Archives par étiquette : Voyages

En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger VADMC

En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger

Simone de Beauvoir a beaucoup voyagé : à pied, à bicyclette, en train, en voiture, en bateau ou en avion. Mais elle a aussi emporté, pendant quelques années, sa maison avec elle. Une maison de toile, assez légère pour disparaître chaque matin et renaître chaque soir ailleurs.

La tente occupe dans son œuvre une place discrète, mais singulièrement persistante. Souvenir émerveillé des voyages de jeunesse, instrument concret de liberté pendant l’Occupation, espace romanesque, pratique évoquée dans Le Deuxième Sexe, elle apparaît aussi au cours de ses voyages sous des formes très différentes, jusqu’à désigner des habitats que leurs occupant·es n’ont pas choisis. Et, en 1977 encore, Beauvoir confie qu’elle aimerait vivre dans les campings italiens si elle avait vingt ans de moins. Que raconte donc la tente des manières beauvoiriennes d’habiter le monde ?

Une maison ambulante

C’est dans La Force de l’âge que Beauvoir raconte sa découverte du camping, en Corse, avec son ami Pagniez, sa sœur et deux de ses cousines. L’expérience commence avant même qu’elle ait posé le pied sur l’île. Partie de Marseille, elle voyage sur le pont du bateau et découvre le plaisir de dormir à la belle étoile : elle entrouvre les yeux, et « le ciel [est] là » (Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », p. 227).

Puis vient le camping proprement dit. Beauvoir se dit toujours émue lorsqu’elle découvre, le soir, les tentes dressées dans un pré ou une châtaigneraie (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

Je découvris les joies du camping. J’étais toujours émue, le soir, quand j’apercevais les tentes dressées sur l’herbe d’un pré ou sur la mousse d’une châtaigneraie, si légères, si précaires et, cependant, accueillantes et sûres.

Elle insiste sur un paradoxe : elles sont à la fois « légères », « précaires », « accueillantes et sûres ». Leur toile ne sépare presque pas les voyageur·euses de la terre et du ciel, tout en les protégeant des orages.

La tente réalise surtout un rêve d’enfance : celui d’une « maison ambulante », inspiré par les roulottes foraines et La Maison à vapeur de Jules Verne (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

Dormir dans une maison ambulante : là aussi je réalisai un vieux rêve enfantin, inspiré par les roulottes foraines, par La Maison à vapeur de Jules Verne.

Mais elle est plus séduisante encore qu’une roulotte. Chaque matin, elle disparaît ; chaque soir, elle « renaît », ailleurs (La Force de l’âge, op. cit., p. 227) :

La tente avait quelque chose de plus charmant encore : au matin, on l’escamotait, elle renaissait le soir, ailleurs.

La formule contient peut-être toute une philosophie beauvoirienne du voyage. Habiter ne signifie plus nécessairement s’établir. La maison n’est plus ce qui fixe : elle accompagne le déplacement. Il suffit de quelques gestes pour effacer le lieu où l’on a dormi et en créer un autre quelques kilomètres plus loin. La légèreté matérielle permet ainsi la mobilité. On emporte sa maison avec soi, précisément parce qu’elle ne pèse presque rien.

Apprendre la liberté

Quelques années plus tard, pendant l’Occupation, la tente prend une autre dimension. Sartre et Beauvoir décident de passer leurs vacances en zone libre. Sartre souhaite s’y faire démobiliser, mais aussi établir des liaisons entre « Socialisme et Liberté » et des personnes vivant de l’autre côté de la ligne de démarcation. Bost leur prête une tente et un équipement sommaire (La Force de l’âge, op. cit., p. 561) :

Il n’était pas très difficile, si on s’amenait sans bagage, les mains dans les poches, de franchir la ligne de démarcation. Sartre décida que nous passerions nos vacances en zone libre ; il pourrait ainsi se faire démobiliser ; mais surtout, il souhaitait établir des liaisons entre “Socialisme et Liberté” et certaines gens de l’autre zone. (…) Bost nous prêta une tente et un équipement sommaire.

Ils franchissent donc la ligne de démarcation clandestinement. Sartre et Beauvoir gagnent Montceau-les-Mines en train, après avoir expédié leurs bicyclettes et leurs bagages à Roanne. Ils y trouvent une passeuse qui les conduit de nuit à travers prés et bois jusqu’au-delà de la ligne de démarcation. Leur itinéraire correspond très vraisemblablement à la filière clandestine attestée entre Montceau-les-Mines et Mont-Saint-Vincent, dans l’état actuel de nos recherches, empruntée notamment par Suzanne Werth quelques mois plus tôt, en janvier 1941 (voir le récit de son mari, Léon Werth, dans Déposition, paru en 1946). Ils passent la nuit dans une auberge d’un village de la zone libre, avant de gagner Roanne en train et d’y récupérer bicyclettes, bagages et matériel de camping.

L’expérience prend immédiatement la dimension d’un acte de liberté retrouvée (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Mais quelle allégresse, le lendemain matin, quand nous nous promenâmes sur la route, en attendant l’heure du train pour Roanne ! Parce que j’avais enfreint un interdit, il me semblait avoir reconquis la liberté.

Puis les deux voyageur·euses récupèrent leurs bagages et leurs bicyclettes. Beauvoir apprend en chemin à réparer elle-même son matériel (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Heureusement, un mécanicien se trouva là qui m’enseigna l’art de démonter un pneu et de coller des rustines.

Aux portes de Mâcon, ils plantent leur tente dans une prairie (La Force de l’âge, op. cit., p. 562) :

Nous repartîmes. Il y avait des années que Sartre n’avait pas fait de long trajet à bicyclette et, au bout de quarante kilomètres, il était très mal en point ; il roula plus gaillardement le lendemain et, au soir, nous plantâmes la tente dans une grande prairie, aux portes de Mâcon : cela non plus n’alla pas sans peine, car nous n’étions ni l’un ni l’autre bien adroits. Néanmoins, au bout de quelques jours, nous dressions, nous démontions la tente en un tournemain.

Le voyage léger n’a donc rien d’une abstraction romantique. Il faut savoir réparer un vélo, attacher ses bagages, planter une tente, supporter l’inconfort, improviser lorsque quelque chose ne fonctionne pas.

La liberté s’apprend. Et elle ne suppose d’ailleurs aucun purisme. Beauvoir et Sartre campent volontiers près des villes ou des villages : après une journée champêtre, Sartre éprouve le besoin de retrouver la fumée des bistrots. La tente ne signifie pas le rejet de la civilisation. Elle permet au contraire de circuler librement entre nature et ville.

Cette pratique marque durablement leurs voyages. Dans les entretiens avec Sartre, lorsqu’ils évoquent leur périple en Grèce avec Bost, ils se rappellent avoir très souvent couché dans la nature : « Sans tente, sans rien », précise Beauvoir (Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi de Entretiens avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 333). À Délos, à Syra, dans la campagne grecque ou jusque dans une église byzantine, dormir dehors fait partie du voyage.

La tente dans la fiction

Cette expérience personnelle passe aussi dans la fiction. Dans L’Invitée, Françoise et son jeune ami Gerbert voyagent avec une tente. Mais les conditions météorologiques transforment leur projet (Simone de Beauvoir, L’Invitée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 446) :

On ne va pas pouvoir planter la tente, dit-elle. Le sol est tout mouillé.

Il leur faut chercher une grange et dormir dans le foin, ce qui les rapprochera dangereusement. Rappelons que Françoise est la compagne de Pierre et que Gerbert est sentimentalement engagé avec Xavière.

La tente possède cependant une autre fonction, beaucoup plus intime. Françoise, couchée près de Gerbert, s’y sent protégée par l’inconfort même du lieu et par le piquet de bois qui les sépare. L’abri extrêmement mince crée paradoxalement une frontière (L’Invitée, op. cit., p. 446). La tente rapproche et s’interpose entre eux.

L’espace minuscule exacerbe ainsi les rapports entre les personnages. L’objet issu des voyages réels de Beauvoir devient un dispositif romanesque permettant de mettre les corps à proximité tout en matérialisant ce qui les tient encore à distance. Jusqu’à ce que…

Camping à deux

Le camping apparaît également dans Le Deuxième Sexe. Dans le chapitre « La femme mariée », Beauvoir observe les transformations du mariage contemporain. Certains jeunes couples semblent vivre dans une plus grande égalité : ils partagent davantage les tâches, ont des distractions communes, et la femme ne passe plus nécessairement ses journées à attendre son mari. Parmi ces activités communes figurent : « camping, bicyclette, natation, etc. » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe II, Paris, Gallimard, 1987, p. 286). Le rapprochement est remarquable. Camping et bicyclette sont précisément deux pratiques auxquelles Beauvoir a associé sa propre liberté de mouvement.

Elle refuse de confondre cette évolution des mœurs avec une émancipation accomplie. Mais Beauvoir nuance immédiatement cette apparente égalité (Le Deuxième Sexe II, op. cit., p. 286-287) :

Beaucoup de jeunes ménages donnent l’impression d’une parfaite égalité. Mais tant que l’homme conserve la responsabilité économique du couple, ce n’est qu’une illusion.

Tant que l’homme conserve la responsabilité économique du couple, écrit-elle, l’égalité n’est qu’une illusion. Le camping peut donc manifester une liberté nouvelle du couple sans abolir les structures matérielles de sa dépendance.

Sous la tente des autres

Beauvoir ne rencontre évidemment pas seulement les tentes des campeurs et campeuses européen·nes. Au cours de ses voyages, elle observe des tentes qui constituent des habitats, des lieux collectifs, parfois des espaces rituels. À Marrakech, elle voit rôtir des quartiers de mouton à l’ombre des tentes tandis que cuisent de grands ragoûts et que la foule vend, achète, parle et se dispute. La tente appartient au bouillonnement de la ville (La Force de l’âge, op. cit., p. 378-379). À Tamanrasset, elle rend visite à l’Aménokal. Sa tente, tendue de tapis et meublée de coffres, est relativement luxueuse, quoique trop petite pour accueillir tout le monde (Simone de Beauvoir, La Force des choses I, Gallimard, « Folio », 1998, p. 291) :

Sa tente se dressait, entourée de quelques autres, à une quinzaine de kilomètres du bourg ; tendue de tapis, meublée de coffres, elle était assez luxueuse mais trop petite pour nous abriter tous ; nous nous assîmes dehors, autour d’un feu qui nous réchauffait mal : des couvertures jetées sur nos épaules, nous frissonnions en buvant notre thé ; mais je goûtai l’insolite de ma présence, sous ces étoiles neuves, dans ce campement que séparaient de moi tant d’espace et de temps.

Elle remarque surtout la femme de l’Aménokal, « mince, nerveuse », qui dirige la réception avec « courtoisie et autorité » (La Force des choses I, op. cit., p. 291) :

Affranchie des servitudes de l’opulence, mince, nerveuse, le visage dur et fier, la femme de l’Aménokal dirigeait la réception avec courtoisie et autorité : c’était elle, nous dit-on, le véritable chef.

Ailleurs encore apparaissent une tente estonienne au dessus d’un lac (Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimard, « Folio », 1998, p. 427), les tentes des Bédouins et Bédouines, aperçues dans le désert entre le Liban et la zone de Gaza (Tout compte fait, op. cit., p. 520), de vastes tentes dans un village autochtone d’Amérique du Sud (Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Gallimard, « Folio », 1999, p. 373), ou, au Caire, de grandes tentes rouges brodées servant de halls funéraires où sont accueillis le cercueil, la famille et les proches (Tout compte fait, op. cit., p. 502). Nous retrouvons ici le rouge que Beauvoir associe à la mort depuis sa plus tendre enfance.

La tente cesse alors d’être seulement l’espace mobile du voyageur occidental. Elle devient un lieu d’habitation collective, inscrit dans une organisation sociale et culturelle différente.

La tente qu’on ne peut pas quitter

Dans La Force des choses, évoquant la guerre d’Algérie, elle cite le reportage de Pierre Macaigne sur le camp de Bessombourg. Des familles y vivent entassées, parfois à quinze sous une tente, dans des conditions effroyables : sous-alimentation et manque d’hygiène (La Force des choses II, op. cit., p. 241-242) :

Entassés au petit malheur, à quinze personnes par tente depuis 1957, ces épaves vivent là dans un mélange humain indescriptible. À Bessombourg vivent 1 800 enfants… actuellement la population est uniquement nourrie de semoule. Chacun des regroupés reçoit environ 120 grammes de semoule par jour… Du lait est attribué deux fois par semaine : un demi-litre par enfant… Aucune distribution de matière grasse n’a été faite depuis huit mois. Aucune distribution de pois chiches depuis un an… Aucune distribution de savon depuis un an…

Quoique l’hygiène française laissât fortement à désirer à la même époque, il n’empêche que c’est là une situation infâme pour les Algérien·nes, forcé·es à quitter leurs habitations.

Plus tard, à la fin des années 1960, au Tribunal Russell, où siège Beauvoir comme jurée, ce n’est pas mieux pour les Vietnamien·nes :

Un journaliste français, Bardolini, a lui aussi dépeint l’enfer des “hameaux stratégiques” et il nous a montré un film en couleurs : d’immenses tentes rouges où étaient entassés des vieillards, des femmes, des enfants. On les voyait assis sur le seuil, les bras ballants, l’air perdus, éperdus. Vol, prostitution, toute cette population paysanne aux principes sévères, arrachée à ce qui avait été sa vie, perdait non seulement sa culture mais ses mœurs. C’était un véritable assassinat moral.

Beauvoir décrit sobrement, sans rien ajouter d’affect, ce qu’elle voit dans ce film. Et cela nous suffit à visualiser l’horreur quotidienne de ce peuple forcé de vivre autrement par l’occupant nord-américain.

La précarité choisie par la voyageuse dans ses propres voyages n’a évidemment rien à voir avec celle qui est imposée à des populations déplacées. Et c’est précisément cette différence qui empêche de transformer la légèreté en valeur absolue. Le même objet recouvre des réalités radicalement différentes.

La tente de 1977

En septembre 1977, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre rencontrent à Rome des militant·es de Lotta continua. Le journal italien présente Sartre en rappelant que, depuis de nombreuses années, il passe avec Beauvoir ses mois d’été dans un hôtel romain. Au cours de la conversation, Beauvoir s’intéresse notamment aux dissensions entre Lotta continua et les féministes, qui ont presque toutes quitté le groupe. Mais une autre de ses remarques retient ici notre attention. À propos des campings, elle s’exclame (Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, « Libertà e potere non vanno in coppia », Lotta continua, septembre 1977, p. 39) :

È appassionante. Se avessi vent’anni di meno, anche a me piacerebbe molto abitare in quei camping!

C’est-à-dire : « si j’avais vingt ans de moins, j’aimerais moi aussi vivre dans ces campings ! » Cette remarque enthousiaste n’est pas anecdotique quand on connaît l’importance capitale des voyages pour Beauvoir, telle qu’elle la transcrit dans l’intégralité de son œuvre. À près de soixante-dix ans, le camping continue de représenter pour elle quelque chose qu’elle avait passionnément aimé dans sa jeunesse : une façon de voyager avec peu, de dormir presque dehors, de se déplacer sans s’encombrer d’une maison. Soit l’art de voyager léger, pour reprendre le beau titre français d’un recueil de nouvelles de Tove Jansson paru en 2015. Mais, pour les femmes, habiter ainsi hors des murs du foyer ne signifie pas seulement voyager léger : c’est aussi revendiquer le droit d’occuper l’espace extérieur sans protection masculine. Or, au moment même où Beauvoir manifeste cet enthousiasme pour la vie dans les campings, ce droit est au cœur d’un combat féministe et judiciaire français.

La tente de 1978

Plus de trente ans après les vacances à bicyclette et sous la tente de Simone de Beauvoir, le camping féminin se trouve au cœur d’une affaire qui marque l’histoire du féminisme français. Dans la nuit du 21 au 22 août 1974, Anne Tonglet et Araceli Castellano, deux jeunes Belges qui campent dans la calanque de Morgiou, près de Marseille, sont agressées et violées par trois hommes. Elles portent plainte et se battent pour que les faits, d’abord menacés de correctionnalisation, soient jugés comme un crime. Défendues notamment par Gisèle Halimi, elles obtiennent en 1978 un procès devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence et refusent le huis clos : il s’agit aussi de rendre public le mécanisme par lequel la victime d’un viol se trouve elle-même mise en accusation. La défense des trois hommes repose en effet sur l’affirmation que les jeunes femmes auraient été consentantes ; leur vie commune et leur homosexualité sont également exposées et commentées au cours du procès.

L’affaire éclaire ainsi rétrospectivement ce que peut signifier, pour des femmes, le geste apparemment anodin de planter une tente et de dormir hors du domicile. La tente permet d’emporter avec soi un espace privé et d’habiter provisoirement le monde ; mais ses parois de toile rendent en même temps cette appropriation particulièrement vulnérable. Anne Tonglet et Araceli Castellano ne sont pas agressées parce qu’elles campent : il importe évidemment de ne pas établir ce lien causal. Mais les discours suscités par l’affaire montrent combien la présence autonome de femmes dans un espace isolé peut encore être soumise au soupçon, comme si sortir sans protection masculine impliquait d’avoir accepté les risques encourus. Le procès d’Aix contribue précisément à retourner cette logique : ce n’est pas la liberté de circuler, de voyager ou de camper des femmes qui doit être jugée, mais la violence de ceux qui la leur contestent. Par son retentissement, le procès participe au mouvement qui aboutit à la loi du 23 décembre 1980 donnant au viol une définition légale précise et renforçant sa répression criminelle.

Par son retentissement, le procès participe au mouvement qui aboutit à la loi du 23 décembre 1980 donnant au viol une définition légale précise et renforçant sa répression criminelle. Le refus du huis clos participe lui aussi de cette transformation politique du procès : il s’agit de rendre publique la violence plutôt que de soustraire les victimes aux regards. Près d’un demi-siècle plus tard, lors du procès des viols de Mazan, Gisèle Pelicot fera à son tour le choix d’un procès public, afin que, selon la formule devenue emblématique, « la honte change de camp ».

L’art de voyager léger

La tente aura donc accompagné Beauvoir très longtemps : matériellement dans les voyages de sa jeunesse, littérairement dans ses romans et ses Mémoires, politiquement dans son regard sur le monde, puis affectivement dans ses souvenirs et ses désirs. De la Corse aux campings de Lotta continua, elle demeure associée à une manière d’habiter sans s’établir, de dormir presque dehors et de pouvoir repartir.

Mais le même objet aura aussi révélé son envers. Maison et presque absence de maison, protection et ouverture, la tente peut être un habitat choisi ou imposé, un instrument de mobilité ou le signe d’une assignation. Voyager léger suppose d’avoir le choix. La tente beauvoirienne est merveilleuse lorsque, le matin, on peut « l’escamoter » et décider de la faire renaître ailleurs ; elle cesse de l’être lorsque d’autres ont décidé où elle serait dressée et qui devrait y vivre.

À cette liberté de partir s’ajoute enfin, pour les femmes, celle de pouvoir habiter le dehors. Le procès d’Aix aura montré avec une violence particulière combien la présence de deux femmes seules sous une tente pouvait être retournée contre elles, comme si leur autonomie autorisait l’agression ou permettait de supposer leur consentement. De la tente rêvée par Beauvoir à celles qu’elle observe au cours de ses voyages, de la précarité choisie à la précarité imposée, une même question finit ainsi par traverser ces usages pourtant radicalement différents : qui peut habiter le monde, à quelles conditions, et avec quelle liberté ?

Voyager léger, dès lors, ne consiste pas seulement à posséder peu. C’est pouvoir choisir son abri et pouvoir le quitter. C’est apprendre les gestes qui permettent de repartir. C’est ne pas demander à la maison de nous immobiliser. C’est aussi pouvoir sortir de ses murs sans que cette liberté soit retournée contre soi.

Et peut-être est-ce pourquoi, en 1977 encore, près de quarante ans après ses premiers campements, Beauvoir entend parler de campings et pense aussitôt qu’elle aimerait y vivre si elle avait vingt ans de moins. La tente peut désormais rester pliée. Le désir de repartir, lui, est intact.

Alors, on campe ?

 

Couverture : https://www.reconstit.fr/materieldecamping1930/

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « En tente avec Beauvoir, l’art de voyager léger », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL :

Beauvoir athéisme VADMC.001

Simone de Beauvoir et l’athéisme

Il y a plusieurs années, j’avais été sollicitée pour rédiger la notice consacrée à Simone de Beauvoir dans un projet de dictionnaire de l’athéisme destiné aux Presses Universitaires de France. À ma connaissance, ce dictionnaire n’a finalement jamais paru.

La notice, elle, était restée dans mes archives. Je l’ai reprise aujourd’hui, considérablement revue, corrigée et augmentée à la lumière de mes recherches sur Beauvoir. De son enfance catholique à la perte de la foi, de Meyrignac à Lourdes et à Ávila, de la prière à l’écriture et du pèlerinage au voyage, il s’agit de suivre un déplacement essentiel : comment la petite fille qui cherchait le Paradis a appris à habiter la Terre.

I. Courte biographie

Simone de Beauvoir (Paris, 1908-1986) est une écrivaine, philosophe, dramaturge, journaliste, scénariste et militante féministe française.

Née dans un milieu grand bourgeois catholique, elle connaît, après la Première Guerre mondiale, un déclassement social lié aux difficultés financières de son père, Georges de Beauvoir, qui a spéculé sur les emprunts russes. La famille conserve cependant longtemps les valeurs morales, politiques et culturelles de son milieu d’origine.

Simone de Beauvoir commence sa scolarité au Cours Désir, institution privée catholique du sixième arrondissement parisien, de 1913 à 1925. Elle poursuit ensuite ses études à l’Institut catholique de Neuilly et à la Sorbonne, où elle étudie la philosophie. Elle obtient l’agrégation de philosophie en juillet 1929.

En 1931, elle commence sa carrière d’enseignante au lycée Montgrand de Marseille. Elle enseigne ensuite à Rouen, puis au lycée Molière à Paris. En 1943, elle est contrainte de quitter l’Éducation nationale, notamment en raison de son opposition à l’idéologie pétainiste et de son enseignement jugé contraire à la « rénovation nationale », comme l’a montré Ingrid Galster dans son Beauvoir dans tous ses états (Paris, Taillandier, 2007, p. 97-109).

Après la Libération, elle ne reprend pas l’enseignement. Elle se consacre alors pleinement à l’écriture et fonde, avec Jean-Paul Sartre et d’autres intellectuel·les, la revue Les Temps modernes.

Son œuvre est considérable : romans, essais philosophiques, essais féministes, récits de voyage, mémoires, théâtre, articles et correspondance. Elle publie notamment Le Deuxième Sexe (1949), Les Mandarins (1954), Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960), La Force des choses (1963), Tout compte fait (1972) et La Cérémonie des adieux (1981).

Beauvoir mène également une existence profondément marquée par le voyage. Avant la Seconde Guerre mondiale, les déplacements permettent d’échapper à un quotidien encore largement déterminé par les normes familiales et sociales ; après 1945, ils deviennent une manière d’observer le monde, ses inégalités et ses rapports de domination.

Le voyage n’est donc jamais chez elle une simple distraction : il participe d’une connaissance du réel et d’un engagement intellectuel et politique.

II. Le chemin vers l’athéisme

A) Être une bonne petite fille pieuse

Simone de Beauvoir est née catholique : personne ne lui demande son avis.

Elle ne raconte pas son baptême dans Mémoires d’une jeune fille rangée, mais elle revient longuement sur l’univers religieux dans lequel elle grandit, notamment à travers le récit de sa communion solennelle, célébrée lorsqu’elle a douze ans.

La religion n’est cependant pas seulement une série de pratiques imposées. Elle constitue l’architecture symbolique de son enfance. Elle donne une cohérence au monde, distribue les places, distingue le bien du mal et protège l’enfant contre l’angoisse de la disparition.

Sa mère lui fait découvrir un univers peuplé de figures protectrices (Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 15) :

(…) maman m’avait conduite à l’église ; elle m’avait montré en cire, en plâtre, peints sur les murs, des portraits du petit Jésus, du bon Dieu, de la Vierge, des anges, dont l’un était, comme Louise, spécialement affecté à mon service. Mon ciel était étoilé d’une myriade d’yeux bienveillants.

L’enfant vit donc dans un monde surveillé et rassuré par une multitude de présences invisibles. Dieu n’est pas une notion abstraite : il est une présence quotidienne. Cette organisation du réel repose sur une opposition fondamentale (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 22) : « Les deux catégories majeures selon lesquelles s’ordonnait mon univers, c’était le Bien et le Mal. »

Simone appartient naturellement au royaume du Bien (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 22) : « J’habitais la région du Bien, où régnaient — indissolublement unis — le bonheur et la vertu. » Cette enfance religieuse explique également l’importance du Paradis dans l’imaginaire beauvoirien. Tant que la foi demeure intacte, la mort n’est pas une disparition définitive : elle ouvre sur un ailleurs promis, un espace où les anges recueillent l’enfant fidèle. La croyance protège donc contre la finitude.

Dans son récit autobiographique, Beauvoir raconte ainsi comment une histoire enfantine sur une larve transformée en papillon lui donne provisoirement une certitude sur l’au-delà (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 67) :

(…) contre la mort, la foi me défendait : je fermerais les yeux, et en un éclair, les mains neigeuses des anges me transporteraient au ciel.

Cette protection imaginaire disparaîtra avec la foi elle-même. L’athéisme beauvoirien n’est donc pas seulement une position intellectuelle : il est aussi l’expérience douloureuse d’une perte de garantie métaphysique.

Outre ces croyances, la petite Simone est formée par des lectures religieuses : Bible, Évangiles, vies de saints, ouvrages pieux. Les récits sacrés nourrissent son imagination et structurent son rapport au monde.

La religion est d’abord une histoire racontée par les adultes, et particulièrement par les femmes.

Chez les Beauvoir, la pratique religieuse est en effet principalement féminine. Les prières se font avec la mère, les lectures sont surveillées par elle. Le père, Georges de Beauvoir, est sceptique sur le plan religieux, même s’il demeure attaché aux valeurs sociales et politiques du catholicisme conservateur de son époque.

Cette situation diffère de celle de sa meilleure amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, issue d’une famille catholique où hommes et femmes participent davantage ensemble aux pratiques religieuses. Les deux jeunes filles appartiennent au même monde social, mais la religion ne joue pas exactement le même rôle dans leur famille.

Cette différence sera décisive : Zaza restera longtemps dans un horizon catholique où la foi peut devenir une forme d’action et de soin. Simone déplacera progressivement son besoin d’absolu vers d’autres objets, notamment la littérature et la pensée.

Le Cours Désir : apprendre un monde religieux

L’éducation catholique se poursuit hors de la famille, au Cours Désir.

Beauvoir insiste sur le fait que cette institution ne se présente pas seulement comme une école, mais comme un lieu de formation morale. Les enseignantes ne se nomment pas « institutrices » mais « éducatrices », terme qui marque leur ambition de former les consciences autant que les intelligences.

L’école fonctionne comme un univers presque religieux (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 33) :

Chaque mercredi, chaque samedi, je participai pendant une heure à une cérémonie sacrée, dont la pompe transfigurait toute ma semaine.

Les récompenses, les cérémonies, les figures d’autorité contribuent à produire une vision globale du monde où savoir, morale et religion demeurent inséparables.

La petite Simone participe elle-même à cette fiction sacrée lorsqu’elle incarne Jésus enfant lors d’une fête de Noël (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 32):

(…) on m’habilla d’une robe blanche bordée d’un galon doré et je figurai l’enfant Jésus : les autres petites filles s’agenouillaient devant moi.

Elle n’est donc pas seulement spectatrice du religieux : elle en devient un personnage. De même, l’Histoire sainte est d’abord reçue comme une histoire vraie (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 33) :

L’Histoire sainte me semblait encore plus amusante que les contes de Perrault puisque les prodiges qu’elle relatait étaient arrivés pour de vrai.

La future philosophe se souvient ainsi d’une enfance où le récit religieux n’était pas encore identifié comme une construction symbolique : il constituait la réalité même. C’est pourquoi elle pourra écrire rétrospectivement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 177) :

On ne peut imaginer enseignement plus sectaire que celui que je reçus.

La formule de l’adulte Beauvoir ne signifie pas qu’elle nie les apprentissages intellectuels reçus, mais qu’elle analyse un système où une seule interprétation du monde se présentait comme vérité absolue. Cette éducation religieuse participe aussi d’un apprentissage plus large : celui d’une certaine définition du féminin.

Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir montrera que la féminité n’est pas une essence naturelle mais une construction historique et sociale. L’éducation reçue par les filles contribue à leur apprendre une place déjà définie : celle de l’être destiné à autrui, à la modestie, au dévouement et à la limitation de ses ambitions.

Ainsi, le catholicisme de l’enfance beauvoirienne ne transmet pas seulement une vision de Dieu. Il transmet également une vision du corps féminin, du désir, de la vertu et du rôle social des femmes.

Ce point permet de relire l’enfance de Simone à la lumière de son œuvre adulte : le passage à l’athéisme ne correspond pas seulement à l’abandon d’une croyance métaphysique. Il accompagne une remise en cause plus vaste des autorités qui prétendent définir à l’avance le sens d’une existence.

Le même geste critique traverse toute l’œuvre de Beauvoir :

  • comprendre comment une vérité devient une évidence ;
  • analyser comment une norme devient une nature ;
  • montrer comment un destin présenté comme nécessaire peut être transformé.

B) Perdre la foi, pourquoi ?

L’athéisme beauvoirien ne naît pas d’une décision brutale. Il se construit par une série de fissures successives. Ce ne sont pas d’abord les dogmes qui disparaissent : ce sont les évidences qui cessent progressivement d’aller de soi.

La rupture religieuse n’est donc pas un simple abandon intellectuel. Elle est une transformation profonde du rapport au monde : ce qui était reçu comme une vérité donnée doit désormais être interrogé.

La découverte des « certitudes fausses »

Une première rupture intervient avec l’épisode du père Noël.

Enfant, Simone adhère entièrement au monde construit par les adultes. La révélation de la supercherie provoque moins une tristesse qu’un bouleversement intellectuel (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 29) :

Ce qui me stupéfia, ce fut d’avoir cru si solidement une chose qui n’était pas vraie, c’est qu’il pût y avoir des certitudes fausses.

Cette phrase est capitale pour comprendre le futur athéisme beauvoirien. La question n’est pas encore celle de l’existence de Dieu, mais celle de la vérité : comment distinguer ce qui est réel de ce qui n’est qu’une croyance transmise ? Le doute entre ainsi dans un univers jusque-là organisé par des évidences. L’enfant découvre qu’une parole d’adulte peut être sincère tout en étant erronée. Cette découverte ouvre une brèche décisive : les vérités reçues doivent désormais pouvoir être examinées. Ce qui était auparavant garanti par l’autorité devient susceptible d’un jugement personnel.

Le confesseur : la faillibilité des représentants du sacré

La véritable crise religieuse se produit ensuite autour de la figure du confesseur. Vers douze ans, Simone découvre que celui qui reçoit ses confidences et semble représenter une autorité spirituelle n’est pas un intermédiaire transparent entre elle et Dieu, mais un homme soumis aux limites humaines. Elle raconte une expérience mystique intense durant laquelle elle cherche ensuite un accompagnateur religieux capable de comprendre ce qu’elle éprouve (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 188) :

J’errai sous les voûtes de Saint-Sulpice, à la recherche d’un confesseur qui n’altérât point, par d’impures paroles humaines, les messages venus d’en haut.

La phrase est extrêmement révélatrice. La jeune Simone ne veut pas encore renoncer à Dieu ; elle veut protéger Dieu contre les hommes qui prétendent parler en son nom. Mais cette volonté même révèle une contradiction : le divin ne lui parvient qu’à travers des médiations humaines, donc faillibles. La religion commence ainsi à perdre son caractère d’évidence absolue. Le problème n’est pas seulement l’existence de Dieu : c’est la difficulté d’accéder à une vérité divine qui passerait nécessairement par des institutions, des discours et des individus.

Saint-Sulpice : le sacré confronté au corps

Quelques années plus tard, d’autres expériences contribuent à désacraliser les représentants du religieux. Le libraire qui l’agresse travaille dans une : « (…) pieuse librairie proche de Saint-Sulpice » (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 224) Beauvoir ne réduit évidemment pas les violences sexuelles au seul univers religieux : elle rapporte également des agressions commises dans des espaces parfaitement laïques, notamment lors d’une projection à la salle Pleyel. Cependant, dans son récit, ces expériences participent d’un même mouvement : les figures censées incarner une autorité morale apparaissent comme des êtres humains, avec leurs contradictions et leurs fautes.

Le sacré descend dans le monde ordinaire. Cette découverte est essentielle dans le parcours athée de Beauvoir : l’ordre moral n’est plus garanti par la fonction sociale de ceux qui le représentent. Une soutane, une institution ou un discours religieux ne suffisent plus à produire la vérité.

La littérature contre les « textes sacrés »

Autre motif essentiel de détachement : les lectures. L’enfant Simone a d’abord été nourrie par des ouvrages religieux et par des récits où la souffrance, le sacrifice et la sainteté occupent une place centrale. Mais progressivement, la littérature profane devient plus forte. Elle raconte ainsi son exaspération devant certains romans chrétiens, notamment ceux de François Mauriac (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 405) : « Je fus exaspérée par Souffrance du chrétien de Mauriac. » Ce rejet n’est pas un rejet de la littérature. Au contraire : il montre que la littérature prend désormais une place centrale. Beauvoir ne quitte pas l’absolu, elle en déplace le lieu.

Les récits religieux cessent d’être les seuls textes capables d’éclairer l’existence. Les œuvres humaines deviennent des espaces de connaissance, de consolation et de découverte de soi. Elle formule explicitement ce déplacement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura.

Elle reprend même le vocabulaire religieux pour parler des livres (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours.

L’expression est essentielle. L’athéisme beauvoirien ne supprime pas toute recherche de sens : il transforme le lieu où ce sens peut apparaître. Les textes révélés sont remplacés par les œuvres humaines.

La mère, le père et la fin d’un monde religieux

La croyance de Simone est également liée aux rapports familiaux. La religion est d’abord transmise par sa mère, Françoise de Beauvoir, qui surveille les lectures, la morale et la vie spirituelle de ses filles. Chez les Beauvoir, le catholicisme appartient ainsi principalement à l’univers féminin. La mère incarne la continuité d’une tradition religieuse où la foi structure la vie quotidienne, les pratiques, les devoirs et la définition du bien.

Mais Georges de Beauvoir joue un rôle paradoxal. Il n’est pas croyant, et son scepticisme contribue progressivement à fissurer l’univers religieux de Simone. La jeune fille découvre ainsi qu’une personne qu’elle admire intellectuellement peut ne pas adhérer aux vérités qui organisaient jusque-là son monde. La relation familiale participe donc au déplacement de l’autorité. Comme l’ont analysé Caroline Eliacheff et Nathalie Heinich dans Mères-Filles (2002), la relation mère-fille ne peut être pensée isolément : elle se construit dans un ensemble de relations où interviennent également les figures paternelles et sociales.

Chez Beauvoir, le mouvement est complexe :

  • la mère incarne l’ordre religieux et moral ;
  • le père transmet le goût de l’intelligence, de la culture et de la liberté critique ;
  • mais aucun des deux ne pourra finalement fournir une réponse existentielle durable.

L’adolescente cherche alors ailleurs. Elle ne quitte pas seulement une croyance : elle quitte une organisation du monde dans laquelle le sens venait d’une autorité extérieure.

Le corps féminin : quand la religion produit malgré elle un imaginaire corporel

La crise religieuse est également une crise du rapport au corps. L’éducation reçue apprend à Simone que le corps féminin doit être contrôlé, dissimulé, discipliné. Elle raconte avoir appris enfant à se laver sans se regarder ; adolescente, elle associe le maquillage aux femmes considérées comme moralement suspectes, actrices ou prostituées. Le corps apparaît ainsi comme un lieu de surveillance morale. Cette expérience personnelle trouvera plus tard une formulation philosophique dans Le Deuxième Sexe. Beauvoir y montre que le corps n’est jamais seulement une réalité biologique : il est toujours vécu dans une situation historique et sociale. La femme n’est pas enfermée par son corps en lui-même, mais par les significations que la société lui impose.

La célèbre formule (Le Deuxième Sexe. II., Gallimard, 1987, p. 13) : « On ne naît pas femme : on le devient. » exprime précisément cette idée : la féminité n’est pas une essence naturelle qui déterminerait à l’avance une existence ; elle est produite par une éducation, des normes, des représentations et des pratiques sociales.

L’enfance catholique de Simone participe donc à cette construction. La religion ne lui transmet pas seulement une conception de Dieu : elle lui apprend aussi une certaine manière de considérer le féminin, la pureté, la faute, le désir et la place sociale des femmes.

Le paradoxe des images religieuses du corps

Mais la relation de Beauvoir à l’imaginaire religieux est plus complexe qu’un simple rejet. Les récits de saintes, les vies de martyrs et les figures chrétiennes nourrissent profondément son imagination. Les vies de saintes, notamment celles issues de La Légende dorée de Jacques de Voragine, proposent des images où le corps féminin est exposé, souffrant, transformé et parfois glorifié. La petite Simone peut ainsi se rêver en sainte Blandine livrée aux lions.

Le christianisme destiné à détourner les jeunes filles du corps fournit donc paradoxalement des représentations puissantes du corps féminin : un corps qui endure, qui agit, qui témoigne, qui devient le lieu d’une expérience exceptionnelle. Cette contradiction sera analysée dans Le Deuxième Sexe à travers la question de la mystique féminine.

Certaines femmes ont pu trouver dans la relation à Dieu un espace d’affirmation personnelle. La mystique leur permet parfois d’accéder à une forme de transcendance dans un monde qui les enferme pourtant dans l’immanence.

Mais cette liberté demeure ambiguë : elle dépend encore d’un ordre religieux qui définit l’horizon ultime de leur existence. Le passage à l’athéisme transforme radicalement cette structure. La femme n’a plus besoin d’une reconnaissance divine pour être un sujet. Elle n’a plus à s’élever vers un ailleurs sacré : elle peut agir dans le monde humain.

C) Devenir athée : Meyrignac, l’anti-conversion

La scène décisive se déroule à l’été 1922, à Meyrignac, dans la propriété limousine du grand-père paternel de Simone de Beauvoir. La chercheuse Élaine Lecarme-Tabone, dans son analyse des Mémoires d’une jeune fille rangée (Paris, Gallimard, « Foliothèque », 2000, p. 76-82), a proposé de parler d’un « anti-récit de conversion » : au lieu de raconter une rencontre avec Dieu, Beauvoir raconte le moment où Dieu cesse d’être une évidence.

Le basculement passe par le corps, les sensations et la lecture. Avant cette rupture, Simone cherche encore à défendre les vérités religieuses. Elle connaît les arguments destinés à répondre aux objections contre la foi. Pourtant, elle constate progressivement que ces vérités reposent finalement sur une autorité reçue. Elle découvre que croire ne suffit pas à prouver. La scène de Meyrignac commence alors par une expérience très concrète (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 136) :

Un soir, à Meyrignac, je m’accoudai, comme tant d’autres soirs, à ma fenêtre ; une chaude odeur d’étable montait vers les glacis du ciel ; ma prière prit faiblement son essor, puis retomba.

Puis vient l’aveu décisif (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 136) :

J’avais passé ma journée à manger des pommes interdites et à lire, dans un Balzac prohibé, l’étrange idylle d’un homme et d’une panthère.

La rupture passe donc par deux transgressions :

  • le fruit défendu ;
  • la littérature interdite.

La pomme de Meyrignac : réécrire Ève, transformer la faute en liberté

La scène de Meyrignac peut être relue à la lumière de l’analyse des mythes féminins développée dans Le Deuxième Sexe. La pomme qui accompagne la rupture religieuse de Simone de Beauvoir n’est pas seulement une image de transgression individuelle : elle constitue une véritable réécriture du mythe biblique d’Ève.

Dans la tradition chrétienne occidentale, Ève est celle par qui la faute entre dans le monde. En mangeant le fruit défendu, elle introduit la désobéissance, la chute et la séparation d’avec Dieu. La femme devient ainsi associée à une faute originelle qui pèsera durablement sur les représentations du féminin.

Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir analyse précisément la manière dont les mythes ont contribué à construire des figures féminines destinées à expliquer et à justifier la place assignée aux femmes. Ève apparaît ainsi comme l’une des grandes figures symboliques par lesquelles la femme est représentée comme autre, dangereuse ou responsable d’un désordre premier.

Or, dans Mémoires d’une jeune fille rangée, Simone accomplit un geste inverse. Elle mange les « pommes interdites » non pour provoquer une chute, mais pour accéder à la connaissance. La transgression ne l’éloigne pas de la vérité : elle lui permet de découvrir que l’ancien système de croyances ne peut plus répondre à son expérience du monde. Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 190) :

“Ce sont des péchés”, me dis-je. Impossible de tricher plus longtemps : la désobéissance soutenue et systématique, le mensonge, les rêveries impures n’étaient pas des conduites innocentes.

Mais cette reconnaissance de la faute marque paradoxalement le début de la liberté. La jeune fille comprend que l’ordre religieux existe, mais elle découvre aussi qu’elle peut désormais le juger de l’extérieur. La pomme cesse alors d’être le symbole d’une chute. Elle devient le symbole d’une naissance intellectuelle.

Là où Ève est traditionnellement présentée comme celle qui désobéit par faiblesse ou par tentation, Simone fait de la désobéissance une étape nécessaire vers l’autonomie. Cette réécriture rejoint directement la pensée du Deuxième Sexe : aucune existence humaine ne possède un destin fixé d’avance.

Ni la religion, ni les mythes, ni les représentations sociales ne peuvent décider définitivement de ce qu’une femme doit être. La pomme biblique séparait symboliquement l’être humain de Dieu. La pomme de Meyrignac sépare Simone d’un monde où son existence était définie par des vérités reçues. Elle n’entre pas dans le péché. Elle entre dans l’histoire.

La littérature remplace la religion

C’est ensuite la littérature qui occupe la place auparavant tenue par la religion. Beauvoir décrit explicitement ce déplacement (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 258-259) :

Je m’abîmai dans la lecture comme autrefois dans la prière. La littérature prit dans mon existence la place qu’y avait occupée la religion : elle l’envahit tout entière, et la transfigura.

Elle poursuit avec un vocabulaire volontairement religieux (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

Les livres que j’aimais devinrent une Bible où je puisais des conseils et des secours ; j’en copiai de longs extraits ; j’appris par cœur de nouveaux cantiques et de nouvelles litanies, des psaumes, des proverbes, des prophéties et je sanctifiai toutes les circonstances de ma vie en me récitant ces textes sacrés.

Cette reprise du vocabulaire religieux est essentielle. Beauvoir ne remplace pas simplement une croyance par une autre. Elle ne transforme pas la littérature en nouvelle religion. Elle déplace les fonctions autrefois assurées par la foi. La religion donnait une interprétation globale de l’existence ; la littérature donne désormais un espace de compréhension, d’exploration et de communion entre les consciences. Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 259) :

(…) ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion.

La littérature devient ainsi une manière d’habiter le monde. Elle ne promet pas un salut après la mort. Elle permet une présence plus intense à l’existence présente.

Elle substitue l’écriture à Dieu

Cette formule doit donc être comprise avec précision. Elle ne signifie pas que Beauvoir remplace une transcendance religieuse par une transcendance littéraire. L’écriture n’est pas une nouvelle divinité. Elle est une activité humaine. Elle ne garantit aucune éternité ; elle permet seulement de comprendre, de transmettre et d’agir.

Là où la religion promettait une inscription dans un ordre supérieur, l’écriture propose une autre forme de durée : celle des œuvres, de la mémoire et de la rencontre entre les êtres humains. Ainsi, le salut n’est plus attendu d’un ailleurs céleste. Il se construit ici-bas, dans les livres, les lecteurs et les lectrices. Le mouvement commencé à Meyrignac trouve alors son accomplissement : Simone ne cherche plus une vérité descendue du ciel ; elle cherche une vérité produite par l’expérience humaine.

La Grillère (1919) : la dernière expérience mystique

Cette transformation est d’autant plus frappante qu’elle vient après une véritable expérience religieuse. Avant Meyrignac, avant la rupture, Beauvoir raconte une scène où le monde est encore entièrement habité par Dieu : celle de La Grillère, en 1919. La nature n’est pas alors une réalité autonome. Elle est une création divine offerte au regard humain. Beauvoir écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 175) :

Quand le matin je franchissais en courant les barrières blanches pour m’enfoncer dans les sous-bois, c’était lui-même qui m’appelait. Il me regardait avec complaisance regarder ce monde qu’il avait créé afin que je le voie.

Dans cette expérience enfantine, Dieu n’est pas seulement le créateur du monde : il est aussi celui qui donne une place particulière à Simone dans ce monde. Le regard humain est lui-même regardé. La nature n’est pas encore un paysage autonome : elle est un signe. Chaque beauté du monde renvoie à une présence supérieure qui l’a créée et offerte à la contemplation. La scène est placée sous le signe de François d’Assise (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 175) :

Un soir, je m’oubliai. C’était à La Grillère. J’avais lu longtemps, au bord d’un étang, une histoire de saint François d’Assise ; au crépuscule, j’avais fermé le livre ; couchée dans l’herbe, je regardais la lune.

Tous les éléments traditionnels de l’expérience mystique sont présents :

  • le retrait du monde ordinaire ;
  • la solitude ;
  • le contact avec la nature ;
  • la lecture spirituelle ;
  • la perte momentanée de soi ;
  • le sentiment d’une union avec une réalité supérieure.

Mais un élément annonce déjà la future écrivaine : Simone veut conserver cette expérience par les mots. La littérature est déjà présente au cœur même du religieux. Elle ne remplacera pas seulement Dieu plus tard : elle est déjà le moyen par lequel l’expérience devient durable.

Deux expériences limousines, deux rapports au monde

La Grillère et Meyrignac doivent donc être lues ensemble. Elles constituent deux moments symétriques de l’itinéraire beauvoirien.

À La Grillère :

  • la nature parle de Dieu ;
  • la beauté du monde est le signe d’une transcendance ;
  • François d’Assise offre un modèle spirituel ;
  • l’écriture cherche à retenir une révélation.

À Meyrignac :

  • la nature demeure belle sans garant divin ;
  • les pommes remplacent la prière ;
  • Balzac remplace les textes religieux ;
  • l’écriture conserve une expérience humaine.

Le geste fondamental reste pourtant le même : regarder, éprouver, écrire. Ce qui change, c’est l’interprétation. L’enfant croyante reçoit le monde comme une création. L’écrivaine athée l’habite comme une réalité. Cette évolution rejoint la réflexion du Deuxième Sexe sur le passage de l’immanence à la transcendance.

La croyance religieuse peut offrir une ouverture vers une réalité supérieure ; mais elle peut aussi détourner l’individu de la construction concrète de son existence.

Chez Beauvoir adulte, la transcendance ne disparaît pas : elle change de lieu. Elle n’est plus tournée vers Dieu. Elle devient capacité humaine de dépasser ce qui est donné par l’action, la pensée et la création. Ainsi, la petite fille qui cherchait dans la nature la présence divine devient une écrivaine qui cherche dans le monde lui-même une source d’émerveillement et de connaissance.

De La Grillère à Ávila : le déplacement du sacré vers le monde

Ce mouvement permet également de comprendre son rapport aux lieux religieux dans ses voyages. La croyante cherche derrière le monde la trace d’une présence divine. La voyageuse athée regarde le monde lui-même. Le sacré ne disparaît pas totalement : il devient humain. Une cathédrale, un sanctuaire, une ville mystique ne sont plus des preuves d’une vérité révélée. Ils deviennent des créations historiques, artistiques et culturelles. Cette transformation apparaît particulièrement à Ávila. La ville de sainte Thérèse pourrait être le lieu d’un retour à la mystique chrétienne. Elle devient au contraire le lieu d’une expérience de présence au monde.

III. Engagements viatiques athées

Voyager sans Dieu, habiter le monde

Comme nous avons pu le montrer dans nos travaux depuis 2007, le voyage est un moteur existentiel de Simone de Beauvoir. Il n’est pas seulement un déplacement géographique : il est une manière de rencontrer le réel, de sortir des cadres hérités et d’observer les conditions d’existence des femmes et des hommes.

L’athéisme beauvoirien ne conduit donc pas à un désenchantement du monde. Il transforme au contraire la manière de l’habiter. Le monde n’est plus un espace créé par Dieu et destiné à conduire l’être humain vers une vérité supérieure. Il devient un espace humain, historique, politique et sensible, qu’il faut parcourir, comprendre et raconter. Le pèlerinage devient voyage. La prière devient attention. La révélation devient découverte.

Lourdes : voir le religieux sans croire

Le cas de Lourdes est particulièrement révélateur. La ville appartient d’abord à l’univers religieux de l’enfance de Beauvoir. Dès ses jeunes années, elle connaît les récits de miracles liés au sanctuaire marial. Son père lui-même, pourtant incroyant, évoque les miracles de Lourdes avec distance (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58) :

(…) papa n’allait pas à la messe, il souriait quand tante Marguerite commentait les miracles de Lourdes : il ne croyait pas.

Cette coexistence entre une mère croyante et un père sceptique constitue une première expérience de pluralité des rapports au religieux. La petite Simone accepte alors cette contradiction sans encore pouvoir véritablement la penser (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58) : « Ce scepticisme ne m’atteignait pas, tant je me sentais investie par la présence de Dieu. » Mais plus tard, Lourdes devient précisément l’un des lieux où s’effondre l’idée d’un monde protégé par une harmonie divine. Lorsqu’elle y séjourne adolescente, Beauvoir ne reçoit pas une révélation religieuse. Elle découvre au contraire brutalement la réalité des corps souffrants.

Elle écrit (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) :

Avant de regagner Meyrignac, nous nous arrêtâmes deux jours à Lourdes. Je reçus un choc. Moribonds, infirmes, goitreux : devant cette atroce parade, je pris brutalement conscience que le monde n’était pas un état d’âme.

Cette phrase est essentielle. Elle marque une sortie définitive d’un univers centré sur l’intériorité religieuse. Jusqu’alors, Simone vivait principalement dans son rapport à Dieu, à ses émotions, à son âme. À Lourdes, elle découvre que le monde existe indépendamment d’elle. Les humains ont des corps (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) :

Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps.

Lourdes : de la prière à la responsabilité humaine

Le déplacement est donc complet. La croyante cherche dans le sanctuaire une intervention surnaturelle. L’athée observe les souffrances humaines et comprend qu’elles exigent une réponse humaine. La compassion demeure, mais son fondement change. Elle n’est plus une charité inspirée par Dieu. Elle devient une responsabilité envers autrui. Cette évolution rejoint directement l’analyse du Deuxième Sexe : Beauvoir refuse les systèmes qui promettent aux êtres humains une justification extérieure de leur existence. L’éthique ne repose plus sur un commandement venu d’un ailleurs transcendant. Elle repose sur la reconnaissance concrète des autres existences. Le monde souffrant n’appelle pas une prière.

Il appelle une action.

Zaza : Lourdes comme action catholique

La comparaison avec Élisabeth Lacoin est ici particulièrement éclairante. Dans la famille Lacoin, la religion est collective et active. Le pèlerinage de Lourdes s’inscrit dans une pratique familiale (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 163) :

Chaque année, pendant le pèlerinage national, ils allaient à Lourdes ; les garçons servaient comme brancardiers ; les filles lavaient la vaisselle dans les cuisines des hospices.

Zaza appartient donc à un catholicisme qui associe croyance, engagement et service. Chez elle, la foi ne se limite pas à une relation intérieure : elle produit une manière d’agir dans le monde. Beauvoir, elle, suivra une autre voie. Elle conservera l’attention aux autres, mais elle la détachera de toute justification transcendante. La solidarité ne vient plus de Dieu. Elle vient de la conscience de partager une même condition humaine.

Les lieux religieux : patrimoine humain, non révélation divine

Cette évolution explique également le rapport de Beauvoir aux édifices religieux pendant ses voyages. Beauvoir visite les églises, les cathédrales, les sanctuaires et les monuments religieux, mais elle ne les considère plus comme des lieux où une vérité divine se manifesterait. Ils deviennent des œuvres humaines :

  • créations artistiques ;
  • témoignages historiques ;
  • productions culturelles ;
  • traces des sociétés qui les ont édifiés.

La croyante regarde un édifice religieux comme une ouverture vers Dieu. La voyageuse athée regarde ce même édifice comme une réalisation humaine. Le sacré devient patrimoine.

Ce déplacement est essentiel : il ne signifie pas une disparition de l’émerveillement. Au contraire, libéré d’une interprétation unique, le monde devient disponible dans toute sa richesse. Les pierres ne renvoient plus nécessairement à un au-delà. Elles témoignent de l’activité humaine qui les a façonnées.

Voyager sans Dieu, mais non sans émerveillement

L’athéisme beauvoirien n’est donc pas un désenchantement. Il est une nouvelle manière d’être au monde. L’enfant cherchait derrière les choses une présence divine. L’écrivaine cherche désormais dans les choses elles-mêmes leur richesse, leur complexité et leur histoire. Le voyage remplace le pèlerinage. Mais il ne supprime pas la quête. Il la transforme.

Le déplacement géographique devient un déplacement philosophique : il ne s’agit plus de retrouver un sens déjà donné, mais de rencontrer une réalité qui résiste aux images toutes faites. Cette démarche rejoint celle du Deuxième Sexe : refuser les essences figées, les définitions imposées, les mythes qui prétendent dire une fois pour toutes ce que sont les êtres humains.

Ávila : de la cité mystique au monde sensible

Ávila pourrait être, pour une catholique cultivée, un lieu privilégié de retour au religieux. La ville est associée à sainte Thérèse d’Ávila, grande figure de la mystique chrétienne. Or, lorsque Beauvoir découvre la ville en 1932 avec Sartre, ce n’est pas une révélation spirituelle qui se produit. Elle écrit (La Force de l’âge, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 102) :

De Madrid, nous fîmes plusieurs brefs voyages. L’Escurial, Ségovie, Avila, Tolède : certains lieux, par la suite, purent me paraître encore plus beaux, mais jamais la beauté n’eut pareille fraîcheur.

Le vocabulaire est révélateur. Beauvoir parle de beauté, non de sainteté. Elle décrit une expérience esthétique, non une expérience mystique. Le lieu religieux devient un lieu humain. L’ancienne croyante aurait pu chercher Dieu derrière les pierres d’Ávila. La voyageuse athée contemple les pierres elles-mêmes.

Le passage suivant est encore plus important (La Force de l’âge, op. cit., p. 103-104) :

A Avila, le matin, j’ai repoussé les volets de ma chambre ; j’ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s’est évanoui ; il n’y avait plus qu’une glorieuse présence : la mienne, celle de ces remparts, c’était la même et elle défiait le temps.

Cette phrase pourrait presque être qualifiée de mystique — mais il s’agit d’une mystique sans Dieu. La « glorieuse présence » n’est plus celle d’une divinité. Elle est celle du sujet humain et du monde matériel. La communion recherchée autrefois avec l’au-delà devient une communion immanente entre une conscience et une réalité terrestre. Beauvoir ne retrouve pas Dieu à Ávila. Elle se retrouve elle-même dans le monde.

Une mystique athée de l’existence

C’est ici que l’athéisme beauvoirien se distingue d’un simple rationalisme désenchanté. Elle ne remplace pas une croyance par un vide. Elle remplace une transcendance religieuse par une intensité de présence. Le monde n’est plus un signe renvoyant à une réalité supérieure. Il est la réalité. La pierre, la lumière, les paysages, les œuvres d’art n’ont pas besoin d’être créés par Dieu pour être admirables. Ils valent par leur existence même.

Cette conception rejoint le mouvement philosophique de toute son œuvre : l’être humain n’a pas à découvrir un sens préexistant ; il doit construire des significations à partir d’une situation concrète.

De Lourdes à Ávila : deux déplacements décisifs

Lourdes et Ávila encadrent ainsi deux moments essentiels de l’athéisme beauvoirien.

À Lourdes, adolescente, Beauvoir découvre que le monde n’est pas un état d’âme (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 286) : « Les hommes avaient des corps et souffraient dans leurs corps. » La souffrance humaine fait éclater l’univers religieux centré sur l’âme. À Ávila, adulte, elle découvre une présence intense au monde sans médiation divine. Le monde n’a pas besoin d’être garanti par Dieu pour être source d’émerveillement.

Entre ces deux expériences, un même mouvement apparaît :

  • le religieux cesse d’être une explication du monde ;
  • le monde devient lui-même l’objet d’une attention absolue.

Tout compte fait : affronter le néant sans refuge religieux

Cette position est confirmée plusieurs décennies plus tard dans Tout compte fait (1972). Beauvoir revient alors sur les arguments souvent opposés aux athées : l’angoisse devant le néant serait la preuve que l’être humain est destiné à une immortalité, et la religion offrirait une réponse nécessaire à cette inquiétude. Elle refuse cette interprétation.

Elle écrit (Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 632) :

Le néant me donne le vertige : donc nous sommes immortels. Étrange raisonnement qui dévoile le rôle joué par la religion dans la plupart des cas : une fuite, une désertion.

L’athée n’est donc pas celui qui aurait perdu une consolation indispensable. Il est celui qui accepte de regarder en face une réalité que la religion permet parfois d’éviter : la finitude humaine. Beauvoir poursuit (Tout compte fait, op. cit., p. 632) :

Les difficultés que l’athée affronte honnêtement, la foi permet de les éluder.

Cette affirmation rejoint tout son parcours. À l’enfant qui cherchait dans la religion une protection contre la mort, l’adulte répond que la condition humaine doit être assumée sans garantie extérieure.

L’existence n’a pas besoin d’être prolongée par une éternité pour avoir une valeur. Elle vaut par les projets, les relations et les actions que les êtres humains construisent dans le temps limité qui leur est donné.

C) Écrire un univers athée

1. Une œuvre débarrassée de toute Providence

Beauvoir ne construit pas une littérature « contre Dieu » au sens polémique du terme.

Elle écrit un monde où les individus doivent agir dans une histoire qui ne possède ni plan divin ni finalité préétablie. Ses personnages vivent dans un univers de liberté, de choix et de responsabilité. La disparition de Dieu ne crée pas un vide narratif. Elle modifie la structure même des récits : les êtres humains ne peuvent plus attendre une justification venue d’ailleurs. Ils doivent répondre eux-mêmes de leurs actes.

Dans Tous les hommes sont mortels (1946), la tentation d’échapper à la condition humaine par l’immortalité ne produit pas un salut, mais une forme d’enfermement. L’éternité rêvée ne donne pas automatiquement un sens à l’existence. Elle ne remplace pas la Providence religieuse. Elle montre au contraire que le sens ne peut être reçu d’une durée infinie : il doit être construit dans le temps concret d’une vie.

2. Une histoire humaine sans jugement dernier

Dans ses mémoires, Beauvoir refuse également toute lecture providentielle de son existence.

Dans La Force des choses, elle présente son projet autobiographique non comme une confession devant une instance supérieure, mais comme une tentative humaine de comprendre une trajectoire singulière. Elle écrit (La Force des choses. I.,  Paris, Gallimard, « Folio », 1998,  p. 7) :

J’ai voulu que dans ce récit mon sang circule ; j’ai voulu m’y jeter, vive encore, et m’y mettre en question…

La formule est essentielle. L’écriture n’est pas un examen de conscience devant Dieu. Elle n’est pas une préparation au salut. Elle est une enquête sur une existence située dans une époque, une société et une histoire. La vérité recherchée n’est pas révélée. Elle est construite par le travail de la mémoire et de l’analyse.

3. Le monde réel contre les images toutes faites

Cette dimension apparaît particulièrement dans La Longue Marche. Avant d’arriver en Chine, Beauvoir reconnaît qu’elle porte en elle des représentations préalables (La Longue Marche, Paris, Gallimard, « Folio », 2022, p. 15):

La terre où j’allais aborder m’apparaissait aussi irréelle que le Shangri-La des Horizons perdus

Puis le voyage transforme cette image (La Longue Marche, op. cit., p. 16) :

La vraie Chine avait infiniment débordé les concepts et les mots avec lesquels j’essayai de la prévoir. Elle n’était plus une Idée ; elle s’était incarnée.

Cette phrase pourrait presque résumer l’ensemble du parcours athée beauvoirien.

Sortir de la religion, c’est aussi sortir des représentations qui prétendent donner immédiatement un sens au monde. L’athéisme n’est pas seulement refus d’une croyance. Il est une exigence de confrontation avec le réel. Le monde n’est pas un symbole à déchiffrer. Il est une réalité à rencontrer.

4. Les religions comme constructions historiques

Dans ses essais et ses récits politiques, Beauvoir analyse les religions non comme des vérités révélées, mais comme des phénomènes humains inscrits dans l’histoire.

Dans Le Deuxième Sexe, cette démarche apparaît particulièrement clairement. Les mythes religieux ne sont pas seulement des récits du passé : ils continuent de structurer les représentations du féminin. Les figures d’Ève, de la Vierge ou de la sainte montrent comment une société peut transformer une construction historique en vérité supposée éternelle.

L’athéisme beauvoirien rejoint donc ici son féminisme. Déconstruire les mythes religieux et déconstruire les mythes de la féminité relèvent d’un même mouvement intellectuel :

  • retrouver l’histoire derrière ce qui semble naturel ;
  • retrouver les choix humains derrière ce qui semble nécessaire ;
  • rendre aux individus leur capacité d’agir.

Écrire après Dieu : la littérature comme présence au monde

À la fin de son parcours, Beauvoir ne remplace donc pas Dieu par une autre croyance. Elle ne substitue pas une transcendance littéraire à une transcendance religieuse. L’écriture ne sauve pas.

Elle ne promet aucune éternité. Elle permet seulement de comprendre, de transmettre et d’agir. La littérature devient une pratique humaine de connaissance et de partage. Elle conserve ce qui aurait pu disparaître : les expériences singulières, les émotions, les pensées, les luttes et les rencontres. Elle crée un espace où les consciences peuvent se rejoindre.

Cette fonction apparaît déjà dans Mémoires d’une jeune fille rangée, lorsque Beauvoir décrit la littérature comme une nouvelle forme de communion (Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 124) :

(…) ils sauvaient du silence toutes ces intimes aventures dont je ne pouvais parler à personne ; entre moi et les âmes sœurs qui existaient quelque part, hors d’atteinte, ils créaient une sorte de communion.

La littérature ne remplace donc pas une vie après la mort. Elle permet une présence plus intense dans la vie présente. Elle ne promet pas un salut extérieur. Elle produit une relation entre des êtres humains.

Le Deuxième Sexe : écrire contre les destins imposés

Cette conception de l’écriture rejoint la démarche du Deuxième Sexe. Beauvoir y applique à la condition féminine le même geste critique que celui qui l’a conduite à l’athéisme. Elle refuse qu’une vérité présentée comme éternelle serve à enfermer les individus dans une place déterminée. Les mythes religieux, les discours philosophiques, les traditions sociales et les représentations culturelles ont souvent contribué à présenter la féminité comme une essence. Beauvoir montre au contraire que les êtres humains sont des existences situées, capables de dépasser ce qui leur est imposé. La formule (Le Deuxième Sexe. II., op. cit., p. 13) : « On ne naît pas femme : on le devient. » exprime cette rupture fondamentale. Comme l’existence humaine n’est pas déterminée par un ordre divin préétabli, l’existence féminine n’est pas déterminée par une prétendue nature féminine.

Dans les deux cas, il s’agit de libérer le devenir.

Une œuvre sans Providence

L’univers beauvoirien est donc un univers sans Providence. Mais il n’est pas un univers sans sens.

Le sens n’existe plus avant l’action humaine. Il naît de l’action humaine. Ses romans, ses mémoires, ses essais et ses récits de voyage montrent des individus confrontés à une liberté difficile : ils doivent choisir, agir, répondre de leurs actes, sans pouvoir se réfugier derrière une justification supérieure. Cette absence de garantie divine n’est pas seulement une perte. Elle est aussi une responsabilité. Parce qu’aucune justice n’est assurée dans un autre monde, les êtres humains doivent construire la justice ici. Parce qu’aucun salut n’est promis après la mort, chaque existence présente acquiert une valeur particulière. Parce qu’aucune vérité n’est révélée une fois pour toutes, il faut chercher, questionner, écrire.

Conclusion

L’athéisme de Simone de Beauvoir n’est pas seulement le refus d’une croyance religieuse : il est une transformation complète de son rapport au monde. L’enfant catholique qui grandit dans l’attente d’une protection divine, qui imagine les anges venant la conduire au Paradis et qui cherche dans les vies de saintes des modèles d’existence, devient une écrivaine qui refuse toute garantie transcendante.

Mais cette rupture ne signifie pas l’effacement de son passé religieux. Les images, les récits et les structures de pensée hérités du catholicisme demeurent présents dans son imaginaire et nourrissent son œuvre. L’athéisme beauvoirien est donc moins une disparition du religieux qu’une métamorphose de ses fonctions. Ce qui était autrefois assuré par Dieu — donner un sens à l’existence, inscrire l’individu dans une histoire plus vaste, protéger contre l’angoisse de la mort — est désormais confié aux humains eux-mêmes.

Le parcours de Beauvoir est ainsi celui d’un passage :

  • du ciel vers la Terre ;
  • de la révélation vers l’expérience ;
  • de la prière vers l’écriture ;
  • du salut promis vers l’action présente.

La littérature devient un lieu de compréhension et de transmission. Le voyage devient une manière de rencontrer le réel. L’engagement politique devient une réponse humaine aux injustices du monde. Sans Dieu, le monde ne perd pas son sens. Il change de centre.

Cette évolution explique pourquoi le voyage occupe une place essentielle dans son existence et son œuvre. Beauvoir ne voyage pas pour retrouver des traces du divin. Elle voyage pour découvrir des sociétés, des paysages, des histoires, des individus. À Lourdes, elle découvre moins la puissance miraculeuse d’un sanctuaire que la réalité des corps souffrants. À Ávila, elle ne retrouve pas la mystique de Thérèse : elle éprouve une présence intense au monde sensible. En Chine, elle abandonne les images préconstruites pour rencontrer une réalité historique et humaine. Partout, le même mouvement apparaît : le monde cesse d’être un signe renvoyant à une vérité supérieure ; il devient une réalité à observer, comprendre et transformer.

L’athéisme de Beauvoir n’est donc pas un désenchantement. Il est une autre forme d’attention au monde. Parce qu’il n’existe pas de salut extérieur, chaque existence humaine devient précieuse. Parce qu’il n’existe pas de justice garantie après la mort, les humains doivent construire eux-mêmes les conditions de la justice. Parce qu’il n’existe pas de vérité révélée, il faut chercher, questionner, écrire.

Elle substitue l’écriture à Dieu. Non pas une nouvelle transcendance à une ancienne transcendance, mais une pratique humaine à une garantie divine. L’écriture ne remplace pas Dieu comme une nouvelle divinité. Elle remplace l’attente d’une réponse venue d’ailleurs par une activité humaine : raconter, penser, transmettre. Le sens n’est plus reçu d’un ailleurs céleste. Il se construit ici-bas, dans les livres, les rencontres et les engagements.

L’itinéraire beauvoirien pourrait alors se résumer ainsi : La petite fille qui cherchait le Paradis apprend à habiter la Terre. L’adolescente qui perd Dieu découvre la liberté. L’écrivaine qui refuse toute transcendance construit, par son œuvre, une manière humaine d’affronter la finitude. Et c’est peut-être là que réside la force singulière de son athéisme : il ne ferme pas le monde.

Il l’ouvre.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir et l’athéisme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/34471

Pas fraternel 5 Les Bernstein VADMC.001

Pas fraternel (5) : Les Bernstein

Ils sont américains. Ils sont compositeurs. Ils s’appellent Bernstein. Ils sont nés à quatre ans d’intervalle. L’un a composé West Side Story (1957), l’autre la musique des Sept Mercenaires (John Sturges, The Magnificent Seven, 1960). Leonard Bernstein (1918-1990) et Elmer Bernstein (1922-2004) avaient donc tout pour être frères. Sauf qu’ils ne l’étaient pas. Aucun lien de parenté entre eux. Voilà qui méritait bien un nouvel épisode de « Pas fraternel ».

D’autant que tous deux ont travaillé pour le cinéma et le spectacle, même si leurs carrières ont emprunté des chemins fort différents. Leonard Bernstein est avant tout chef d’orchestre, pianiste et compositeur de musique symphonique et de théâtre musical. Broadway lui doit notamment On The Town (1944), porté cinq ans plus tard à l’écran par Stanley Donen et Gene Kelly sous le titre français Un Jour à New York (1949), avec Gene Kelly et Frank Sinatra — et un dinosaure dont nous avons déjà déploré le triste sort sur VADMC. Puis viennent Wonderful Town (1953), Candide (1956) et, bien entendu, West Side Story, créé en 1957 avec Stephen Sondheim aux paroles et Arthur Laurents au livret. Hollywood s’en empare en 1961, sous la direction de Robert Wise et Jerome Robbins.

Leonard Bernstein n’est d’ailleurs pas un inconnu dans ces pages. Nous avons déjà croisé sa musique au détour du dinosaure malmené d’Un Jour à New York, puis des Jets de West Side Story, chantant leur peu de considération pour l’« officier Krupke » et, plus largement, pour les différentes autorités chargées de les remettre dans le droit chemin. West Side Story est revenu ensuite par d’autres chemins : à propos des escaliers de secours de Tous en scène (Vincente Minnelli, The Band Wagon, 1953), des violences masculines et de la jalousie dans Hélène de Troie (Robert Wise, Helen of Troy, 1956), ou encore des bandes de jeunes dans West Side Story, Grease (Randal Kleiser, 1978) et Dirty Dancing (Emile Ardolino, 1987). À force, Leonard Bernstein avait fini par avoir ses habitudes sur Voyages autour de mon cerveau.

Elmer Bernstein, lui, n’avait encore rien demandé.

Et c’est justement Les Sept Mercenaires qui nous a conduits jusqu’à lui. Quelques trompettes héroïques, des chevaux lancés au galop, et hop : « Leonard Bernstein ! » Eh bien non. Elmer. Il faut dire que la confusion est tentante : deux Bernstein, deux compositeurs américains du vingtième siècle, deux hommes liés, quoique de manière très différente, au cinéma, et deux œuvres immédiatement reconnaissables dès leurs premières mesures.

Elmer Bernstein est en effet l’un des grands compositeurs de musique de films hollywoodiens. Sa filmographie traverse les genres : le drame avec L’Homme au bras d’or (Otto Preminger, The Man with the Golden Arm, 1955), le western avec Les Sept Mercenaires, le drame judiciaire avec Du silence et des ombres (Robert Mulligan, To Kill a Mockingbird, 1962), le film de guerre avec La Grande Évasion (John Sturges, The Great Escape, 1963), avant une carrière qui se poursuit pendant plusieurs décennies.

Et nous voici repartis en voyage. La musique d’Elmer Bernstein accompagne volontiers des personnages qui partent, reviennent ou tentent de s’échapper. Frankie Machine (Frank Sinatra) revient dans son quartier de Chicago au début de L’Homme au bras d’or, après un séjour en prison et une cure de désintoxication, avec l’espoir de changer d’existence. Le film est adapté du roman homonyme de Nelson Algren. Nelson Algren, compagnon américain de… Simone de Beauvoir. Nous étions partis à cheval avec Les Sept Mercenaires ; quelques mesures d’Elmer Bernstein plus tard, nous voici revenus chez Beauvoir. On ne sort décidément jamais tout à fait de chez soi.

Dans Les Sept Mercenaires, justement, le déplacement est au cœur du récit : des hommes sont recrutés pour aller défendre un village mexicain contre les attaques de bandits. Ils franchissent une frontière, arrivent dans un lieu qui n’est pas le leur et doivent décider, au terme de l’aventure, s’ils repartent, restent ou, pour certains, ne repartiront jamais. Le voyage permet ici la rencontre avec un autre monde, tandis que le western transforme le déplacement des cavaliers en spectacle. Le célèbre thème d’Elmer Bernstein semble presque faire surgir à lui seul les chevaux, la poussière et les grands espaces.

Dans La Grande Évasion, le déplacement devient au contraire un objectif vital. Les prisonniers alliés enfermés dans un camp allemand creusent des tunnels pour sortir de l’espace qui leur est imposé, puis se dispersent, prennent la route, le train, la moto, tentent de franchir des frontières. Voyager signifie alors reconquérir sa liberté.

Quant à Du silence et des ombres, il est beaucoup plus sédentaire : Scout (Mary Badham) et Jem (Phillip Alford) parcourent surtout leur petite ville de Maycomb et découvrent, en se déplaçant d’un lieu à l’autre, les frontières sociales et raciales qui la structurent. Pas besoin de parcourir des milliers de kilomètres pour changer de monde. Simone de Beauvoir fait une remarque similaire dans L’Amérique au jour le jour 1947 à propos de Harlem : quelques rues new-yorkaises peuvent suffire pour passer d’un univers social à un autre, tant la ségrégation transforme l’espace urbain en territoire compartimenté. Et nous voici donc revenus une seconde fois à Beauvoir.

Chez Leonard, les groupes occupent volontiers la rue en chantant et en dansant ; chez Elmer, des hommes traversent les grands espaces, reviennent chez eux, cherchent à s’évader, tandis que des enfants découvrent les frontières invisibles de leur propre ville. Dans les deux cas, difficile de rester immobile. Ce qui tombe plutôt bien pour Voyages autour de mon cerveau.

Les deux Bernstein n’en sont pas moins très différents. Chez Leonard, West Side Story fait entrer dans Broadway le jazz, les rythmes latino-américains et les tensions de la ville moderne. Chez Elmer, le thème des Sept Mercenaires est devenu presque indissociable de l’imaginaire du western. Même patronyme, même pays, même siècle, même métier de compositeur : tout semblait conspirer pour fabriquer une fraternité là où la généalogie s’obstinait à ne pas en fournir.

Ce qui nous arrange fort bien.

Après les frères et sœurs qui craignent de l’être dans La Colline aux coquelicots et Ôtez-moi d’un doute, les familles très peu recommandables de La Fleur du mal et du Château des Oliviers, puis le docteur Kennedy, frère incestueux et meurtrier de La Dernière Énigme, voici donc deux hommes que l’on pourrait aisément prendre pour des frères et qui ne le sont pas.

Mais il nous reste un Elmer.

Il n’est ni compositeur, ni chef d’orchestre, ni même humain. C’est un éléphant. Elmer, le pachyderme bariolé créé par l’auteur et illustrateur britannique David McKee, fait son apparition dans la littérature jeunesse en 1968. Il n’a, à notre connaissance, aucun lien de parenté avec Leonard ou Elmer Bernstein. Mais puisque la littérature jeunesse a également droit de cité dans ces pages, il aurait été regrettable de l’abandonner au bord du chemin.

Ainsi s’achève notre enquête généalogique : Leonard Bernstein et Elmer Bernstein ne sont pas frères ; Elmer l’éléphant ne l’est ni de l’un ni de l’autre.

Leonard peut retourner à West Side Story. Elmer peut récupérer son cheval.

Et l’autre Elmer sa trompe.

Pas fraternel, donc. Mais sacrément musical. Et un peu pachydermique.

YIIIIHAAAAA !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (5) : Les Bernstein », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33940

Pas fraternel 4 La Dernière Énigme VADMC.001

Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme

C’est vraiment chic de se retrouver sur le sol natal après toutes ces belles années en Nouvelle-Zélande. Et ce, à tout jamais. Il ne reste plus qu’à trouver une maison où vivre avec Gilles. Gwenda est toute contente de l’avoir trouvée, leur demeure familiale, dans la campagne anglaise. Mais, comme nous sommes dans un roman policier, La Dernière Énigme (Agatha Christie, Sleeping Murder: Miss Marple’s Last Case, 1940/1976), ladite maison est étrange et le court séjour à Londres de Gwenda n’arrange rien.

Car Gwenda connaît cette maison. Sans savoir qu’elle la connaît. Elle sait où se trouvait une porte qui a été condamnée, quel papier peint recouvrait autrefois un mur, et se souvient progressivement d’un escalier et d’un cadavre. À Londres, une représentation de La Duchesse d’Amalfi (John Webster, The Duchess of Malfi, 1614), dont Christie ne nous donne le titre qu’à la fin du roman, fait brutalement ressurgir une phrase entendue autrefois et la vision d’une femme morte au pied de l’escalier. Jolie mise en abyme théâtrale d’un meurtre enfoui dans la mémoire. Seul subsiste un prénom : Helen.

Heureusement pour Gwenda, la détective Miss Marple va dénouer les fils de cette vieille affaire familiale. La Dernière Énigme appartient ainsi à une catégorie relativement rare chez Christie : le cold case, l’enquête sur un crime ancien, comme dans Cinq Petits Cochons (Five Little Pigs, 1942) et, beaucoup plus tard, Une mémoire d’éléphant (Elephants Can Remember, 1972), deux enquêtes d’Hercule Poirot. Ici, il ne s’agit pas seulement de savoir qui a tué, mais de reconstituer des souvenirs déformés ou incomplets et de faire parler un passé que tout le monde croyait définitivement enterré.

Cette vieille affaire est basée sur l’inceste, mais elle fait également appel au gaslighting, cette technique de manipulation qui consiste à persuader une personne que ses perceptions, ses souvenirs ou son jugement sont faux, jusqu’à la faire douter de sa propre santé mentale. Christie décrit le mécanisme sans employer, bien entendu, notre vocabulaire actuel. Ici, la victime de cette technique patriarcale est aussi un homme.

Le criminel procède en différents temps. D’abord, continuer à être, en apparence, un bon frère et un beau-frère admirable. Le docteur Kennedy dispose même d’un avantage supplémentaire : son statut de médecin lui confère autorité et respectabilité. Il peut parler des autres, de leur santé physique ou mentale, et être cru.

Puis, il drogue progressivement son beau-frère, le major Halliday, avant et après le meurtre d’Helen, jusqu’à le persuader qu’il a lui-même tué son épouse, Helen, la sœur de Kennedy. Halliday finit par demander son internement. Kennedy continue alors à le droguer, et le major se suicide, convaincu d’être un meurtrier. Le docteur Kennedy ne se contente donc pas de dissimuler son propre crime : il fabrique un coupable.

Le procédé rappelle, avec des différences importantes, Cinq Petits Cochons. Caroline Crale, condamnée pour le meurtre de son mari Amyas, se laisse accuser parce qu’elle croit sa jeune sœur Angela coupable et qu’elle souhaite la protéger, comme une manière d’expier un geste violent qu’elle avait commis contre elle lorsqu’elles étaient plus jeunes. Dans La Dernière Énigme, le major Halliday ne décide pas lui-même de porter la culpabilité d’un autre : Kennedy construit méthodiquement sa conviction d’avoir tué Helen. Mais, dans les deux romans, Christie s’intéresse à une culpabilité qui ne correspond pas au crime commis, à la manière dont un être humain peut porter jusqu’au sacrifice la faute d’un autre.

Les deux romans se répondent également par leurs assassins. Dans Cinq Petits Cochons, Elsa Greer tue Amyas Crale lorsqu’elle comprend que l’homme dont elle est la maîtresse ne quittera pas sa femme pour elle. Pire encore, Caroline la plaint, elle, la jeune, la belle, la fringante, l’étincelante Elsa ! Sa jalousie, son orgueil et son incapacité à accepter le rejet la conduisent au meurtre. Et elle punit Caroline d’avoir osé la prendre en pitié, en la faisant accuser du meurtre d’Amyas. Dans La Dernière Énigme, le docteur Kennedy a enfoui son désir incestueux pour sa sœur Helen au plus profond de lui-même. Il préfère la tuer plutôt que d’accepter qu’elle lui échappe et vive avec un autre homme. Deux criminels très différents, mais deux personnages chez lesquels Christie fouille l’obsession, la possession et l’impossibilité d’accepter que l’être désiré puisse choisir sa propre vie.

Helen, elle, a compris depuis longtemps que quelque chose ne va pas (Agatha Christie, La Dernière Énigme, Paris, Le Masque, 1980, p. 245) : « Je crois que j’ai toujours eu peur de toi. » Elle le dit à son frère. Et Kennedy ne tue pas seulement Helen. Leonie, la nurse suisse, a vu quelque chose le soir du meurtre : elle doit disparaître. Elle meurt. Lorsque, des années plus tard, Gwenda et Gilles commencent à remuer le passé, Lily, ancienne femme de chambre, revient vers la demeure où elle travaillait et pense pouvoir apporter un témoignage. Elle est assassinée près de la gare.

Trois femmes : Helen, Leonie, Lily. Trois féminicides qui permettent au même homme de conserver son secret.

Kennedy brouille également les pistes en parlant de sa sœur selon des clichés sexistes. Helen serait une femme instable, légère, partie avec un homme. Or l’histoire des vêtements qu’elle aurait soi-disant emportés dans sa fuite ne tient pas : les habits laissés ou prétendument pris ne correspondent pas au comportement attendu d’une femme préparant réellement son départ. Le récit de la fuite d’Helen est une reconstruction masculine maladroite. Le meurtrier a inventé les gestes d’une femme qu’il ne comprend pas.

Il a surtout utilisé une position particulièrement commode : celle du frère protecteur. Plus Kennedy paraît respectable, attentionné et raisonnable, moins on songe à le soupçonner. Le frère qui devrait protéger est précisément celui dont Helen doit avoir peur. Difficile de faire plus « pas fraternel ».

Ce mécanisme du gaslighting n’est d’ailleurs pas isolé dans l’œuvre de Christie. Dans Le Major parlait trop (A Caribbean Mystery, 1964), autre enquête de Miss Marple, la manipulation psychologique et la fabrication de la folie féminine par un homme jouent également un rôle essentiel. Miss Marple, qui connaît trop bien la violence tapie derrière les apparences respectables, ne se laisse guère impressionner par les beaux discours et découvre le meurtrier.

Dans ce même roman, Christie fait dire à sa détective (Agatha Christie, Le Major parlait trop, Paris, Le Club des Masques, 1989, p. 9) :

Pourtant l’existence à la campagne était loin du tableau idyllique que son neveu et les ignorants de sa sorte imaginaient. (…) beaucoup d’histoires sentimentales légales ou illégales, viols, incestes, perversions de toutes sortes, quelques-unes même inconnues des austères et savants jeunes gens d’Oxford qui écrivent sur ce sujet.

Après avoir égratigné au passage le travail d’écrivain de romans noirs de son neveu, Miss Marple analyse avec finesse l’aveuglement de gens qui ne regardent que leurs livres, et non la réalité. Son analyse convient parfaitement à La Dernière Énigme. Derrière une jolie maison de la campagne anglaise, son jardin et la respectabilité des familles se cachent inceste, meurtre, manipulation et suicide provoqué.

Miss Marple a d’ailleurs une philosophie assez peu sentimentale de la confiance (Agatha Christie, La Dernière Énigme, op. cit., p. 248) :

Non (…), parce que vous croyiez ce qu’il vous racontait. Il est très dangereux de croire les gens. En ce qui me concerne, il y a bien des années que je ne donne plus dans ce travers.

Il ne suffit donc pas d’écouter ce que les gens disent d’eux-mêmes et des autres. Il faut confronter les récits, observer les actes, retrouver les témoins, et accepter que le frère admirable, le médecin respectable ou le proche serviable puisse être celui qui ment.

Et, comme souvent sur Voyages autour de mon cerveau, voyageons. Gwenda quitte l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande après le meurtre de sa belle-mère et juste avant l’internement de son père. Adulte et mariée, elle effectue le trajet inverse, de la Nouvelle-Zélande vers l’Angleterre, puis depuis Londres vers la campagne pour acheter une maison. Elle revient ensuite à Londres pour assister à la pièce de Webster qui provoque la remontée de ses souvenirs.

Pour Helen comme pour Leonie, le retour est associé à la mort. Helen voyage de la maison de son frère, en Inde, pour épouser William Fane, puis revient en Angleterre, où elle meurt. Leonie voyage de la Suisse vers l’Angleterre, puis repart. Elle meurt chez elle. Miss Marple quitte St Mary Mead pour Londres afin de voir son neveu Raymond, écrivain de romans policiers pleins de sang et de fureur, et son épouse Joan, peintre, puis se rend dans le village où habitent Gwenda et Gilles afin de les aider à résoudre le cold case. Lily, enfin, revient vers la demeure où elle travaillait autrefois et meurt près de la gare avant de pouvoir révéler ce qu’elle sait.

Les voyages ne sont donc pas nécessairement libérateurs. Certains personnages parcourent des milliers de kilomètres et sont rattrapés par le passé. Trois trajectoires féminines dessinent d’ailleurs un mouvement géographique similaire, mais aux issues opposées : Helen quitte l’Angleterre pour l’Inde, puis revient en Angleterre, où elle est assassinée ; Leonie quitte la Suisse pour l’Angleterre, puis regagne la Suisse, où elle meurt ; Gwenda, enfin, quitte enfant l’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande avant de revenir, adulte, dans son pays natal.

Pour Helen et Leonie, le retour est ainsi associé à la mort. Pour Gwenda, au contraire, il permet la connaissance et la vie. Elle accomplit le même grand mouvement géographique en sens inverse : partie enfant d’Angleterre pour la Nouvelle-Zélande afin d’être éloignée du drame, elle revient adulte en Angleterre et peut enfin découvrir ce qui s’est réellement passé. Son retour n’est donc pas un enfermement dans le passé. Il permet d’en sortir.

Pour autant, la fin de La Dernière Énigme n’est pas extrêmement heureuse. Comment le serait-elle ? Helen, Leonie et Lily sont mortes. Le major Halliday s’est suicidé en se croyant meurtrier. Découvrir la vérité ne ressuscite personne.

Mais la fin est soulagée. Gwenda sait enfin ce qu’elle a vu lorsqu’elle était enfant. Son père n’était pas un assassin. Helen n’était pas la femme instable et volage décrite par son frère. Le véritable criminel est démasqué. La maison elle-même semble pouvoir être enfin aérée de l’horreur qui l’habitait.

Et surtout, une autre famille est en train de naître. Gwenda est enceinte, Gilles est auprès d’elle. Leur enfant pourra grandir dans cette maison où une famille avait autrefois été détruite, mais dont le crime et les mensonges ont enfin été mis au jour. Christie ne ressuscite pas les morts et ne répare pas miraculeusement le passé. Elle permet simplement aux vivants de reprendre leur place.

Après l’inceste, les féminicides, le gaslighting, la culpabilité fabriquée et les secrets de famille, une maison redevient une maison.

Non aux secrets, donc. Et vive les familles où l’on peut enfin vivre sans peur.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Pas fraternel (4) : La Dernière Énigme », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/33912

Espions internationaux Lautner Les Frères Jacques Exbrayat VADMC.001

Espions internationaux : Lautner, Les Frères Jacques, Exbrayat

Les années gaulliennes sont celles de la puissance nationale retrouvée, du prestige diplomatique, de la souveraineté, du verrouillage de l’information officielle. C’est aussi l’époque où l’imaginaire collectif se méfie des appareils secrets, dont les membres furent communément surnommés « barbouzes ».

Outre les journalistes et les dessinateurs de presse1, artistes et écrivain·es se sont emparé·es du sujet, sur le mode humoristique pour certain·es. Nous avons choisi un film, une chanson, un roman, le tout produit par des hommes, sur deux ans : Les Barbouzes (Georges Lautner, 1964), « Les Barbouzes » (Les Frères Jacques, 1964) et Mandolines et Barbouzes (Charles Exbrayat, 1965).

Dans l’ensemble de ces œuvres, les barbouzes sont ridiculisées, quelle que soit leur nationalité. Il est vrai que la figure du « barbouze » est parfaite pour la fiction comique. Le « barbouze » agit dans l’ombre. Il prétend maîtriser les événements, mais il est, souvent, grotesquement humain. C’est presque une inversion du mythe de James Bond, malgré les failles que les derniers films, à ce jour, laissent apparaître derrière sa façade marmoréenne.

Qui dit espion dit univers cosmopolite, que l’on soit pendant la Guerre froide, comme ici, ou non. Dans le film de Lautner, les pays suivants sont représentés : France, Suisse, URSS, Chine, Allemagne, États-Unis. Leurs espions se disputent l’honneur de conter fleurette à la Française Amaranthe (Mireille Darc), fraîchement veuve d’un industriel spécialiste en brevets d’armes atomiques.

Les Frères Jacques concentrent leurs lazzis sur les barbouzes françaises. Elles plastronnent, entre autres, par rapport à leurs voyages : « À Munich, à New York, au Caire ». Soit deux pays du bloc occidental (Allemagne de l’Ouest et États-Unis) et un pays non-aligné, l’Égypte, mais qui pouvait être vu comme communiste, à cause de l’accord entre l’Égypte et l’URSS au niveau de l’armement.

Chez Exbrayat, la France et l’URSS se chamaillent à coup de grenades, de pistolet et de poignard pour mettre la main sur les formules d’une micro-bombe atomique inventée par le professeur italien Marco Arena, à Modène. Dans toutes ces œuvres, le rire n’est pas dirigé contre un seul pays, il vise le fantasme même de l’espion tout-puissant.

Lautner accumule le nombre de puissances mondiales pour créer un effet de vertige comique. Toutes les grandes nations veulent leur morceau du gâteau, mais elles sont représentées par des individus qui passent leur temps à se tromper, à mentir, à se manipuler, à qui mettra une bombe dans la douche de l’un, à qui dynamitera, par erreur, la quasi intégralité des fenêtres du château d’Amaranthe, à qui aura l’honneur de mettre dehors la barbouze nord-américaine (Jess Hahn), etc.

Exbrayat réduit l’échelle géopolitique, mais il conserve le principe de Lautner de l’espion ridicule. Dans son roman, les grands espions internationaux sont vaincus non par une puissance supérieure, mais par des Modénais·es âgé·es, appartenant à la meilleure société appauvrie. Entre deux accords de leurs chères mandolines, elles et ils envoient les espions français et soviétiques dans la tombe, ainsi que leurs complices italiens, sans hésiter à manier le poignard lorsque cela s’avère nécessaire. Ces Modénais·es ne veulent pas de l’arme atomique, elles et ils se substituent alors, tout comme les barbouzes, aux pouvoirs officiels.

Elles et ils sont aidé·es par un Italien plus jeune, Ercole, musicien des rues, qui ne veut pas que les espions salissent son beau pays, et encore moins sa ville. En outre, la jeune Agnèse, modeste salariée, préfère voler le carnet du professeur Arena à son amoureux, l’espion français Robert/Bob (Morane ?), plutôt que mettre en péril la vie de millions de personnes. Non seulement Exbrayat ne fait pas preuve d’âgisme, mais il évite également l’autre écueil, en favorisant la solidarité trans-générationnelle. Il préserve également de la mort Bob, qui forme finalement couple avec Agnèse, et un espion soviétique, Anton, parce que celui-ci regrette le temps d’avant Lénine. L’anticommunisme sert la cause de la vie.

Les Frères Jacques alignent les clichés de la virilité triomphante de leurs espions, qui sont au-dessus des gendarmes, policiers et autres enquêteurs. Leurs barbouzes cognent dur, mangent carné, boivent alcoolisé, et ne sont pas de grands intellectuels. Il en est de même, avec plus ou moins de finesse dans la caricature, chez Lautner et chez Exbrayat.

Les Frères Jacques sont dans le détournement du sérieux. Le terme « barbouzes » porte une connotation masculine, virile, clandestine, dangereuse, alors que le changement final de sexe de leurs barbouzes fissure cette image. Chez Lautner et chez Exbrayat, les hommes censés être des maîtres de la manipulation deviennent des figures de spectacle. Soit des pantins entre les mains d’Amaranthe, parfaitement consciente, sous ses airs de biche innocente, des enjeux géo-politiques dont elle est l’objet. Les barbouzes se transforment en marionnettes destinées à mourir brutalement entre les mains musiciennes des Modénais·es âgé·es, pour le bien de la vie de tous et de toutes. La virilité des barbouzes est constamment mise en défaut. Les conclusions des œuvres ont des tonalités diverses : grand éclat de rire chez Lautner et Les Frères Jacques, douceur amusée chez Exbrayat. Le rire ne détruit pas seulement l’espionnage, il détruit aussi la posture masculine de l’espion.

Trinquons alors à la solidarité, à la vie, à l’amour et à la musique.

1 Cf. Jacques Lamalle (dir.), Le Canard enchaîné. La Ve République en 2000 dessins, Paris, Les Arènes, 2012, p. 116-117.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Espions internationaux : Lautner, Les Frères Jacques, Exbrayat », Voyages autour de mon cerveau, juillet 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31790