C’est, peut-être, le plus beau « non » de l’histoire du cinéma, qu’il soit français, européen, occidental, mondial. En toute objectivité, bien entendu. C’est un non au voile féminin, donc un oui aux cheveux libres , dans Les Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973). Et un grand oui au coup de foudre réciproque, à l’amour.
Ce propos arrive à la fin du film, alors que les deux héros, l’industriel français Victor Pivert (Louis de Funès) et le « leader du Tiers-Monde » Mohammed Larbi Slimane (Claude Giraud) ont échappé à mille dangers depuis la veille au soir. En effet, Slimane, originaire d’un payas arabo-musulman non nommé, est recherché par le sinistre colonel Farès (Renzo Montagnani) et ses tueurs (Malek Kateb, Pierre Koulak et Gérard Darmon), qui veulent maintenir l’ordre capitaliste dans leur pays. Slimane, lui, est à la tête de la révolution, mais a dû fuir, pour sa sécurité.
Le contexte implicite de cette partie du film est l’enlèvement, puis le meurtre, du chef de file des mouvements anticapitalistes et anti-dictatoriaux du Tiers-Monde et du continent africain, Medhi Ben Barka. Homme politique marocain, il a été enlevé devant la brasserie Lipp à Paris, dans le sixième arrondissement, en 1965. Soit juste en face du café Les Deux Magots, où le personnage Slimane est enlevé, plus de sept ans après.
Notons au passage notre déception de spécialiste de Simone de Beauvoir : l’écrivaine ne fait pas de figuration dans cette scène, ni à la terrasse ni dans la salle d’un de ses cafés parisiens favoris. Il est vrai que dans les années 1970 la célébrité l’avait contrainte à écrire chez elle, sans oublier que la santé chancelante de son compagnon Jean-Paul Sartre l’accaparait.
En 1973, il n’est pas besoin d’expliciter le contexte de l’enlèvement de Slimane, encore présent à l’esprit des spectateurs et spectatrices françaises, mis à part la phrase d’un des tueurs de Farès (« ça [l’enlèvement d’un dirigeant politique à Paris] a déjà été fait »). Le public de l’époque s’attend donc au décès violent de Slimane, lors de son emprisonnement, en Normandie, dans une usine de chewing-gum, par Farès et ses hommes.
Ce qui n’est pas le cas, car Victor Pivert sauve malgré lui Slimane. Pivert, lui, est un bourgeois français à tendance monarchiste, raciste et antisémite. Sa fille se prénomme Antoinette, comme la dernière reine de France, moins le premier prénom. Il râle contre les touristes allemands, belges et suisses qui visitent la France en voiture, bloquant la route vers Paris : « On n’est plus en France ici ! » Il s’offusque de voir un couple amoureux s’embrasser avec grand plaisir à la sortie d’une église de campagne, parce que « la mariée, elle est noire », tandis que le marié a la peau blanche. Surgit alors la douce ironie des scénaristes (Gérard Oury, Danièle Thompson et Josy Eisenberg), avec un clin d’œil au premier grand rôle de de Funès, dans Le Gendarme de Saint-Tropez (Jean Girault, 1964). Elle et ils chargent un gendarme lambda (Clément Michu) de répondre à la diatribe raciste de Pivert, d’un air ahuri : « Et alors ? » Oui, et alors, où est le souci ? Aucun, sinon pour les gens racistes.
Oh, pardon, il est vrai que Pivert n’est pas raciste du tout, selon ce qu’il réplique à son chauffeur Salomon (Henri Guybet)… Les scénaristes ont pensé à l’habituelle dérobade des gens racistes, qui se cachent derrière leur absence d’arguments, quand ils sont accusés de racisme. Ce qui est le cas de Pivert, qui passe à un autre sujet, le mariage de sa fille. Pivert est ensuite estomaqué d’apprendre que son chauffeur Salomon est de confession juive, ainsi que toute sa famille, dont son oncle Jacob (Marcel Dalio), qui arrive justement de New York. Il en fait aussitôt part à son épouse Germaine (Suzy Delair), qui l’appelle au téléphone fixe de sa voiture. De même que le gendarme, Germaine lui réplique : « Et alors ? » Il n’y a toujours pas de problème à ce que des Français soient différents, soit, ici, de religion autre que catholique. Question post-film : Pivert sait-il qu’il y a des Français·es, en France, en 1970 et années suivantes, qui sont athées ? Les Aventures de Rabbi Jacob prônant l’œcuménisme, cette question restera sans réponse.
Plus tard, Pivert est à la recherche d’une dépanneuse pour sa voiture, tombée dans une mare, suite à une mauvaise manœuvre de Salomon, qu’il licencie. Heureusement, le toit de la voiture est recouvert par le hors-bord de Pivert, qui flotte. L’industriel est d’autant plus pressé de rentrer à Paris que sa fille Antoinette (Miou-Miou ) doit épouser Alexandre (Xavier Gélin) le lendemain, à la cathédrale parisienne Saint-Louis-des-Invalides. Comme dirait l’humoriste Fernand Raynaud, c’est « Un mariage en grandes pompes » (titre d’un des ses sketchs de 1964) qui se prépare. Cette union est dans la logique de deux familles bourgeoises catholiques françaises qui unissent leurs enfants dans les années 1970. En effet, la deuxième vague des féminismes français ne semble pas avoir impacté cette micro-société.
Notons également que Xavier Gélin hérite du rôle peu flatteur d’imbécile. En effet, outre le vif chuintement de son élocution, il incarne ici un jeune bourgeois cramponné à ses parents, un général et son épouse au foyer (Jacques François et Denise Péronne). Chahuté par ses amis venus à la noce, il n’est pas très intelligent ni adroit, et acrimonieux. Nous nous moquons de lui dès sa première réplique, pour ensuite le prendre en grippe. Les scénaristes, heureusement, nous prépare un retournement de situation à la dernière scène…
En attendant, Slimane emmène Pivert dans sa cavale, comme otage. Le but de Slimane est de retourner dans son pays en avion et de devenir premier ministre. Leurs parcours semé d’embûches les conduit notamment à se travestir en rabbins. Toutes ces épreuves amènent Pivert à détruire et son racisme et son antisémitisme. Il apprend que Slimane est un être humain comme un autre, de même pour les juifs et les juives, et que la religion juive vaut la religion catholique. Il apprend même à respecter son ex-chauffeur, Salomon, qui tire Slimane et Pivert d’un mauvais pas.
Pivert pense même à résoudre le déjà long conflit israélo-palestinien en demandant à Salomon etSlimane s’ils ne seraient pas « un peu cousins ». Les deux personnages renâclant à cette parenté, la scène se termine par les remerciements de Slimane à Salomon, pour l’aide qu’il leur a apportée. Slimane et Salomon se serrent alors la main. Comme pour tout accord politique, si nous continuons sur la lancée de Pivert, ce serrement de main ô combien symbolique est filmé en gros plan. Mais n’aura aucun impact, hélas, sur la réalité politique et humaine du Moyen-Orient.
Place donc au final, sur l’esplanade de Saint-Louis-des-Invalides, avec, entre autres, Farès, ses tueurs, Slimane, le véritable Rabbi Jacob, Pivert, son épouse Germaine. Sont également là, logiquement, leur fille Antoinette, tout en coiffe serrée masquant ses cheveux, long voile blanc et longue robe blanche, et leur futur gendre Alexandre. Et toute la noce d’A. et A. C’est alors qu’un ministre français (André Falcon) a l’idée d’atterrir sur l’esplanade en hélicoptère, afin d’amener ensuite Slimane dans son pays.
La révolution a triomphé, Slimane a été nommé, non pas premier ministre, mais président de la république. Certes, il n’a pas pu retenir la jolie rousse rencontrée à Orly, et il a été soulagé de ne pas se fiancer avec la jeune juive rousse, mais au physique qui n’a pas attiré son attention, qu’on lui a présentée dans sa cavale. Mais le principal est là : il a réussi ! Enfin, comme le déclare Pivert avec jubilation : « Nous avons réussi ! »
À Saint-Louis-des-Invalides, les pales de l’hélicoptère font alors reculer tout le monde par leur puissance. Et les chapeaux de ces dames s’envolent, et les habits de ces messieurs claquent au vent. Et le bonnet de bain fleuri, pardon, la coiffe de mariée d’Antoinette, ainsi que son voile, sont arrachés. Heureux hasard ou bienheureuse coïncidence, son voile vole jusqu’à Slimane :
Antoinette (levant les yeux vers Slimane) – Mon voile, rendez-moi mon voile.
Slimane (souriant) – Non.
Bien sûr que la réponse de Slimane est négativo-charmante, puisque le coup de foudre existe, d’autant plus qu’Antoinette a les cheveux roux. Et la « grande main poilue » (dixit Pivert)de Slimane s’enlace à la main menue, gantée de blanc, d’Antoinette. Il la conduit à l’hélicoptère, où ils s’embrassent avec fougue, longuement.
Ils s’envolent, sur un air lyrique de Vladimir Cosma. Longue vie à eux !
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Lâcher son voile et partir en hélicoptère : Les Aventures de Rabbi Jacob », Voyages autour de mon cerveau, février 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/28278
La dactylographie des documents de la partie se trouve ici.
Une Française à Berlin
Élisabeth Lacoin se dirige seule vers son exil germanique en novembre 1928. Aucun membre de sa famille ne l’accompagne, ni aucun chaperon. Même si la mentalité de la bourgeoisie française a évolué depuis la fin de la Première Guerre mondiale, les filles restent surveillées jusqu’à leur mariage. Jamais Zaza ne s’est trouvée seule à ce point et sur un aussi long temps. Il ne s’agit plus de se rendre à vélo chez ses cousins de Bayonne ou en voiture de Haubardin à Gagnepan, ou d’aller chercher des échantillons de tissus au Bon Marché et aux Galeries Lafayette parisiennes pour un rideau ou une robe.
Dix ans après la Première Guerre mondiale, ce séjour est destiné à l’éloigner de l’influence de la Sorbonne[1], c’est-à-dire d’un milieu qui analyse et pense le monde selon des grilles de lecture rationnelles, d’un groupe d’ami·es qui ne vit pas principalement par et pour la religion catholique. Le souhait de Zaza de poursuivre ses études au-delà de la licence reste en suspens, pour les mêmes raisons. En outre, une jeune fille faisant des études par goût et non pour pouvoir suivre les conversations de son futur mari et de leurs invité·es serait non mariable, car trop intellectuelle. Et les intellectuels sont suspects en France depuis l’Affaire Dreyfus. Et les intellectuelles encore plus, car penser les rendrait stériles de cœur, de corps et d’âme. Et quel mâle qui se respecte voudrait d’une épouse aussi cultivée et intelligente que lui ?
La soudaineté de ce séjour et la coupure nette avec sa famille et son pays, sinon son milieu social, fragilisent Zaza, qui reste d’autant plus attachée à sa mère qu’elle en est éloignée contre son gré. Si la jeune fille sait très bien se débrouiller au niveau pratique (se trouver une chambre moins chère que celle retenue, trouver des cours particuliers de français) et social (se faire rapidement de nouvelles connaissances et laisser tomber ses préjugés contre les Allemand·es), ses lettres et son agenda disent le manque de son entourage et de la routine à laquelle elle a été habituée depuis sa naissance.
1) Carte postale à Anmé sur le chemin vers Berlin, 10 novembre 1928 :
La carte postale, pour sa grand-mère maternelle Céline Darracq (dite Anmé), du samedi 10 novembre 1928, représente la place du marché (Markt) du huitième arrondissement de Cologne (Köln-Kalk). Le train français de Zaza y a fait halte. Elle y a mis à la boîte aux lettres un mot pour sa mère[2]. La carte postale, quant à elle, a été envoyée depuis Berlin, comme l’indique le cachet de la poste allemande. Par contre, les dates des deux cachets français sont effacées, on distingue seulement le mot « L’Adour », pour Aire-sur-l’Adour. Le timbre représente le philosophe Kant, l’éloignement de Zaza de la Sorbonne et du groupe de Beauvoir ne serait-il pas impossible ?
Le ton de Zaza est optimiste : elle ne cache pas le « cafard affreux » qu’elle a eu au moment du départ, mais elle souligne le beau temps qui règne à Berlin, ainsi que l’heureuse rencontre dans le train avec une Allemande, Fraülein Herbst[3], qui « se [met] très aimablement à [sa] disposition. »
Cette francophile est un contact essentiel pour l’acclimatation germanique de Zaza, puisqu’elle va lui présenter et lui donner des adresses d’ami·es à Berlin, parmi lesquel·les Hans Miller, proclamé chevalier servant[4] de la voyageuse.
Il n’empêche que la jeune fille éprouve le besoin d’écrire à sa mère et à sa grand-mère maternelle avant même d’être installée. Besoin de rassurer le côté maternel et féminin de sa famille ? De se rassurer ? De garder le lien avec les siens de manière habituelle et logique lors d’un voyage ? Sans doute, un peu tout cela. La rupture se fait donc, dans ce premier moment, avec Simone de Beauvoir et le milieu universitaire, comme le souhaite Marguerite Lacoin.
2) Lettre à Marie-Thérèse, 24 novembre 1928 :
Cette lettre de Berlin, écrite dans tous les sens, est adressée à Marie-Thérèse (dite Zon), moins de quinze jours après l’arrivée de Zaza dans la capitale de la République de Weimar, le samedi 24 novembre 1928.
Le ton de la lettre est optimiste, avec de légères piques à l’encontre de sa sœur aînée :
Tout le monde me parle tellement de ton travail dans toutes les lettres reçues que je commence à craindre beaucoup pour ton index gauche et pour tes yeux ; mais je ne t’en suis que plus reconnaissante d’avoir quitté robes et fonds de plateaux pour m’écrire.
Nous retrouvons le goût pour les beaux-arts et la musique dont Zaza fait preuve depuis son enfance. Simone de Beauvoir évoque ainsi une visite au Louvre, pendant leur adolescence, en compagnie de Maurice Lacoin[6], ainsi que l’apprentissage du piano et du violon par Zaza[7].
Zaza suit son chemin vers la découverte des usages urbains, en soulignant les différences entre la France et l’Allemagne, c’est-à-dire entre son milieu bourgeois parisien et landais et le milieu bourgeois berlinois. Zaza étend à un pays une manière d’agir (récente ?) entre filles et garçons :
Il est vrai que les coutumes d’ici ne pourraient guère exister chez nous, elles auraient immédiatement un tout autre sens. En France, la camaraderie jeunes gens, jeunes filles tourne naturellement au genre [mots illisibles]. Ici cela n’a rien à voir. Ces visages des jeunes allemandes [sic] qui vivent ainsi avec leurs amis masculins sont absolument dépourvus de toute coquetterie et leurs cavaliers ont toujours l’air sérieux et corrects comme des premiers ministres.
L’étrangère analyse le calme et l’absence de trouble sexuel des femelles et mâles germaniques, contrairement aux femelles et mâles français. La mixité allemande dans l’espace public, ici au restaurant, n’est pas source de rapports érotiques et la séduction est ignorée du côté des Allemandes. Zaza relie cette attitude à « l’étonnement des petites américaines [sic] des de Neuville », c’est-à-dire à la perplexité des habitantes de pays protestants devant les affèteries des femmes des pays catholiques vis-à-vis des hommes. Ce cliché des voyageurs et des voyageuses des deux religions se retrouve encore aujourd’hui dans la perception de l’égalité femmes-hommes : « galanterie latine » (harcèlement sexuel) d’une part, « puritanisme anglo-saxon » (franchise et simplicité des rapports femmes-hommes) d’autre part.
3) Lettre à Geneviève, 5 décembre 1928 :
Cette lettre, dont l’original a été perdu, du mercredi 5 décembre 1928 est adressée à Geneviève (dite Bichette), l’une des jumelles. Zaza fait le point sur sa situation personnelle, après avoir encouragé sa sœur par rapport à ses futurs résultats scolaires. Elle égratigne au passage la passion de ses proches pour la « vente de Raoux ». Nous n’en savons pas plus : s’agit-il d’une vente de charité de la directrice de cette institution où Zaza enseignait[8] ? La jeune fille s’agace de l’intérêt pour ce fait mondain, qui focalise l’attention de sa famille.
Pour autant, elle songe à gâter ses trois dernières sœurs et frère. Geneviève, dix ans, est ainsi chargée de l’importante mission de faire le lien entre Zaza, sa jumelle Françoise (Bichon) et Vincent (Raton), neuf ans : « (…) ce qui leur ferait le plus plaisir (un livre allemand ? un sac ? une boîte de chocolats ? un jouet berlinois ? un plumier ?). » L’ex-pays ennemi est devenu un réservoir à cadeaux. Le spectre est vaste, entre nourriture sucrée, fourniture scolaire, accessoire de mode, joujou, ouvrage. Pas de refus de la langue de l’autre chez Zaza, au contraire, elle souhaite diffuser la culture germanique auprès des siens, tout en leur faisant plaisir avec des cadeaux venus d’ailleurs.
La lettre montre la progression de Zaza dans son installation à Berlin. Si, dans son courrier à Marie-Thérèse du 24 novembre, elle se lamente de la difficulté à suivre une heure trente de cours en allemand, c’est d’une jeune Française vivant à Berlin dont elle se plaint, une douzaine de jours plus tard. Zaza loue la gentillesse et la simplicité des Allemandes qu’elle croise. Ces relations amicales débouchent professionnellement, puisqu’elles lui procurent des cours de français à donner dans deux familles allemandes « tout à fait charmantes, les “Bertels”et les “Brünner”, ce qui me fait mieux en mieux connaître la vie de Berlin. » Zaza est curieuse des autres et de la vie quotidienne des gens qu’elle côtoie. Elle refuse de s’enfermer dans un cercle mondain et uniquement français. Les liens avec son chevalier servant Hans Miller, rencontré le mercredi 19 novembre[9], sont déjà assez forts pour que sa famille signe une carte pour la famille Lacoin et pour avoir des conversations suivies avec son père sur la littérature française moderne[10].
4) Lettre à sa mère, 22 décembre 1928 :
Cette lettre du samedi 22 décembre 1928 est adressée à sa mère, sur du papier à en-tête de l’hôtel Esplanade à Berlin, situé à l’ouest de la ville, rue Bellevue, deux noms qui sonnent français. En cette avant-veille de Noël, Zaza a acheté ses présents pour les Miller chez Kayser : « (…) bien entendu, le seul magasin de Berlin où les gens chics puissent choisir leurs cadeaux. » Elle prend de la distance avec le snobisme mondain par un humour léger. La jeune Française est totalement acceptée par les Miller, elle passera la soirée du lundi 24 décembre en leur compagnie. Que de chemin parcouru depuis Le Cocorico et ses dessins contre les « Boches ». Le séjour sur place et, surtout, la fréquentation quotidienne des autochtones a ouvert les yeux de Zaza et a fait son œuvre d’antiracisme.
Il n’empêche que le manque de sa famille, particulièrement de sa mère, est ressenti avec douleur :
Je voudrais être auprès de vous et vous aider à empaqueter les mandarines et petits objets que le Petit Jésus doit mettre dans les souliers. Maman chérie j’espère bien avoir de vous demain matin une lettre m’annonçant votre arrivée, je ne pense plus qu’à cela. J’aurai vu ici des choses curieuses et appris l’Allemand [sic] et l’Allemagne, mais le plus beau jour de mon voyage ma petite maman tant aimée sera celui du retour, celui où je vous retrouverai définitivement. (…) vous maman chérie je vous aime trop, et je me serre contre votre cœur à me faire mal.
Votre petite Zaza
Notons que le vieil homme barbu vêtu de rouge et blanc n’a pas encore fait son apparition au sein des familles catholiques et que c’est l’enfant Jésus qui récompense les bons sujets.
Le cordon ombilical n’est pas coupé par la jeune fille, projetée seule dans un univers étranger, suite à un départ qu’elle n’a pas voulu. Les termes utilisés sont forts. Ils expriment le désarroi et le sentiment de solitude de Zaza, qui infantilise sa mère puis elle-même, pour mieux se faire dorloter et plaindre. La voyageuselaisse de côté les bénéfices de son éloignement familial en ne visant que son départ d’Allemagne. Elle ne retient que le manque de sa mère, non l’apprentissage de l’indépendance, sinon de la liberté.
5) Télégramme à sa famille, 24 décembre 1928 :
Ce télégramme de Zaza à sa famille au 5bis rue de Berri, ParisHuitième, est daté du lundi 24 décembre 1928, envoyé à 16h25 heure allemande : « Joyeux Noël tendresses ». Jusqu’au dernier moment avant les fêtes de fin d’année la jeune fille pense aux siens. Pensons que ce bout de papier a presqu’un siècle et qu’il est intact. Songeons également que l’année d’après, en 1929, Zaza n’était plus là pour fêter Noël.
Cette carte postale du jeudi 27 décembre 1928 est adressée à sa sœur aînée Marie-Thérèse. La légende de la carte postale indique : « Herzlichen Glückwunsch zum neuen Jahre », soit « Meilleurs vœux de bonne année[11] » La carte représente des chat·tes noir·es anthropomorphiques dans un salon aux murs jaunes, au sol rouge clair et au canapé bleu avec un coussin jaune dans le coin droit. Au mur de la pièce, un portrait de chat jaune. Dans les coins droit et gauche, des branches de houx pendent, ainsi qu’une branche de gui dans le coin droit. Les chat·tes, souriant·es, qui ont soit un ruban rouge soit un ruban jaune au cou, ont tous et toutes une activité différente : jouer de la clarinette, se cacher sur le côté gauche du canapé, se poster devant le canapé en position d’attaque pour rire, faire ses griffes sur le canapé, s’enlacer à deux contre le coussin jaune, danser à deux, courir l’un après l’autre. Ces dix félins pourraient tout à fait représenter la famille Lacoin : Marguerite et Maurice sur le canapé, leurs huit enfants autour d’eux, moins Zaza.
C’est ce qu’indique Zaza à sa grande sœur : « Cette carte dont le symbolisme est délicieux, il y a juste huit petits frères chats autour de l’heureux couple (…). » Après les vœux de Noël, vient le temps de l’année civile à venir. Le ton de la carte est volontiers léger, mais le choix du sujet, outre qu’il est choisi pour l’amour des chat·tes de Marie-Thérèse, révèle le manque criant de Zaza vis-à-vis de sa famille.
La jeune exilée déborde d’attente quant à l’arrivée de sa mère : « (…) je me dis avec un débordement de joie que maman va bientôt arriver. » L’exaltation est de mise, montrant en creux le sentiment de solitude où Zaza est plongée. Rien ne semble la détourner de son attachement profond pour sa génitrice.
7)Les Lettres de Mozart, s.d. :
Ce volume des Lettres de Mozart est annoté de la main de Zaza, avec un ajout ultérieur au crayon de son dernier frère, Vincent, sur l’époque du cadeau et l’appartenance à sa sœur, dont il marque la date et le lieu de décès.
C’est Zaza qui a choisi de quitter la pension non mixte où sa mère l’avait inscrite et de s’installer chez l’habitant. L’intégration de Zaza à Berlin se fait sur le mode familial : les Curtius, les Miller. Elle passe de cocon en cocon, avec quelques moments de solitude qui ne lui plaisent guère. Au final, elle n’est pas plus seule qu’à Paris, puisqu’elle passe de cours à l’université à des rendez-vous avec Hans Miller et d’autres Allemand·es, pour finir sa journée chez les Curtius.
Cette carte postale du jeudi 31 janvier 1929 est adressée à sa sœur Germaine. Elle représente une salle de restaurant élégant, avec une verrière et une baie vitrée. Le recto représente des clientes qui sont en robe de couleur dos nu, des clients qui sont en habit de soirée noir, chemise blanche et nœud papillon noir. Un groupe de danseuses classiques, en tutu doré, évolue sur une scène minuscule, en bas à droite. Ou sont-ce des danseuses de music-hall ? Le verso porte le message de Zaza, ainsi qu’un mot signé Hans Miller et un autre de Toni Miller, sœur de Hans. Nous invitons les descendant·es de Hans et de Toni Miller à se faire connaître auprès de nous.
Ces ajouts tête-bêche par rapport au message de Zaza, en haut du verso, montrent la familiarité qui s’est instaurée entre les jeunes gens de part et d’autre du Rhin. Sans compter que les Miller se sont vite acclimatés à la mise en page très libre des Lacoin. Ou serait-ce un effet secondaire des verres de « vin du Rhin » absorbés avec libéralité ?
Cette légère ivresse aurait-elle pour conséquence le joyeux mélange d’allemand et de français dans le texte de Mademoiselle Élisabeth Lacoin ?
« Je suis dans un “lokal echt” berlinois où je fais mon dernier Bümmel Abend. »
Soit :
« Je me trouve dans un endroit typiquement berlinois où je passe ma dernière soirée décontractée en flânant, ma tranquille soirée d’adieu[12]. »
Zaza part pour la France trois jours plus tard, le samedi 2 février, mais elle éprouve le besoin d’écrire encore et encore à sa famille. Le message est contrasté :
« Il faut bien abuser d’une liberté que je vais bientôt perdre. »
« Je me rappelle encore que dimanche je serai avec vous et je suis folle de joie de te revoir. »
Zaza oscille entre bonheur de se retrouver chez elle, parmi les siens, et lucidité quant à ce qui l’attend, à savoir une contrainte de chaque instant, malgré sa majorité toute neuve, qu’elle a fêtée le vingt-quatre décembre 1928 : « J’ai 21 ans ce soir, Maman, mais je me sens si peu d’indépendance ! Et j’ai besoin de vous comme si j’avais six mois[13]. » Depuis lors, rien n’a évolué, Zaza voit toujours avec netteté qu’elle est dépendante de son amour pour sa mère, même s’il peut lui peser.
Son séjour s’achève avec de nouvelles amitiés de type familial.
9) Le Sachs-Villatte, s.d. :
Le dictionnaire encyclopédique de Sachs-Villatte, en deux volumes, est une coproduction franco-germanique, dont la première édition date du dix-neuvième siècle. L’annotation de la main de Zaza est postérieure à son séjour. Nous sommes jeudi « 14 février 1929. Retour de Berlin ». A-t-elle acheté ces usuels pour continuer à échanger en allemand avec Hans Miller et ses autres correspondant·es germaniques ? Cet achat témoigne d’un intérêt constant pour le pays et les personnes qu’elle vient de quitter. Ce voyage de près de trois mois a fait tomber les préjugés de Zaza envers les vaincu·es du premier conflit mondial et lui a permis de goûter à l’ailleurs sans que ses parents y soient trop présents, même s’ils se sont inquiétés de leur fille et qu’ils lui ont rendus visite. Maurice Lacoin fait le déplacement Paris-Berlin du seize novembre au dix-neuf novembre 1928. Marguerite Lacoin y reste du vingt-huit décembre 1928 au trois janvier 1929. Ils prennent soin d’espacer leurs visites d’un mois afin de rompre l’isolement de leur fille, en divisant les trois mois du séjour de Zaza en trois parties égales.
L’exil à Berlin imposé par ses parents tourne presqu’à l’avantage de Zaza. Sa curiosité et son allant la poussent à aller vers des autochtones plutôt que de rester enfermée dans un milieu franco-français. Elle fréquente également l’université germanique, alors que sa mère souhaitait l’éloigner de la Sorbonne, ce qui est paradoxal. Ou est-ce surtout de Simone de Beauvoir l’athée que venait le danger pour Zaza, selon Marguerite Lacoin, plus que de l’université parisienne ? Il n’empêche que Zaza s’intègre bien au sein de la culture berlinoise, malgré son extrême solitude morale. Celle-ci l’empêche de se sentir totalement à son aise et de prendre son élan pour se rendre indépendante de sa famille et de son amour débordant pour sa mère. Son humour et sa vivacité restent tangibles cependant dans ses épîtres, où Zaza continue à griffer légèrement untel ou unetelle, à Berlin ou en France, tout en se souciant des siens. Zaza est une bonne personne.
[1] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), Paris, L‘Harmattan, 2004, p. 85.
[5] Auteur d’une étude sur le peintre toscan : Edmund Hildebrandt, Leonardo de Vinci. Der Künstler und sein Werk, G. Groteche Verlagsbuchhandlung, Berlin, 1927.
[6] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 334.
[12] Merci à Philippe Devaux et à Dominique Le Masne pour leurs traductions des termes allemands.
[13] Élisabeth Lacoin, Correspondance et carnets d’Élisabeth Lacoin (1914-1929), op. cit., p. 187.
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Élisabeth Lacoin. Les traces vivantes du Chatfoin. Allemagne. Une Française à Berlin », Voyages autour de mon cerveau, mars 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/3046
Mourir peut attendre, opus 2021 de la saga Bond, se conclue par la mort du héros, et non par sa fin heureuse habituelle, lorsque le héros a accompli sa mission, à savoir sauver le monde capitaliste des griffes des anti-capitalistes, à savoir les communiste, dont l’idéologie de partage est aujourd’hui sérieusement mâtinée d’égoïsme et d’individualisme fort peu marxistes-léninistes. Ce final est plus symbolique que réel et marque plus l’arrêt par Daniel Craig de son incarnation de l’agent 007 que la mort d’un héros – ni Conan Doyle avec Sherlock Holmes ni Maurice Leblanc avec Arsène Lupin n’y sont d’ailleurs arrivés en leur temps. Mais ce décès est intéressant, car il marque la volonté des producteurs, dont Craig fait partie, d’arrêter les féminicides pandémiques dont était parsemés la saga Bond, qu’il s’agisse de la petite amie de l’espion, des méchantes (toujours subordonnées à l’ennemi principal de 007) ou des amantes épisodiques du viril agent de l’empire britannique.
Dans Mourir peut attendre, les femmes vivent et survivent. Elles ne sont pas du tout touchées lors de combats dont elles maîtrisent parfaitement les règles. Après le générique de début, le dynamitage du tombeau de Vesper Lynd, grand amour de Bond morte à cause de lui dans les deux versions de Casino Royale (1967 et 2006), peut être vu comme l’arrêt symbolique du flot de cadavres féminins dans la série, ce qui est réjouissant. Bond n’est plus le protecteur de femmes plus ou moins faibles, plus ou moins perverses et ce n’est certainement pas lui qui leur enseigne et leur révèle ce qu’est le sexe hétérosexuel (Golfinger et sa lesbophobie), l’amour et la tendresse partagées. Espérons que ce féminisme continue dans les prochains films.
De même, côté héros, la mue en homme qui pense les femmes égales à lui est accomplie, d’où son décès, peut-être … ? Il abandonne son masque et sa carapace d’impassibilité et de froideur pour faire face au soleil de l’amour et de la paternité, ce qui n’est pas rien pour le loup solitaire décrit par Ian Fleming et filmé ainsi depuis 1962 dans James Bond contre Dr No. Dans l’opus sorti en 2021, James Bond est conscient que son orgueil lui a coûté cinq ans de bonheur au côtés de Madeleine Swann (Léa Seydoux) et de leur fille Mathilde (Lisa-Dorah Sonnet), sans oublier le doudou lapin de cette dernière, qu’il arbore fièrement à sa ceinture à la fin du film, non comme prise de guerre, mais comme objet précieux à conserver jusque’à la fin, dans sa tombe aquatique, à l’instar des Anciens Égyptiens qui conservaient leurs objets personnels dans leur dernière demeure.
Sinon, cet opus est une très belle vitrine touristique pour la région Puglia (Pouilles), dans le sud-est de l’Italie. Sans vouloir tomber dans du cynisme et de l’ironie faciles, il est presque regrettable que les personnages s’agitent devant les maisons et les places des petits villages perchés, tellement agréables à l’œil et si ensoleillés. Il est vrai que l’exotisme fait aussi partie de la charte filmique des James Bond, au même titre que les gadgets technologiques – toujours aussi impressionnants et dont on ne se lasse pas non plus – et les belles voitures.
Un film à voir et à méditer, en attendant le prochain de la saga, avec un nouvel acteur.
Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Mourir peut attendre, surtout pour les femmes», Voyages autour de mon cerveau, octobre 2021. URL :https://vadmc.hypotheses.org/2107