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Miroirs et cerfs empaillés Doc Holliday dans O.K. Corral VADMC.001

Miroirs et cerfs empaillés : Doc Holliday dans O.K. Corral

Dur, dur d’être un homme de l’Ouest américain, dans certains westerns. C’est le cas pour Doc Holliday (Kirk Douglas) et, dans une moindre mesure, pour Wyatt Earp (Burt Lancaster), dans Règlements de comptes à O.K. Corral (John Sturges, Gunfight at the O.K. Corral, 1957). Doc Holliday est un ancien médecin, alcoolique, atteint de la tuberculose. Il s’amuse à planter des couteaux dans les murs et la porte de sa chambre d’hôtel, dans la bourgade où il réside. Il adore faire cela quand sa maîtresse Kate Fisher (Jo Van Fleet) est dans la pièce. Il est vrai que cette dernière est irritante, à vouloir le sortir de son alcoolisme… Le regard du spectateur et de la spectatrice est invité à partager l’agacement de Doc devant Kate, plutôt qu’à reconnaître l’épuisement d’une femme confrontée à l’alcoolisme de l’homme qu’elle aime. Doc Holliday ne plante pas seulement des couteaux dans les portes : il met continuellement sa propre violence en spectacle.

Doc Holliday, lui, outre le lancer de couteaux, se regarde constamment dans les miroirs, construisant ainsi son personnage. Il est interprète du mythe dont il porte le nom, et qui est annoncé dans la chanson-titre par le rappel de la bataille rangée du cimetière Boot Hill, avec le miroir comme complice. Le miroir ne renvoie pas seulement le visage de Doc Holliday, il reflète la légende qu’il s’efforce de construire autour de lui, de même que le film est un des reflets du mythe de l’Ouest et, ici, de la fusillade d’OK Corral, aussi appelée bataille de Boot Hill.

Les nombreuses têtes de cerfs empaillés rappellent que la virilité ne se contente pas de vaincre : elle expose ses victoires. Nous pouvons y voir, là aussi, une mise en abyme du réalisateur par rapport au mythe Doc Holliday-Wyatt Earp et de leur exploit à Boot Hill contre les trois bandits. Sturges met en valeur la virilité triomphante des deux hommes contre les trois malfaiteurs, tout comme les cerfs empaillés mettent en valeur la puissance meurtrière, ô combien masculine, de leurs tueurs. Le miroir renvoie un reflet, le trophée expose une victoire. Entre les deux se construit une certaine idée de la virilité triomphante, à laquelle Doc Holliday tente de se conformer, en prenant la pose et en lançant ses couteaux. Les miroirs, les têtes de cerfs empaillées, les couteaux plantés dans les portes et les revolvers ne sont pas de simples accessoires du western : ils composent un véritable langage matériel de la masculinité.

Le personnage du shérif Wyatt Earp est moins flamboyant que celui de Holliday. Il tente de faire respecter la loi avant de sortir son arme de service. Il préfère la discussion, l’apaisement, au conflit, surtout armé. Il protège les jeunes hommes de leur fascination pour les armes, dont le jeune Billy Clanton (Dennis Hooper). Il apparaît alors moins comme un hérostriomphant de western que comme un éducateur.

Le film interroge alors la manière dont une génération transmet aux plus jeunes un modèle de masculinité fondé sur les armes, l’honneur et le duel. Pourtant, comme dans La Fureur de vivre (Nicohlas Ray, Rebel Without A Cause, 1955), c’est l’homme jeune qui meurt brutalement, non la figure paternelle. Produit dans l’Amérique de l’après-guerre de Corée, le film prend place dans une société où les questions de courage, d’autorité et de violence demeurent particulièrement sensibles. Le détour historique par le western ne serait alors qu’un prétexte pour parler de la société états-unienne moderne, celle qui éduque les adolescents dans la violence, primordiale dans l’ascension vers l’âge adulte, mais sans savoir comment gérer ladite violence.

À cette pédagogie masculine de la violence répond une tout autre éducation : celle des femmes. Dans O.K. Corral, outre la « mauvaise femme » Kate, les très rares personnages féminins sont définis par leur rapports aux hommes : mère, future épouse, sœur. Ainsi, Laura (Rhonda Fleming), femme intelligente, qui tente d’avoir son indépendance financière, est bornée par les interdits sociaux. Elle ne peut pas gagner sa vie en jouant aux carte dans les saloons, puisque, d’après le film, c’est une profession interdite aux femmes. Quant aux adolescentes étasuniennes, dans les fictions et dans la réalité des années 1950, elles sont priées d’attendre le prince charmant à la maison, en rêvant doucement, sans violence aucune, bien sûr, ni sans désir sexuel d’aucune sorte1. La masculinité héroïque ne peut exister qu’en face d’une féminité reléguée.

Pour compléter notre analyse, rappelons les propos de la philosophe et mémorialiste française Simone de Beauvoir au sujet des westerns des années cinquante, dans La Force des choses (1963) :

Cependant, la plupart du temps, les Américains gâchaient maintenant ce genre de films en les chargeant d’un « message » politique, toujours le même. Un des héros, homme, femme ou enfant, par une sorte de névrose, répugnait à la violence ; pendant une heure et demie, parfois deux heures, la méchanceté de ses ennemis échouait à l’y convertir : soudain, à la dernière minute, pour sauver son ami, son fiancé, son père, il tuait. Le spectateur rentrait chez lui convaincu, espérait-on, de la nécessité de la guerre préventive2.

Simone de Beauvoir voit dans certains westerns américains des années 1950 une structure récurrente : un héros répugne d’abord à la violence avant d’y recourir finalement, conduisant le spectateur à considérer celle-ci comme nécessaire. Ce qui semble être le cas dans O.K. Corral, pour les deux héros. Wyatt Earp se résigne à régler le problème du banditisme dans une bagarre singulière. Doc Holliday sort de sa bouteille en toussant pour lui prêter main-forte.

Le chemin de Earp et de Holliday vers Boot Hill est accompagné, soutenu, par la ballade « OK Corral », interprétée par le chanteur Frankie Laine tout au long du film. Contrairement à d’autres westerns, cette chanson est évolutive. Il ne s’agit pas seulement d’un titre-phare, mais d’un récit à la manière des trouvères européens ou du chœur des tragédies grecques antiques. Avant même que le récit ne commence, quelqu’un chante déles exploits des héros. Le western retrouve ainsi une forme très ancienne de narration : le héros devient une légende parce qu’une voix chante son histoire. Frankie Laine n’est pas seulement le chanteur du générique, il est le héraut des héros, leur coryphée.

Entre les miroirs qui renvoient les héros à leur propre légende, les trophées qui célèbrent la victoire, les armes qui circulent de génération en génération et la ballade qui transforme une fusillade en épopée, O.K. Corral montre combien la virilité est affaire de représentation. Mais une société peut-elle durablement se construire sur cette seule mythologie ? 

1 Voir également notre article « Femmes en attente » ainsi que « Fuir les violences conjugales : lène de Troie », consacré à une héroïne hollywoodienne des années 1950 qui, à rebours de nombreuses figures féminines contemporaines, choisit de quitter son foyer et son mari. URL : https://vadmc.hypotheses.org/13341  et URL : https://vadmc.hypotheses.org/28969

2 Simone de Beauvoir, La Force des choses, Paris, Gallimard, « Folio », p. 65.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Miroirs et cerfs empaillés : Doc Holliday dans OK Corral », Voyages autour de mon cerveau, septembre 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/31316

Goutte western VADMC

La goutte du western

Peupler une attente et la rendre intéressante ne va pas de soi, à l’écrit comme à l’écran. Deux cinéastes ont choisi le même détail pour focaliser l’attention des spectateurs et des spectatrices, l’un après l’autre, le second rendant peut-être hommage au premier.

En 1951, au début du Train sifflera trois fois (High Noon, Fred Zinnemann), trois bandits, dont l’un est joué par Lee Van Cleef, futur acteur des western-spaghettis de Sergio Leone, attendent leur chef Franck Miller (Ian MacDonald), qui arrive par le train dans la petite ville de l’Ouest, où ils se trouvent. Leur station à la gare est silencieuse, seule une méchante goutte d’eau persiste à tomber sur leur chapeau, encore et encore, depuis le toit.

Dix-sept ans plus tard, trois bandits (dont Woody Strode, Le Sergent noir de John Ford en  1960) attendent un inconnu dans une gare de l’Ouest américain, sur ordre de leur chef Franck (Henry Fonda). Et une goutte d’eau tombe, tombe, tombe, sans cesse, sur leur chapeau. Sergio Leone étire cette séquence inaugurale d’Il était une fois dans l’Ouest (C’era una volta il West, 1968), avant l’arrivée de l’homme à l’harmonica (Charles Bronson) et les secs échanges de coups de feu entre les bandits et le bel et sombre inconnu.

Le sens du détail des réalisateurs permet d’augmenter le suspens, tout en jouant sur les nerfs des personnages et du public. Comment résister à la goutte ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « La goutte du western », Voyages autour de mon cerveau, novembre 2022. URL : https://vadmc.hypotheses.org/6972