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Sous le signe de la trottinette et du cinéma italien : Vers un avenir radieux

Merci Federico Fellini. Et merci aux constructeurs de trottinette. Car, dans Vers un avenir radieux (Il sol dell’avvenire, 2023), Nanni Moretti a remisé sa Vespa. Celle qui, dans Journal intime (Caro diario, 1993), était presque devenue un personnage, moyen de locomotion certes, mais surtout manière de regarder Rome et de penser le monde en le parcourant, a laissé place à un véhicule autrement moins mythique : une trottinette, présente sur les affiches italiennes et françaises. Et ce remplacement n’est peut-être pas si anodin.

Dans Journal intime, Moretti se déplace seul sur sa Vespa. Il sillonne Rome, observe ses quartiers, s’arrête, repart. Nouveau Gregory Peck qui aurait perdu son Audrey Hepburn, il fait de la ville le territoire d’une déambulation solitaire et cinéphile. Trente ans plus tard, Giovanni, le cinéaste qu’il interprète dans Vers un avenir radieux, monte sur une trottinette — et surtout, il n’est plus seul. Face à lui, Pierre (Mathieu Amalric, pour la première fois de sa carrière dans un rôle souriant) tourne lui aussi. Les deux hommes décrivent des cercles. Ils ne vont nulle part. Ils jouent.

La différence est de taille. La Vespa permettait de traverser Rome ; la trottinette transforme l’espace en terrain de jeu. Au mouvement orienté succède la ronde, au déplacement solitaire le mouvement partagé. Moretti ne conquiert plus la ville : il s’autorise à jouer en son sein.

Or Vers un avenir radieux est précisément un film où tout menace de ne plus avancer. Le couple formé par Giovanni et Paola (Margherita Buy) vacille. Paola veut le quitter, mais Giovanni ne le sait pas encore. Son film sur le Parti communiste italien et l’insurrection hongroise de 1956 paraît appartenir à un cinéma dont plus personne ne veut. Son producteur Pierre croule sous les problèmes financiers. Les nouveaux usages cinématographiques désarçonnent Giovanni, qui interrompt avec fureur le tournage d’une scène de violence dans un autre film. Même l’Histoire semble bloquée : Giovanni connaît déjà l’issue de l’événement qu’il met en scène et l’impasse dans laquelle le Parti communiste italien s’est alors enfermé.

Que faire lorsque tout paraît immobilisé ? Bouger. En trottinette, en dansant, en chantant, en marchant. Cette réponse traverse tout le film et rejoint une constante ancienne du cinéma de Moretti. Ses personnages n’ont jamais cessé de se déplacer : à Vespa dans Journal intime, dans les manifestations d’Aprile, à pied dans Habemus Papam, entre le tournage et l’hôpital dans Mia madre, d’un étage à l’autre dans Tre piani. Comme si, chez lui, penser supposait toujours de se mettre en mouvement.

Mais Vers un avenir radieux introduit une inflexion : le mouvement devient de plus en plus collectif. Cette évolution me rappelle un précédent article que j’avais consacré à Journal intime, « Bouger en solidarité ». Moretti y évoque Jennifer Beals et son désir de savoir danser. Pourtant, lorsqu’arrive la danse, il reste en marge : il ne se mêle pas aux danseurs et danseuses et va chanter avec l’orchestre. Trente ans plus tard, il semble avoir appris à danser — ou, plus exactement, à s’autoriser enfin à jouer avec les autres. La trottinette l’annonce. Le défilé final l’accomplit. Entre les deux, il y a la musique.

Moretti aime quitter ses films en musique, comme s’il préférait rendre le public au monde dans un mouvement plutôt que dans l’immobilité d’une démonstration. Vers un avenir radieux reprend et amplifie ce principe. Et comment ne pas s’arrêter sur « Voglio vederti danzare » de Franco Battiato ? La chanson est elle-même mouvement et voyage. Elle convoque les derviches tourneurs, les danseuses de Bali, différents espaces, traditions et imaginaires spirituels. « Je veux te voir danser » : non pas danser seul, mais entrer dans une circulation plus vaste, où les cultures et les corps se répondent.

C’est aussi ce que fait progressivement Vers un avenir radieux. Tout semblait bloqué : le couple, le tournage, le financement, la politique, le cinéma italien. Puis les corps recommencent à bouger. Ils roulent. Ils dansent. Ils marchent. Ils défilent. Trottinette, danse, cortège : trois manières de refuser l’immobilité.

Et c’est ici que Federico Fellini entre véritablement en scène. La présence de Fellini dans Vers un avenir radieux n’a rien d’une citation plaquée. Elle tient plutôt d’une mémoire cinématographique qui imprègne les formes. La Rome de Fellini était déjà un immense terrain de jeu où la réalité, le souvenir, le tournage, le rêve et l’imagination pouvaient se confondre. Fellini Roma (1972) en faisait une succession de visions. Intervista (1987) transformait Cinecittà en espace mental, peuplé par l’histoire du cinéma autant que par ceux et celles qui continuaient à le fabriquer.

Moretti semble renouer avec cette fantaisie mélancolique. Son cinéma demeure politique, mais quelque chose s’y est adouci. Le plaisir du jeu, de la chanson, de la ronde et du spectacle vient désormais accompagner la colère. La procession finale rend la filiation particulièrement visible. Sa musique, avec sa légèreté de marche et de fanfare, sa joie légèrement mélancolique, peut évoquer l’univers de Nino Rota et les grands cortèges felliniens. Les personnages avancent ensemble comme dans l’une de ces processions où Fellini faisait défiler tout un petit monde devant sa caméra.

Mais si la forme est fellinienne, son sens reste profondément morettien. Chez Fellini, le cortège est volontiers poétique, carnavalesque, mémoriel. Chez Moretti, il devient également politique. Giovanni refuse en effet l’issue du film qu’il est lui-même en train de tourner. Son dirigeant communiste ne se suicidera pas. Et le Parti communiste italien du film choisira de rompre avec Moscou après l’écrasement de l’insurrection hongroise de 1956.

Pour notre plus grand bonheur, Moretti réécrit l’Histoire. Non pas pour faire croire qu’elle s’est déroulée autrement, mais pour rouvrir ce qu’elle avait refermé. Le cinéma lui permet de donner momentanément corps à une possibilité qui n’a pas eu lieu. Que se serait-il passé si une autre voie avait été choisie ? Que serait devenue la gauche italienne ? Qu’aurait pu être un communisme démocratique refusant l’alignement soviétique ?

Le cinéma ne corrige pas le passé. Il lui rend ses possibles. C’est peut-être là que Moretti se sépare le plus nettement de Fellini : Fellini rêve et suit son rêve. Moretti rêve pour transformer le réel, même si cette transformation ne peut avoir lieu que dans la fiction. Et il ne termine pas cette utopie par un discours. Il la fait marcher.

Le cortège final réunit non seulement les personnages de Vers un avenir radieux, mais toute une famille de cinéma. Des actrices et acteurs ayant accompagné Moretti au cours de sa filmographie viennent marcher avec lui. Le geste devient dès lors simultanément politique, cinéphile et intime : hommage au cinéma italien, retour sur sa propre œuvre, fidélité aux êtres avec lesquels cette œuvre s’est construite.

Dans Intervista (1987), Fellini convoquait les fantômes de Cinecittà. Moretti convoque les siens. Mais ce sont des fantômes extraordinairement vivants. Ils marchent. Cette réunion prend presque la forme d’une autobiographie collective. Un cinéaste ne se retourne pas seulement sur les films qu’il a réalisés ; il regarde les visages qui les ont habités. Son œuvre cesse momentanément d’être une succession de titres pour redevenir ce qu’elle a aussi toujours été : une aventure menée avec d’autres.

Et là encore, Journal intime permet de mesurer le chemin parcouru. Moretti restait alors au bord de la danse. Dans Vers un avenir radieux, il entre dans le cortège. Celui qui pouvait apparaître comme le centre solitaire de ses propres films se retrouve parmi les autres. Non plus devant. Parmi.

Le défilé devient ainsi une « solidarité mise en mouvement ». Personnages, acteurs et actrices, amis, générations, anciens films : tous avancent ensemble. Le mouvement individuel de la Vespa a abouti au mouvement collectif du cortège.

Mais Moretti ne dialogue pas uniquement avec son propre passé et celui du cinéma italien. Vers un avenir radieux ouvre également ses portes à ceux qui viennent d’ailleurs. Là encore, Intervista offre un rapprochement éclairant. Fellini s’y laisse observer par une équipe de télévision japonaise venue à Cinecittà. Le cinéma italien se regarde soudain à travers un regard étranger : Fellini devient lui-même personnage, objet d’admiration et d’interrogation. Moretti reprend ce déplacement du regard en le transformant. Dans Vers un avenir radieux, les Sud-Coréens ne viennent plus seulement contempler le cinéma italien : producteurs, réalisateur, acteurs, ils entrent dans sa fabrication. De Tokyo à Séoul, quelque chose a changé. Chez Fellini, le Japon vient contempler Cinecittà. Chez Moretti, la Corée entre dans Cinecittà.

Le passage du spectateur au partenaire est significatif. Il empêche surtout l’hommage au grand cinéma italien de se transformer en nostalgie nationale. Le passé est là, Fellini est là, Rota semble parfois n’être jamais très loin, les acteurs et actrices de Moretti reviennent ; mais les portes ne se ferment pas. Le cinéma italien continue à dialoguer avec le monde.

Ce dialogue traverse également « Voglio vederti danzare », chanson de circulation culturelle autant que de danse. Il traverse les corps et les langues du film. Il traverse enfin son titre même : malgré les désillusions, il s’agit encore de regarder vers un avenir radieux. Sans naïveté.

Moretti connaît trop bien l’histoire politique italienne pour effacer ses échecs. Dans La Seconda Volta (Mimmo Calopresti, 1996), où il interprétait Alberto Sajevo, survivant d’un attentat des Brigades rouges confronté des années plus tard à son ancienne agresseuse, il se trouvait déjà face à l’héritage tragique de la violence politique. Il ne s’agissait ni d’oublier ni de simplifier, mais de chercher ce qu’il est encore possible de comprendre lorsque l’Histoire a laissé derrière elle ses blessures.

Il existe d’ailleurs dans Palombella rossa (1989) une scène qui semble annoncer, sur le mode burlesque, cette volonté de ne plus accepter les histoires dont la fin paraît déjà écrite. Dans le bar où est diffusé Le Docteur Jivago (David Lean, Doctor Zhivago, 1965), le patron préfère s’enfuir plutôt que d’assister une nouvelle fois à la fin du film. Il sait ce qui va arriver et ne veut pas le voir arriver.

Le choix du Docteur Jivago n’est sans doute pas indifférent dans un film consacré à la crise politique et identitaire d’un communiste italien. À travers la destinée de Jivago, c’est aussi la révolution russe et la naissance du monde soviétique qui apparaissent sur l’écran de télévision. En 1989, tandis que l’URSS de Gorbatchev est en pleine transformation et que le communisme italien traverse lui-même une crise profonde, Moretti fait ainsi entrer l’histoire soviétique au cœur de Palombella rossa.

Trente-quatre ans plus tard, dans Vers un avenir radieux, il revient directement sur les rapports entre le Parti communiste italien et l’URSS, mais en remontant jusqu’à un autre moment historique : 1956 et l’écrasement de l’insurrection hongroise par les chars soviétiques. Il se retrouve alors, une nouvelle fois, devant une histoire dont il connaît la fin. Mais il ne fuit plus. Il la change.

Giovanni refuse le dénouement prévu pour son propre film. Son dirigeant communiste ne se suicidera pas et, surtout, le Parti communiste italien de cette histoire réinventée rompra avec Moscou. Le cinéma permet ainsi à Moretti d’imaginer rétrospectivement la bifurcation qui n’a pas eu lieu : une autre histoire du communisme italien, détachée de l’URSS dès 1956.

De Palombella rossa à Vers un avenir radieux, le déplacement est donc double. Il concerne le rapport à l’inéluctable — en 1989, on peut encore fuir une fin que l’on connaît ; en 2023, le cinéaste s’accorde le droit d’en inventer une autre — mais aussi le rapport à l’histoire soviétique. Dans Palombella rossa, celle-ci surgit encore sur un écran, à travers une œuvre que les personnages regardent. Dans Vers un avenir radieux, Moretti entre lui-même dans cette histoire et la remet en jeu. L’utopie succède à l’impasse. Et le mouvement à l’immobilité.

C’est pourquoi la trottinette du début n’était peut-être pas un simple gag. Elle contenait déjà, sous sa modestie et son caractère enfantin, tout le programme du film : recommencer à bouger lorsque les routes anciennes ne mènent plus nulle part. Ne pas reprendre nécessairement la Vespa. Ne pas faire comme avant. Inventer une autre manière d’avancer, quitte à tourner d’abord en rond, pour le seul plaisir de jouer avec quelqu’un. En 1993, Moretti parcourait Rome seul sur sa Vespa. Trente ans plus tard, il monte sur une trottinette avec Mathieu Amalric, danse, chante, puis rejoint un défilé où marchent ses personnages, ses acteurs et actrices, ses amis, son histoire politique et ses rêves de cinéma.

Il n’a donc jamais cessé de bouger. Mais il a peut-être changé sa manière d’être en mouvement. À la déambulation solitaire répond désormais la ronde ; à la ronde, la danse ; à la danse, le cortège. Et le leader lui-même ne finit plus par s’en aller. Il marche parmi les autres.

Malgré les désillusions politiques, malgré les crises du cinéma, malgré les échecs personnels, il reste donc une possibilité : continuer d’avancer.

Fellini l’avait fait avec ses processions, ses déambulations et ses cirques humains, donnant toujours l’impression que, malgré tout, le monde poursuivait sa danse. Moretti reprend la marche. Non pour nier ce qui a été, mais pour imaginer ce qui aurait pu être, et peut-être, par là même, ce qui pourrait encore advenir.

En trottinette, s’il le faut. Mais ensemble. Et, si possible, in musica.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Sous le signe de la trottinette et du cinéma italien : Vers un avenir radieux », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33692

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d'expositions, 1984-2002. Partie II. VADMC

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. 

Suite de notre article précédent,  Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. »

À neuf ans, j’avais découvert Louis, enfant roi, le téléfilm de Roger Planchon. Puis, mes parents m’ont prêté Petit Louis, dit XIV, le roman de Claude Duneton qui a inspiré ce très grand téléfilm. J’ai beaucoup aimé le roman, aussi. À dix ans, j’ai lu Les Trois Mousquetaires. Un an après, mes parents m’ont offert l’intégrale de Molière en GF, que j’ai toujours. Il faut dire que j’étais dans ma période Louis XIV, parce qu’en classe de cinquième on étudiait Le Bourgeois gentilhomme. Dans le même temps, je lisais Vingt Ans après. La période de La Fronde ne m’était pas étrangère, par Louis, enfant roi. En outre, Aramis me faisait penser à l’hypocrisie religieuse du Tartuffe. Mais je préférais quand même Les Trois Mousquetaires, parce que dans Vingt Ans après les quatre amis se retrouvent dans des camps opposés. Une relecture adulte récente m’a fait beaucoup mieux percevoir la richesse historique du roman. Mais Aramis est toujours aussi Tartuffe.

Quant au Vicomte de Bragelonne, je me suis jurée de ne jamais le relire. La mort du bon gros géant Porthos est trop affreuse. Encore, si ç’avait été Aramis, justement, bon. Mais Porthos ? Le seul des mousquetaires qui ne s’étale pas devant Louis XIV, contrairement à d’Artagnan, ni devant les nobles, contrairement à Athos et à Aramis. Oui, je sais, Dumas est un très grand écrivain, d’avoir si bien magnifié cette scène de Porthos défiant la mort et étant enseveli par elle. Oui. Mais je m’en fiche. Je refuse de pleurer à nouveau. Là, j’ai dit.

Toujours à onze ans, au rayon adolescents de la bibliothèque municipale d’Auxerre, dans une section consacrée à Louis XIV, j’ai trouvé L’Allée du roi de Françoise Chandernagor. Je l’ai emprunté, j’ai adoré. Un mois environ plus tard, j’ouvre Télérama : L’Allée du roi allait passer à la télévision. J’ai regardé le feuilleton avec mes parents, pendant les vacances de Noël. Quelques semaines plus tard, mes parents allaient à Paris voir un spectacle. Ils sont passés à la Fnac des Halles à Paris et ont cherché pour moi l’édition de poche que j’avais lue. Elle n’y était pas. Ils m’ont donc rapporté l’édition grand format. Je l’ai toujours. Bibliothèque. Revue. Télévision. Librairie. Bibliothèque personnelle. Je ne le savais pas encore, mais j’avais déjà une méthode.

À cette époque, j’avais aussi ma première chatte, Fleur-de-Trèfle, née le cinq avril 1993, soit deux jours avant mon neuvième anniversaire. Son nom venait d’un conte que j’avais lu : trois chattes y aidaient une princesse à surmonter trois épreuves, et l’une d’elles s’appelait Feuille-de-Trèfle. J’avais transformé son nom en Fleur-de-Trèfle pour baptiser ma chatte.

À partir de 1994, un autre réseau se mettait en place : celui des bouquinistes. À Samoëns, en Haute-Savoie, où j’ai passé tous mes étés depuis avant ma naissance, puisque, paraît-il, j’y ai même été fabriquée durant l’été 1983, une bouquiniste s’est installée sur le marché en 1994. J’avais dix ans. Dès lors, je traversais le marché très vite. Les fruits et légumes ne m’intéressaient guère. Les matelas non plus. Les poulets rôtis pouvaient parfaitement se débrouiller sans moi, les pauvres. Il y avait des livres. À l’époque, un livre de poche coûtait trois francs. Je ne me souviens plus exactement de tout ce que je lui ai acheté. Je me souviens d’elle et de sa gentillesse. Nos échanges ont toujours été peu fournis, mais souriants. Il m’arrivait également de croiser au marché les bibliothécaires de Sixt-Fer-à-Cheval. Nous nous saluions. J’étais suffisamment habituée de la bibliothèque pour être reconnue en dehors de ses murs.

Cette bibliothèque de Sixt était importante dans mes vacances estivales. Le bâtiment était en pierre au rez-de-chaussée, en bois à l’étage, avec cette odeur légèrement ancienne mais propre des livres. J’y allais continuellement. Bien plus tard, elle a brûlé lors de l’incendie nocturne de la boulangerie voisine. Une partie de mes souvenirs matériels est partie avec elle. Et ces pauvres livres, tordus par les flammes. Affreux.

À Annemasse, un bouquiniste davantage spécialisé dans les livres anciens descendait à la cave lorsqu’il me voyait arriver et remontait avec un sac en papier rempli de vieux livres de poche. Il me faisait un prix. Un monsieur très gentil.

Dans la région de Caylus, dans l’Aveyron, où nous passions aussi des vacances, il y avait d’autres bouquinistes. Celui de Caylus, dans la rue descendant de la place du marché, m’a même un jour offert deux livres. Fête. Sur les marchés de Saint-Antonin-Noble-Val (le mardi), Najac (le dimanche), Villefranche-de-Rouergue (le jeudi), les bouquinistes me fournissaient notamment en anciennes Bibliothèques Vertes, par exemple Béatrice au grand galop, de beaux volumes Rouge et Or, des G.P., dont Les Secrets de l’étang.

Les vacances dans l’Aveyron, c’était aussi l’Abbaye de Beaulieu, un magnifique centre d’art contemporain, régulièrement visité. J’en profite pour saluer amicalement ma contemporaine Audrey Walas et sa famille, qui nous louaient leur gîte d’étape, au lieu-dit Ventaujols. Que de souvenirs : la maison, les animaux, le lac en contrebas, et… les grands-parents d’Audrey qui essayaient absolument de m’apprendre l’occitan. Je ne comprenais rien, mais j’acquiesçais poliment. Au moment du départ, les parents d’Audrey nous donnaient des tomates, des salades et des fruits de leurs récoltes dans des cagettes. La générosité et la gentillesse. Merci encore.

Retour dans l’Yonne, chez moi. Depuis la publication de la première partie de cet article, ma mère m’a rappelé un souvenir beaucoup plus ancien : elle pense que le premier livre que mes parents m’ont lu était Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak. Je n’en avais aucun souvenir.

En sixième, mes parents m’ont offert L’Odyssée dans la traduction de Victor Bérard. J’ai adoré. J’aimais Ulysse, sa ruse, son intelligence, son rapport presque amical, voire affectueux, avec la déesse Athéna. Beaucoup moins les massacres à répétition de L’Iliade. Et vas-y que je te sorte un œil avec ma lance, et voilà-t-y-pas que j’enroule tes viscères avec mon épée, etc. etc. etc. Sans façon. Je ne savais évidemment pas qu’un jour un chat noir aux yeux d’ambre s’appellerait Ulysse et qu’il poserait sa patte sur mon cœur, définitivement.

À la bibliothèque d’Auxerre, je suis passée symboliquement du rayon enfants au rayon adolescents au début de la sixième. J’y ai trouvé assez peu de choses qui me retiennent durablement. Je suis donc rapidement allée voir ailleurs, au rayon adultes. J’y suis passée définitivement au début de mon année de quatrième. La seule restriction concernait les bandes dessinées adultes, interdites avant seize ans. Avec mon regard d’aujourd’hui, je trouve cette précaution des bibliothécaires tout à fait justifiée.

De toute façon, je ne manquais pas de bandes dessinées. Chez mon demi-frère, il y avait Yoko Tsuno et tous les Astérix. Yoko Tsuno m’a durablement marquée : femme forte, intelligente, compétente, entretenant avec ses amis masculins des rapports égalitaires, confrontée au racisme et ne le supportant pas, voyageant entre l’Europe et l’Asie, le présent et la science-fiction, et déjà attentive à l’écologie et au nucléaire.

À la bibliothèque de Sixt, j’empruntais des Cédric, des Femmes en blanc, puis les Mélusine, petite sorcière rousse délurée et sympathique. J’ai ainsi prénommé la petite chatte tricolore, non tatouée et non pucée à l’origine, qui est venue s’installer chez moi il y a quelques mois. À la bibliothèque d’Auxerre, au rayon adolescents, il y avait aussi la série Julie, Claire, Cécile, trois étudiantes dont les vies me fascinaient.

À Auxerre, mon père m’emmenait à La Pieuvre, la librairie de bandes dessinées tenue par un monsieur barbu, mais celui-ci ne m’impressionnait pas, contrairement au libraire d’Obliques. Mon père m’y achetait des Cédric, Les Femmes en blanc, Mélusine, Snoopy, Yoko Tsuno.

Mais surtout, mon père avait dans son bureau une bibliothèque de bandes dessinées qui constituait un continent. En vrac et dans le désordre joyeux de tous ces joyaux littéraires : Claire Bretécher, et notamment Cellulite. Gotlib. Alexis. Lauzier. F’Murr. La Jungle en folie. Cosey et À la recherche de Peter Pan. Wolinski. Tintin. Corto Maltese. Valérian et Laureline. Et tant d’autres que j’ai visiblement oubliés mais qui m’ont construite.

Ce continent était largement masculin, souvent très marqué par son époque et par des représentations genrées. Cela ne m’empêchait pas de me faire ma propre opinion. Vers seize ans, par exemple, comme j’aimais les dessins de Wolinski dans Charlie Hebdo, j’ai essayé ses albums. J’ai reposé. Beaucoup trop phallocrate pour moi. Dans Tintin, je préférais surtout Le Lotus bleu, précisément parce que j’y trouvais une dénonciation du racisme et un respect des personnages chinois qui résonnaient pour moi avec Vent d’Est, Vent d’Ouest de Pearl Buck. Valérian et Laureline m’offrait heureusement un univers beaucoup plus égalitaire.

Et puis il y a eu Corto Maltese. J’étais adolescente. Il était marin, beau, voyageur, avec une boucle d’oreille. Bon. Bon bon bon. Ou plutôt, pour reprendre respectueusement ses mots à la grand sorcière vaudou Bouche Dorée : « Oui… oui… oui. » Grande passion pour le beau marin. J’ai même écrit sur lui bien des années plus tard, sur son rapport aux femmes.

La bibliothèque municipale d’Auxerre continuait d’être ma géographie livresque, et disquaire, aussi (voir mon article palimpseste musical). Je musardais. Le rayon policier adulte était merveilleusement fourni. Après Agatha Christie sont venus John Dickson Carr, Dorothy L. Sayers, San-Antonio, Nestor Burma, Patricia Wentworth et Miss Silver, Miss Seeton et ses trois romanciers, le juge Ti, Charles Exbrayat.

Exbrayat a été une énorme découverte. J’ai commencé notamment par Encore vous, Imogène !, où l’Écossaise Imogène flanque à un moment ses œufs au bacon à la figure d’un professeur de mathématiques irlandais. Mon antipathie n’allait évidemment pas aux Irlandais ni aux professeurs, mais aux mathématiques, matière avec laquelle mes relations n’ont jamais été très chaleureuses.

Et comment ne pas citer notre Arsène Lupin national ? Je l’ai découvert par une diffusion estivale de quelques épisodes de la série télé avec Georges Descrières, le beau, l’élégant, le souriant plein d’humour. Et son sympathique chauffeur et homme de main Grognard, et sa petite amie, que, deux/trois ans après, je verrai sous les traits de la jeune baronne Amélie, lectrice de Série noire, dans Le Diable par la queue. Et que, bien des années plus tard, je retrouverais comme héroïne kurlandaise dans La Demoiselle d’Avignon.

Pour en revenir à Lupin, comme pour les Agatha Christie, il m’a fallu du temps pour m’installer dans son univers romanesque. Mon père avait, dans sa bibliothèque, Le Triangle d’or, soit un Lupin où Lupin n’apparaît pas beaucoup. Et quelle atmosphère terrifiante ! Et les pièges horribles de l’infâme machin-truc, décidé à ce que la jeune Coralie et le jeune Patrice ne soient pas heureux ensemble ! Brrr ! Donc oui, mais sans plus. Heureusement, j’ai enchaîné par le recueil, là aussi prêté par mon père, Les Aventures d’Arsène Lupin. Des aventures moins légères que la série télé, mais très bien racontées, et haletantes. Et puis, cette atmosphère de la Belle Époque, mi-insouciante mi-on-court-à-la-guerre, et puis la gouaille d’Arsène Lupin, tempérée par des moments de désespoir et d’incertitude. Pas tant pour lui que pour celles et ceux qu’il veut sauver. Maurice Leblanc est un grand écrivain. J’ai logiquement entraîné mes parents dans sa maison d’Étretat, où la visite est obligatoirement avec un casque (et c’est tant mieux). De pièce en pièce, la voix de Georges Descrières commente ce que nous voyons. Un très beau voyage.

Et puisque nous en sommes aux maisons d’écrivains, mes parents ont eu l’insigne chance que je leur demande d’aller, outre Étretat, de la fin des années 90 au début des années 2000 : à Médan, chez Zola (génial) ; à Saché, chez les amis de Balzac (très beau château) ; à Passy, chez Balzac (une déception, il n’y avait rien de balzacien, du moins à l’époque) ; à Nohant, chez George Sand (ce lustre bleu et rose en verre de Murano, kitsch à souhait) ; à la Maison Victor Hugo, à Paris (très bien) ; à Guernesey, chez Hugo (wow) ; à Rochefort, chez Loti, en plus de L’Hermione en construction ; à Illiers-Combray, chez la tante Léonie de Proust, après que les ai eus converti à Marcel et à sa Recherche. Ma mère a insisté pour que nous visitions le tombeau de Ronsard. J’ai fortement reniflé mon dédain persistant pour ce poète, mais j’y suis allée quand même. Avec mon père, on est allé à la Maison Joachim du Bellay, très sympathique. Avec ma mère, nous avons profité d’un voyage bordelais pour aller voir la Tour de Montaigne (une légère déception, il n’y a rien à voir si ce n’est sa fameuse « librairie »), et pour nous rendre à Malagar, chez Mauriac. Là, j’ai été estomaquée de voir que Mauriac avait décrit son propre salon dans Le Nœud de vipères. Et ce, sans attendre que le guide nous le dise. Ça va, je le sais. Comment ? Mais pas les autres visiteurs et visiteuses ? Bon bon. Ok. C’est entendu. À Paris, nous avons visité le cimetière du Père Lachaise et du Montparnasse.

Retour à Auxerre. À la bibliothèque, je réempruntais aussi énormément. Lire ne consistait pas nécessairement à aller toujours vers un livre nouveau. Quand j’aimais quelque chose, je pouvais revenir. C’est ce que j’ai fait avec les ouvrages de Raymond Chirat lorsque, vers treize-quatorze ans, j’ai commencé à écumer le rayon cinéma. Ses livres sur le cinéma français, ceux aussi de Patrick Brion, ceux de Jean A. Gili pour le cinéma italien, les encyclopédies : le cinéma que je voyais à la télévision ou en salle pouvait désormais être prolongé par les livres.

Vers treize ans, il y a eu également La Nuit des temps de René Barjavel. Je l’ai terminé. Puis je l’ai recommencé presque immédiatement. Je relis volontiers des livres. Mais relire un roman juste après l’avoir fini est suffisamment rare pour que je me souvienne encore du geste. Parmi les livres que j’ai relus immédiatement après les avoir terminés, il y a eu aussi Le Passage secret de Janet Lunn. Deux ans environ avant La Nuit des temps, même phénomène : arrivée à la dernière page, j’ai repris le livre depuis le début. Et, dans les deux cas, il s’agissait d’une histoire de voyage dans le temps. Ah oui, tiens, tiens. Je ne crois pas avoir fait le rapprochement à l’époque. Je le fais aujourd’hui.

À peu près au même âge, les musées continuaient.

Après Miró, il y a eu les retours à la Fondation Maeght. Puis, il y a eu la découverte de la Fondation Gianadda, à Martigny, avec ses grandes expositions temporaires et son parc de sculptures qui s’enrichit d’année en année. J’étais alors abonnée au Petit Léonard. Avant cela, il y avait eu Dada, intéressant mais un peu sérieux et un peu épais à mon goût. Le Petit Léonard, en revanche, était génial. Dans les années 1990, la carte d’abonnée permettait d’obtenir des avantages dans certains musées et monuments. À Gianadda, je me souviens d’un tarif réduit, de l’affiche de l’exposition et, je crois, de quelques cartes postales gratuites. Le rêve.

C’est également cette carte qui m’a permis d’entraîner mes parents au Clos Lucé à la fin des années 1990. Merci François Ier d’avoir ramené Léonard de Vinci sous votre bras, depuis l’Italie.

Par chez moi, il y avait, et il y a toujours : le Centre d’art contemporain du Tremblay, le château de Tanlay et son centre d’art contemporain, le musée d’art brut de Noyers, et La Fabuloserie. Alors, La Fabuloserie, c’est un endroit effectivement fabuleux, avec une partie musée et une partie parc de sculptures d’art naïf et d’art brut, dont Le Manège de Petit Pierre. De quoi rêver, imaginer, s’immerger dans les univers parfois effrayants des artistes, mais toujours pleins d’imagination. La Fabuloserie est connue bien au-delà de l’Yonne : je me souviens de ma surprise et de mon plaisir en trouvant une fiche publicitaire du musée dans la librairie de la Collection de l’Art Brut, à Lausanne. La même année, en 1999, j’avais vu avec mes parents, à la Fondation de l’Hermitage, la très belle exposition Victor Brauner ou l’enchantement surréaliste. Et j’ai retrouvé cette même publicité pour La Fabuloserie à Paris, à la Halle Saint-Pierre, autre grand lieu de l’art brut et de l’art naïf, avec des expositions où j’ai toujours plaisir à m’immerger.

Il y a eu aussi le musée de Dunkerque, visité avec mes parents quelques années plus tard. J’en garde très peu de souvenirs : le musée m’avait paru un peu sinistre et peu fourni. Mais j’y ai retrouvé Ben, que je connaissais déjà grâce à Beaubourg, avec notamment une boîte noire qui m’avait beaucoup plu. Elle m’a donné l’idée de demander à mon grand-père paternel, qui s’y connaissait très bien en menuiserie, de me fabriquer une boîte à secrets avec des tiroirs. Je savais déjà à peu près ce que je voulais et, avec mon père, nous en avons dessiné le plan. C’est lui qui a suggéré d’ajouter un petit miroir à l’intérieur. Mon grand-père a fabriqué la boîte et ma mère l’a peinte en noir. Elle était destinée à ma table de chevet, où je l’ai ensuite installée. Je l’ai toujours : ma boîte à secrets à la manière de Ben.

Je ne sais plus de quand date la première visite aux deux grands musées parisiens de l’art classique et moderne, le Louvre et le Musée d’Orsay, avec mes parents. Je me souviens juste que je n’ai jamais pu me pâmer devant La Joconde, dont je trouve toujours le sourire quand même un peu niais, n’en déplaise à Léonard de Vinci. En outre, à cette époque, juste en face de La Joconde, il y avait Les noces de Cana de Véronèse, que je préférais de beaucoup. Je trouvais ça beaucoup plus plus fouillé comme type de tableau. Beaucoup plus joyeux aussi, ce qui est logique au vu du sujet. J’aimais particulièrement la petite genette, en bas à droite du tableau. Mon père m’avait expliqué qu’à l’époque du tableau, il n’y avait pas de chat comme aujourd’hui, mais que c’était des genettes, plus ou moins domestiquées.

Pour ce qui est d’Orsay, je me souviens plus de mon affection d’alors pour les meubles Art nouveau qui y étaient exposés que pour les dizaines de tableaux et de sculptures impressionnistes. J’aime beaucoup leurs lignes, gracieuses et simples. Quant à l’Orangerie, j’ai dû y aller à l’adolescence pour la première fois, dans de très bonnes conditions de visite, puisque, je ne sais plus pourquoi, il n’y avait quasiment personne dans la salle des Nymphéas. Quelques années après, j’ai été très impressionnée d’apprendre combien la donation des Nymphéas et la création des salles destinées à les accueillir avaient été longues et difficiles, et quel rôle décisif Clemenceau avait joué auprès de son ami Monet pour que le projet aboutisse. J’ai été tout aussi choquée en découvrant l’histoire du legs Caillebotte. À sa mort, en 1894, Gustave Caillebotte a légué à l’État son importante collection d’œuvres impressionnistes, dont des tableaux de Monet, Renoir, Degas, Manet, Cézanne, Pissarro et Sisley. Renoir, son exécuteur testamentaire, a dû affronter les réticences de l’administration, qui n’en a finalement accepté qu’une partie. Mais non, visiblement, dans les années 1890, les tableaux impressionnistes étaient encore dans toute leur fraîcheur révolutionnaire des années 1860. Ce qui, quelque part, est un assez beau compliment pour Monet, Manet, Degas, Renoir, etc. Et j’ai adoré lire, il y a quelques années maintenant, le petit ouvrage de Clemenceau sur son ami Monet et sur ses Nymphéas. Le style de Clemenceau est très fouillé, très précis et très agréable, rien à voir avec les biographies romancées qui pullulent de nos jours, écrites en trois coups de clavier sur un ton infantilisant.

Les grandes expositions s’ajoutaient aux lieux familiers. Ainsi, l’extraordinaire exposition Vermeer aux Pays-Bas, qui réunissait une grande partie de ses tableaux : le calme, la précision, la clarté, la beauté absolue. Il y avait du monde, mais la muséographie permettait de voir. Et j’étais déjà suffisamment grande pour regarder par-dessus la tête d’un certain nombre de visiteurs. J’avais particulièrement aimé, et j’aime toujours, ces femmes avec leurs mantelets jaunes aux manches de fourrure blanche à petits points noirs, occupées à lire ou à écrire une lettre, tantôt absorbées par elle, tantôt tournées vers nous.

Bosch, quelques années plus tard : splendide, drôle, absurde, extraordinairement imaginatif, mais tellement bondé que la visite en devenait moins agréable.

Magritte à Bruxelles, vers la fin des années 1990 : une profusion de tableaux et un bonheur complet. J’adore le surréalisme en peinture. En littérature, beaucoup moins.

Autre souvenir, cette journée suisse à Bâle : le matin, visite de la Fondation Tinguely, avec mes parents. L’après-midi, au début, seule :  « Agatha Christie et l’Orient », merveilleuse, envoûtante. Et voir ces immenses malles-cabines en vrai, et pas seulement dans les adaptations de Mort sur le Nil et du Crime de l’Orient-Express, par exemple (totalement au hasard…). Puis, en milieu d’après-midi, visite avec mes parents de la Fondation Beyeler. Une journée, trois ampoules aux pieds.

Le centre d’art contemporain de Vassivière, dans le centre de la France. Un beau lieu un peu isolé, avec des souvenirs de land art.

Et, au Jeu de Paume, l’exposition Gaston Chaissac, avec ce visiteur qui pontifiait, à très haute voix, sur le… tam-tam-tam habituel : « ce-n’est-pas-de-l’art »/« je-peux -faire-pareil ». Etc. etc. etc.

Man Ray, au Grand Palais, avec mes parents et mon amie Sarah. Je me souviens particulièrement d’une photographie d’une femme portant quantité de bracelets. Sarah et moi nous étions promis que, lorsque nous serions grandes, nous ferions pareil.

Et Sarah Sze à la Fondation Cartier. Cela m’avait énormément plu. Ses installations étaient légères, aériennes, colorées, et tout simplement très belles. Mais cette beauté n’était pas gratuite : avec tous ces objets et matériaux récupérés, j’y voyais aussi une réflexion sur la récupération, le gaspillage et l’écologie. Des installations qui m’ont transportée.

Et Cézanne au Grand Palais. J’avais environ treize ans. Il n’y avait presque personne, dans mon souvenir. J’arrive devant une nature morte. Un monsieur âgé explique doctement à sa femme, blonde, en plus, que Cézanne ne savait pas peindre. La preuve ? Ses pommes et ses poires n’étaient pas alignées. Je me souviens avoir été profondément agacée. Bouge du tableau, imbécile. Merci. Oh, et… tu sais quoi ? Ta femme a un cerveau. Merci.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie II. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/36715

Capri, pour finir VADMC

Capri, pour finir

Deux chansons françaises, à dix ans d’intervalle, font de Capri le lieu d’une fin. Dans « Mourir à Capri » de Gilbert Bécaud (1955), un couple choisit l’île pour y passer son dernier jour et y mourir ensemble. Dans « Capri c’est fini » d’Hervé Vilard (1965), au contraire, personne ne meurt : c’est l’amour qui s’achève, et avec lui la possibilité de retourner dans l’île où il avait commencé. Même décor méditerranéen, même « nous » amoureux, mais deux mouvements presque exactement inverses.

Chez Bécaud, Capri est une destination. Les amants veulent quitter symboliquement Paris, où ils disent ne pouvoir ni vivre ni s’aimer, pour gagner un ailleurs solaire. Leur dernière soirée sera faite de danse, de rire et d’amour. Le lendemain, les journaux annonceront leur mort. Le contraste est violent entre le soleil du dernier jour et la nuit définitive qui doit suivre. Capri prend alors la forme d’un paradis paradoxal : on y conquiert la liberté, mais au prix de la vie. Le couple préfère disparaître ensemble plutôt que survivre dans un monde qui lui interdit son amour.

Dix ans plus tard, Vilard renverse cette géographie sentimentale. Capri n’est plus devant les amoureux : elle est derrière eux. La chanson est dominée par le retour impossible. Le narrateur répète « nous n’irons plus jamais » alors même que ce « nous » vient de se défaire. L’île, pourtant, existe toujours ; ce qui est réellement fini, c’est le couple. Dire « Capri c’est fini » revient donc à donner au lieu le nom de la rupture. La ville du premier amour devient un espace condamné par le souvenir : y retourner seul ne permettrait pas de retrouver ce qui lui donnait son sens.

Les deux chansons se répondent ainsi autour d’une même impossibilité du retour. Chez Bécaud, on ne reviendra pas de Capri parce qu’on a choisi d’y mourir. Chez Vilard, on n’y retournera plus parce que l’amour y est mort. Dans la première chanson, la vie finit mais le couple demeure uni jusqu’au bout ; dans la seconde, la vie continue mais le couple disparaît. L’une conjugue Capri au futur — un dernier soir reste à vivre —, l’autre au passé et au futur négatif : c’était le lieu de l’amour, et ce lieu n’aura plus d’avenir.

Il reste pourtant quelque chose dans les deux cas : Capri elle-même. Le lieu survit aux amants de Bécaud comme au couple de Vilard. Peut-être est-ce même ce qui rend la seconde chanson si mélancolique : on peut déclarer un amour fini, mais on ne peut pas abolir le paysage qui en conserve la mémoire. Le nom propre devient alors presque le tombeau du « nous ».

Dix ans ont donc suffi pour faire basculer Capri d’un paradis où l’on veut finir sa vie au paradis perdu d’un amour fini. Et la formule de Vilard connaîtra à son tour une autre vie : dès 1966, Eddy Mitchell peut la citer et la détourner dans « S’il n’en reste qu’un », en attendant l’émission humoristique des Nuls, avec l’actrice Valérie Lemercier comme invitée. « Capri c’est fini » commence déjà à quitter l’histoire particulière de deux amoureux pour entrer dans la langue et la mémoire collectives.

Capri, c’est fini ? Pas tout à fait.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Capri, pour finir », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/35636

 

Mon Palimpseste littéraire et expositions I

Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I.

Je ne sais pas quel est le premier livre que mes parents m’ont lu. Je ne sais pas davantage quelle est la première exposition que j’ai vue. C’est peut-être mieux ainsi. Les livres et les images étaient là avant que ma mémoire ne commence à les classer.

Tous les soirs, mes parents me lisaient un album. Il y en avait d’autres le week-end, pendant les vacances. Je me souviens de L’Énorme Crocodile, des Deux Gredins, de Max et les Maximonstres, des Trois Brigands, du Chat ne sachant pas chasser, de Matilthe et le fantôme, de Cache-cache cochon, de William cochon, des Dessous du sable (livre sans texte, mais qui peut être parcouru à plusieurs). Je me souviens des animaux, surtout. Ils ont toujours beaucoup peuplé mes livres.

Il y a eu, aussi, L’Homme qui plantait des arbres. Je crois que mes parents m’ont d’abord montré le film d’animation de Frédéric Back. J’en ai conservé une image qui est encore un éblouissement : à la fin, cette mer d’arbres plantés par Elzéard Bouffier, tout ce vert et ce bleu qui bougent sous le vent. Plus tard, quand j’ai su lire, j’ai lu Giono. Je le relis toujours volontiers. Et je regarde toujours volontiers le film d’animation.

Mes parents, écologistes, m’ont également offert plusieurs livres consacrés à la protection de l’environnement : Ma planète, ça me regarde, 50 trucs faciles pour embellir la Terre, puis, quelques années plus tard, Déluge sur Monteyrac. Comme je l’ai raconté dans mon premier Palimpseste, ils m’ont sensibilisée à l’écologie dès mon enfance.

À l’école maternelle, il y avait des livres. Mes parents m’avaient abonnée à L’École des loisirs et, régulièrement, un album arrivait à l’école. Il y avait aussi les lectures mises en scène par les adultes,  dans l’émission jeunesse Les Badabocks. J’en parle déjà dans un autre Palimpseste : un album respecté, accompagné plutôt que transformé, ce qui est peut-être une des raisons pour lesquelles je supporte si mal certaines adaptations qui prétendent améliorer ce qui n’avait pas besoin de l’être. Et qui changent le sens du récit voulu par l’auteur ou l’autrice.

À la maison arrivaient aussi les revues. Popi, d’abord, dont il me reste surtout la peluche qui m’accompagnait toute petite. Pomme d’Api, Les Belles Histoires, avec à chaque fois une histoire et des univers graphiques différents. Puis J’aime lire, avec un graphisme plus vif, toujours agréable.

Je ne me rappelle pas non plus ma première visite au Musée en Herbe. D’après mes parents, j’étais toute petite. Le musée se trouvait alors dans le parc parisien où il y a des miroirs déformants. Aujourd’hui, le musée se trouve en plein cœur de Paris. Je n’en ai gardé aucune exposition précise, seulement l’idée, transmise par leur souvenir, d’un musée réellement conçu à hauteur d’enfant.

Mes parents me lisaient et me commentaient également des livres d’art. Bruegel est ainsi entré très tôt dans la maison. J’avais un livre pour enfants consacré aux Jeux d’enfants, que j’ai toujours. Mes parents avaient accroché une reproduction des Chasseurs dans la neige dans un des couloirs de la maison. J’aimais ce tableau : la neige, les personnages qui rentrent, les maisons au loin, le calme. Beaucoup plus tard, à Vienne, j’ai vu l’original. L’émotion était forte, puisque j’ai enfin rencontré en vrai un tableau que je connaissais depuis toujours.

Mais le véritable coup de foudre a eu lieu ailleurs. J’avais environ six ans. Nous étions à la Fondation Maeght, entre Saint-Paul et Saint-Paul-de-Vence, en Provence, loin de ma Yonne natale. Pas de collines ni de vignes, mais des pins parasols et du plat. Je me souviens… La pinède où nous garions la voiture, les quelques minutes à pied, puis le bâtiment apparaissant entre les arbres. Les poissons de Braque dans le petit couloir d’eau à l’entrée. Le sol en terre cuite rouge du Midi. Les sculptures de Giacometti (Le Chien, Le Chat) et celles de Miró, toutes délirantes, donc merveilleuses. Les mosaïques de Miró sur les murs extérieurs. Le jardin. Les expositions temporaires. Le Tigre de Jacques Monory à l’étage, un de ses Pique-nique bleu glacé, magnifique. Un grand Chagall, genre Les Mariés de la Tour Eiffel. Je continue d’ailleurs à trouver profondément regrettable que la Fondation Maeght ne soit pas une location de vacances : je m’y installerais très volontiers.

À six ans pourtant, je trouvais encore volontiers les musées ennuyeux. Puis je suis arrivée devant Le Carnaval d’Arlequin de Miró. Coup de foudre. Du coup, je ne me suis plus jamais ennuyée dans une exposition ni dans un musée, même lorsque je ne vibre pas à l’œuvre. Mes parents m’avaient appris à aller voir. À partir de ce moment-là, je crois que j’ai commencé à regarder.

Quand j’ai su lire, ou, plus exactement, quand j’ai commencé à savoir déchiffrer suffisamment pour essayer, j’ai naturellement voulu choisir moi-même mes livres, encouragée, comme mes ami·es et camarades, par mes instituteurs et institutrices, avant le dirigisme des professeurs du Secondaire et de l’université de Dijon, sauf en Maîtrise, où j’ai choisi mon sujet de recherche. Et j’ai continué à être libre de mes choix littéraires en Master 2 et en thèse à l’université Paris 7, et depuis. Au CP, dans la bibliothèque de l’école primaire, j’ai tenté un Oui-Oui. Peut-être Oui-Oui et le taxi jaune. J’ai dû tenir un paragraphe et demi. J’ai reposé le livre. Je trouvais ça vraiment trop crétin. En outre, l’illustration triade de la couverture, en mode Oui-Oui est un nain de jardin (je déteste les nains de jardin, même kitschs), ne m’a pas aidée à entrer dans le récit.

Cette expérience malheureuse ne m’a heureusement pas détournée d’Enid Blyton : j’ai adoré Le Club des Cinq, Le Clan des Sept et La Famille Tant-Mieux. Dans cette même bibliothèque, j’ai découvert l’adaptation illustrée du film Tintin et la Toison d’or. Je n’ai vu le film que beaucoup plus tard, vers vingt ans, comme Tintin et les Oranges bleues, mais pendant des années le livre m’a fait rêver. Il y avait aussi, en bibliothèque internationale Nathan, les Moomins, C’est la vie, mon vieux chat, Monsieur Ouiplala et d’autres livres, venus notamment du nord de l’Europe. J’en ai racheté certains bien plus tard.

Parmi ces premières lectures, il y a…. tellement de livres : Bulle ou la voix de l’océan, Treize à la douzaine, Le Fantôme de Thomas Kempe, Les Patins d’argent, Le Bon Gros Géant… Le Vent dans les saules reste un très, très, très bon souvenir. Lassie, chien fidèle me faisait pleurer. Il y avait aussi Au revoir Blaireau, petit livre d’une immense douceur malgré son sujet. Les animaux étaient décidément partout.

Chez mon ami C., je lisais aussi les livres de ses deux petites sœurs, M. et E. Martine ne m’intéressait guère. Je préférais Caroline, car il y avait les animaux. Et, comme j’adorais Mimi Cracra, les albums et le dessin animé, H., la mère de C., m’avait même fabriqué pour mon anniversaire un coussin Mimi Cracra, que j’ai toujours. Mimi Cracra est là, en robe rouge, bondissante, un tuyau d’arrosage à la main. Merci H.

En CE1, une entorse m’a ouvert un autre continent. Nous passions les vacances de février dans le Doubs, en location avec mes parents. J’avais fait une mauvaise chute à vélo et je devais garder le lit. Dans la location, il y avait une petite bibliothèque. Mes parents y ont repéré L’Auberge de l’Ange-Gardien de la Comtesse de Ségur et m’ont conseillé de le lire. J’ai adoré. Eux l’avaient lu bien avant moi et savaient qu’il existait une suite, Le Général Dourakine. Ils me l’ont acheté et me l’ont offert. Je l’ai dévoré aussitôt. Après cela, j’ai lu la Comtesse de Ségur. Puis relu. Puis rerelu. Puis rerelu encore. Tout.

Certains de ses livres m’ont davantage marquée que d’autres. Mémoires d’un âne, par exemple, n’est pas pour moi le gentil récit animalier auquel on pourrait le réduire : il raconte aussi la condition faite aux animaux, et particulièrement aux ânes.

François le Bossu m’a beaucoup touchée. Le livre montre ce que le regard des autres et leurs insultes peuvent faire à une personne handicapée, mais aussi comment l’affection et l’amour peuvent apaiser une partie de ces blessures. Christine, petite fille puis jeune fille, ne regarde pas François comme les autres le regardent. Elle-même est mal aimée dans sa propre famille. Son père est largement indifférent, tout entier dévoué à une épouse qui n’est pas piquée des hannetons : vulgaire, parlant fort, portant des toilettes voyantes et, surtout, refusant de voir grandir sa fille parce qu’elle tient elle-même à paraître éternellement jeune. Christine trouve donc refuge auprès de François et de son père, qui a perdu son épouse. Elle passe auprès d’eux une grande partie de son enfance puis de son adolescence. Cette famille presque choisie, substituée à une famille biologique défaillante, n’était pas tout à fait banale.

Peut-être étais-je particulièrement sensible à cette histoire parce que la question du handicap ne m’était pas étrangère. Ma mère, qui avait été mon institutrice en maternelle, avait monté un projet d’école avec un IME près d’Auxerre. Lorsque j’étais en grande section, si mon souvenir est bon, nous étions notamment allés pique-niquer avec les personnes accueillies dans cet établissement. Le handicap n’appartenait donc pas seulement pour moi aux livres.

Quel amour d’enfant ! me faisait, lui, beaucoup ricaner amèrement. Giselle n’est pas mal aimée : ses parents l’aiment, mais ils l’aiment en lui passant tous ses caprices. Elle fait ce qu’elle veut, comme elle veut, quand elle veut. Elle est odieuse avec les domestiques et avec à peu près tout le monde. Elle n’apprend rien, puisque ses préceptrices ne restent guère auprès d’elle. Les domestiques s’en vont régulièrement. Toute la maison vit dans l’instabilité. Jusqu’à ce que ses parents finissent, sur les conseils d’autres adultes, par modifier durablement leur manière de l’élever. Je n’avais évidemment pas le vocabulaire pédagogique pour analyser cela. J’avais en revanche parfaitement compris qu’aimer un enfant ne consiste pas à lui permettre absolument tout. Aujourd’hui, je pense parfois que certains parents qui, sous prétexte de suivre Maria Montessori, laissent leurs enfants faire tout ce qu’ils veulent (pour leur propre tranquillité, nous sommes bien d’accord), feraient bien de lire Quel amour d’enfant !

Et puis il y avait la fin d’Un bon petit diable, dont j’ai gardé une véritable philosophie de la suffisance. Une fortune arrive au héros à la fin du livre : elle pourrait bouleverser entièrement son existence. Mais pourquoi diable faudrait-il se mettre à consommer davantage ? On ne peut porter qu’un costume à la fois. On ne peut pas faire trente-six repas par jour, ni être dans quarante-six endroits en même temps. Il est donc possible de continuer à vivre simplement et d’utiliser l’argent autrement, notamment pour faire du bien autour de soi. Je n’appellerais certainement pas cela de l’épicurisme chez la très catholique Comtesse de Ségur. Aujourd’hui, je parlerais plutôt de sobriété volontaire : savoir ce qui suffit.

Dans Les Petites Filles modèles, j’aimais particulièrement toute l’histoire de la fête improvisée. Elle se déroule dans un univers entièrement féminin et tout le monde participe : les mères aristocrates et leurs filles, certes, mais aussi la bonne Élisa. Et Élisa n’est justement pas une figurante. C’est elle qui accomplit une bonne partie du travail, notamment lorsqu’elle évide des coquilles de noix pour les remplir de cire et y placer une mèche afin d’en faire de petits lampions. Cela me paraissait fantastique. Il y avait également un petit buffet, préparé sans doute par la cuisinière. Tout un travail féminin, habituellement invisible, devenait donc visible. Je ne crois pas que la Comtesse de Ségur le fasse avec maternalisme, même si cela peut évidemment se discuter. Et rien que le terme « croquettes de riz » me met(tait) l’eau à la bouche.

Dans Les Vacances, j’adorais toute l’histoire des cousins et des cousines qui construisent des cabanes. Les filles aussi construisent des cabanes, ça compte et ça ne va pas de soi, ni au dix-neuvième siècle, ni au vingtième. Et aujourd’hui ? Par contre, ce roman m’avait réservé une déception : Sophie n’épouse finalement pas Paul, son ami d’enfance, qu’elle retrouve après son incroyable réapparition. Paul a passé des années sur une île avec le père de Marguerite de Rosbourg et ceux que la Comtesse de Ségur appelle alors des « sauvages », lesquels ont bien entendu été « civilisés » par les Européens. Tout cela appartient à l’imaginaire colonial du XIXe siècle. Mais enfant, ce n’était pas cela qui m’avait déçue. Je voulais que Sophie épouse Paul, et non pas l’insignifiant Jean. Quelques années plus tard, à quinze ans, j’ai lu Mémoires d’une jeune fille rangée et découvert avec ravissement que Simone de Beauvoir avait éprouvé, à peu près au même âge que moi, la même déception devant le destin matrimonial de Sophie et Paul. Voilà qui me rassurait rétrospectivement. Je n’étais plus seule face à mes lectures d’enfance. En outre, adulte, j’ai pu constater que l’intérêt de Jean pour Sophie est inscrit dès le début des Vacances, et se poursuit tout au long du roman. Mouais.

J’avais éprouvé une déception très semblable avec Louisa May Alcott, tout comme, là aussi, Simone de Beauvoir. Après Les Quatre Filles du docteur March, j’avais lu la suite publiée en français sous le titre Les Quatre Filles du docteur March se marient. Bon, déjà, gros problème avec le titre, qui masque la mort tragique de la douce Beth – alors qu’Amy la pimbêche, elle, reste en vie. En outre, j’avais été très déçue que Jo n’épouse pas Laurie, son ami d’enfance. Mais cette déception-là n’a pas duré. À dix ans, j’ai vu au cinéma l’adaptation des Quatre Filles du docteur March avec Winona Ryder. Et tout à coup, quelque chose qui ne m’était pas apparu avec la même évidence à la lecture est devenu parfaitement logique : Jo aime beaucoup Laurie, mais elle ne l’aime pas d’amour. Elle a même tout à fait raison lorsqu’elle comprend que, s’ils étaient ensemble, ce serait l’enfer. Ce n’est pas ce qu’elle cherche chez un mari. Ce n’est pas parce qu’un garçon et une fille ont grandi ensemble, sont extrêmement proches et s’aiment profondément qu’ils doivent nécessairement former un couple. Et c’est précisément à ce moment-là que Jo décide de quitter la maison familiale. Elle part à New York, poursuit sa propre vie et y rencontre l’homme qu’elle aimera, le professeur Bhaer. Je dois ajouter, pour être tout à fait honnête, que la réalisatrice a magnifiquement choisi, aussi, ses interprètes masculins : l’acteur qui joue Laurie a des traits jolis, jeunes bien sûr, mais reste peu mature. Par contre, l’acteur aux cheveux noirs et yeux bleus qui joue le professeur Bhaer est très beau et viril. Ahem. Enfin bref.

Entre Sophie et Paul d’un côté, Jo et Laurie de l’autre, quelque chose avait donc déjà bougé dans ma manière de lire les histoires d’amour. Je pouvais souhaiter très fort qu’un couple se forme, puis changer d’avis si l’histoire me faisait comprendre que l’amitié et l’amour n’étaient pas interchangeables.

À l’école primaire, il y a eu une rencontre importante. Dans mon livre de lecture de CE1 figurait un extrait de La Chatte de Colette, sur le « Kashasaha de Saha ». Cela m’avait fascinée. En outre, Colette, pour moi, n’était pas d’abord « Colette, grande écrivaine française ». Elle était une écrivaine de l’Yonne. Une locale.

Vers neuf ou dix ans, je suis d’ailleurs allée avec mon père à la librairie Obliques, rue Joubert, à Auxerre. Le libraire de l’époque avait une grande barbe et m’impressionnait un peu. J’ai choisi La Chatte et Dialogues de bêtes. Un peu plus  tard, j’ai lu Claudine à l’école. Claudine disait « je » ; j’ai donc commencé par croire que tout cela était vrai. Il m’a fallu comprendre progressivement qu’une narratrice disant « je » n’était pas nécessairement l’autrice et que Claudine, malgré tout ce qu’elle avait d’apparemment vivant, n’existait pas.

La librairie Obliques, quant à elle, est devenue MA librairie. Quelques années plus tard, le premier propriétaire l’a cédé à son employée George. Je l’ai beaucoup connue ainsi. Quand nous nous croisons encore par hasard dans Auxerre, elle me salue comme l’une de ses plus anciennes clientes. Cela me fait toujours plaisir.

À neuf ans, mes grands-parents m’ont offert Quelle vie de chat ! J’étais chez eux pour une semaine de vacances, dans la ferme icaunaise héritée du père de ma grand-mère. Mon anniversaire tombe en avril. Parmi mes cadeaux se trouvait ce livre, sur le chat Jacob, qui raconte sa vie. C’est très amusant et très délicat.

Chez ma grand-mère maternelle, je lisais ce que je trouvais. Vers dix ans, j’ai lu Rebecca. Je l’ai adoré et je l’aime toujours. Bien plus tard, j’ai été heureuse de découvrir enfin le texte français intégral grâce à une nouvelle traduction, sans pour autant renier la traduction abrégée de mon enfance. J’ai aussi lu Autant en emporte le vent, dans l’édition Gallimard de 1939, dont j’ai hérité à la mort de ma grand-mère, en 2017. Là, j’ai éprouvé beaucoup moins d’enthousiasme que pour Rebecca. Je préférais le film, car, dans le roman, Scarlett est absolument insupportable.

Par contre, j’aimais beaucoup Stéphanette, de René Bazin. Je percevais déjà, sans employer évidemment le terme, son caractère contre-révolutionnaire : les révolutionnaires français y sont présentés comme des êtres assoiffés de sang. Cela ne m’empêchait pas d’aimer le style et la jolie histoire d’amour entre l’aristocrate et la jeune fille pauvre, malmenée par un ancien révolutionnaire, qui, ô stupeur, se trouve être une aristocrate. Comment ça, c’est cliché-ultra ?

J’ai lu aussi Une jeune fille voyagea, de Claude Farrère, que je recevais surtout comme un roman d’aventures et d’émancipation féminine. La fin, où l’héroïne finit par se ranger et épouser l’homme plus âgé dont elle ne voulait pas au départ, m’intéressait nettement moins. Toujours, d’ailleurs.

Ma grand-mère possédait quelques Astérix, que je lisais et relisais, et un très bel album de Sempé dont j’ai également hérité. Sempé à son plus haut point : tendresse, humour, délicatesse.

Chez sa sœur aînée, ma grand-tante, il y avait presque tout Pagnol. C’est là que j’ai découvert Pagnol écrit, en commençant par Marius, Fanny et César, que j’ai ensuite vus en films chez ma grand-mère. Lorsque ma grand-tante est entrée en maison de retraite et qu’il a fallu vider son appartement, ma grand-mère m’a autorisée à prendre quelques livres : des Pagnol, mais aussi Ces dames aux chapeaux verts, de Germaine Acremant, en m’assurant que ça allait me plaire. Oh que oui : gaieté, jeunesse, vieillesse, amours finalement heureuses, bref, les années 1920 telles qu’on se les imagine. En 2014, j’ ai même fait une communication sur ce roman.

Vers neuf ans, également, je suis entrée dans le roman policier. Il y a eu, probablement, d’abord, Une étude en rouge de Conan Doyle, auquel j’étais arrivée par une adaptation en bande dessinée dans Je bouquine. J’ai adoré, puis j’ai enchaîné avec tous les Sherlock Holmes, puis avec les Conan Doyle qui n’étaient pas des Sherlock Holmes. C’est resté l’un de mes grands amours policiers. Et j’ai versé ma petite larme d’émotion quand Sherlock Holmes surgit devant le docteur Watson, qui le croit mort. Et, avant, j’avais pleuré à gros bouillon quand Holmes est entraîné par l’infâme Moriarty dans je en sais plus quelles chutes d’eau. Mais non, IL n’est pas mort !!! Snif de soulagement.

J’ai lu aussi Le Mystère de la chambre jaune, puis Le Parfum de la dame en noir. Je les adore toujours. Et j’attends toujours une adaptation cinématographique qui soit fidèle à l’esprit de suspens et de mystère qui plane sur ces deux romans, sans oublier de tout adapter de chaque roman. À la limite, les deux films de L’Herbier sont corrects. Mais certainement pas ceux de Podalydès. Comme je fais généralement lorsque j’aime un auteur, j’ai poursuivi ma lecture des Gaston Leroux. Le Fantôme de l’Opéra m’a moins intéressée, mais m’a plu. Bon, bof. Par contre, j’ai adoré Chéri-Bibi, le garçon boucher devenu assassin par malheur, et pas parce qu’il veut venger sa sœur victime du viol d’un aristocrate local : « Fatalitas ! » Là aussi, j’attends toujours la série télé/internet qui rende justice à cette pentalogie excellente – sauf le dernier volume, grossièrement anti-anarchiste. La Poupée sanglante est affreuse et terrifiante, j’ai adoré. Quant au Fauteuil hanté, beaucoup plus drôle, avec ses académiciens assassinés les uns après les autres parce qu’un homme aimerait beaucoup devenir académicien à leur place. Un peu comme dans La Cité de la peur…

En CM2, ma mère m’a prêté ses P. D. James. J’ai lu et relu ces romans jusqu’au début du collège. Puis je suis passée à autre chose avant d’y revenir bien des années plus tard et de compléter tout ce que je n’avais pas lu, jusqu’à La Mort s’invite à Pemberley, sa suite d’Orgueil et Préjugés, que j’ai trouvée remarquablement respectueuse de Jane Austen, y compris de son ironie.

Je peux témoigner ici de l’homophobie, bête et méchante comme il se doit, de certain·es de mes camarades de CM2, qui ricanaient devant les initiales P.D. N’étant pas homophobe, comme je l’ai expliqué dans mon premier article palimpseste, il a fallu qu’elles et ils m’expliquent leurs ricanements. Sans commentaire autre.

À la bibliothèque municipale d’Auxerre, j’ai découvert La Nuit du renard de Mary Higgins Clark, en K7 audio, puis je l’ai lu. Les deux me faisaient atrocement peur. Des expériences géniales.

Pour La Mariée était en noir de William Irish, c’était pareil. Le roman m’est arrivée d’abord en K7 audio, empruntée à la bibliothèque. Puis j’ai lu le roman. Beaucoup plus tard, le film de Truffaut m’a déçue : le roman retourne finalement l’histoire contre son héroïne d’une manière, misogyne certes, mais tellement fabuleuse, que le film ne reproduit pas. C’est tout à l’honneur de Truffaut d’avoir fait de la mariée une héroïne un peu féministe, mais ça n’a rien à voir avec le roman.

Et puis Agatha Christie, pendant l’été 1997. Premier essai : son roman policier qui s’appelait alors Dix petits nègres. J’ai détesté. Trop noir, trop désespéré, trop désespérant. Je me suis dit que j’étais peut-être simplement tombée sur le mauvais. Deuxième essai, avec Le Meurtre de Roger Ackroyd. Le narrateur était le meurtrier. OK. Mais en fait non. Moi qui étais habituée à une distribution relativement stable entre enquêteur et coupable, j’ai trouvé cela très fort, mais je n’ai pas aimé du tout. Puisque c’était ainsi, j’arrêtais Agatha Christie.

Enfin… jusqu’au troisième essai. L’Homme au complet marron. Et là : l’aventure, l’exotisme colonial, l’amour, le danger et surtout l’humour, partout, y compris dans les passages les plus inattendus. Je ris encore lorsque je le relis. Par exemple, l’héroïne va chercher à la bibliothèque municipale de son petit village des romans d’amour qui lui mettent « la tête en ébullition ». Elle rentre chez elle et trouve une lettre menaçant de couper le gaz. Son père est un savant absorbé par la préhistoire. Le vocabulaire scientifique devient lui-même matière à plaisanterie jusque dans la dernière phrase du roman. Du grand art. Le roman se déroule dans un univers colonial sans remise en cause du système colonial. Cela existe et il ne faut pas censurer ce genre de roman, sous peine de ne plus pouvoir faire d’histoire ni d’analyse du passé et de ses représentations.

Après cela, j’ai lu tout Agatha Christie : les romans policiers, ses mémoires (La Romancière et l’Archéologue), puis les romans psychologiques publiés sous le nom de Mary Westmacott, que j’ai découverts grâce à leurs rééditions. Le rendez-vous avait simplement nécessité trois tentatives.

Il y a d’ailleurs un point commun entre ma lecture d’Agatha Christie et celle, quelques années auparavant, de la Comtesse de Ségur. En effet, j’ai lu et relu les deux suffisamment souvent pour être assez bien immunisée contre les discours sexistes tenus à leur sujet. Pendant longtemps, j’ai entendu dire de l’une comme de l’autre qu’elles étaient des autrices « gentillettes », sans grande profondeur ni grand intérêt littéraire. J’ai surtout entendu cela à l’adolescence puis à l’âge adulte, et généralement énoncé avec beaucoup d’assurance par des gens qui ne les avaient pas lues.

Or je les avais lues. Beaucoup. Il était donc assez difficile de me faire croire que la Comtesse de Ségur se résumait à de charmantes histoires pour petites filles lorsque j’y avais trouvé la maltraitance des enfants, le handicap et le regard porté sur lui, la condition animale, l’éducation, les rapports de classe, l’argent, la famille et ses défaillances ; tout comme il était difficile de me faire prendre Agatha Christie pour une aimable fabricante de petits meurtres anglais lorsque j’avais lu ses variations sur la violence, le couple, la famille, l’argent, le pouvoir, les rapports entre les sexes et les classes sociales, sans oublier son humour.

Toutes deux avaient en outre contre elles d’être des femmes qui écrivent. La Comtesse de Ségur écrivait pour les enfants, et notamment pour les petites filles. Agatha Christie écrivait des romans policiers, lus par un immense public et notamment par des femmes. À la hiérarchie des genres littéraires s’ajoutait donc celle des sexes : des œuvres écrites par des femmes, largement lues par des femmes et, dans le cas de Ségur, adressées aussi aux filles pouvaient être d’autant plus facilement renvoyées du côté du mineur, du léger, du « gentil ». Rien à voir avec la littérature « sérieuse », parce que masculine, par exemple celle du « pif paf boum » raciste et sexiste des romans noirs et des thrillers, sans oublier les resucées des romans médiévaux via la fantasy.

Ce discours sexiste commence heureusement à changer, notamment grâce aux travaux des chercheuses et des chercheurs qui prennent les œuvres, entre autres, de Ségur et de Christie, au sérieux. Mais, dans mon cas, je n’ai pas eu besoin d’attendre leur réhabilitation critique pour savoir qu’elles étaient beaucoup plus intéressantes que ce qu’on racontait sur elles.

J’avais lu les livres.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Bidulbuk et Cie. Mon palimpseste littéraire et d’expositions, 1984-2002. Partie I. », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL :  https://vadmc.hypotheses.org/36644

Lyncher mordre Dinsey F Murr VADMC.001

Lyncher, mordre : Le Génie des Alpages, Les Aristochats

« Ouah ouah.

– Tu sonnes la soupe.

– De toute façon c’est une sonnerie. »

Allez, cinéphiles, bédéphiles, où et quels quadrupèdes prononcent ces paroles ? Chez F’Murr ou dans Les Aristochats (1970) ?

Alors alors ? On hésite, on sèche ? Bon, je vais être scientifico-sympathique, en vous donnant la réponse exacte : il s’agit de Napoléon et Lafayette, deux chiens errants. Napoléon est le chef, de race Saint-Hubert. Lafayette est son subordonné, un Basset Hound. Notons les références francophiles des Studios Disney, qui n’ont, possiblement, pas oublié l’aide française pour la libération des Nord-Américains WASP de la tutelle anglaise, au dix-huitième siècle. Ni, peut-être, les prestations napoléoniennes de Marlon Brando (Henry Koster, Désirée, 1954), d’Herbert Lom (King Vidor, War and Peace, 1956), de Dennis Hopper (Irwin Allen, The Story of Mankind, 1957).

Court sur pattes, bedonnant, Lafayette est un canidé placide et surtout très attaché à l’idée que dormir vaut mieux qu’aller mordre un motocycliste en side-car en pleine nuit. Une philosophie parfaitement défendable. Mais, poussé par Napoléon, chef autoproclamé, nettement plus martial, Lafayette obéit. Il va pour sonner la charge, avant d’attaquer un humain.

Évidemment, c’est Napoléon qui sonne la charge. Les deux chiens se jettent ensuite à la poursuite d’Edgar, l’immonde maître d’hôtel, qui vient d’abandonner en pleine nature une famille de chat·tes : Duchesse, la mère, et ses trois chaton·nes, Mary, Toulouse et Berlioz. Edgar veut hériter de l’argent de Madame de Bonnefamille, l’humaine de compagnie de Duchesse et des sien·nes, à la place des chat·tes.

Mordu, poussé, tiré de toutes parts par Napoléon et Lafayette, qui se régale de sa jambe droite, Edgar arrive à s’enfuir dans la nuit, en motocyclette, en abandonnant quelques indices de sa personne, donc de son crime, aux deux chiens : le side-car, son chapeau melon et son parapluie. Chiens : 1 ; maître d’hôtel : 0 ; chat·tes : dans la panade, au bord de l’eau, dans leur panier, loin de Paris, donc de Madame de Bonnefamille. Edgar revient sur les traces de son crime de nuit, récupérer chapeau et parapluie et side-car. Et le panier de Duchesse et des chaton·nes, devenu, on ne sait comment, paniette de Lafayette. Napoléon entend Edgar, et note que quelqu’un s’approche. Quelqu’un qui a des « bottines, même que c’est du 43, avec un trou dans la semelle gauche, on dirait », selon le diagnostic infaillible, très Sherlock Holmes, de Napoléon. Lafayette, lui, toujours aussi sportif, penche pour « le grillon au cauchemar ». Mais, cette fois, Edgar parvient à s’enfuir sans trop de dégâts.

Quant aux brebis du Génie des Alpages, pour une fois elles ne sont responsables d’aucune explosion. Ceux qui lynchent les touristes humains qui osent s’aventurer dans les montagnes alpines, ce sont le chien de berger et son ami Berthold, le « grand saint-bernard de la ferme d’en face », page sept du premier album de la série, Le Génie des Alpages (1973). Le chien de berger raconte à son berger, tout fier, pendant que le bouc Romuald montre son derrière à l’arrière-plan, qu’ils ont « lynché trois touristes ! Ouais ! » Gravement, le berger sort son calepin et note, à la date du deux octobre, trois croix supplémentaires, ce qui fait sept touristes lynchés pour ce jour-là. Le lynchage des touristes est comptabilisé comme un rendement hebdomadaire.

Ainsi, chez Disney, Napoléon et Lafayette infligent à Edgar une violence burlesque moralement justifiée par le récit, même s’ils ignorent son crime. Chez F’Murr, les chiens lynchent des touristes pour s’amuser, et le berger transforme tranquillement le résultat en bilan chiffré. Disney sanctionne ainsi son méchant une première fois, avant l’hallali final. Où il y a avec une belle solidarité des chats de gouttière et de la jument Frou-Frou (autre clin d’œil francophile, à la chanson de 1897), afin de délivrer Duchesse et ses chaton·nes de la malle pour Tombouctou, où Edgar les a enfermés. C’est finalement Edgar qui partira en malle pour les antipodes. F’Murr, de son côté, abolit tranquillement la morale au profit du rendement touristique.

Mais c’est un rendement non commercial, bien au contraire. Les humains , hors le berger, n’ont pas droit de séjour, même bref, dans les Alpes. Donc, pour ces ouvrages, notre conclusion est que le voyage est néfaste aux humains, mais pas aux chiens.

Place à la fête chez Madame de Bonnefamille, avec Duchesse, ses chaton·nes, leur beau-père Thomas O’Malley, ses amis qui ont aidé à la délivrance de Duchesse et les siens, Frou-Frou, Roquefort la vaillante souris à casquette à oreilles (très Sherlock Holmes), Lafayette et Napoléon, qui décide si c’est la fin du film ou pas. Le mot « fin » lui tombe sur l’oreille gauche. C’est donc la fin. Le berger et son chien partent faire une promenade, suivis des brebis et du bouc Romuald. Les touristes sont lynchés, tout est calme.

Pour une fois, restons chez nous.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Lyncher, mordre : Le Génie des Alpages, Les Aristochats », Voyages autour de mon cerveau, octobre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33430