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Antimilitarisme (1) : Maxime Le Forestier, Jean Ferrat

La libération des pays européens du joug nazi n’a pas signé la fin de la guerre, au moins en France. Les gouvernements socialistes français ont exporté les conflits en Indochine/Vietnam (1946-1954), puis en Afrique : Algérie (1945/1954-1962) ; Tunisie (1952-1956) ; Maroc (1953-1956) ; AEF et AOF (indépendances en 1950). N’oublions pas les massacres à Madagascar en 1947, les trois Martiniquais tués en 1959 lors des « Trois Glorieuses »1, et tant d’autres combats pour l’indépendance des peuples, réprimés dans le sang par l’État français.

Rappelons, pour mémoire, les propos de l’écrivain Paul Léautaud à son jeune confrère Jules Roy, à l’époque de la Libération2 :

“Pour moi, claironna-t-il, les militaires sont des imbéciles et des massacreurs…”

C’est cette opinion qui ressort des deux chansons que nous avons choisies ici.

Quelques années après la Guerre d’Algérie, deux chanteurs français, Maxime Le Forestier et Jean Ferrat, parlent de ce traumatisme, côté algérien, et côté français, celui qui a résisté auprès des Algérien·nes. Maxime Le Forestier, dans « Parachutiste » (Mon frère, 1972), s’adresse à un jeune parachutiste, au passé :

Tu avais juste dix-huit ans

Quand on t’a mis un béret rouge

Quand on t’a dit : “rentre dedans tout ce qui bouge”

C’est pas exprès que t’étais fasciste

Parachutiste

(…)

Puis on t’a donné des galons

Héros de toutes les défaites

Pour toutes les bonnes actions que tu as faites

Tu torturais en spécialiste

Parachutiste

Alors sont venus les honneurs

Les décorations, les médailles

Pour chaque balle au fond d’un cœur pour chaque entaille

Pour chaque croix noire sur ta liste

Le Forestier fait rimer avec humour et conviction « parachutiste » avec « fasciste », « spécialiste », « artiste », « police », « terroristes », « liste », « yeux tristes » et « antimilitariste ». L’auteur-compositeur-interprète rappelle ainsi que les violences ont eu lieu tant en Algérie, du fait des militaires français, qu’en France, du fait des policiers français. Pensons, par exemple, côté Algérie, à la « bataille d’Alger », en 19573. Côté France, dans la capitale, pensons, par exemple, au 17 Octobre 19614 et au 08 Février 19625.

Le Forestier souligne également que les soldats qui ont torturé « en spécialiste » n’ont pas tous la conscience tranquille, d’où, peut-être, leurs « yeux tristes ». Songeons aux témoignages des anciens appelés en Algérie, récoltés par l’historien et réalisateur Patrick Rotman et par le réalisateur Bertrand Tavernier dans La Guerre sans nom (1991).

L’ironie de Le Forestier fait ressortir toute l’horreur de la « pacification », des « évènements » en Algérie, qui ont abouti à l’indépendance de ce pays, tout comme les horreurs commises par les soldats et leurs supérieurs en Indochine ont abouti à l’indépendance du Vietnam. Il en est de même pour la Tunisie, le Maroc et les pays constituant l’AEF et l’AOF. Partout, malgré ses violences, l’État français doit céder leur pays aux autochtones et arrêter la colonisation et ses violences policières. Du moins jusqu’en Mai 68.

Quant à Jean Ferrat, il chante la résistance à lesdites violences, dans deux couplets distincts de sa chanson « En groupe en ligue en procession » (1967) :

Le plus complet des défaitistes

L’empêcheur de tuer en rond

Perdant avec satisfaction

Vingt ans de guerres colonialistes

La petite voix qui dit non

Dès qu’on lui pose une question

Quand elle vient d’un parachutiste

(…)

Je n’ai fait que penser aux autres

Pareil à tous ces compagnons

Qui de Charonne à la Nation

En ont vu défiler, parole,

Des pèlerines et des bâtons

Sans jamais rater l’occasion

De se faire casser la gueule

En groupe, en ligue, en procession

Ferrat revendique son soutien aux résistant·es des pays colonisés par la France. Il se place du côté des intellectuel·es, race honnie par les gens de droite et d’extrême-droite au moins depuis l’affaire Dreyfus, où ce terme apparaît pour fustiger celles et ceux qui prennent parti pour Dreyfus, donc pour la justice et contre l’antisémitisme. Comme ses pairs des années 1960, dont les écrivain·es Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, Ferrat refuse les violences coloniales et se réjouit de l’indépendance des peuples opprimés par les colons français. Il se place aux côtés des résistants français, comme Maurice Audin et Henri Alleg, pour résister à la torture pratiquée par les parachutistes. Il ne craint pas les coups, ceux des parachutistes et ceux des policiers, ici désignés par la synecdoque « des pèlerines et des bâtons ». Il rappelle à cette occasion le massacre commis par des policiers sur des manifestant·es, tous et toutes membres de la CGT6, à la station de métro parisienne Charonne, le 08 février 1962. Ferrat plaide pour des résistances collectives, tout en se montrant actif au singulier. En outre, tout comme Le Forestier cinq années après avec le terme « terroristes » (les résistant·es algériens·es), Ferrat reprend, pour s’en moquer, le terme de « défaitiste » (les anticolonialistes). Les deux auteurs-compositeurs-interprètes ridiculisent ainsi le langage utilisé par les colonialistes. Ils prennent aussi le pouvoir par ce biais. Dire non est être du bon côté de l’Histoire, dans leur cas.

Alors, on écoute, on réfléchit, on réécoute, on se fait une opinion ?

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Quelques ressources autres sur la Guerre d’Algérie :

Yasmina Adi, Ici, on noie des Algériens, 2011.

Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire, Paris, Le passager clandestin, 2025.

Simone de Beauvoir, La Force des choses, Paris, Gallimard, 1963.

Charlotte Delbo, Les Belles Lettres, Paris, Éditions de Minuit, 1961.

Emmanuel Laurentin, « Armée et politique », série Guerre d’Algérie 1958, 22 février 2018, France Culture. URL : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-fabrique-de-l-histoire/armee-et-politique-6340861

François Malye, Benjamin Stora, François Mitterand et la guerre dAlgérie, Paris, Pluriel, 2012.

Fabrice Riceputi, Le Pen et la torture, Paris, Le passager clandestin, 2024.

Jean-Marc Tennberg, Le Sang des hommes, Production Jean-Marc Tennberg – Distibution CBS, 1968.

Les Temps Modernes, n°119, novembre 1955.

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2 Jules Roy, Mémoires barbares, Paris, Le Livre de Poche, 1991, p. 408.

3 Gilles Pontecorvo, La Bataille d’Alger, 1966.

4 Jean-Luc Einaudi, Élie Kagan, 17 octobre 1961, Arles/Paris, Actes Sud/Solin/BDIC, 2001.

5 Alain Dewerpe, Charonne. 8 février 1962, Paris, Gallimard, « Folio Histoire », 2006.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Antimilitarisme (1) : Maxime Le Forestier, Jean Ferrat », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30141

Brûler le capitalisme : La Fiancée du pirate VADMC

Brûler le capitalisme : La Fiancée du pirate

Tête haute, elle s’en va. Elle a tout fait partir en fumée. Il ne reste rien de sa cahute au fond des bois, et encore moins des possessions qu’elle y a accumulées. Ou si peu, rien que des détritus inintéressants. Elle part sur la grand-route, sans rien, pieds nus. Et retentit alors une musique joyeuse, de type fanfare, très Nino Rota/Federico Fellini. Fin de La Fiancée du pirate, de Nelly Kaplan (1969).

Finie la haine des villageois et des villageoises, fini aussi de se cacher dans les bois, parce que repoussée par la communauté. Finie aussi sa vengeance contre celles et ceux qui l’ont humiliée, opprimée et agressée sexuellement. Sa mère aussi a été victime de la persécution des habitantes et habitants du village, tout comme leur bouc. Tous deux sont morts. Marie (Bernadette Lafont) s’en va. Elle est libre, enfin.

Lasse de subir des violences diverses et variées – les villageois·es n’étant jamais à court d’imagination quand il s’agit de lui faire du mal -, Marie a décidé de reprendre son destin en main. Elle fait payer, littéralement, les villageois, pour qu’ils puissent avoir accès à son corps. Puisqu’ils l’ont déjà violée, elle n’a plus de respect pour elle-même. Elle s’établit comme prostituée, dans sa cahute. En échange de ses services sexuels, les villageois lui offrent soit de l’argent, soit des objets de la surconsommation, bien installée à la fin des années 1960, et déjà contestée.

Grâce à l’argent, à ses biens de consommation et à la location de son corps, elle acquiert du pouvoir sur ses tortionnaires. Quand elle en a assez, elle pose son magnétophone à bande dans l’église, en hauteur. Elle l’enclenche, puis part en bloquant la porte de l’église. Et les « bon·nes catholiques » d’entendre, ou de s’entendre, demander son corps à Marie et lui offrir des cadeaux. Scandale, mais surtout, rage et colère des villageois·es, vindicatifs et vindicatives, aigri·es par leur adhésion totale au patriarcat. Elles et ils s’en vont, fourches, bâtons, fusils et poings en avant, châtier celle qui ose suivre sa destinée comme elle l’entend. Mais Marie est partie. Les  villageois·es s’acharnent alors ce qui reste des biens matériels de Marie.

Marie, elle, est sur la route ensoleillée, pieds nus, parce que les chaussures dorées à talons, ça entrave.

Ce film montre, entre autres, que la seule réponse au capitalisme est de faire partir en fumée ce qu’il produit comme objets inutiles. En outre, même si l’individualisme féminin est prôné, il est montré comme exceptionnel. La solitude, même bénie, est-elle la solution pour construire une société sans violences, donc sans patriarcat et sans capitalisme ?

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Brûler le capitalisme : La Fiancée du pirate », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29578

Beauvoir chez Bardot VADMC.001

Beauvoir chez Bardot

Un an après la parution, aux États-Unis, de l’article de Simone de Beauvoir « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome » (Esquire, 1959), le film de Henri-Georges Clouzot, La Vérité (1960) sort sur les écrans français. L’héroïne en est Dominique Marceau, interprétée par Brigitte Bardot. Dominique, lors d’un procès à grand spectacle, est jugée plus pour sa conduite, jugée scandaleuse, que pour le meurtre de son compagnon, Gilbert Tellier (Sami Frey). Comme Meursault, le héros de L’Étranger (1942), d’Albert Camus, Dominique doit répondre de chaque instant de son existence. Cependant, Dominique est jaugée à l’aune de la misogynie et de l’âgisme de ses juges, ce qui n’est pas le cas de Meursault.

Parmi les accusations, celle d’avoir été expulsée de son collège de Rennes, parce que Dominique, jeune fille de la bourgeoisie locale, a fait lire Les Mandarins (1954), de Simone de Beauvoir, à ses camarades, qui, en retour, se le passaient. Le président de la cour d’assises (Louis Seigner), très âgé, fustige l’immoralité de cet ouvrage. Dominique déclare, moue boudeuse à l’appui, qu’elle l’a trouvé « plutôt barbant ». L’avocat de la partie civile, Maître Éparvier (Paul Meurisse), d’âge mur, en lit un court extrait, soigneusement choisi « au hasard » (sic) : la psychanalyste Anne fait l’amour avec l’écrivain Scriassine, dans un hôtel parisien. L’avocat de Dominique, Maître Guérin (Charles Vanel), très âgé, réplique à son confrère : c’est un livre qui a eu le prix Goncourt. Notons que la jeune avocate (Jacqueline Porel) de Dominique ne parle pas à ce moment-ci du film. Il s’agit d’un échange entre hommes, tous d’un âge certain. Ce sont des gens âgés qui jugent Dominique, et pas des plus ouverts d’esprit. Même son avocat fait preuve de cynisme facile après son suicide. Elle n’était qu’un cas parmi d’autres, et non une toute jeune femme amoureuse qui lutte pour sa vie.

Le terme « barbant », utilisé par la jeunesse de l’époque, montre que Dominique n’a pas noté l’érotisme brûlant (et finalement désenchanté) de cette page beauvoirienne. Elle n’a pas été intéressée, non plus, par les presque six cents autres pages, consacrées au petit monde parisien des années 1945-1954, avec des échappées d’Anne hors de Paris, en France, aux États-Unis et au Mexique. Le président de la cour d’assises et l’avocat de la partie civile ont donc sciemment choisi un des rares passages érotiques des Mandarins, dont nous avons brièvement parlé dans un article précédent.

L’écrivain Philippe Jaenada cite également ce moment du film dans son récit La Petite Femelle (2015), consacré à la criminelle Pauline Dubuisson, qui a fortement inspiré le personnage de Dominique Marceau (Philippe Jaenada, La Petite Femelle, Paris, Points, 2016, p. 667). Jaenada rappelle que le film de Clouzot a fait ressortir Dubuisson de l’anonymat où elle avait réussi à vivre, après sa sortie de prison (Op. cit., p. 666-676).

Ainsi, dans le film de Clouzot, ces deux hommes donnent l’impression que la jeune femme a des lectures à contenu sexuel, et qu’elle tente de pervertir ses camarades. Elle est donc hautement dépravée. Tout, soit un extrait de trois lignes d’un roman contemporain, concourt à condamner Dominique et à lui aliéner la sympathie des juré·es, tous et toutes âgé·es. Rien, bien entendu, n’est laissé au hasard.

Cependant, pourquoi citer cette page des Mandarins, et non un autre roman de l’époque ou ancien, avec des scènes de sexe ? Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans la littérature française. Le choix des Mandarins, livre paru en 1954, est censé avoir été lu par Dominique au collège, sans précision d’âge. Elle en a vingt-deux au moment du procès, donc en 1961, soit un an après la sortie du film, puisqu’elle est censée être née en 1939.

Notons, tout d’abord, que Bardot, issue de la bourgeoisie parisienne, écrit dans le premier tome de ses mémoires, Initiales B.B. (Paris, Grasset, 1996, p. 88), qu’elle a lu, grâce à son premier mari, Roger Vadim, « les livres de Simone de Beauvoir et de Sartre. ». Cette citation se trouve dans l’année 1952, soit avant le tournage de La Vérité. Y aurait-il, comme souvent dans les films tournés par Bardot, confusion entre la vie privée de l’actrice, de ce qu’elle en écrit a posteriori, et le scénario qu’elle interprète ?

En outre, Henri-Georges Clouzot et ses scénaristes (Simone Drieu, Michèle Perrein, Jérôme Geronimi [Jean Clouzot], Christiane Rochefort, Véra Clouzot) ont-ils lu et Les Mandarins et l’article de Beauvoir sur Bardot ? Cela serait d’autant plus logique que le couple Clouzot a fréquenté le couple Beauvoir-Sartre dans l’après-Libération , comme l’indique Beauvoir dans La Force des choses (tome I, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 275, 320 ; tome II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 209). Beauvoir cite également certains films de Clouzot au fil de ses mémoires, correspondances et dans son article « La pensée de droite aujourd’hui ». Notons que Christiane Rochefort deviendra une proche de Beauvoir dans les années soixante (La Force des choses II, op. cit., p. 253, 407). D’où, sans doute, le clin d’œil des Clouzot à leur amie.

Le choix des Mandarins peut également s’expliquer par le désir des scénaristes de montrer leur héroïne lire un roman, soi-disant pornographique, écrit par une femme. Double scandale. Mais un roman écrit non pas par une femme âgée, comme l’écrivaine Colette, qui s’est vue refuser des funérailles religieuses à son décès en 1954, sous prétexte de son ancienne activité de comédienne. Et de certains de ses romans, jugés contraires aux bonnes mœurs, comme Chéri (1920 ) et Le Blé en herbe (1923). Beauvoir, bien plus jeune que Colette, aurait-elle pris la suite de sa consœur, comme cible de ces « gens bien », qu’elle n’a cessé de conspuer dans ses romans, nouvelles, pièce de théâtre, mémoires, correspondances, récits, articles, et dont elle dénonce l’hypocrisie, dès son premier recueil de nouvelles, Quand prime le spirituel (1937, publié en 1979) ?

En effet, toujours selon Maître Guérin, dans la scène pré-citée : « Fait-on le procès de Madame de Beauvoir… ? » Nous sommes onze ans après la parution, accompagnée d’articles à charge (cf. Ingrid Galster,˝Le Deuxième Sexe” de Simone de Beauvoir, Presses de l’Université Paris- Sorbonne, 2004), du Deuxième Sexe (1949). Ne s’agirait-il pas, pour Clouzot et ses scénaristes, de montrer que Beauvoir l’athée, la femme de gauche, la non-mariée, la sans enfants, est toujours scandaleuse pour les bien-pensants, les bourgeois·es catholiques dont elle est issue ? Ce ne sont pas tant Les Mandarins qui seraient visés, mais plutôt Le Deuxième Sexe, sa liberté financière et sexuelle réclamées par Beauvoir pour toutes les femmes. Et ses analyses du patriarcat, plutôt ici celui de la bourgeoisie française, parisienne et provinciale.

Rappelons également que Beauvoir rapporte dans ses mémoires son effarement face aux bourgeois·es de Rouen, quand elle y était professeure de philosophie, de 1932 à 1936. Elle y avait retrouvé la même petite société, grouillant de préjugés, pieusement hypocrite, que celle de sa famille (voir La Force de l’âge, publiée en 1960). Entre la ville de Rennes de Dominique Marceau et le Rouen de Simone de Beauvoir, il n’y a que quelques lettres, un département à changer… et trois cents kilomètres de distance à parcourir.

De même, dans le volume précédent, Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), Beauvoir fait le procès de cette même bourgeoisie parisienne et provinciale : celle de sa famille paternelle, du Limousin, celle de son amie Élisabeth Lacoin, dite Zaza, des Landes. Mais rien ne prouve que Beauvor ait parlé de tout cela aux Clouzot, ni que Clouzot et ses scénaristes se soient inspirés des Mémoires d’une jeune fille rangée.

Par contre, elles et ils utilisent la réputation sulfureuse de Beauvoir, chez celles et ceux qui ne sont pas sorti·es du pétainisme et du pire des années 1930, pour montrer leur hypocrisie. Elles et ils montrent également, en ce début de film et du procès de Dominique, son côté innocent, puisque la description érotique des Mandarins pré-citée ne l’a pas marquée, ni le reste du roman. Dominique n’est pas une intellectuelle, ce qui rejoint ce que Beauvoir analyse de la persona de Bardot (Simone de Beauvoir, « Brigitte Bardot and the Lolita Syndrome », The New English Library, 1960, p. 52).

Dans ce moment de La Vérité, il y a donc un mélange de Bardot, de Dominique et de Beauvoir, soit trois femmes libres, qui luttent contre les bien-pensants de leur milieu et contre le poids des gens âgés, qui ne comprennent pas leur soif de liberté (Beauvoir aussi, en son temps). Bardot et Beauvoir ont survécu, Dominique y laisse sa vie.

Non à l’hypocrisie, oui à la liberté en tout consentement !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Beauvoir chez Bardot », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30734

 

Amour, amour (5) : Élyane Célis, “Baisse un peu l’abat-jour” VADMC

Amour, amour (5) : Élyane Célis, “Baisse un peu l’abat-jour”

Pas de transistor  à l’époque. Mais quand bien même il y en aurait eu, foin de musique parasite. Dans la chanson « Baisse un peu l’abat-jour » (musique d’Henri Boutayre, paroles de Marcel Delmas, 1945), la première interprète, Élyane Célis, également narratrice, prie son cher et tendre de fermer son livre et de venir plus près d’elle. Lecture et amour se conjuguent, comme plus tard dans Un certain sourire, de Françoise Sagan (1956). Rappelons que, dans la chanson des Frères Jacques « Stanislas » (1961), c’est le bellâtre qui attend sa future maîtresse qui « lit Paul Géraldy ». Le quatuor situe ainsi l’atmosphère et l’époque de leur chanson dès le deuxième vers.

La chanson « Baisse un peu l’abat-jour » invite, au sortir des horreurs divers et variées de l’Occupation, à se laisser couleur dans la quiétude amoureuse, malgré un second couplet à l’issue incertaine.

Dans la chanson, les lectures sont mises en abyme, puisque le titre de la chanson est une référence explicite au poème de Paul Géraldy « Abat-jour », issu du recueil Toi et Moi (1912). C’est ce recueil qui est lu par l’être aimé :

Le livre vient de glisser de tes doigts, il s’est fermé.

Tiens, c′était : Toi et Moi

Contre les misères du temps de la reconstruction du pays et des règlements de comptes, la lecture d’un recueil d’avant la Première Guerre mondiale offre un refuge. De même, le couple est blotti chez lui, sans être exposé aux combats ni aux ruines.

La chanson brode par ailleurs sur le thème du poème, en retournant la situation. Ce n’est plus le poète qui est impatient que sa dulcinée baisse l’abat-jour pour un tendre moment à deux, mais la dame qui attire son chevalier auprès d’elle.

Le reste de la chanson, très court, renchérit sur cette douce thématique. Le succès sera-t-il au rendez-vous ? Au second couplet, la narratrice ferme les yeux et imagine le visage de son aimé. La répétition du refrain le fera-il changer de place, enfin ? Nous l’espérons.

En attendant, reprenons doucement le refrain…

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Amour, amour (5) : Élyane Célis, “Baisse un peu l’abat-jour” », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/29305

 

Les Vaisseaux du cœur VADMC.001

Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur

Oui, Bill (Grover Dale) et Étienne (Georges Chakiris) ont bien raison : « Amis, amants ou maris, les marins sont toujours absents. » (Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort, 1967). Est-ce un bien, est-ce un mal ?

Dans le roman de Benoîte Groult Les Vaisseaux du cœur (1988), George, l’adolescente parisienne venant en Bretagne avec ses parents et sa sœur dans les années 1930, tombe sous le charme rude de Gauvain, adolescent breton, fils de fermiers, qui se destine à la navigation. Elle raconte la concrétisation de leur relation, puis leur histoire au long cours, embrassant la seconde moitié du vingtième siècle et les soubresauts de l’Histoire, entre Bretagne, Paris, États-Unis, Afrique de l’Ouest, Seychelles, Canada, Jamaïque, Bourgogne.

Benoîte Groult analyse ici les mécanismes de classe et de sexe à l’œuvre dans un couple qui n’en est officiellement pas un, un couple hétérosexuel, français, au vingtième siècle. Elle décrit avec précision les mécanismes historico-socio-culturels qui font obstacle à Gauvain-George. Elle analyse également un accord des corps qui n’empêche pas l’impossible quotidien :

Je restais muette car je n’avais à lui offrir en échange que ces choses pas sérieuses sur lesquelles on ne bâtit pas une vie : mon désir insensé pour lui et ma tendresse. (…) Je ne me sentais pas la force d’acclimater Gauvain dans mon milieu, de le mettre à tremper dans mon bouillon de culture. Et je ne voulais pas non plus me transplanter dans le sien sous peine de dépérir. Mais de même qu’il ne percevait pas la cruauté de ma famille et le sort qui eût été le sien si je l’avais épousé, il sous-estimait tout autant la solitude intellectuelle que je ne manquerais pas d’éprouver auprès de lui1.

Les barrières qui séparent les deux amants sont tout autant extérieures (la classe sociale) qu’intérieures (l’éducation à la culture, à l’intellect pour George, son absence pour Gauvain), les deux étant inextricablement liées. L’après-Seconde Guerre mondiale n’est pas tendre pour ce genre d’histoire, les boîtes sociales sont alors fermement verrouillées. Et ce sont toujours les classes possédantes, auxquelles appartient George, qui sont victorieuses et qui ont le pouvoir (social, politique, culturel).

Mais alors, pourquoi tout ce roman basé sur le sexe et, finalement, l’amour ? Et, donc, pourquoi cette attraction au long cours du marin et de l’historienne ? Groult s’interroge sur les mots pour la dire et l’écrire :

Comment émouvoir en disant “coït” ? Co-ire, aller ensemble, certes. Mais que devient le plaisir de deux corps qui vont ensemble précisément2 ?

L’autrice choisit un vocabulaire précis mais pas trop technique, peu aride donc, romanesque mais non dégoulinant, si l’on peut dire, pour décrire le jaillissement sexuel quand George et Gauvain se retrouvent loin de leur quotidien. Groult s’amuse d’ailleurs avec les clichés soi-disant érotiques :

En termes pseudo-poétiques, “tout alimentait notre brasier”, je tendais mes lèvres pulpeuses et il m’étreignait fiévreusement, ainsi qu’écrivent les romanciers qui ont peur de parler de ce qui se passe en dessous de la ceinture, voulant ignorer que le sexe est inextricablement lié au cerveau3 !

L’écrivaine souligne avec humour la gêne de certains de ses confrères à décrire les ébats humains, tout en rappelant que corps et esprit forment un tout, loin de la dichotomie dévalorisante imposée au corps par certain·es religieuses et religieux, au nom d’une béatitude extra-terrestre, et de leur propre gêne et hypocrisie.

L’humour groultien est également présent dans lesdites scènes de sexe, dont celle qui se déroule juste après l’argumentation linguistique pré-citée :

(…) dès qu’on effleure le contact, je m’envole si vite que nous nous accusons mutuellement d’avoir commencé.

Tu faisais semblant de dormir mais tu bandais dernière mon dos, je l’ai très bien senti, dégoûtant personnage !

– Quelle malhonnête ! C’est toi qui t’es mise à onduler des fesses, juste quand j’allais m’endormir4 !”

Au concours de la mauvaise foi, qui l’emportera ? Personne : « Dans ces interminables joutes, pas de gagnant, ni de vaincue5. » Groult décrit une relation qui, au corps à corps, serait égalitaire, loin du pouvoir d’un potentat mâle sur une faible femelle. Il n’y a pas de victime ni de bourreau, loin, très loin de la société patriarcale occidentale, qui reste stable malgré le nouvel essor des mouvements féministes à partir des années 1970.

Au final, que reste-t-il de leurs amours ? D’abord, il y a les lettres quand ils sont loin l’un de l’autre, c’est-à-dire la plupart du temps :

(…) je tiens à cet échange : les prestiges de l’écriture, de toute écriture pourvue que l’on possède un minimum de technique, agissent, même sur quelqu’un qui croyait encore il y a peu qu’écrire voulait dire “donner des nouvelles”. Je le dévergonde doucement, ne le choquant que juste assez pour l’éveiller à ce type de plaisir, puisque les autres nous sont pour l’instant refusés. (…) S’écrire d’amour est en soi une jouissance, un art raffiné. Chaque lettre, chacun de ses rares coups de téléphone, chaque je t’aime, me semblait une victoire sur les forces de vieillesse et de mort6.

Écrire pour ne pas mourir7, écrire pour être en vie, écrire pour aimer et être aimé·e. Et apprendre à celui qui n’a pas l’aisance scripturale qu’il peut franchir cette barrière sociale et devenir un correspondant tout à fait à l’aise avec les mots, et avec le style amoureux. George se fait la Pygmalionne de Gauvain, sans condescendance ni mépris social, au contraire. Pour que cet amour reste vivant avant d’être mis en récit, quoi de mieux, en cette seconde moitié du vingtième siècle, que de correspondre ?

Ensuite, il reste une histoire à raconter, avec des voyages. Ou, plutôt, un récit de voyage au long cours à écrire, d’abord peau à peau, puis dans un roman :

Il était une fois (…) un marin et une historienne que rien ne prédisposait à se retrouver ensemble, l’un et l’autre habités par un désir si physique qu’ils n’osaient le nommer amour ; l’un et l’autre incrédules devant cette attirance et s’attendant chaque matin à retrouver raison (…).

George, tu écriras notre histoire, un jour ?” lui demande Gauvain (…).

(…) – Mais qu’est-ce que tu veux que j’écrive ? Ils se couchent, ils se lèvent, ils se recouchent, il la baise et rebaise, il la comble, elle lui fait des yeux de merlan frit…

– Normal pour un marin ! (…)

Il faut expliquer comment ça peut arriver, une histoire pareille. Toi, tu saurais faire8.

Un conte peut-il être réel ? Visiblement oui. À l’historienne de trouver les mots pour l’écrire, le coucher sur le papier, pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli. Notons également la mise en abyme de Groult, du roman écrit par George sur son histoire avec Gauvain, histoire se trouvant dans le roman de Groult.

Etre les différentes formes d’écrit au long cours, le voyage s’inscrit, classiquement, d’abord dans des lieux. Voyages de George avec sa famille, quand elle est adolescente, en Bretagne, territoires pittoresques pour ces Parisien·nes, qui ignorent la dureté de la vie paysanne et maritime. Puis, George et Gauvain se retrouvent à Paris, terra incognita pour le Breton. Elle le restera, puisque George refuse d’épouser Gauvain, donc qu’il s’installe avec elle dans la capitale. Plus tard, quand George fait le troisième pas vers Gauvain, en renouant le fil de leur passion, ils écument quelques ex-colonies anglaises et françaises : Canada, Jamaïque, Sénégal, Seychelles. Ils se rendent également aux États-Unis, en Floride, avec une halte au Disneyland local. Sans oublier la ville icaunaise de Vézelay, célèbre pour sa basilique.

George se gausse du colonialisme socio-économique anglo-saxon autant que de la pudibonderie des voyageur·ses français·es rencontré·es. Groult n’insiste pas sur le colonialisme français, voire le valorise par la bouche de George, lorsqu’elle raconte l’histoire française des Seychelles à Gauvain. George est pourtant historienne, et de l’histoire des femmes, donc plutôt de victimes, n’a aucune pensée ni analyse, même furtive, sur le poids de la présence française, tant passée que présente, puisque l’indépendance d’un pays ne signifie pas la fin du poids socio-économique de l’ancienne puissance coloniale, même ostensiblement remplacée par une autre puissance. Les peuples premiers, tant aux USA qu’au Canada qu’aux Seychelles, sont absents, sauf, très rapidement, par deux fois, aux États-Unis, et, très vaguement, aux Seychelles. Et si George note les ravages du colonialisme, c’est dans une ex-colonie anglaise, qui a été colonie française, à savoir, aux Seychelles, lorsqu’elle déplore la disparition à venir de l’ « authenticité » (nous soulignons) d’une danseuse noire, peut-être remplacée par un orchestre « typique »9. Nous sommes dans l’anti-anglo-saxonisme typiquement franco-français plus que dans la dénonciation des aspects quotidiens du colonialisme, toujours bien implanté.

Le récit de voyage devient trace du vécu, souvenir, à côté des objets-souvenirs de voyage, ceux offerts par Gauvain à George :

Le cadeau du jour s’avère le plus atroce de toute la série, qui en comporte pourtant de repoussants. Elle refrène un cri d’épouvante devant le coucher de soleil en nacres avec palmiers de corail teinté et indigènes en jupe de raphia fluorescent, agrémenté d’une ampoule électrique à l’arrière pour faire rougeoyer l’astreinte du jour. (…) Heureusement, Gauvain ne vient jamais chez elle et ne verra pas son tableau rejoindre le musée des horreurs au fond de sa penderie, où gisent déjà la danseuse sculptée dans une noix de coco, son premier présent, le sac à main en chameau doublé de satin rayonne orange ou le coussin marocain brodé à leurs signes du zodiaque, le Verseau et le Bélier10.

Là aussi, l’éducation sociale joue son rôle de juge, obstruant la portée amoureuse du geste de Gauvain. Outre la méconnaissance des codes du goût de la classe sociale de George, qui refuse l’artisanat industriel et les couleurs violentes, ces cadeaux signent le peu de connaissance qu’a Gauvain des goûts et dégoûts de George. Groult ne veut pas du misérabilisme, très en vogue à notre époque, qui voudrait que tous les goûts se valent, tout en se penchant avec maternalisme ou paternalisme sur les classes populaires et leurs habitus. Sous couvert d’absence de jugement, ledit misérabilisme permet de conserver intact l’étanchéité entre les classes sociales, ce que ne fait pas Groult, par cette folle histoire d’amour et de sexe inter-classe.

Groult refuse également de priver son Gauvain de parole et d’intelligence, par exemple quand il offre à George une « très longue chaîne d’or faite d’anneaux épais et réguliers comme ceux d’une chaîne d’ancre. Je sais déjà qu’elle me plaît11. » Gauvain analyse les réactions de George à ses cadeaux :

(…) comme je n’ai jamais rien compris à tes goûts, j’avais trop peur de me gourer. Et la seule idée de voir la tête que tu fais quand je t’apporte un truc que t’as envie de foutre au panier…

– Ooh ! Ça se voit tant que ça ?

– Tu rigoles ! T’as la bouche qui sourit, si on peut appeler ça sourire, et les yeux méprisants… à vous faire rentrer sous terre. On se sent un moins que rien et le pire c’est qu’on comprend pas pourquoi ! Le sac en cuir, par exemple, la dernière fois, il a pas dû te plaire, je l’ai jamais revu, çui-là12 !”

Hum… nous recommandons la lecture des Vaisseaux du cœur pour voir ce qu’est devenu le fameux sac en cuir…. Groult joue avec les clichés sociaux et historiques à ce sujet, aussi. L’autrice ne veut pas d’un marin sans paroles ni cerveau. Gauvain observe très bien le langage corporel, ici facial, de George, comme marque de sa classe sociale et de son individualité, le tout étant, logiquement, mêlé. Il est conscient du je(u) social que George exprime par son impolitesse voilée, tout en continuant à prendre du plaisir à lui faire des cadeaux. Avec la chaîne marinière, il a touché juste.

Ainsi, il reste le vécu de Gauvain et George au fil des années et des lieux, la construction d’une histoire commune, malgré ou à cause du métier de marin de Gauvain et de celui d’enseignante-chercheuse de George. Et le roman que nous tenons entre nos mains. Le voyage se déroule alors inlassablement, au fil des pages.

Plongeons-nous-y avec amours, délices et grandes orgues, celles de la haute mer existentielle.

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1 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 50-51, 56.

2 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 11.

3 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 220-221.

4 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

5 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 222.

6 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 121, 212.

7 Chanson d’Anne Sylvestre, 1985.

8 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 79, 142-143.

9 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 103-104.

10 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 132.

11 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219.

12 Benoîte Groult, Les Vaisseaux du cœur, op. cit., p. 219-220.

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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Les marins sont toujours absents (1) : Les Vaisseaux du cœur », Voyages autour de mon cerveau, mai 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30043