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Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe”

Vingt-et-un ans après avoir écrit ma Maîtrise, vingt ans et six mois après l’avoir soutenue, en mars 2006, j’y reviens, dans le but de la mettre en ligne sur mon carnet de recherche Voyages autour de mon cerveau. Avant la mise en ligne définitive, j’y consacre une série d’articles :

  1. « Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” »
  2. « Publication d’extraits de ma Maîtrise :  “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” » : épigraphe, introduction générale, introduction de la première partie, conclusion de la première partie, introduction de la seconde partie, conclusion de la seconde partie, conclusion générale.
  3. « Les films de Monique : le cinéma comme élément de construction du personnage dans “La Femme rompue” de Simone de Beauvoir ».
  4. « Mise en perspective : de l’étude de La Femme rompue à la transmission d’une œuvre beauvoirienne ».

Commençons par le commencement, la naissance et l’écriture de ma Maîtrise :

L’idée de cette maîtrise n’est pas née au hasard ni tardivement. Après avoir découvert Simone de Beauvoir à l’été 1999, comme je l’ai raconté dans l’interview que m’a consacré Françoise Cesbron pour Humanit’Elles, j’ai poursuivi une scolarité littéraire au lycée Jacques Amyot d’Auxerre (Yonne, 1999-2002), puis enchaîné avec un DEUG et une Licence de Lettres Classiques à l’université de Dijon (Côte d’Or, 2002-2005).

Après avoir validé mon premier semestre de Licence, j’avais déjà choisi le sujet de ma future maîtrise : Le Deuxième Sexe et La Femme rompue, avec une problématique et un plan. J’ai alors écrit au Professeur Jacques Poirier, en lui demandant s’il accepterait d’être mon directeur de Maîtrise. J’ai déposé ma lettre dans son casier à l’université de Dijon. Deux jours plus tard, en rentrant chez mes parents à Auxerre, une réponse m’attendait déjà, positive. J’ai toujours conservé cette lettre.

Dès que Monsieur Poirier eut accepté de diriger ma maîtrise, je n’ai pas attendu la rentrée universitaire pour commencer. À la fin des partiels du second semestre de licence, j’ai commencé à prendre des notes sur La Femme rompue et Le Deuxième Sexe. J’ai ouvert plus largement le champ à l’ensemble de l’œuvre de Simone de Beauvoir, afin de repérer d’éventuels prolongements ou éléments susceptibles d’éclairer mon sujet. Ainsi, le premier septembre, sans attendre le début officiel de l’année universitaire, j’ai commencé à écrire mon mémoire de maîtrise.

Quant à la soutenance, elle a été plutôt particulière. Mon directeur m’avait proposé de nous installer dans son bureau de directeur des éditions universitaires, plus calme, disait-il. À peine avais-je commencé mon exposé qu’un enseignant-chercheur est entré. Malgré l’indication de Jacques Poirier précisant qu’une soutenance était en cours, un échange s’est engagé, qui a duré près de trois quarts d’heure. Je me suis alors retrouvée dans une situation assez singulière : attendre le début réel de ma propre soutenance.

Puisque l’échange entre les deux enseignants durait, j’ai sorti le livre que j’avais dans mon sac, la biographie de Colette par Brunet et Pichois, et j’ai continué à la lire. Pour autant, j’ai lu sans vraiment lire, puisque évidemment très stressée.

Quand enfin l’entretien a commencé, tout s’est bien passé. Monsieur Poirier m’a annoncé une bonne note, fait une remarque sur mon style, qu’il trouvait un peu lourd, puis a plaisanté à ce sujet, puisque c’était la première fois qu’il m’en parlait. Avec le recul, cette soutenance reste pour moi un épisode marquant de mes années universitaires. Elle révèle à la fois l’enthousiasme qui m’animait alors et certaines réalités institutionnelles auxquelles je ne m’attendais pas. Pourtant, ce n’est pas cet épisode qui a défini la suite.

Plusieurs mois après ma soutenance, qui s’était déroulée en mars, j’ai reçu un courrier de l’université m’annonçant que j’étais ajournée. Après un appel à la secrétaire de la Maîtrise, la situation a été rapidement régularisée (une erreur, d’après ce qui m’avait été dit au téléphone par la secrétaire du Master), et j’ai finalement reçu la confirmation de mon diplôme.

Il s’agissait de la première étape d’un parcours de recherche qui se poursuit encore aujourd’hui.

Pour la couverture de mon mémoire, j’avais demandé à une amie de mes parents, Bella Buch, si elle pouvait peindre un tableau (huile et acrylique sur toile) à partir du recueil La Femme rompue. Ce qu’elle a très gentiment fait, allant jusqu’à m’offrir ce tableau à la fin de mon année de  Maîtrise, ce qui m’a fait très très plaisir :

Couverture de ma Maîtrise - mois Maîtrise VADMC

Ce tableau représente une femme assise, La Femme rompue sur les genoux. Elle a les yeux fermés, se détachant sur un fond bleu. À gauche, un couple, femme et homme, dos à nous. Ils s’éloignent dans un halo.

Opération lire, relire et analyser Beauvoir, Le Deuxième Sexe et La Femme rompue, oui !

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Naissance et écriture de ma Maîtrise : “Du Deuxième Sexe à La Femme rompue, une double écriture féministe” », Voyages autour de mon cerveau, août 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/32391

Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine

Nous remercions chaleureusement Claire Marin d’avoir répondu à nos questions. 

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La photographie de couverture est de ©Linda Aldeano.

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Tiphaine Martin – Comment en es-tu venue à te spécialiser en calligraphie ?

Claire Marin – C’est une belle histoire, qui s’est tissée très lentement.

Quand j’étais enfant, j’écrivais sur mes tableaux. Mais je ne savais même pas que la calligraphie existait et j’ai pratiqué d’autres métiers sans lien avec la création pendant longtemps. Même si, dès le début, je voulais peindre et écrire.

Puis à la trentaine, j’ai décidé de me consacrer à ces passions. Toujours sans rien connaître de la calligraphie… que j’ai découverte lors d’un voyage au Japon en 2018.

À ce moment, ce ne furent pas tant les formes qui m’ont parlé. Ce fut l’encre noire et toute la spiritualité qu’elle véhiculait. Jusqu’alors, je ne parvenais jamais à mettre de noir dans mes tableaux. Cela générait de la lourdeur et de la tristesse en moi. C’est le Japon qui m’a offert de voir la lumière du noir. Et c’est ce noir qui m’a ouvert aux lettres hébraïques que j’allais rencontrer quelques mois plus tard.

Dès le début, il s’est passé quelque chose de très fort avec ces lettres. Comme si je les avais déjà dans ma main. Et ma main aimait cet outil qui n’était pas un pinceau comme en Asie, mais un calame. C’est à dire une plume carrée. Immédiatement, j’ai eu la sensation de faire corps avec cette plume.

Je ne voulais pas forcément devenir calligraphe, mais j’ai contacté Frank Lalou car je m’amusais avec ses cahiers d’exercices. Et lui, il ne voulait plus enseigner.

Mais avec sa femme, ils animaient un stage sur la danse des lettres (La Tehima) et j’y suis donc allée. Pour le plaisir de mieux connaître cet univers.

Et là, il y a eu ce que l’on peut appeler une rencontre : Frank a eu à nouveau le désir de transmettre et moi, celui de recevoir.

C’était en 2021. Et c’est à cette même période que j’ai lu Passagère du silence de Fabienne Verdier. J’ai su alors que je voulais devenir calligraphe… ou plutôt, que je l’étais déjà sans le savoir!

À partir de là, tout est allé très vite. Je calligraphiais tous les jours, au minimum quatre ou cinq heures. J’avais soif d’apprendre. Y compris la langue hébraïque que je ne connaissais pas. J’ai donc commencé des cours d’hébreu biblique à l’Institut Universitaire Européen Rachi de Troyes, qui était le lieu d’étude le plus proche de chez moi puisque j’habitais dans l’Yonne à cette époque.

Puis j’ai commencé à exposer mes tableaux de calligraphie en différents lieux. Et en 2022, il y a eu la sortie de mon premier livre sur ce sujet Tu seras une lettre… publié aux Éditions l’Andriague.

Je suis retournée au Japon et aussi en Corée en 2024 pour y présenter deux expositions. Ce fut une expérience extraordinaire. D’autant que je venais de recevoir mon diplôme de calligraphe. Jamais aucun diplôme n’avait eu autant de valeur à mes yeux.

Et très vite ensuite, moi qui me croyais trop jeune pour transmettre à mon tour, le fait d’enseigner s’est imposé naturellement. Je me souviens avoir dit alors à mon maître de calligraphie que je n’étais pas prête pour ça. Sa réponse est gravée dans ma mémoire :

 Ce n’est pas toi qui décides si tu es prête.

Peut-être est-ce à cet instant que j’ai ressenti l’âme de cet art : se laisser traverser par le Souffle.

T.M.Pourquoi utilises-tu de la couleur dans tes calligraphies ?

C.M. – En calligraphie, l’usage de la couleur est un cheminement. Car la tradition, c’est « Feu noir sur Feu blanc ». C’est à dire le noir de l’encre sur le blanc du papier.

Auquel le rouge vient s’ajouter quand l’œuvre est achevée. Le rouge, c’est la signature, l’identité.

Tant et si bien que c’est plutôt la couleur qui semble s’inviter au moment qu’elle choisit.

Et son apparition, je l’ai vécu comme une naissance. L’incarnation d’un esprit dans une matière.

Peut-être parce que j’ai été d’abord peintre avec un goût très fort pour les couleurs, dans lesquelles je sentais une véritable puissance alchimique. Et aussi probablement parce que même quand j’écrivais des textes, j’associais toujours des couleurs aux personnages, aux événements, aux situations.

Il est d’ailleurs intéressant de savoir que scientifiquement, nos yeux voient uniquement le noir et blanc. C’est notre cerveau qui perçoit les couleurs. Cela rejoint l’idée maîtresse de la calligraphie qui exprime cette différence entre le Réel et la réalité : le réel, c’est le vide ; et la réalité, notre perception.

Or, effectivement, chacun a sa propre vision des couleurs. Et sur ce sujet, je pense toujours à ma mère. Avec laquelle on ne voit jamais les mêmes couleurs. Et pourtant, ni elle ni moi ne sommes daltoniennes ! Elle voit bleu quand je vois vert, je vois rose quand elle voit rouge etc. Au début, par excès de jeunesse, je pensais bien sûr qu’elle avait tort et que j’avais raison. Puis avec l’expérience artistique, l’apprentissage – parfois douloureux – des expositions où ce que l’on présente est rarement vu comme on l’a créé, je me suis ouverte à l’altérité.

Une altérité parfaitement à l’image de la multitude de couleurs qui éclairent nos vies. Comme si quelque part, le chemin vers la couleur était un chemin d’humanité.

T.M. – Qu’est-ce que le fait de mêler de la musique, entendue ou non, dans tes œuvres, ajoute à celles-ci ?

C.M. – C’est une joie profonde de faire vivre la musique à travers la calligraphie. Il y a plein de métiers que j’aurais aimé explorer plus profondément, et notamment celui de chanteuse. Je chante mais ce n’est pas mon métier principal. Et je ne suis pas compositrice, je ne joue d’aucun instrument. En revanche, je suis un vrai juke box ! Je connais des milliers de chansons par cœur.

C’est certainement cet amour du chant qui a orienté ma démarche. Elle porte sur une calligraphie picturale fondée sur le son et la musicalité des lettres. Et ce sont les racines des lettres hébraïques qui m’ont permis de le faire.

C.M. – Historiquement, ces lettres qui se trouvent être à l’origine des nôtres, sont issues des hiéroglyphes égyptiens. Car le monde, tout comme nous, pour pouvoir communiquer par écrit, a d’abord dessiné. Puis au fil des siècles, des progrès techniques et des besoins, ces dessins se sont simplifiés. Jusqu’à devenir des signes. Puis des lettres. Puis nos alphabets.

Le premier fut créé par les Phéniciens, puis réinterprétés par les Hébreux, qui avec 22 lettres, ont écrit La Bible. La Bible qui était faite pour être chantée. Mais comme il n’y avait aucune indication écrite sur ce chant et que cet alphabet était consonantique, des scribes juifs du Moyen Âge, les Massorètes ont inventé des signes autour des lettres pour matérialiser les sons : les « cantillations » pour les intonations du chant et les « nikoud » pour la prononciation des voyelles.

C’est ainsi que, dans mes explorations, est née l’idée d’associer le son des voyelles à des couleurs et d’intégrer celui des cantillations à la calligraphie. Ce qui génère progressivement un paysage tissé de lettres. Des lettres qui sont un corps au-delà des mots. Des lettres en tant que vibrations. Des lettres dont le son fait œuvre de création.

T.M. – Tu te lèves le matin : en chantant, en dessinant, en dansant… liste non exhaustive ?

C.M. – En calligraphiant ! Avec un mug de café et un carré de chocolat… noirs pour les deux bien entendu !

Le matin est mon plus grand bonheur depuis toujours. C’est un moment sacré qui m’appartient pleinement. Et depuis toujours, je me lève naturellement très tôt. Cela m’offre le temps de commencer chaque jour par faire quelque chose que j’aime. C’est comme un capital énergie afin d’accueillir au mieux ce qui se présentera au fil de la journée… dont on ne sait jamais de quoi elle sera faite !

T.M. – Tu peins, tu es musicienne, tu écris : est-ce que tu as d’autres amours artistiques ?

C.M. – Je crois que cela constitue tous mes amours. Je mettrais simplement l’écriture en premier, que ce soit pour calligraphier ou rédiger des textes, c’est ce qui m’anime le plus profondément. Les lettres sont mes compagnes. Et pour le lien à la musique, j’ai plutôt tendance à me voir en conteuse qui chante plutôt qu’en musicienne. Mais ça me touche d’être associée à ce mot car c’est l’un des métiers pour lequel j’ai le plus d’admiration.

T.M. – Dans quel(s) lieu(x) exposes-tu actuellement ?

C.M.J’ai la chance d’avoir rencontré une merveilleuse galeriste, Maïlyn Bruniquel, avec laquelle nous nous sommes immédiatement senties en harmonie. Mon travail est donc toujours exposé, avec celui d’autres artistes, dans sa galerie du même nom qui est située à Sète, la ville où je réside.

Puis du 21 août au 27 septembre prochain, je présenterai une exposition personnelle au Musée-Galerie Carnot à Villeneuve-sur-Yonne. Elle sera consacrée à « La Bible musicale » que je suis en train de calligraphier et dont ce sera la première restitution. D’autres suivront en 2027 à Montpellier et à Troyes notamment.

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Sites

Claire Marin : https://www.clairemarin.net/

Galerie Maïlyn Bruniquel, Sète : https://galeriemailynbruniquel.fr/

Musée-Galerie Carnot, Troyes (via celui de la ville) : https://www.villeneuve-yonne.fr/culture-tourisme/expositions-musees/
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Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Claire Marin, « Musique, couleurs, création – Interview de Claire Marin, artiste contemporaine », Voyages autour de mon cerveau, juin 2026. URL : https://vadmc.hypotheses.org/30999

Heureuse texte VADMC

 Heureuse

Un texte écrit pour le concours Arte Radio en octobre 2023.

Elle vivait au milieu des prés et des bois, non loin d’une ferme reconvertie en gîte d’étape, du côté de Saint-Sauveur-en-Puisaye, le pays de Colette, au début du vingt-et-unième siècle. Cette mère minette, une tigrée grise aux yeux d’or, avait été abandonnée par ses propriétaires lorsqu’ils avaient découvert, avec stupeur, qu’elle était enceinte : « Mais comment, elle ne pouvait pas se retenir d’aller courir le matou sur les toits ? Non, ce n’était pas à nous de la faire stériliser ! Pour le prix qu’on l’a payée au Salon des Chats l’an dernier ! » Le couple de Parisiens avait alors embarqué la féline dans la maison de campagne d’un couple d’amis et l’avait jetée dans le bois le plus proche.

D’abord surprise et apeurée, la future mère avait trouvé refuge dans la ferme-gîte, où les propriétaires l’avait découverte, affamée, un matin de juillet. Pitoyables aux malheureux, Margaret et José avait nourri Minette chez eux, une grande dépendance de la ferme. Ils lui avaient fait une place dans leur cœur et accueillie comme une des leurs, avec Barbe le sanglier, Tuny le saint-bernard, Mouchette la poule blanche et noire, Julie et Arthur, leurs enfants de six et quatre ans. Minette avait vite pris l’habitude de dormir nichée contre le flanc tiède d’Arthur, pendant que Tuny, dans la chambre d’à côté, veillait sur les rêves de Julie. Barbe et Mouchette préféraient le poêle à granulés de la cuisine.

La vie continua. Minette devint la princesse des lieux, accouchant d’une magnifique portée de chatons à la fin du mois d’août, sous le lit d’Arthur. Quatre perles, une blanche, deux tigrées grises, une noire. Quatre fois quatre pattes qui apprirent à ouvrir les yeux, miauler, marcher, manger comme les chats adultes. Julie et Arthur s’émerveillaient chaque jour de leurs progrès et les racontaient, très fiers, à leurs amis. Minette, une fois l’allaitement terminé, reprit ses habitudes. Elle était toujours partante pour une promenade dans la ferme sur le dos de Tuny, un marathon avec Barbe dans les bois interdits à la chasse, une sieste avec Mouchette dans le poulailler, un partage presque équitable du goûter d’Arthur, une partie de balle avec Julie et Tuny, des câlins en tout lieu et à toute heure avec Margaret et José.

Seul épisode désagréable, la visite de la vétérinaire, Ambre, dont Minette n’avait pas compris le besoin de la tatouer et pucer, en cette belle journée de mi-septembre. Ni pourquoi Ambre riait très fort aux plaisanteries de José, mais beaucoup moins à celles de Margaret. Tout de même, Minette était allée ronronner sur les genoux de Margaret un peu plus longtemps le soir, pendant que celle-ci faisait semblant de lire un article sur les panneaux solaires dans La Maison écologique. José, assis à côté de Margaret sur le canapé fleuri, fixait son attention sur Barbe et Mouchette, étalés sur de vieux So Foot. Tuny était déjà aux côtés de Julie, tout aussi plongée dans le sommeil que son frère. À minuit, José se leva, se racla la gorge, réveillant Minette, qui le fusilla de ses prunelles d’or : « Margaret, je suis désolé, je te quitte, j’aime Ambre. » Puis il partit, ses affaires déjà dans le coffre de sa voiture depuis deux jours. Margaret déposa La Maison écologique à la place de José, mit Minette par terre et alla pleurer dans la chambre ex-conjugale.

José revint six mois après, efflanqué comme les chats après la saison des amours, un matin de givre tardif, après le départ de Julie et d’Arthur pour l’école. Minette, stérilisée en décembre par un vétérinaire d’Auxerre, lui fit un accueil poli, tout comme Barbe, Tuny et Mouchette. Tous attendaient la réaction de Margaret. Elle regarda José, lui sourit et sortit de la cuisine. José la suivit au gîte, un couple âgé venait d’arriver.

Au bout de seize années heureuses, Minette décida d’user une autre de ses neuf vies. Elle repose avec Barbe, Mouchette, Tuny et tant d’autres en bordure des bois poyaudins. Un galet gris irisé de blanc, souvenir d’un torrent pyrénéen, marque l’emplacement de son départ.

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Heureuse », Voyages autour de mon cerveau, mars 2024. URL : https://vadmc.hypotheses.org/14902

Texte Beauvoir à Joigny

Simone de Beauvoir à Joigny

Le jeudi 14 octobre 1965, Simone de Beauvoir revient de Milan et rentre à Paris. A Joigny, dans l’Yonne (89), dans la région Bourgogne, elle perd le contrôle de son automobile et percute un camion de plein fouet. Le journal local, L’Yonne républicaine, publie deux articles les 15 et 16 octobre. Nous en avons parlé dans notre thèse « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir »1, avec les articles du journal, photographiés par nos soins aux Archives départementales de l’Yonne, que nous publions ci-dessous :

15-10-1965, p. 1.

15-10-1965, p. 3.

16-10-1965, p. 1.

Extrait de notre thèse, sur le rapport de Beauvoir à la voiture, qu’elle a pris à conduire à plus de quarante ans, après la Seconde Guerre mondiale :

« Si Simone semble manquer singulièrement de la prudence la plus élémentaire, rappelons qu’à cette époque le code de la route n’obligeait à aucune limitation de vitesse, ni même au port obligatoire de la ceinture de sécurité1. Son manque de précautions est d’autant plus étonnant qu’elle avait été frappée par la mort tragique de Camus en voiture2. Notons qu’elle a un accident en octobre 19653 dans le même département qu’Albert Camus et Michel Gallimard cinq ans plus tôt : “ À vingt-quatre kilomètres de Sens, sur la RN 5, entre Champigny-sur-Yonne et Villeneuve-la-Guyard (…). ”pour Camus, “ à l’entrée de Joigny” pour Beauvoir5. La folie de la vitesse touche tout le monde, puisque Sartre, qui ne conduit pas, exhorte sa compagne à gagner de vitesse les autres automobilistes, anecdote que l’autobiographe situe en 1952 sur les chemins de l’Italie du Nord6. La voyageuse prend toujours des risques. Cette insouciance est une constante de l’époque, puisque leurs amis Alberto Moravia et Carlo Levi parlent sans gêne des nombreux accidents de voiture qu’ils ont eus7. » (Op. cit., p. 416)

1 France, Le Code de la route, ordonnance et décret du 15 décembre 1958, décret du 9 janvier 1960 et arrêtés d’application au 15-8-60, Paris, Éditions S.O.S.P., 1960.

2 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 276-278.

3 Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Paris, Gallimard, « Folio », 1998, p. 339.

4 Olivier Todd, Albert Camus : une vie, Paris, Gallimard, « Folio », 1999, p. 1036.

5 Anonyme, « Simone de Beauvoir échappe à la mort à l’entrée de Joigny », L’Yonne Républicaine, N°240, vendredi 15 octobre 1965, p. 1.

6 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit.,  p. 11.

7 Simone de Beauvoir, La Force des choses II, op. cit.,  p. 209-210.

 

 

Comme indiqué dans l’article de L’Yonne républicaine du 16 octobre, Simone de Beauvoir a été hospitalisée à l’hôpital de Joigny. Nos recherches personnelles ont abouti à la demande de consultation des archives hospitalières, ce qui n’a pas été possible. En revanche, l’archiviste, Madame Yoanna Guffroy, nous a communiqué le scanner du registre médical – consultable par n’importe qui vingt-cinq ans après le décès de la personne hospitalisée. Beauvoir étant décédée le 14 avril 1986, en 2021 nous sommes à trente-cinq ans de sa mort :

Registre médical Beauvoir.

Voici ce qui est écrit :

« Dr M      14/10/65        Madame Simone de Beauvoir      clinique

                                            11bis rue Schœlcher

1°/ Suture et purge d’une plaie de la face antérieure du genou G[auche].

avec gr[os] décollement cutanée mais sans atteinte articulaire.

Biozage MOTS ILLISIBLES nylon sur la peau.

2°/ Suture d’une petite plaie de la paupière supérieure G[auche]. 1 fil.»

Interrogée sur l’identité du médecin, Madame Guffroy nous a répondu qu’il pouvait s’agir soit du docteur André Mercier, soit du docteur Charles Ménage.

 

 

Déchiffré, le registre médical se lit ainsi :

« Dr M      14/10/65        Madame Simone de Beauvoir      clinique

                                            11bis rue Schœlcher

1°/ Suture et purge d’une plaie de la face antérieure du genou G[auche].

avec gr[os] décollement cutanée mais sans atteinte articulaire.

Biozage   Pénisulfa. Nylon sur la peau.

2°/ Suture d’une petite plaie de la paupière supérieure G[auche]. 1 fil.»

La troisième phrase peut se développer comme suit :  brûlure due au frottement du bas nylon.

Nota bene : le Biogaze était une compresse imprégnée d’un produit gras et sert pour les brûlures. Le pénisulfa était une poudre blanche à mettre sur les plaies pour éviter les infections (anti-microbien) à base de pénicilline et de sulfamides. 

 

Nous tenons  à remercier Madame Guffroy, ainsi que Madame Bruleaux et Madame Cros, des Archives départementales de l’Yonne, pour leur aide précieuse et leurs indications juridiques. De vifs remerciements à Denis Martin et à Yvan Ségui pour leur aide dans le déchiffrement du registre médical et leurs précisions médicales.

 

 

Tiphaine Martin, « Les récits de voyage dans l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir», sous la direction de la Professeure Julia Kristeva, Université Paris Diderot-Paris 7 et du Docteur Éric Levéel, Université de Stellenbosch (Afrique du Sud), 2012.

 

 

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, « Simone de Beauvoir à Joigny », Voyages autour de mon cerveau, mars 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1165

Interview des Sœurs Barbault

“Le cinéma, ça vient de soi” – Interview des Sœurs Barbault

Emilie et Sarah Barbault sont sœurs et réalisatrices : clips, séries, film, rien ne leur résiste, tout les intéresse. Un grand merci à elles pour leurs réponses complètes et passionnantes.

Tiphaine Martin – Comment êtes-vous devenues réalisatrices ?

Émilie et Sarah Barbault – Nous inventons des histoires depuis que nous sommes petites. Notre père était producteur de films, nous avons ainsi baigné dans le milieu du cinéma. Sarah a commencé par faire l’École d’Art Saint-Luc à Bruxelles, elle est devenue graphiste et elle a travaillé dans le milieu de la presse. Émilie a toujours voulu devenir réalisatrice, mais elle a entrepris des études de droit et elle a passé le concours à l’université Paris-Assas. Parallèlement, nous avons hanté les tournages de films, en étant techniciennes, scripte pour Emilie, assistante réal et régisseuse pour Sarah. Et nous réalisions des courts-métrages pendant le week-end. En 2012, nous nous sommes consacrées uniquement à la réalisation, nous avons réalisé notre premier clip pour le groupe Minor Alps (co-fondé par Matthew Caws, fondateur du groupe Nada Surf) [en ligne sur notre site, cf. le lien à la fin de l’interview]. Nous avons ensuite enchaîné les clips, des publicités, continué à réaliser des courts métrages, puis nous avons réalisé les épisodes de la websérie C’est quoi ton nom, créée par le duo Blankass. C’est ainsi que nous sommes rentrées complétement dans la fiction, d’où la réalisation d’épisodes pour la série de France 2 Un si grand soleil.

T.M. – Voyez-vous des différences entre tourner des clips et réaliser des films pour la télévision ou le cinéma ?

E.S.B. – Techniquement, il n’y a aucune différence entre les différentes formats (clips, pubs, films pour la télévision, séries). Ceci dit, un clip, c’est la liberté narrative la plus totale, chacun possède son style, du plus abstrait au plus réaliste. Dans une quotidienne comme « Un si grand soleil », la, le réalisateur·trice n’intervient pas sur le scénario, on filme ce qui a été écrit en amont. Même si on essaie toujours d’aller un peu plus loin, et d’apporter un peu de poésie. Pour un unitaire pour la télé, on va pouvoir apporter notre point de vue sur l’ensemble du scénario, une collaboration avec le ou la scénariste est essentielle, on essaiera ensemble de renforcer certaines choses, par exemple si on veut que le héros existe encore plus, on pourra essayer d’ajouter des scènes du quotidien qui le montreront dans son intimité, pour nous il est essentiel que les personnages soient vivants, on aime montrer une certaine réalité… Et au cinéma, pour un film d’auteur comme le nôtre, on est très libre, car on choisit les comédiennes et comédiens, et c’est notre histoire que l’on réalise. Le cinéma, ça vient de toi.

De toute façon, nous abordons chaque projet avec la même passion, on trouve notre bonheur dans chaque format.

T.M. – Pourquoi venir tourner à Joigny ?

E.S.B. – Nous sommes tombées amoureuses de Joigny et nous y habitons maintenant toutes les deux, avec nos familles. Enfants, nous avions l’habitude de venir passer certaines de nos vacances à Sens. En 2008, nous avons visité des maisons dans l’Yonne, dont Joigny, diligentées par notre mère qui souhaitait s’installer dans le coin. Finalement, c’est nous qui y habitons. Et nous trouvons que ce sont des lieux inspirants, les côteaux, la vue spectaculaire, les maisons, la café de Laïd, les ciels, le pont… Un matin, on a eu une certitude, il fallait que notre film se passe à Joigny. La film évoque un retour aux sources, et, l’été dernier, en regardant le ciel rose, spectaculaire, qui se couchait, ces sources sont devenues Joigny. 

T.M. – Quand et comment est née l’idée de votre prochain film, Retour à Joigny ?

E.S.B. – C’est un projet assez autobiographique, l’héroïne a des choses de nous deux en elle, il y a le personnage du père (qui sera interprété par l’immense Jean-Pierre Darroussin) qui ressemble beaucoup au nôtre, le personnage de la mère a été victime d’inceste de la part de son beau-père, comme la nôtre… 

Nous avons écrit une première version du scénario il y a presque 6 ans maintenant. Notre ami, le très talentueux scénariste Jérôme Reybaud, nous a aidé à le retravailler en élaguant, en nous poussant à aller plus loin dans nos envies et dans notre imaginaire. Nous avons également fait un travail de réécriture pour adapter notre histoire à Joigny, qui se passait initialement en Belgique, et encore avant à Los Angeles. Le scénario a tellement évolué… La première version s’appelait Sasha In L.A., aujourd’hui nous avons  Retour à Joigny en tête, mais on l’appelera peut-être définitivement Sasha de Joigny. C’est le titre qui nous plaît le plus !

T.M. – Ce nouveau film a-t-il des liens avec vos autres productions ?

E.S.B. – Oui, il est un peu relié à notre court-métrage Pleurez des larmes d’enfance (2016). Le personnage de la mère de Sasha, Tessa, qui sera interprété par la magnifique actrice norvégienne Elisabeth Mortensen, est, comme on vous l’a dit, inspiré de notre maman, l’écrivaine et journaliste Tootsie Guéra. Pour le reste…. il faudra attendre la sortie du film en salles ! Ajoutons que maintenant, après toutes nos réalisations différentes, nous connaissons notre style, nous savons ce que nous aimons et ce que nous n’aimons pas. Quand nous faisons des repérages, nous visualisons tout de suite notre mise en scène.

T.M. – Quels sont les rôles principaux et qui les tiendra ?

E.S.B. – Donc…

Personnages, comédiennes et comédiens : Sasha (Sara Mortensen) ; David (Jean-Pierre Darroussin) ; Matthieu (Jean-Christophe Folly) ; Tessa (Elisabeth Mortensen) ; Philippe (Philippe Rebbot) ; Laurence (Maëlle Genet) ; la vétérinaire (Juliette Plumecocq-Mech) ; Vincent (Alban Aumard que nous avons rencontré et dirigé sur Un si grand soleil ), entre autres.

Résumé : Et s’il n’était finalement jamais trop tard pour changer de vie ?

Sasha, 38 ans, revient dans la maison de son enfance à Joigny en Bourgogne, après avoir tout envoyé balader : Londres, Philippe son conjoint, son métier de photographe plutôt bancal. 

Un peu perdue, comme ce chien qui la suit jour après jour, elle recherche calme et réconfort en attendant de pouvoir partir se réinventer ailleurs. Mais son entourage, Tessa sa mère, David son père, Laurence son amie de toujours, et Matthieu le nouveau patron du café de quartier, faisant face eux aussi à leurs propres difficultés, ne peuvent pas lui apporter l’apaisement qu’elle est venue chercher. Et ils ont du mal à comprendre son désarroi, qui pourrait peut-être cacher quelque chose de plus profond…

Emilie et Sarah Barbault

 

Site des réalisatrices, avec les clips, les pubs, les épisodes de websérie et de téléfilm – à consommer sans modération : https://www.emiliesarahbarbault.com/biofilmo

 

Pour citer cet article : Tiphaine Martin, Emilie et Sarah Barbault, « “Le cinéma, ça vient de soi” – Interview des Sœurs Barbault », Voyages autour de mon cerveau, mars 2021. URL : https://vadmc.hypotheses.org/1395