fleurs des Galeries dormant autour d’un jeu d’eau rosé, j’étais chacune de ces choses par un don total et émerveillé. (…) Non recherche amusée de sensations neuves, aucun calcul, aucun jeu ; mais la vie vraiment qui porte sa réalité avec soi. »

P. 594 : « À six heures je sors, dans un soir frais, léger, secret ; je suis les Boulevards passionnément vivants, où les étalages, les cinémas, arrêtent à chaque pas mon attention offerte. (…) la Seine est lisse et profonde et les ponts noirs-bleutés contre le ciel bleu-noir font une eau-forte classique plus parfaite ce soir qu’on ne l’a jusqu’ici jamais vue. Que ce monde est beau (…). » 

❃ Simone de Beauvoir, Élisabeth Lacoin, Maurice Merleau-Ponty, Lettres d’amitié, Paris, Gallimard, 2022.

P. 299-300 : « Puis ceci : l’étrangeté du monde. Par exemple je me baisse pour cueillir une violette, et je reste un genou sur l’herbe mouillé, impuissante à me relever pendant un temps qui hier fut de quelques minutes mais qui peut durer une heure, et même si la pluie se mettait à tomber ou que la cloche du déjeuner me rappelait, je demeurerais ainsi. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. II., Paris, Gallimard, « Folio », 2000.

P. 231 : « – Comme Chicago est loin ! dis-je. Et Paris. Comme  tout est loin ! 

– Oui, maintenant nous commençons vraiment à  voyager, dit Lewis d’une voix animée. 

Je serrai sa main. En cet instant, je savais très  bien ce qu’il y avait dans sa tête : le son de la guitare, le chœur des crapauds, et moi. J’entendais les crapauds, la guitare et j’étais toute à lui. Pour lui, pour moi, pour nous, rien n’existait que nous. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Paris, Gallimard, « Folio », 1997.

P. 179-180 : « Nous mangeons le dîner que N. a préparé ; nous buvons des whiskies et nous écoutons des disques. (…) J’écoute. Et peut-être jamais l’Amérique ne m’a été si violemment présente que dans ces refrains de son passé. (…) Déjà mes souvenirs me donnent le vertige : l’Amérique n’est nulle part. Mais la musique échappe aux rigueurs de l’espace : elle peut enfermer ce qui n’est nulle part. Elle l’enferme, elle me la donne. Du moins c’est ce que je crois, ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 371, 373 : « VENDREDI [12 NOVEMBRE 1948] » « Très cher cher vous. Étrange temps, tous ces jours, un épais brouillard gris en permanence, si impénétrable le soir qu’il est dangereux de prendre un taxi. Ce coton dense parvient à s’insinuer dans les intérieurs, celui de la Nationale par exemple. Quand je quitte mon logis le matin et que le soleil perce sur les quais de la Seine, le spectacle me transporte. (…) Chéri, j’ai oublié de vous dire : un délice, votre gâteau au rhum ! Il m’a donné du fil à retordre ; d’abord je n’arrivais pas à ouvrir la boîte, et après, tout ceux qui en goûtaient voulaient le dévorer en entier, Sartre et mon amie russe se sont âprement battus à ce sujet. Quand même je me suis arrangée pour en arracher quelques morceaux à mon profit. Quant au scotch j’ai déjà vidé la bouteille à moi toute seule, bon dieu ça a coulé vite ! »

❃ Simone de Beauvoir, Jacques-Laurent Bost, Correspondance croisée, Paris, Gallimard, 2004.

P. 165 : « Samedi [24 décembre] » 1938

P. 168 : « Il y a un plaisant petit bar qui a poussé au pied du téléski ; c’est minuscule, c’est tenu apr un Indien en chapeau de cow-boy qui lit dans l’avenir ; nous y avons pris un café, entre deux montées, c’était tout vide et tout chaud. Vers 4 heures, le soleil s’est couché, c’était beau à voir, mais il s’est mis à faire du brouillard et un froid de porc et on est rentrés, à skis, par le chemin de l’an dernier. Il n’y a pas beaucoup de neige, on voit des herbes et des pierres, mais je crois qu’il neige un peu ce soir. »

❃ Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels, Paris, Gallimard, « Folio », 1974.

P. 274 : « Et soudain, un matin, comme je m’étais arrêté sur les bords du Tibre et que je regardais la silhouette massive du château Saint-Ange, par-delà ces décors sans vie, par-delà le vide de mon cœur, quelque chose se mit à vivre ; cela vivait hors de moi et au plus profond de moi : l’odeur noire des ifs, un pan de mur blanc sous le ciel bleu, mon passé. Je fermai les yeux et je vis les jardins de Carmona ; dans ces jardins, il y avait un homme qui brûlait de désir, de colère et de joie ; j’avais été cet homme, il était moi. Là-bas, au fond de l’horizon, j’existais avec un cœur vivant. Le jour même je pris congé du prince d’Orange, je quittai Rome, et je partis au galop sur les routes. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 383 : « C’est avec soulagement que le soir nous avons pris le train pour Kurashiki, une des rares villes du Japon qu’aient épargnées les guerres et les tremblements de terre. Toute la journée du lendemain nous nous y sommes promenés. Au milieu coule entre deux rangées de saules une étroite rivière qu’enjambent de petits ponts. Les vieilles rues sont bordées de maisons basses, aux toits de tuiles vertes ; dans les échoppes largement ouvertes on voyait des artisans fabriquer des ombrelles, des lanternes, des éventails ; de belles enseignes, en caractères noirs, décoraient les magasins plus importants. Un marchand de tissus nous a fait visiter sa maison : elle comprenait plusieurs cours intérieures et des jardins dans lesquels se dressaient des pavillons en bois. Nous avons été voir un village à quelques kilomètres de là ; la ferme où nous sommes entrés était remarquablement propre et confortable. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 103-104 : « A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps. Bien souvent, au cours de ces premiers voyages, de semblables bonheurs m’ont pétrifiée. »

Simone de Beauvoir, La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022.

P. 33 : « D’ordinaire, pour rentrer, nous montions dans des cyclo-pousse ; n’étant pas sûrs de prononcer intelligiblement notre adresse, nous emportions avec nous un album sur lequel il y avait une photographie de l’hôtel. La première fois, incapables de demander aux conducteurs quel était le prix de la course, nous leur avons tendu au hasard un yen ; ils ont secoué la tête : c’était trop. Alors j’ai posé sur la paume de ma main de petites coupures : ils ont hésité, calculé, et pris seulement une partie de la somme. Ces scrupules m’ont donné une haute idée – que tout par la suite a confirmé – de l’honnêteté pékinoise. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre.I., Paris, Gallimard, 1990.

P. 120 : « En sortant de table, Toulouse m’a emmenée faire une grande promenade ; on a traversé des champs, on est descendues au bord d’une route, près d’une petite gare et on a bu un verre dans un bistro au bord de la route ; il y avait deux soldats qui gardaient la voie et il passait un tas d’autos pleines de militaires — ça sentait la guerre à plein nez, ça n’était pas comme Paris, mais ça faisait tout à fait campagne de France en temps de guerre. Cependant les villages étaient paisibles et tout beaux dans cette fin de jour. J’ai senti bien fort comme c’était vrai ce que vous m’aviez dit une fois, à Avignon je crois, sur le précieux que peut avoir un instant au sein du tragique ; je n’oubliais rien mais rien ne pouvait tuer la douceur de paysage. C’était tout à fait fort, cette promenade avec l’horizon barré et noir, et puis ce ciel, cette campagne qui n’entraient dans aucune histoire triste, qui n’entraient dans aucune histoire du tout, qui existaient avec leur sens propre dont j’étais pénétrée comme malgré moi. Ce sont les moments les plus vrais, les meilleurs ; c’est mieux que les minutes de pure distraction, et aussi que les moments d’horreur. »

❃ Simone de Beauvoir, Lettres à Sartre. II., Paris, Gallimard, 1990.

P. 278 : « Je vous ai donc écrit hier de l’aérodrome de Terre-Neuve. On est reparti, et là j’ai trouvé le temps un peu long; il y avait du brouillard, il fallait lire ou dormir et la tête me faisait un peu mal. Mais premier effet de miracle au coucher du soleil quand le brouillard a fait place à un paysage de nuages, de mer et de terre, c’était la côte américaine, un ciel admirablement pur, des nuages extravagants troués d’eau bleue et de terre plate. J’ai dormi encore un peu et quand j’ai ouvert les yeux mon cœur a sauté. Avez-vous vu ça ? plus un nuage, une immense étoffe noire à perte de vue et sur ce fond des girandoles de lumière de toutes les couleurs, c’était extraordinaire cette découverte de l’Amérique à travers des étoiles et des chaînes de paillettes brillantes — on m’a dit que c’était Boston. »

❃ Simone de Beauvoir, Anne, ou quand prime le spirituel, Paris, Gallimard, « Folio », 2006.

P. 213 : « Ces pique-niques au bord de la Vézère représentaient pour les familles du pays une tradition sacrée ; les enfants s’installaient au bord de l’eau sous les peupliers, les parents s’asseyaient un peu en arrière, sur de gros blocs de pierre ; on posait à côté de soi une serviette de papier, un gobelet, des assiettes en carton, et les jeunes filles passaient à la ronde les immenses plats de pâté, de poisson froid, de bœuf en daube, de poulet à la gelée, qui composaient invariablement le repas. »

❃ Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 448 : « Elle s’approcha du feu ; elle savait bien ce qui manquait à cette soirée accueillante ; si seulement elle avait pu toucher la main de Gerbert, lui sourire avec une tendresse avouée, alors les flammes, l’odeur du dîner, les chats et les pierrots de velours noirs auraient gaiement comblé son cœur ; mais tout cela restait épars autour d’elle, sans la toucher, ça lui semblait presque absurde de se trouver là. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 332-333 : « La beauté de Copacabana est si simple que sur les cartes postales on ne la perçoit pas et qu’il a fallu quelque temps pour qu’elle me pénètre. J’ouvrais ma fenêtre, au sixième étage ; dans ma chambre entrait une chaude vapeur, avec une fraîche odeur d’iode et de sel, et le roulement des hautes vagues. La ligne des hauts buildings épouse, sur six kilomètres, la courbe douce de la vaste plage où meurt l’océan ; entre les deux, une avenue rigoureusement lisse : rien ne dérange la rencontre des façades verticales et du sable plat ; le dépouillement de l’architecture s’accorde à la nudité du sol et de l’eau. Une seule tache de couleur, sur la blancheur de la grève : des cerfs-volants de location, rouges et jaunes, tachetés de noir.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 42 : « Une amie m’avait donné l’adresse d’Espagnols antifranquistes. Sur leurs conseils, j’allai à Tetuan, à Vallecas. Tout au nord de Madrid, je vis, accroché à des collines, un quartier vaste comme un gros bourg et sordide comme une zone : des masures aux toits rouges, aux murs de pisé, remplies d’enfants nus, de chèvres et de poules ; pas d’égouts, pas d’eau : des fillettes allaient et venaient, courbées sous le poids des seaux ; les gens marchaient pieds nus ou en pantoufles, à peine vêtus ; parfois, un troupeau de moutons traversait une des ruelles, soulevant un nuage de poussière rouge. Vallecas était moins campagnard, on y respirait une odeur d’usine ; mais c’était le même dénuement ; les rues servaient de champ d’épandage ; des femmes lavaient des loques sur le seuil de leurs taudis ; toutes vêtues de noir, la misère durcissait leurs visages qui paraissaient presque méchants. »

❃ Simone de Beauvoir, Le Sang des autres, Paris, Gallimard, « Folio », 1973.

P. 299 : « Elle s’arrêta net. Sur la place de la Contrescarpe, quatre autobus étaient rangés contre les trottoirs ; il y en avait deux vides, à gauche du terre-plein ; ceux de droite étaient pleins d’enfants. Des agents montaient la garde sur les plates-formes. Une longue file de femmes débouchait de la rue Mouffetard, encadrée par d’autres agents. Elles marchaient deux par deux et tenaient es baluchons à la main. La petite place était silencieuse comme une place de village. A travers les vitres des grosses voitures, on apercevait de petits visages bruns et traqués. Tout autour de la place, immobiles, les gens regardaient. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Belles Images, Paris, Gallimard, « Folio », 1972.

P. 126 : « Laurence sort sur la terrasse qui domine la plaine. Au loin, la blancheur du Sacré-Cœur, les ardoises des toits de Paris brillent sous le ciel d’un bleu intense. C’est un de ces jours où la gaieté du printemps perce sous la froidure de décembre. Des oiseaux chantent dans les arbres nus. Sur l’autostrade, en contrebas, des autos filent, étincelantes. Laurence s’immobilise ; le temps soudain s’est arrêté. Derrière ce paysage concerté, avec ses routes, ses grands ensembles, ses lotissements, les voitures qui se hâtent, quelque chose transparaît, dont la rencontre est si émouvante qu’elle oublie les soucis, les intrigues, tout : elle n’est plus qu’une attente sans commencement ni fin. L’oiseau chante, invisible, annonçant le lointain renouveau.  »

❃ Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux ; suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

La Cérémonie des adieux

P. 121-122 : « Presque tout de suite, nous sommes partis en bateau pour la Crète, emmenant la voiture avec nous. J’avais retenu de confortables cabines et nous avons fait une excellente traversée. C’était poétique de nous retrouver à sept heures du matin, pendant que le soleil se levait, sur une route inconnue qui longeait la mer. L’hôtel d’Elounda Beach m’a semblé un vrai paradis, avec ses bungalows crépis de blanc, éparpillés au bord de l’eau, ou un peu en retrait, parmi des plantes odorantes et des fleurs aux couleurs vives.  »

Entretiens avec Jean-Paul Sartre

P. 343 : « S. de B. – On avait dit qu’on parlerait de la lune. »

❃ Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Paris, Gallimard, « Folio », 1991.

« L’Âge de discrétion »

P. 76-77 : « Manette a levé les yeux de son journal :

– Je commence à croire que je verrai de mes yeux des hommes sur la lune !

– Des tes yeux ? Tu feras le voyage ? a demandé André d’une voix rieuse.

– Tu me comprends très bien. Je saurai qu’ils y sont. Et ça sera des Russes, mon petit. Les Amerlos, avec leur oxygène pur, ils ont fait chou blanc.

– Oui, maman, tu verras des Russes sur la lune, a dit André tendrement.

– Penser qu’on a commencé dans des cavernes, avec juste nos dix doigts à notre service, a repris rêveusement Manette. Et on est arrivés où on en est : avoue que ça encourage. »

« Monologue »

P. 87 : « Un cabriolet blanc avec des coussins noirs c’est chouette et les types sifflaient quand je passais des lunettes obliques sur le nez un foulard d’Hermès sur la tête alors qu’ils croient m’épater avec leurs tacots mal lavés et les gueulantes de leurs klaxons ! »

« La femme rompue »

P. 225 : « Pauvre Colette ! J’avais pris soin de lui téléphoner deux fois, d’une voix gaie, pour qu’elle ne s’inquiète pas. Mais ça l’a tout de même étonnée que je n’aille pas la voir, que je ne lui demande pas de venir. Elle a sonné et tambouriné avec tant de violence que je lui ai ouvert. Elle a eu un air si stupéfait que je me suis vue dans ses yeux. J’ai vu l’appartement, et j’ai été stupéfaite aussi. Elle m’a forcée à faire ma toilette et une valise, et à venir m’installer chez elle. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Mandarins. I., Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 142 : « Henri riait lui aussi en serrant le bras de Nadine ; il tournait la tête à droite, à gauche, avec une joie incrédule : le passé était au rendez-vous. Une ville du Sud, une ville brûlante et fraîche avec à l’horizon la promesse de la mer et un vent salé battant ses promontoires : il la reconnaissait. Et pourtant elle l’étonnait plus qu’autrefois Marseille, Athènes, Naples, Barcelone, parce qu’aujourd’hui toute nouveauté touchait au prodige ; elle était belle cette capitale au cœur sage, aux collines désordonnées, avec ses maisons glacées de couleurs tendres et ses grands bateaux blancs. »

❃ Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 286 : « Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme. Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. Suivant une procession, insensible au braillement des cantiques et à l’odeur surie des dévotes en liesse, je me fis honte de ma complaisance à moi-même. Rien n’était vrai que cette opaque misère. J’enviai vaguement Zaza qui, pendant les pèlerinages, lavait la vaisselle des malades. Se dévouer. S’oublier. Mais comment ? Pour quoi ? Le malheur, travesti par de grotesques espoirs, était ici trop dénué de sens pour me dessiller les yeux. Je macérai quelques jours dans l’horreur ; puis je repris le fil de mes soucis. »

❃ Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Gallimard, « Folio », 1999.

P. 71 : « Elle respirait l’odeur de l’eau de Cologne, du talc : « Ça sent bon. » Elle a fait disposer sur la table roulante les bouquets et les pots de fleurs : « Les petites roses rouges viennent de Meyrignac. Il y a encore des roses à Meyrignac. » Elle nous a demandé de relever le rideau qui voilait la fenêtre, elle a regardé à travers la vitre le feuillage doré des arbres : « C’est joli : de chez moi je ne verrais pas ça ! » Elle souriait. Et nous avons eu, ma sœur et moi, la même pensée : nous retrouvions le sourire qui avait ébloui notre petite enfance, un radieux sourire de jeune femme. »

❃ Simone de Beauvoir, Malentendu à Moscou, Paris, L’Herne, 2013.

P. 78-79 : « L’hôtel où ils descendirent à Leningrad charmait André. De longs corridors, sur lesquels donnaient des portes gris perle, avec dans le haut une vitre ovale, encadrée de festons rococo et tendue d’un rideau de soie rose, verte ou bleue selon les étages. Dans la chambre, une alcôve que masquait un rideau et de vieux meubles attendrissants : un lourd bureau en faux marbre, un canapé de cuir noir, une table recouverte d’un tapis à franges. »

❃ Simone de Beauvoir, Les Inséparables, Paris, L’Herne, 2020.

P. 128 : « De l’eau bleue, de vieux chênes, une herbe épaisse ; nous nous serions couchées dans l’herbe, nous aurions déjeuné d’un sandwich, nous aurions parlé jusqu’au soir : une après-midi de parfait bonheur, me dis-je avec mélancolie en aidant Andrée à déballer paniers et bourriches. Que de tracas ! Il fallait dresser les tables, disposer le buffet, étaler les nappes aux bons endroits. »

❃ Simone de Beauvoir, La Force des choses. II., Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 507-508 : « Au mieux, si on me lit, le lecteur pensera : elle en avait vu des choses ! Mais cet ensemble unique, mon expérience à moi, avec son ordre et ses hasards — l’Opéra de Pékin, les arènes d’Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq cent mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome, toutes ces choses dont j’ai parlé, d’autres dont je n’ai rien dit — nulle part cela ne ressuscitera. Si du moins elle avait enrichi la terre ; si elle avait engendré… quoi ? une colline ? une fusée ? Mais non. Rien n’aura eu lieu. »

❃ Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998.

P. 634 : « Cette fois, je ne donnerai pas de conclusion à mon livre. Je laisse au lecteur le soin d’en tirer celles qui lui plairont. »

II. Liens des vidéos

Vidéo 1 : https://youtu.be/XppiNeQDBoc

Vidéo 2 : https://youtu.be/JJ3Yko53K_U

Vidéo 3 : https://youtu.be/cj4mbOZRDIc

Vidéo 4 : https://youtu.be/Mk4TOFlyMwI

Vidéo 5 : https://youtu.be/_cafJNjnk44

Vidéo 6 : https://youtu.be/mCVlA6G_R-U

Vidéo complète : https://youtu.be/68FJ171Dfmg

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Voyages avec Simone de Beauvoir. Quart d’heure national de lecture, 2026 », mars 2026, Voyages autour de mon cerveau. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29125

Avanti ! VADMC

Céder à la douceur : Avanti! Partir, revenir, pourquoi ? (3)

Wendell Ambruster Jr (Jack Lemmon) est un type très occupé, si occupé, qu’il n’a pas le temps de se changer avant de prendre l’avion pour l’Europe (Italie). Hargneux, cet Américain pas tranquille peste contre les passagères et passagers de l’avion, qui ne comprennent pas qu’il s’enferme dans les toilettes de l’avion avec un homme de sa corpulence, pour mettre le costume gris de celui-ci et lui donner son costume rouge vif de golf. Nous ne sommes pas encore dans l’exaltation sensuelle des Amants passagers (Los amantes pasajeros, 2013), de Pedro Almodovar, mais l’humour à double sens est bien présent. 

Ambruster Jr aboie contre le douanier romain qui le prend pour un malfaiteur, car son passeport n’est pas bon. Il grogne contre Pamela Piggott (Juliet Mills), une passagère du train puis du bateau qu’il prend pour se rendre à Ischia, lorsque celle-ci tente de converser avec lui et de lui ouvrir les yeux sur les charmes de l’Italie. Bref, rien ne le prédispose à un revirement total, physique donc psychologique.

Dans Avanti!, le réalisateur Billy Wilder s’amuse à plonger son héros dans le bain de la dolce vita de 1972 pour mieux se moquer de ses compatriotes d’adoption. Allemand de naissance,  juif, Wilder a fui le nazisme via la France avant de gagner les États-Unis. Les films qu’il y réalise sont toutefois malicieusement critiques vis-à-vis de l’American way of life, ses tabous, son hypocrisie. Ambruster Jr découvre avec horreur la double vie de son père au Grand Hôtel Excelsior d’Ischia. Les vacances de cet homme d’affaires à Ischia était en fait un prétexte pour retrouver sa maîtresse anglaise, madame Piggott.

Tous deux ayant trouvé la mort dans un accident de voiture sur l’île italienne, Wendell est forcé d’aller reconnaître le corps paternel à la morgue. Où il se conduit grossièrement contre Pamela Piggott, employée anglaise et fille de la maîtresse de son père, en la traitant de « grosses fesses ». Grossophobie et sexisme se mélangent dans la bouche d’un mâle blanc bourgeois qui n’a rien d’un dandy fringant. Pamela s’en offusque à juste titre, puis part visiter l’île, en échappant de peu au harcèlement sexuel de mâles autochtones, tandis que Wendell s’enferme à nouveau dans sa chambre d’hôtel.

Wilder et son scénariste I.A.L. Diamond opposent deux catégories de voyageurs•euses : d’un côté, une jeune femme européenne, avide de découvertes et qui sait voyager seule ; de l’autre, un homme d’âge mûr venu de l’autre côté de l’Atlantique, a priori fermé à toute nouveauté et à tout dépaysement. Ainsi, Wendell tente de retenir Pamela lorsqu’elle nage nue dans la baie d’Ischia, tout en lui disant qu’il est aussi « moderne » qu’elle, puisqu’il a l’habitude de « déjeuner dans un striptease », qu’il a vu la comédie musicale érotique Oh, Calcutta deux fois, ainsi que le film de Mike Nichols Ce plaisir qu’on dit charnel (Carnal Knowledge, 1971). Il se dit « pour les cheveux longs (…) les hippies, la révolution sexuelle et les secrétaires en short au bureau. » Les succédanées pseudo-érotiques et soi-disant libérés – pour les hommes – cèdent la place à une véritable épiphanie corporelle, qui transforme enfin Wendell en un être humain. Il peut alors profiter du soleil sur un rocher en compagnie de Pamela, en n’ayant gardé que ses chaussettes. Comme si le May Flower était reparti de la côte Est pour retourner en Angleterre et avait fait halte en Italie. 

Ce revirement lui permet de persuader Pamela qu’elle n’est pas obèse mais désirable. Dont acte, dans une transgénérationalité romanesque et romantique. Ce que le père a fait, le fils le fait. Ce que la mère a accompli, la fille l’accomplit aussi. Si ce n’est qu’Ambruster Jr exprime son souhait en passant par la langue italienne, marquant ainsi son intégration dans un pays qu’il prenait de haut. Wendell demande à Pamela de se mettre sur la balance de la salle de bains de sa chambre, afin que tous deux se trouvent à la même hauteur, puis prononce d’une voix douce : « Permesso? » Et Pamela de répondre : « Avanti… » La gestion du consentement féminin passe par une demande romantique et explicite, celle qui permet d’habitude d’entrer dans une pièce avec la permission de quelqu’un·e.

Mais leur bonheur est de courte durée, car l’épouse d’Ambruster Jr a fait appel à un secrétaire d’État, J.J. Blogett (Edward Andrews), en poste à Paris, afin de faire rapatrier le corps d’Ambruster Senior aux États-Unis. Nouveau débarquement étasunien en terre italienne, et cet fois sans changement psychologique. Wendell arrive tout juste, avec la complicité du directeur du grand hôtel, Carlo Carlucci (Clive Revill), à expédier son presque ami aux bains de boue d’Ischia, réputés, selon le directeur, pour leur effets bénéfiques sur les défaillances viriles… 

Blogett, tout aussi pressé que Wendell au début du film, regrette le bon vieux temps, lorsque l’hégémonie étasunienne allait de soi. Pas de guerre au Vietnam, pas d’Allende à la tête du Chili, ni de Castro à Cuba. Ni de manifestations ni de grèves aux USA pour réclamer la fin du patriarcat dans les usines autant que dans la famille, sans oublier les mouvements pacifistes. L’époque où les Américains étaient vus comme des sauveurs est bien révolue, tout comme celle du fascisme, regrettée par le douanier d’Ischia, qui soupire de concert avec Blogett sur le passé. 

Blogett campe sur sa supériorité raciste, humiliant au passage Pamela, que Wendell fait passer pour une manucure italienne, nièce de Carlucci. C’est aussi, plus légèrement, l’occasion pour Billy Wilder de rappeler qu’il a scénarisé le film d’Ernst Lubitsch La Huitième Femme de Barbe-Bleue (Bluebeard’s EighthWife, 1938), en compagnie de Charles Brackett. Dans cette comédie un brin cynique, le héros Michael Brandon (Gary Cooper), riche Américain, rencontre l’héroïne Nicole de Loisille (Claudette Colbert) sur la Côte d’Azur, dans un magasin de lingerie masculine. Nicole souhaitant acheter un haut de pyjama, Michael juste le pantalon, c’est le départ d’un chassez-croisé amoureux mené tambour battant. 

Dans Avanti!, Pamela porte le haut du pyjama de Wendell et son amoureux le pantalon, tant au lit qu’en présence de Blogett, qui regarde alors ailleurs. Hypocrisie sexuelle quand tu nous tiens… Mais sans doute Blogett pense-t-il, comme Wendell au début du film, que les coucheries ancillaires sont permises aux hommes d’affaires et sans conséquences, aussi dégoûtantes soient-elles. Pour les hommes, l’avis des femmes n’est pas pris en compte. Il y a ici un lien avec La Garçonnière (The Apartment, 1960), autre film de Wilder, qui analyse les rapports de classe patrons/employées à travers un prisme sexuel.

Wilder moque également les multiples précautions prises par les USA contre l’immigration illégale. Car ce n’est pas le corps d’Ambruster Senior qui est rapatrié chez lui en hélicoptère, mais celui de Bruno (Gianfranco Barra), employé de l’hôtel, maître chanteur occasionnel ayant mis enceinte la femme de chambre Anna (Giselda Castini). Bruno refuse d’épouser Anna et quémande un visa pour les États-Unis, qu’il considère comme son véritable pays, alors même qu’il en a été expulsé pour possession illégale d’arme et violence contre des manifestants pacifistes. Anna retrousse sa moustache et tue Bruno, avant d’être arrêtée. Et les deux vieux amants sont enterrés dans la concession familiale de Carlo Carlucci, tels de nouveaux Roméo et Juliette. Insulaires pour l’éternité, le couple adultère acquière une nouvelle identité, celle de l’Italie qui les réunit. Quant au plus jeune couple, ils promettent de continuer la tradition familiale en se revoyant l’été suivant, à la même époque. Peut-être.

Chez Wilder, pas de binarité méchants riches/pauvres gentils, seule compte la sensibilité et l’ouverture d’esprit. Alors, plutôt que d’être exaspéré·e quand on vous demande « permesso? », cédons à la douceur de dire « avanti » sur un ton tendre. Et vive l’Italie !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Céder à la douceur : Avanti! Partir, revenir, pourquoi ? (3) », Voyages autour de mon cerveau, juin 2023. URL : https://vadmc.hypotheses.org/9845

Affiche Air France Gallica

Les Orientales de Beauvoir : des voyages uniquement politiques ?

Cet article fait partie d’un projet collégial, « Simone de Beauvoir, un monde de voyages ». Voir également :

 Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir, un monde de voyages. Introduction » URL : https://vadmc.hypotheses.org/2471

Barbara Klaw, « Le Paris de L’Invitée de Simone de Beauvoir : du réel à l’imaginaire » URL: https://vadmc.hypotheses.org/2565

Tiphaine Martin, Björn Larsson, « Le Goût des autres. Interview de Björn Larsson » URL : https://vadmc.hypotheses.org/2626

Heci Regina Candiani, « Simone de Beauvoir au Brésil : dévoilements croisés » URL : https://vadmc.hypotheses.org/5656

Résumé : Les voyages en Orient et au Moyen-Orient de Simone de Beauvoir n’ont jamais été réunis ni étudiés dans leurs différences et leurs ressemblances. Pourtant, l’écrivaine voyageuse s’inscrit dans une tradition de la découverte de l’ailleurs ô combien lointain, avec des cultures peu connues et où l’Occidental·e ne peut se référer qu’à des récits de voyage antérieurs, pas toujours très ouverts ni attentifs aux réalités de la Chine, du Japon, de la Turquie, de l’Égypte, de la Palestine et d’Israël, les dominations coloniales faussant un peu plus les clichés pris dans le pays visité. Nous souhaitons ici nous attacher à une pluri-sensualité typiquement beauvoirienne, en nous focalisant sur les couleurs, les sons et le goût mis en valeur dans les récits de ses voyages orientaux et moyen-orientaux. Comme dans la totalité de ses voyages, l’autrice jouit à plein, elle est corps ouvert aux nombreuses sensations qui la traversent. La restitution dans ses mémoires n’en est pas moins politique. En effet, les séjours choisis se situent dans l’après-Seconde Guerre mondiale, la planète est divisée en deux à cause des manipulations politiques des pays occidentaux. Le corps viatique, recevant de forts effluves sensoriels, est transmué en corps politique dans l’ouvrage viatique, racontant l’implication de Beauvoir au sein du monde.

Mots-clés : Simone de Beauvoir, Orient, Moyen-Orient, corps politique, corps sensoriel

Abstract: Simone de Beauvoir’s travels in the East and the Middle East have never been gathered or studied for their differences and similarities. However, the traveling writer is part of a tradition of discovering the far away elsewhere, with little-known cultures and where Westerners can only refer to accounts of previous trips, not always. very open or attentive to the realities of China, Japan, Turkey, Egypt, Palestine and Israel, the colonial dominations further distorting the pictures taken in the country visited. We wish here to attach ourselves to a typically Beauvoirian pluri-sensuality, by focusing on the colors, the sounds and the taste highlighted in the accounts of his oriental and Middle Eastern travels. As in all of her travels, the author enjoys full orgasm, she is a body open to the many sensations that pass through her. The restitution in his memoirs is no less political. Indeed, the chosen stays are in the post-WWII era, the planet is divided in two because of the political manipulations of Western countries. The body which is traveling, receiving strong sensory aromas, is transmuted into a body politic in the traveling work, recounting Beauvoir’s involvement in the world.

Keywords: Simone de Beauvoir, East, Middle East, politic body, sensory body

Pour le grand public français du début du vingtième siècle, le continent asiatique et la Turquie, ancienne Asie Mineure pour les Européens pétris de culture classique, restent des lieux très mal connus. À l’inverse, le Moyen-Orient, alors sous domination britannique, est sillonné par les touristes, qui appartiennent aux classes sociales élevées, comme en témoignent certains romans policiers de l’écrivaine britannique Agatha Christie. L’après Seconde Guerre mondiale change les données politiques, avec la fin des colonialismes européens au Moyen-Orient, l’occupation nord-américaine au Japon et l’arrivée au pouvoir de Mao Tsé-Toung, en 1949. La Guerre froide accentue les positions politiques, le plus souvent sans nuances. L’autrice et grande voyageuse Simone de Beauvoir est une des grandes figures de l’engagement français, à gauche de l’échiquier, proche du Parti communiste. Ses voyages en Orient (Chine, Japon, Turquie, Égypte, Israël, Palestine), entre 1955 et 1967 sont le témoignage de son adhésion à des convictions socialistes – pas aussi tranchées, cependant, que celles de son compagnon principal, le philosophe et écrivain Jean-Paul Sartre. Mais l’ensemble des séjours précités sont-ils, pour autant, uniquement centrés sur des visites encadrées et peu réjouissantes, comme celles de barrages, d’usines, de sites industriels ? Le corps beauvoirien ne s’exprime-t-il jamais, d’une manière ou d’une autre ? Dans le cadre de cet article, nous souhaiterions analyser les voyages de Beauvoir sous trois angles. Nous tenterons de mettre de côté l’aspect politique des séjours précités. Ce qui nous intéressera est la polyphonie sensorielle[1]. Nous commencerons par souligner la luminosité et les couleurs des mondes viatiques beauvoiriens, que la voyageuse ressent fortement. Nous continuerons en insistant sur les bruits que l’écrivaine fait résonner aux oreilles de son lectorat. Nous terminerons en scrutant ce qu’elle tire de ses découvertes de boissons et de nourritures étrangères. Notre voyageuse peut-elle véritablement échapper au politique ?

I. Se détacher du tricolore

L’univers beauvoirien est coloré depuis sa naissance, signe de la joie de vivre de la future écrivaine. Il associe volontiers le visuel et le goût :

Je faisais craquer entre mes dents la carapace d’un fruit déguisé, une bulle de lumière éclatait contre mon palais avec un goût de cassis ou d’ananas : je possédais toutes les couleurs et toutes les flammes […] cet univers que nous habitons, quelle prise nous aurions sur lui[2] !

Beauvoir ne souhaite pas uniquement profiter de la beauté du monde, mais elle désire également prendre le pouvoir sur lui, dans un geste de possessivité qui l’entraînera plus tard sur bien des routes et des chemins. La nature limousine, qui fait partie des deux propriétés familiales, côté paternel, de La Grillère et de Meyrignac, est symbolisée par un tricolore de bon aloi, quoique savamment mélangé par la mémorialiste : « le hêtre pourpre, les cèdres bleus, les peupliers argentés brillaient […][3] ». L’enfance est le temps de la luminosité de l’univers, qui réfléchit la présence de Simone – et seulement la sienne.

Les trois couleurs du drapeau français[4] la suivent tout au long de son existence, avec plus ou moins de bonheur. Le paysage peut devenir symbole d’un bonheur illusoire : « entre un ciel bleu vif et la terre aux rousseurs ardentes, la neige brillait comme une joie[5] », écrit Beauvoir au retour d’un séjour italien, à l’été 1956. Si ce n’est que passées les Alpes, elle retombe dans le marasme tortueux de la Guerre d’Algérie, cette « sale guerre » qui ne dit pas son nom. Le contraste entre le contentement puisé en Italie et le face-à-face avec la réalité française est violent. Le mouvement est descendant, du haut du ciel jusqu’au bourbier du conflit, qui fait exploser le racisme des Françaises et des Français, retrouvés sans plaisir côté savoyard. La vitalité du paysage cache une souffrance profonde.

Le rouge est également associé, avec le noir, au mystère. Ce sont les deux couleurs – très stendhaliennes – du bureau paternel :

De mes premières années, je ne retrouve guère qu’une impression confuse : quelque chose de rouge, et de noir, et de chaud. L’appartement était rouge […] et dans le cabinet de papa les rideaux de velours ; les meubles de cet antre sacré étaient en poirier noirci ; je me blottissais dans la niche creusée sous le bureau, je m’enroulais dans les ténèbres ; il faisait sombre, il faisait chaud et le rouge de la moquette criait dans mes yeux[6].

L’aspect confortable et réconfortant est contredit par la sensation d’obscurité et de douleur qui émane des deux couleurs. Le rouge et le noir peuvent cohabiter comme ils peuvent alterner, symbolisant mystère et danger, comme en Turquie, en juillet 1960, alors qu’elle est accompagnée de son compagnon américain Nelson Algren :

[…] nous foncions vers Istamboul (sic) à travers un ciel de pourpre et de soufre […] nul reflet n’éclairait les reflets noirâtres de la Corne d’Or […]. Le bazar couvert, baignant dans une lumière grise, m’a fait l’effet d’une immense quincaillerie […] presque rien ne subsistait des siècles engloutis. Byzance, Constantinople, Istamboul (sic) ; la ville ne tenait pas les promesses de ces noms : sauf à l’heure où ses coupoles et leurs fins minarets pointus se découpaient, en haut de la colline, dans la lueur du crépuscule ; alors, son sanglant et somptueux passé transparaissait à travers sa beauté[7].

Le lecteur passe du rouge au noir au gris au rouge, dans un mouvement circulaire. L’autrice travaille la teinte du court récit de ce bref séjour en terre du Bosphore, pour en accentuer l’atmosphère lourde et inquiétante. Son compagnon Nelson Algren en donne une version humoristique dans Who Lost an American? (1963, dédié à Beauvoir), lorsqu’il prend congé de la Turquie :

Auf wiedersehen, old Asiatic squatters on cobbles turned rust-red with blood of Scythian and Khan; thanks for turning a color that matched my shoes[8].

Du rouge, du sang, tout est inquiétant. L’échec du « tourisme social » de Beauvoir est patent, selon ses propres termes[9]. Seuls les lustres anciens surgissent, dans un halo fascinant, rappelant pour cette lectrice de Bloch, de Loti et de Farrère les dessous louches – quoiqu’érotiques -de la Turquie.

Beauvoir relie le noir et ses dérivés à l’Enfer chrétien :

Le mont Aso est un volcan […]. Ses parois plissées, crevassées, tourmentées ont des couleurs infernales : vert-de-gris, gris blanchâtre, gris noir. […]. Ses alentours sont un désert de cendres[10].

Le choc culturel permet à l’autrice de faire surgir une image très inquiétante. Le paysage devient corps monstrueux, incendiaire de toute vie. L’alternance des deux couleurs peut se faire sans heurts, sur fond musical :

Aujourd’hui, il n’y a plus ni odeur d’opium, ni prostituées dans ces rues [de Pékin] : seulement des airs d’opéra, diffusés par la radio, les enseignes qui flottent, rouges et noires, au-dessus des échoppes[11].

L’odorat n’est plus sollicité, remplacé par l’ouïe. Le regard, quant à lui, a changé d’objet : au lieu d’êtres humains, il est attiré par des signes publicitaires. L’espace public est plus uniforme, plus lisse aussi, puisque les prostituées ont disparu de la vue des promeneurs. L’essayiste ne commente pas cet effacement, pourtant dû à une réelle politique d’éradication de la prostitution[12]. L’attention du lecteur doit se focaliser sur les couleurs.

Les « couleurs de l’incendie[13] » peuvent recevoir une connotation plus positive, comme en février 1967 en Israël, lors de la visite des « mines du roi Salomon[14] » :

Ce sont des colonnades et des piliers de pierre brute, des falaises pareilles à des forteresses qu’on dirait peintes en rouge, en rose, en ocre, en jaune d’or par un géant barbare et un peu fou[15].

Les couleurs chaudes forment le tableau d’un paysage puissant et impressionnant. Beauvoir utilise une palette de déclinaison qui rappellent ses descriptions charnelles de falaises en Grèce et de dunes au Maghreb. Elle s’y met en scène allongée sur le sable, qui est lui-même personnalisé en corps humain. En Israël, la voyageuse se place en station verticale, en faisant surgir un personnage – qui n’est pas sain d’esprit – issu de la religion païenne et du merveilleux chrétien. Tout cela n’est pas très biblique… mais frappe l’imagination du lectorat, qui visualise cette autre figure de monstre, démiurge génial d’un monde antédiluvien. Le rouge et ses dérivés sont également présents lors de son long séjour chinois de l’été 1955 :

Vers le soir, des taches de couleur vive éclatent sur le fond gris-vert des champs ; de petits arbres portent des fruits oranges : des kakis ; les buissons d’un rouge violacé sont des espèces de genêts avec lesquels on fabrique des balais[16].

La narratrice fait un zoom avant sur la végétation très colorée de l’est de la terre chinoise. Elle décrit en détail ce qu’elle aperçoit et qui retient son attention, en cherchant des équivalences pour mieux se faire comprendre de son lectorat. L’écrivaine fait ressortir les couleurs chaudes sur une base froide : le lecteur prête d’autant plus attention à cette description que certaines couleurs tranchent sur les autres.

Les couleurs froides, quant à elles, sont représentées par une dominante de vert :

Sur la terre rouge pousse une herbe drue, d’un vert aigu ; elle est semée de toiles d’araignées, emperlées de rosée. […] La villa impériale est très belle : des bâtiments d’un seul étage, couverts de tuiles vertes et s’étirant sur de longues distances. […] Le Nil était là, il coulait, il était vert – mais pas vert Nil. […] L’eau chatoyait, verte ou bleue, selon les caprices de la lumière, au pied des montagnes dénudées de Jordanie[17].

Au-delà de la véracité des observations beauvoiriennes, ce sont surtout les rythmes binaire et ternaire de la phrase qui font ressortir l’importance de la couleur. L’herbe chinoise pousse jusqu’au toit de tuiles japonaises, qui devient similaire au cours du Nil, lui-même semblable à l’eau israélienne. Le tour oriental est fait en une couleur. Pour autant, l’écrivaine voyageuse n’aplanit rien de la diversité des contrées visitées. Le public sait où il se trouve, grâce à des notations variées : herbe, bâtiment impérial, discussion sur la teinte exacte du fleuve égyptien et mise à mal d’un cliché, mont fameux appartenant à l’inconscient collectif occidental. Beauvoir n’oublie pas de nous donner par ce biais son opinion – ici totalement positive.

La palette peut être étendue, comme en Égypte :

Menna était […] un scribe important. Des fresques aux fraîches couleurs le montrent portant des offrandes à Osiris. […] Nous avons vu sur un film en couleurs les beaux villages aux maisons crépies de blanc et décorées de fraîches peintures dont les habitants avaient été transportés en d’autres lieux et que les eaux avaient recouvertes[18].

C’est la couleur qui établit un pont temporel entre l’Antiquité et les Temps modernes, entre un pays monarchique et une puissance pro-socialiste. La portée de la remarque engagée de Beauvoir n’empêche pas le public de savourer les descriptions et d’y prendre interêt. Les couleurs finissent par se mélanger, chez les enfants par exemple :

[…] on vend dans les boutiques quantité de ces sacs en cotonnade fleurie, aux couleurs vives ; on y trouve aussi beaucoup de vêtements pour enfants : houppelandes de soie et de cotonnade, chapeaux multicolores, munies de visières. […] [19].

Beauvoir ne visite pas des contrées grises et uniformes, l’arc-en-ciel est présent. Elle note tout ce qu’elle peut saisir sur le vif.

Le seul endroit totalement incolore est la Palestine. Ce n’est pas surprenant, au vu du malaise ressenti par Beauvoir. La voyageuse n’est pourtant pas anti-palestinienne, mais l’encadrement officiel est trop visible et pèse trop lourd, masquant les observations qu’elle pourrait faire. De manière plus légère, l’écrivaine ne manque pas de signaler la couleur dans des films de propagande qui lui sont montrés en Égypte, au barrage d’Assouan :

Un petit film en couleurs nous a fait assister, le soir, à l’inauguration de ce gigantesque ouvrage. […] A présent toute la haute vallée nubienne est engloutie. Nous avons vu sur un film en couleurs les beaux villages aux maisons crépies de blanc […][20].

Le passage du noir et blanc à la couleur est un signe des temps, de la richesse du pays traversé et … de l’encadrement subi par la voyageuse.

Le monde beauvoirien est multicolore, avec des attributions spécifiques à chaque couleur, propres à l’univers mentalo-sensoriel de la voyageuse.

II. Bruissements du monde

Simone de Beauvoir étant une femme célèbre à partir de l’après-guerre, ses voyages sont rythmés par les appels de ses lecteurs. L’exemple le plus frappant se déroule lors de son arrivée au Japon, avec son compagnon Jean-Paul Sartre :

De l’autre côté de la douane, des centaines de jeunes faisaient la haie. D’abord ils se sont bornés à sourire en silence ; puis ils se sont mis à crier nos noms, à nous saisir la main, le bras, tirant, poussant, nous étouffant[21].

Le balancement de la phrase accentue le déferlement de joie des Japonaises et des Japonais, ainsi que la sensation d’étouffement qui découle de leur nombre, du contact qu’elles et ils imposent à la philosophe et du bruit qui résonne fortement à ses oreilles, après un long vol fatigant. Cependant, ces sons incommodants ne préjugent pas d’un séjour désagréable, malgré la présence, dans les temples de Kyoto, de « nuées d’écoliers et d’écolières qui riaient et jacassaient[22] » et dans les rues tokyoïtes, de « nuées d’étudiants qui nous demandaient des autographes[23] ». Les scolaires, petits et grands, deviennent oiseaux rieurs, troublant le silence de sites touristiques, le recueillement d’édifices religieux et la tranquillité de l’intellectuelle et de son compagnon. Pour autant, la voyageuse ne se permet aucun commentaire additionnel visant à juger l’attitude de ces enfants. Elle note un comportement qu’elle considère comme typique, donc intéressant à faire découvrir à son lectorat, comme lorsqu’elle raconte que : « Dans la rue, un jeune homme m’a tendu silencieusement une fleur[24] ». Elle explique ce mouvement par une coutume japonaise du cadeau spontané. La délicatesse du geste est renforcée par l’absence de parole.

De même, la mémorialiste fait se succéder le tohu-bohu des rues istanbouliotes au silence des rues hors du centre-ville :

Les sirènes hurlaient, les cheminées hoquetaient ; sur la chaussée, des taxis surchargés fonçaient, dérapaient, s’arrêtaient dans un gémissement strident et repartaient en pétaradant ; des ferrailles bringuebalaient ; des cris, des coups de sifflets, un énorme charivari retentissaient dans nos têtes […]. Nous avons escaladé, au cœur du vieux Stamboul, des rues mortes […][25].

La description est uniquement sonore. L’accumulation de sons fait éclater un tintamarre dans le crâne du lecteur, qui a ainsi l’impression de se trouver à côté de Beauvoir sur les quais, sans savoir où donner de la tête. L’univers de la capitale turque est vraiment hostile, le son désagréable vient en renforcer les coloris repoussants.

La voyageuse est à l’écoute des quotidiens qu’elle traverse. Heureusement, tous ne sont pas aussi maussades que celui de la Turquie. Ainsi, à Canton, dans les tavernes, les gens « regardent le ciel, ils savourent le crépuscule. Tard dans la nuit, des groupes bavardent encore dans les tavernes éclairées au néon[26]. » L’essayiste ne rapporte pas ce genre de faits par goût de l’anecdote ou de la couleur locale, à l’instar des écrivains voyageurs romantiques. Elle a dépassé ce stade dans l’immédiat après-guerre, puisqu’elle a découvert pendant l’Occupation le poids de la politique. Elle est loin de ses indignations sans portée des années trente contre le colonialisme et de son aveuglement volontaire aux dictatures (voyages en Grèce et en Italie).

Porter attention aux bruits du quotidien participe également au rendu vivant du voyage :

Rien, au Caire, ne m’a autant saisie que la Cité des morts. C’est une véritable ville où passent des autobus […]. Il paraît que, certaines nuits, cette fausse ville semble inquiétante. Des groupes […] mangent et prient ; on entend dans l’obscurité des rumeurs et des chuchotements[27].

Le contraste est total avec le court séjour turc sept ans auparavant. En Égypte, la vie et le bruit surgissent des tombeaux, grâce aux sonorités que l’autrice fait passer dans son texte autobiographique. Beauvoir installe un suspense léger, qui débouche sur des voix humaines. Le fantastique est débouté, au profit des cérémonies religieuses traditionnelles. Ce sont des bruits socio-culturels que la mémorialiste a retenus.

Le lecteur est également frappé par la description des trains chinois. L’écrivaine n’évoque pas le halètement des machines, mais la difficulté qu’elle a à y lire dans le calme :

 La T.S.F. ne se tait pas une minute ; elle débite des airs d’opéra ou de la musique folklorique, elle annonce la prochaine station, elle donne des conseils d’hygiène[28].

Beauvoir ne commente pas la portée culturelle et pédagogique des choix politiques du gouvernement jusque dans les transports en commun. Elle préfère axer sa relation de voyage sur un aperçu pris sur le vif, propre à interpeller un public français inhabitué à la présence de la radio, même d’État, dans les transports publics.

La musique est également le vecteur du rapprochement corporel, à travers les bals populaires. Cependant, la narration beauvoirienne, pour objective et peu critique qu’elle soit à l’égard du gouvernement maoïste, montre son dirigisme :

[…] des cercles où les gens dansent ; ils restent généralement groupés par écoles, par usines, par ateliers, mais certains passent d’un cercle à l’autre. Ils dansent des rondes, des farandoles, des espèces de blues, et aussi le yangko national qui ressemble un peu à la bourrée […]. Je n’ai jamais vu de foule si décente. […] en aucun cas les couples ne sont équivoques. Pas de cris, pas de rires bruyants, nul désordre, mais partout de grands sourires. Ils vont danser jusqu’au matin[29].

Les danseurs et les danseuses ne dérogent pas à leurs cadres socio-culturels. La diversité des danses ne signifie pas changer de groupe pour essayer un autre pas, avec un partenaire différent. La référence au blues américain est étonnante dans le contexte de la république socialiste. Malice de l’autrice ou volonté de réunir deux mondes, dont un (les USA) qu’elle aime tant qu’elle ne manque pas une occasion d’en parler ? La voyageuse note surtout une atmosphère positive, par manque de bruit. Rien n’empêche la communion des cœurs, sinon des corps.

En milieu urbain, Beauvoir ne cesse d’échanger avec ses confrères et consœurs intellectuelles, ainsi qu’avec des hommes politiques. Le contact direct avec la foule est plus compliqué. Beauvoir la regarde passer depuis les tribunes officielles en Chine, lors du défilé du Premier Octobre 1955. Elle ne peut lui parler qu’étroitement encadrée par des dirigeants égyptiens et palestiniens :

[…] une grande “manifestation spontanée” avait été organisée, je ne sais par qui : la foule, composée exclusivement d’hommes, brandissait des pancartes sur lesquelles étaient inscrites diverses revendications ; elle poussait des cris et des vivats[30].

Les guillemets indiquent la lucidité de la voyageuse, ainsi que la précision quant à l’absence des femmes. Le machisme est partout, aussi bien en Occident (qu’elle décrit longuement dans Le Deuxième Sexe) qu’en Orient. Le poids de la propagande est lourd et il est explicitement noté. Les bruits y participent, de manière pesante. Rien ne va dans ce court trajet palestinien.

III. Digérer l’ailleurs

La volonté de Beauvoir de tout connaître d’un endroit se conjugue parfaitement avec sa gourmandise. Non seulement elle aime croquer dans les couleurs[31], mais elle s’attache à sentir de nouvelles saveurs envahir son palais :

[…] je convoitais les couleurs elles-mêmes autant que le plaisir qu’elles me promettaient[32].

Parfois, les repas de Beauvoir ont une teinte dominante, comme à Canton :

On m’a servi des beignets de crevettes, des pâtés de canards, des blancs de poulet enrobés de pain d’ange, des bouchées, des feuilletés, des petits pains farcis, des rissoles, des pains au lait grands comme le pouce accompagnant des morceaux de porc confit, des “pots au lait” dont la collerette sablée entoure une épaisse couche de crème blanche[33].

Le blanc et le rosé sont majoritaires dans ce déjeuner imposant. L’autrice établit une comparaison avec des plats français, afin de faciliter la compréhension du lecteur. Cette démarche est typique des écrivains voyageurs, qui établissent des parallèles entre les habitudes et les coutumes de leur public et celles de l’étranger. Sous la véracité des faits pointe la joie des découvertes gustatives, exacerbée par la composition artistique et stylistique.

Beauvoir ne pratique pas le snobisme des grands restaurants. Elle aime s’attarder dans des endroits qui peuvent lui donner un aperçu non négligeable de la réalité d’un pays :

Dans les vitrines de nombreux restaurants, j’ai examiné avec curiosité d’étranges plats aux couleurs vives. Quant à nous, nous avons déjeuné dans une toute petite salle […] : nous y avons mangé d’excellentes brochettes de volaille[34].

C’est la vue grande ouverte sur les merveilles du monde qui suscite le goût, avant que celui-ci ne soit satisfait, dans un établissement modeste. Beauvoir ne cesse d’aller au-devant des découvertes, efficacement aidée par sa guide et interprète, Tomiko Asabuki.

Manger et boire est un rite social de partage et d’échange, se nourrir avec des autochtones n’est pas anodin. C’est une expérience en profondeur, car elle fait intervenir le corps autant que l’intellect. La voyageuse ne l’atteint pas en Turquie ni en Palestine, car elle est contrainte de partir du café où elle s’est assise à Istanbul et les officiels lui gâchent le somptueux banquet qui lui est offert à Gaza. En revanche, son séjour au Japon se déroule très bien :

A Kyoto, il y avait beaucoup de restaurants-jardins charmants […] ; on y mangeait, par petites tables, des plats nationaux dont j’ai oublié les noms : du bœuf qu’on faisait cuire soi-même sur de petits réchauds, ou en le plongeant du bout d’une fourchette dans un bouillon brûlant[35].

La voyageuse évite cette fois d’établir une similitude entre ce plat et notre plat national de la fondue bourguignonne, afin d’accentuer le côté « fonte » dans le décor japonais. Elle ne réclame pas non plus une longue table à l’européenne : elle se retrouve à Kyoto comme au Flore et aux Deux Magots, entourée d’intimes – uniquement japonais cette fois. Beauvoir ne cherche pas non plus à rencontrer d’autres Français.

La voyageuse préfère en effet s’imprégner de la couleur locale, appliquée au goût, sauf rare exception :

Cependant, le poisson cru n’était plus qu’un lointain souvenir. Dans les hôtels de Tokyo nous mangions de l’excellente cuisine française. Il y avait aussi des brasseries allemandes : dans l’unes d’entre elles, de blondes serveuses étaient déguisées en Tyroliennes[36].

L’éloignement de l’Europe est, pour un instant, trop fort. Il balaye l’ouverture des papilles à des morceaux indigestes pour se retrancher vers du connu. Le décalage spatio-temporel se fige dans une assiette de mets déjà familiers. La voyageuse en profite pour égratigner gentiment le goût du pittoresque des Japonais. Les Européens sont regardés par le Japon à travers des clichés aussi réducteurs que les leurs sur les Orientaux[37].

Simone de Beauvoir est une célébrité, ce qui signifie bains de foule, ainsi que banquets officiels. Autant ceux de la Chine lui conviennent, par leurs côtés peu apprêtés, autant celui auquel elle est contrainte à son arrivée au Japon lui pèse. En Chine :

[…] de petits salons où on sert du thé, de la limonade, des sandwichs […] petites tables couvertes de tasses à thé, de cigarettes, de fruits, de bonbons […][38].

Au Japon :

[…] geishas ni jeunes ni belles qu’on avait recrutées parmi les plus cultivées. […] leur rôle était surtout de remplir de saké le verre de son voisin et de lui parler, ce qui rendait à peu prés impossible une conversation plus générale. […] j’ai souffert quand il m’a fallu avaler du thon cru, rouge comme du sang, et encore plus en sentant glisser dans ma gorge des lamelles blanches et visqueuses qui étaient, je crois, de la daurade crue. […] Le repas a duré trois heures. Nous nous sommes retrouvés à l’hôtel, épuisés d’avoir absorbé tant d’aliments bizarres en écoutant et en débitant des niaiseries[39].

Le bavardage est encore plus ennuyeux que les mets servis. La voyageuse interagit plus avec son assiette qu’avec ses compagnons de table, mais avec une amertume aussi grande. La barrière de la langue agit évidemment plus sur les échanges que sur la dégustation. Il arrive que la nourriture ne passe pas, ce qui ne présage pas pour autant du reste du voyage. Le geste d’offrande des Japonais – un repas avec des mets typiques, apprêté de manière traditionnelle (les geishas) – est repoussé par l’écrivaine. Ce repas n’intervient-il pas trop tôt dans le voyage – le lendemain de son arrivée, rappelons-le – ? La (fausse) décontraction chinoise n’est pas questionnée par l’invitée officielle.

Un autre écueil lié aux banquets officiels est la surabondance de nourriture. Beauvoir y est sensible depuis son enfance, lorsqu’elle était invitée aux fêtes d’enfants riches qui « se gavaient de crèmes glacées et de petits fours[40] » et qu’elle retournait chez elle « l’estomac barbouillé[41] ». De même, elle se révolte à l’adolescence contre les pique-niques bourgeois :

On se gorgea de nourriture ; on rit sans beaucoup de gaieté ; on parla sans conviction : personne ne semblait s’amuser[42].

La profusion des plats tente de masquer le vide intellectuel et le manque de cœur des participantes et participants. En 1967, à Gaza, la situation entre les convives tourne à l’absurde :

[…] le banquet qui réunissait, chez Hoshi, le général égyptien qui gouvernait la zone de Gaza ; je me demandais […] pourquoi un tel déploiement de nourritures : j’en avais l’appétit coupé. […] À dîner, les convives étaient encore plus nombreux que le matin et le repas encore plus pantagruélique. Liliane a murmuré d’un air écœuré : “Et tout ça pendant qu’à côté ils crèvent de faim !”[43]

La guide et interprète de Beauvoir et Beauvoir elle-même notent la démesure des repas. L’hyperconsommation a pour résultat une analyse acérée du faste déployé en l’honneur des hôtes de marque, qui porteront, puisque royalement traités, la bonne parole pro-palestinienne et anti-israélienne à leur retour en France. Le bon accueil des invités est ici largement dépassé et détourné dans un but politique. La réflexion de Liliane el-Kholi souligne le fort contraste entre la misère extérieure des Palestiniens – qui devrait être soulagée par ceux qui accueillent Beauvoir – et la munificence malsaine de ces agapes.

La politique et l’écriture de son essai féministe majeur, Le Deuxième Sexe, affûtent son regard. Beauvoir symbolise le machisme et l’invisibilisation des femmes dans un lieu qu’elle affectionne particulièrement, à savoir le café :

[…] misérable bistrot aux tables de bois où nous [Algren et elle] avons bu des cafés […]. Pas une femme dans la salle ; pas une, ou presque, dans les rues. […] Elles sortent peu. Aux terrasses des cafés du Caire je n’ai jamais aperçu de femmes. […] Il y a aussi beaucoup de maisons de thé. […] Tous les clients sont des hommes. Il semble que dans toutes les villes de Chine, la femme reste à la maison.[44]

L’espace-clef de l’entre-deux extérieur/intérieur (extérieur du foyer et des terrasses, intérieur de la salle de café) est réquisitionné et occupé par une seule moitié de l’humanité. Et cela ne passe pas pour Beauvoir, qui a les lunettes adéquates pour déchiffrer l’occupation du territoire. Le café et ses dérivés ne sont pas uniquement un lieu de rencontre, d’échange et de partage gastronomique, c’est aussi l’expression de la cartographie patriarcale. La gourmandise n’est plus de mise.

Conclusion

Dans les Mémoires d’un touriste, Stendhal regrette que la joliesse du paysage se teinte des sombres couleurs du politique. S’il n’en est pas tout à fait de même pour Beauvoir, franchement engagée à la gauche de l’échiquier politique à partir de 1945, il n’en reste pas moins que le poids du politique se fait parfois lourdement sentir, éclipsant les aspects agréables du voyage. La gravité officielle passe toujours par le charnel : banquets lourds au cœur et à l’estomac, manifestations outrées, grisaille des paysages.

Les couleurs et la joie de contempler et d’exister pleinement reviennent vite, parfois en se déplaçant dans un autre lieu (quitter la Palestine et retourner en Égypte), parfois en quittant le pays (la Turquie). Il suffit alors à la voyageuse d’ouvrir sa fenêtre, de se promener en hélicoptère, en voiture, en train, ou à pied dans les rues, pour goûter totalement un lieu et s’y faire une place.

La « polyphonie sensorielle » fonctionne à plein : saveurs, couleurs, sons, tout concourt à faire des découvertes enchanteresses. Le lecteur est invité à entrer dans le beau monde beauvoirien, sans (trop d’) œillères, en immersion avec un univers charnel qui devient le sien. L’Orient de Beauvoir est, sinon romantique (ce n’est plus l’heure), du moins follement vivant. Et c’est tant mieux.

Tiphaine Martin

[1]Association de tous les sens pour une vie pleinement sollicitée.

[2] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 12.

[3] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 109-110.

[4] Pascal Ory, Michel Pastoureau et Jérôme Serri, Les Couleurs de la France, Hoëbeke, 2016.

[5] Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 113.

[6] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 9-10.

[7] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 308, 309.

[8] Traduction personnelle : « Auf wiedersehen, vous les vieux éleveurs asiatiques aux pavés rougis par le sang des Scythes et des Khan ; merci d’avoir choisi une couleur assortie à mes chaussures. »  Nelson Algren, Who Lost an American?, in Nelson Algren, Algren At Sea, Seven Stories Press, 2008, p. 291.

[9] Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op.cit., p. 309.

[10] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 376.

[11] Simone de Beauvoir, La Longue Marche, Paris, Gallimard, 1957, p. 39.

[12] Jean-Baptiste Pettier, « Politiques de l’amour et du sexe dans la Chine de la « révolution sexuelle » », Genre, sexualité & société [Online], 3 | Printemps 2010, Online since 18 May 2010, connection on 30 June 2019. URL : http://journals.openedition.org/gss/1381 ; DOI : 10.4000/gss.1381

[13] En référence au titre du roman de Pierre Lemaître, paru en 2018.

[14] Nom mythologique du parc de Timna, à l’extrême sud d’Israël.

[15] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 543.

[16] Simone de Beauvoir, La Longue Marche, op. cit., p. 423.

[17] Simone de Beauvoir, La Longue Marche, op. cit., p. 448. Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 369, 499, 542.

[18] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 507, 509.

[19] Simone de Beauvoir, La Longue Marche, op. cit., p. 455.

[20] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 508-509.

[21] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 346.

[22] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 372.

[23] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 357.

[24] Ibid.

[25] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 308.

[26] Simone de Beauvoir, La Longue Marche, op. cit., p. 457.

[27] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 504.

[28] Simone de Beauvoir, La Longue Marche, op. cit., p. 422.

[29] Simone de Beauvoir, La Longue Marche, op. cit., p. 416-417.

[30] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 535.

[31] Cf. première partie.

[32] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 11.

[33] Simone de Beauvoir, La Longue Marche, op. cit., p. 457.

[34] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 348.

[35] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 367-368.

[36] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 365.

[37] Beauvoir évoque certains de ces clichés dans les Mémoires d’une jeune fille rangée p. 37-38.

[38] Simone de Beauvoir, La Longue Marche, op. cit., p. 411, 416.

[39] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 349.

[40] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 66.

[41] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 67.

[42] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 388.

[43] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 520, 521.

[44] Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit., p. 308 ; Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 516 ; Simone de Beauvoir, La Longue Marche, op. cit., p. 436.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les Orientales de Beauvoir : des voyages uniquement politiques ? », Voyages autour de mon cerveau, janvier 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/2510